DEUXIÈME PARTIE
marquer qu’ils fussent en tête-à-tôte. Mais il deva it suffire d’une légère distance parcourue en silence pour leur révéler — surtout au jeune homme, naturellement moins alarmé que sa compagne — la situation singulière où le hasard venait de les jeter.
Un trouble profond s’empara de Simon quand il songea que, pour la première fois depuis le jour do la noce (époque pleine de brûlants, souvenirs), il se trouvait seul avec Madeleine. 11 sonda l’immensité de son amour, toujours attaqué, toujours combattu par les armes de l’honneur, mais de moins en moins dominé, de plus en plus victorieux, — comme ces êtres que la lutte fortifie, que l’obstacle grandit.
Seul avec Madeleine! — c’est-à-dire avec la femme dont le cœur — il n’en pouvait plus douter — lui appartenait; car Madeleine le fuyait coinme il la fuyait lui-même; car s’il ne hasardait à son adresse que les propos les plus indifférents, jamais non plus elle ne poussait la hardiesse jusqu’à s’entretenir directement avec lui.
Seul avec Madeleine I — qui était pour lui ce qu’il était pour elle; qui, en se taisant, en l’évitant, en jouant l’insensibilité, semblait lui répéter avec toute la faconde du silence, avec tout le désir de l’éloigneincnt, avec toute l’ardeur de l’indifférence, ce beau, ce doux « je vous aime, » que disaient .son silence, à lui, son éloignement, à lui, son indifférence, à lui.
Seul avec Madeleine! — dont le bras touchait le
sien, dont il pouvait contempler le charmant profil, se
dessinant, faililcinent éclairé, sur l’ombre épaisse, qui appelait l’aveu, donnait la solitude, promettait le mystère...
Les siècles de l’éternité ne doivent pas sembler plus., longs au damné qui se tord dans son enfer, que n’étaient à M. Claude les minutes de l’attente. Son sang bouillait. Assis près de la table, il regardait passer et repasser la lentille de cuivre, que la vieille horloge du logis balam^ait lentement dans sa caisse de bois peint, et qui, à chaque oscillation, se montrait derrière la lunette vitrée comme un gros œil morne et curieux. Puis il se levait et marchait à grands pas dans la chambre ; puis il remuait les tisons éteints du foyer qu’il paraissait vouloir rallumer, mais qu’il abandonnait pour ouvrir la porte, et regarder dans la nuit, et écouter dans le silence.
En proie à cette affreuse anxiété, il avait entendu sonner minuit, puis une heure, et bientôt même le timbre allait tinter de nouveau, lorsque le vieillard (pii venait, pour la dixième foi$ peut-être, de se mettre en observation sur le seuil, distingua ce bruit qu’il attendait avec tant d’impatence.
« Ah! lit-il, eiiün les yoilàl Nous allons connaîtfe leurs raisons. »
DECX'IKME PAUTIE.
Et dans son esprit tourmenté commença la rapide élaboration de l’interrogatoire qu’il devait faire subir aux jeunes gens. Mais tout à coup, et comme le bruit approchait :
« Voyons, murmura-t-il en écoutant fort attentivement, qu’est cela?... N’ai -je point la berlue, aux oreilles? »
L’étonnement du vieux jaloux était on ne peut mieux motivé, car, en même temps que bruissaient les grelots secoués par la jument, un violon criard et une voix éraillée disaient à l’unisson, tant bien que mal, le refrain de la Monaco. Des éclats de rire comprimés et des paroles confuses complétaient un ensemble singulier. Aux échappades de l’archet sur les cordes, et aux interruptions qui hachaient les phrases du chanteur, on pouvait comprendre que plusieurs jxîrsonnes s’efforçaient d’empêcher cette rauque mélodie.
Pour M. Claude, la chose prenait toutes les proportions d’une sanglante mystification. N’écoutant d’abord qu’un mouvement de violente mauvaise humeur, il se porta au-devant de la bruyante caravane. Moins emporté, il ehtpu entendre ces mots dits par Simon : « Encore une fois, père Mentcl, taisez-vous, ou je fais des briques avec votre violon I » Il eût pu entendre aussi que le ménétrier répliquait: « Bah! petit, les gens qui dorment ont tort. Quand on a de la gaieté, il n’y a jamais crime à la montrer; donc j’en ai , donc je la montre! » Mais le vieillard, à qui' la colère exagé-
ne
rail les éiïets et empi'cliait de considérer les causes, ne perçut rien de ce dialogue. . . •
A la Monaco
L’on cliasse et l’on
commençait à répéter le père Mentel , sans pouvoir, cette fois, racler le moindre accompagnement, car Simon venait de lui arracher l’instrument des doigts.
« Par le tonnerre du ciel qui vous écrase! n’allezvous point finir ce charivari? cria M. Claude d’une grosse voix rendue toute singulière par l'elTort qu’il tentait pour en diminuer l’éclat; croyez -vous qu’il soit betîoin d’éveiller tout le village, à seule fin d’avoir des témoins de votre... » — Je ne sais trop de quelle locution'il allait se servir, mais distinguant sur l’attelage beaucoup plus de tètes qu’il ne pensait y en trouver, ce lui fut comme un rappel à la modération; — « de votre folie, » dit-il seulement.
« Eh! mon Dieu! ne vous fâchez point, monsieur Fargeot. Voilà que je me tais pour vous obéir et pour être reconnaissant du service que vos gens viennent de me rendre en m’amenant jusqu’ici, repartit le ménétrier, de qui l’accent aviné offrait la plus riche collection de hoquets et d’inflexions na.sales, sans rien perdre cependant d’une étonnante volubilité. — Au lieu que j’aie à payer là-haut, à Saint-Genest , un lit pour moi et ma femme, et que je sois obligé de faire demain la route à pied, je les ai trouvés, qui m’ont offert