XII
Un peu après que l’Afriçain fut sorti :
« Je n’ai plus de doute sur la vérité, dit M. Claude, et demain, pas plus tard que demain, je ferai savoir à ce garnement qu’il ait à chercher une autre place. Seulement,- ajouta-t-il en s’adressant à l’étranger, je ne comprends pas comment vous vous trouvez ici.
— Je vais vous le dire, repartit celui-ci : Je fais le commerce des bois. J’étais allé à la foire pour traiter un marché avec un propriétaire de la montagne. Nous avions dîné dans une chambre haute d’auberge, seul à seul, à part, afin d’être bien libres pour faire nos conditions et les écrire. Comme j’avais tiré . de mon portefeuille plusieurs papiers, il m’était arrivé, en les ramassant, d’en oublier un très-important. Je me suis aperçu de la chose seulemtmt après être sorti d’ici, c’est-à-dire au bureau de péage du pont, où j’ai machinalement regardé à la lumière dans mon porte-
feuille, en prenant ma bourse pour payer. Alors, j’ai rebroussé chemin pour retourner à l’auberge. Comme je faisais les premiers pas, j’ai vu au loin devant moi briller le falot de la charrette et entendil les grfelots du cheval. Je me suis dit : Voilà 'ces gens qui partent, peut-être voudront-ils me prendre avec eux; et je me suis mis à courir pour les atteindre. J’ai donc fait la roule en leur compagnie; et j’ai retrouvé mon papier, qui était encore sur la table où nous avions mangé, qu’on n’avait pas encore songé à desservir. Vous devez tout comprendre maintenant.
— En vérité! répliqua le vieillard, dont le front s’était complétemCTit déridé à l’idée que Simon et Madeleine n’avaient pas.sé que q^uelques minutes seuls ensemble, et qui enfin tenait les preuves formelles de leur non-complicité à cette aventure. ;
— Et à présent, reprit l’homme, bonsoir à tous! je continue mon chemin ; car j’ai près de trois lieues à faire encore, et ma famille doit être en peine. »
M. Claude tendit la main à l’homme, qui la prit, salua et sortit.
Le vieillard alla ensuite vers Simon, et, lui frappant affectueusement sur l’épaule :
« Mon pauvre garçon, lui dit-il, tu n’as pas volé le repos. Va au lit, bonsoir; et sois sûr que l’Africain ne te fera plus de pareilles farces. Ce que j’ai dit sera tenu. Demain, je lui donne son va-t’en; et, dans huit jours, il aura vidé la place. C’est d’ailleurs un piètre ouvrier, que je ne gardais que par considération pour
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son oncle, qui est mon ami. J’ai celle occasion de le renvoyer : j’en profite.
— Maître, dit Simon, vous ferez ce que bon vous scrnblera touchant l’.\fricain. Toutefois, je vous conseillerais de le garder. 11 a, c’est vrai, l’esprit un peu contrariant, mais ce n’est point au fond un mauvais garçon; et, s’il y en a de plus habiles au travail, il y en a qui le sont moins. On sait qui l’on quitte, on ne sait pas qui l’on prvnd. Croyez-m’en donc, gardez-le.
— Nous verrons ga demain.
— C’est chose laissée à votre sagesse, notre maître; mais, puisque nous sommes à parler de ces choses, permettez-moi de vous avertir d’une chose que j’ai décidée en moi.
— Laquelle donc?
— C’est qu’il vous plaise accepter que je m’en aille . de chez vous, d’ici à quelques jours. »
. La main d’Annette, qui tenait toujours celle de Madeleine, fit un mouvement que la petite grand’mère ne s’expliqua pas.
« Et pourquoi veux-tu me quitter? demanda monsieur Claude.
— Oh ! pour.aucune raison mauvaise de votre part, maître, mais simplement parce que je trouve ailleurs un gage plus fort.
— Plus fort! et de combien ?
— Douze écus, répondit à ttmt hasard Simon. D’ailleurs, maître, ne pensez point que je parte sans vous avoir donné, pour me remplacer, un bon et brave
ouvrier. J’ai un ami qui, je crois, voudra bien venir.
— Diable! douze écusl flt le maître, c’est une somme! Mais n’importe! si ce n’est que ça, nous arriverons peut-être à nous arranger. Demain, nous en reparlerons : il faut' songer à dormir un peu cette nuit. Va, petit, va; bonsoir! Je réflécliirai à la chose; penses-y de ton côté.
— Oh! c’est tout pensé! Bonsoir, maître, ainsi qu’à la compagnie ! >:
Et il sortit.
Puis Lison, Biganche et Annette se retirèrent aussi.
Au cœur de la jeune fille, un instant soulagé, était tout à coup revenue la plus cruelle angoisse.
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