‹ Madame ClaudeChapitre 38 sur 84 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

leur charrette, où j’ai dormi comme trente sur de la bonne paille fraîche, et même, je crois, sur de doux oreillers. Pardieu! la journée avait été rude en besogne, et j’avais les yeux lourds, ainsi que les membres ; mais quand j’ai eu fait un bon somme, je me suis réveillé tout gaillard. C’était juste à l’entrée du pays, j’ai dit: « 11 faut fêter le retour. » C’est alors que j’ai joué et chanté. Les autres ont essayé de m’em-» pêcher, je ne sais trop pourquoi, attendu que,, moi, je tiens pour bonne cette grande vérité : à savoir que le temps du chagrin vient toujours trop tôt. Si donc la veine est au rire, rions, et puis, morbleu !...

— Morbleu ! laissezr-nous la paix, maître ivrogne ! dit M. Claude qui ne parvenait qu’après plusieurs tentatives infructueuses à glisser une parole dans les périodes verbeuses du bachique orateur.

— Bon! » fit celui-ci.

Et la charrette venant de s’arrêter, il sembla briguer l’honneur d’être le premier à mettre le pied à terre. Mais il tomba plus qu’il ne descendit. Ce ne fut môme qu’après de nombreuses oscillations qu’il recouvra l’équilibre, grâce à l’appui de là muraille, auquel succéda celui du bras conjugal. , - •

Je laisse à penser si tout ce bruit pouvait demeure; sans être entendu d’Annette, qui ne dormait pas, do Lison, qui ne dormait guère, de François, peut-être encore mieux éveillé, de Biganche, qui couchait dans l’étable à la porte de laquelle la jument remuait ses grelots, et de Bricot, qui partageait le lit de son maître.

MADAMH CLAUDU.

En ppu d'instants tout ce inonde-Ià fût sur pied. Les deux femmes, convertes à la hâte de quelques vêtements; l’Africain, tête, pieds et bras nus, se frottant les yeux et agrafant la patte de sa bretelle; le berger dans son costume de nuit, qui était le même que celui du jour, moins la houppelande; le chien, enfin, traduisant par des airs magistralement grognons le profond déplaisir que lui causaient tant de dérangements insolites.

Madeleine, silencieuse et inquiète, cherchant le regard de son mari, le vit passer sur elle ardent, aigu, courroucé : et la pauvre femme eut de terribles appréhensions. fdle accepta, pour descendre de la charrette, la main d’un homtne qui était au nombre des arrivants, et que M. Claude regarda avec étonnement, car il ne le connaissait pas.

« Excusez! et bien des remerciements, dit la mère Mentel , qui prenait ofliciellement congé afin de pouvoir emmener son Silène.

— C’e.st bien 1 c’est bien ! bonsoir, répliqua Fargeot, qui avait hâte de se débarrasser des importuns.

— Ohl bonsoir 1 II est bon, le vieux! c’est ma foi bien bonjour, » observa en pouffant le musicien, qui s’éloigna cahin-caha au bras de sa moitié, à l'oreille de laquelle il répétait obstinément la Monaco, avec toutes les chromatiques imaginables.

Madeleine, qui vit Annette sur le seuil, s’élança vers elle pour l’embrasser. Mais la jeune fille esquiva froidement cette caresse.

DKUXIKMH PARTIE.

« Qu'a55-tu?

— Rien. »

Et Annette alla s’asseoir sur un escabeau , au fond de la salle.

« Quoi! pensa Madeleine, qui cherchait à s'expliquer cette conduite adligeantc, mon mari a-t-il donc exprimé as.se^ ouvertement des soupirons pour que cette enfant me croie coupable? »

Et Madeleine ressentit une grande douleur.

François, éclairé par Lison, emmena la bête à l’étable. M. Claude, Simon, l’étranger et Bigianche entrèrent dans lajnaison où Madeleine était déjà.

Le maître s’assit, et, avec la gravité d’un juge qui va commencer une instruction :

(( Maintenant, dit-il, l’important serait de s’expliquer sur tout ce qui vient de .se passer. » ,

L’étranger, qui jusque-là, n’avait prononcé aucune parole et qui était demeuré couvert, ôta son chapeau, s’approcha du vieillard, et, d’un accent empreint de la plus vraie dignité :

« Monsieur Fargeot , dit-il', je n’ai point l’honneur d’être connu de vous; mais c’est à moi, et non à madame votre femme, ni à votre valet de répondre, vu"^ que c’est moi qui poux seul... »

11 .s’interrompit, parut écouter avec surprise, la main tendue vers une porte ouverte sur la cour et par laquelle venait la voix de François, qui discourait avec Lison... puis tout d’un coup :

a Par ma foi! reprit-il, je ne sais pas qui est l’homme

HO

qui parle là-bas, mais je reconnais sa voix ; cel hommelà est celui que j’ai trouvé sur la route, et qui m’a envoyé ici pour avertir d’un faux malheur. »

« François! se dit Simon, olil j’aurais dû le deviner! » ,

Madeleine fit un mouvement. Annette se leva.

« Mais enfin?... dit le vieillard qui n’avait encore en aucune façon le mot de l’énigme.

— Pardon, monsieur Fargeot, continua l’homme, croyez bien que ce n’est point une partie que je joue, d’autant mieux que je n’y peux avoir aucun intérêt. Si ' vous avez été trompé, vous et les vôtres, je l’ai été, moi le premier, et je tiens à me justifier, puisque s’en, offre la possibilité. Tout va s’expliquer pour le mieux... Appelez, je vous prie, l’homme qui est là-bas, et, sans lui faire remarquer ma présence ici, parlez-lui, afin qu’il vous réponde et que j’entende sa voix de près. Quoique certain de ce que j’avance, j’en veux une plus sûre confirmation.

— Va, Biganche, dit M. Claude, envoie François, »

L’homme se mit un peu à l’écart. Bientôt l’Africain ^parut.

I « Qu’est-ce, maître? que me voulez-vous? » demanda-t-il, en promenantautourde lui des regards inquiets.

Le maître allait parler à François, selon le vœu de l’étranger; mais sans plus attendre, celui-ci s’avança, puis ayant d’un geste dispensé le vieillard de prendre la parole :

« Nous voulons, dit-il, monsieur François, puisque

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