DEUXIÈME PARTIE
VOUS en devriez profiter pour aller, en vous promenant avec la petite, chez le père Blanchard, au domaine des Fonfrèdes. Vous lui demanderiez les deux coupes de sa graine de chènevià qu’il m’a promise l’autre jour, et que je veux semer dans la pièce que j’ai fait effondrer. — Veux-tu, mignonne?
— Si je veux aller avec ma petite grand’mère, vous le demandez ? » répondit Annette joyeuse, qui pensait devoir à l’unique hasard cet heureux prétexte de se trouver seule avec celle qu’elle considérait comme sa providence. ~ *
« Eh bien, allez, » reprit ’M. Claude, s’applaudissant de voir la jeune fille accepter avec tant d’empressement l’occasion qu’il fournissait à Madeleine de la confesser, — ruse que d’ailleurs les époux venaient de combiner ensemble.
Après le déjeuner, les deux femmes partirent.
Le domaine des Fonfrèdes est à une heure de marche environ. Il faut, pour s’y rendre, gravir d’abord, par un sentier fort rapide sinuant dans les vignobles, le coteau qui, dérrière le village, élève sa pente arquée.
Rêvant Tune et l’autre au tour à donher à la conversation pour l’amener au point favorable, Annette et Madeleine accomplirent silencieusement cette première station.
11 faisait la douce chaleur des beaux jours d’avril. La silhouette de l’horizon se découpait légèrement embrumée sur le ciel d’un bleu 'tendre. Les pinsons
MA PA MK CI. AI' DK.
chantaient sur les cerisiers fleuris; les merles silTlaieat dansles buissons; les hirondelles, depuis peu revenues, chassaient en faisant \ibrer leur queue fourchue. 11 y avait des violettes et des primevères aux bordures des sentiers, des cardamines lilas dans les prés, des sylvies blanches et roses au pied des chênes, et les cory mbes de l’aubépine allaient faire éclater leurs calices gonflés. — C’était le printemps, le beau printemps.
Lorsque les deux femmes arrivèrent en haut du coteau :
« Ah ! fit Annette en s’essuyant le front, voilà que je suis tout essoufflée pour avoir monté jusqu’ici; je me sens presque fatiguée, et j’ai soif.
— Poussons alors jusqu’à cet endroit où l’qn voit que le chemin est mouillé : il doit y avoir là quelque fontaine aux alentours ; tu y boiras, et nous nous reposerons un pieu, » dit Madeleine.
Elles marchèrent encore une minute à peu près sur la route. Puis elles suivirent une trace humide qui les conduisit vers un rocher moussu, au pied duquel le cristal d’une source claire tremblait dans une coupe de sable.
Pendant qu’Annette trempait sa petite main dans la fontaine, Madeleine s’assit sur l’herbe, devant un prunellier tout blanc de fleurs. Quand la jeune fille eut achevé de boire :
« Petite grand’mère, dit-elle, en venant prendre place à côté d’elle, mais un peu pTus bas pour pouvoir la regarder en face ; m’as-tu pardonné vraiment?
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TROIHIKMR PARTIE,
Iü.1
— Pardonne^ ?.. et quoi ma chérie? demanda Madeleine. '
— Oh 1 les choses d’hier, de cette nuit. Oui. va, je m’accuse bien, moi, d’avoir été méchante envérs toi.
— Je ne l’ai pas remarqué.
— Si! tu l’as remarqué. Quand tu es venue pour m’embrasser, je n’ai pas voulu.
— C’est vrai, il m’en souvient. Que pensais-tu donc de moi?
' — Oh ! ne me le demande pas! j’étais folle; je ne savais pas ce que je faisais, à ce point que j’ai mis et brisé sous mon pied un coffret que j’avais exprès pour toi acheté.
— Tu as fait cette chose, Annette? dit tristement Madeleine, qui s’affligeait sans pénétrer le vrai motif d’un tel dépit; j’étais donc coupable, selon toi?
— Oh oui ! pendant un moment, coupable, bien coupable, car, vois-tu, je croyais... je n’ose pas te le di rc.
— Dis, je le veux.
— Que tu l’aimais, et que lui t’aimait aussi; et alors...
— Alors!...
— Alors je ne pouvais plus t’aimer, moi.
— Sans doute, vu que j’aurais été une femme malhonnête, manquant à mon devoir, répliqua Madeleine f|ui n’avait pas encore compris,
— Oui, et vu aussi que si tu l’aimais, et s’il t’aimait,
lui, il n’y aurait plus pour moi aucun espoir d’être aimée jamais. Va, je le sens bien, l’amour n’est pas une chose (jui se puisse partager. Est-ce que je fais attention à tous les autres jeunes garçons, moi? Oh non ! »
Madeleine regardait Annette avec un air d’étonnement mêlé d’effroi. Elle venait enfin de comprendre. Ce qui -se passait en elle ne saurait se décrire. Elle sentait à la fois une profonde douleur et une grande joie; car si l’aveu d’Annette lui apportait la jalousie qui faisait souffrir l’amante de Simon, et lui inspirait d’involontaires répulsions pour sa rivaje, en même temps cet aveu adressé à la grand’mère, à l’épouse vertueuse, lui ouvrait la voie dans laquelle devait se trouver le triomphe du devoir. Pour arriver à ce triomphe elle n’avait désormais qu’à se rappeler le beau titre de mère dont elle était investie, et à l’exercer avec tout le dévouement que ce titre implique. .Madeleine n’hésita pas; le sublime sacrifice fut bientôt ' résolu et consommé :
« Pauvre enfant, dit-elle en mettant un long baiser sur le front d’Annette, c’est donc lui que tu aimes, et de toute ton âme?... »
Elle prononça ces paroles d’une voix sourde, trem blante, car ces paroles, c’était comme le bruit entendu du déchirement de son cœur. En ce moment, Annette, confuse, inquiète, cachait son visage contre le sein de Madeleine ; ainsi elle ne remarqua pas la terrible émotion qui dut se peindre sur les traits de la petite grand’inère.
TROIS Il'nHî PARTI K ir>3
— Oh oui ! de toute mon'ùme, je l’aime ! dit-elle.
— Alors, ma chérie, puisque tu l’aimes, tu vois donc bien que je ne peux pas l’aimer, moi, reprit ‘ ' Madeleine qui venait de trouver tout à coup un calme et beau sourire maternel à mettre sur ses lèvres; c’est bon à toi qui es jeune... et libre, d’avoir un amoureux; mais non à moi qui ai un mari, et qui suis ’ vieille.
— Oh ! vieille, observa l’enfant avec une gracieuse mine d’incrédulité.
— Oui, vieille. Ne suis-je pas ta grand’mère? répliqua Madeleine, dont le front sembla re.splendir d’une dignité à la fois douce et imposante.
— Oui, tu es ma grand’mère, ma bonne petite grand’mère, que j’aime, et à qui je veux toujours dire tous les projets de mon cœur.
— Les projets de ton cœur? ah I mignonne, prends garde de les trop écoutej-. Tu sais que ton grand-père veut te marier. • ' ^
— Oui, avec un Vincent Frossard ; mais je refuse, moi ; et tu seras pour me soutenir, toi.
— As-tu bien réfléchi?
— Vas-tu donc aussi me dire que Vincent est un bqn et brave parti ? Est-ce pour ça que je t’ai avoué Tamour que j’ai?
— Las ! ma belle, cet amour, crois-tu que ton grand-, père l’approuve jamais? As-tu songé à tout l’ennui qui t’en peut revenir ?
— Non, je n’ai pas regardé si loin. J’ai refusé Vin-
cent tout d’abord, et je ne me dédirai point. Ce qui presse maintenant, c’est de faire que mon grand-père n’accepte pas le congé donné par Simon. U faut que Simon demeure : car s’il s’en va, oh! je souffrirai bien!
— Penses-tu que j’aie cette puissance ? '
— Tu tâcheras, tu diras à mon grand-père... tout ce que tu voudras.
— Que tu aimes Simon, par exemple?
— Oh ! non ; il ne voudrait pas le garder alors.
— Tu comprends donc que tu as tort de l’aimer, ou que, lui pauvre et toi riche, vous ne sauriez jamais être mariés ?
— Qui sait ? — sans reproche — mon grand-père, riche, t’a bien épousée, toi, pauvre.
— Oui, mais Simon t’aime-t-il ?
• — Je l’ignore; il ne me l’a jamais dit ; mais il peut se faire qu’il me le dise, s’il vient à comprendre tout l’amour que j’ai pour lui.
— Garde-toi de le lui faire eiitondro !
— S’il tardait trop à le deviner, pourtant ? dit Annette d’un accent timide.
— Plutôt que faire, toi, la moindre avance, répliqua
gravement Madeleine, il vaudrait mieux l’en laisser toujours ignorant. s,.
— Mais s’il allait en remarquer une autre, l’aimer,
l’épouser !... toutes choses qui ont bien failli arriver l«Mir loi... car, .sans mon grand-père, tu serais peiilêlre aujourd’hui, au lieu de madame Claude, madame Simon. . .
TUOÏSIKMK PARTIR.
' — C’est vrai! fit Madeleine, qui ne put maîtriser un
soupir.
- — Comme tu dis ça en soupirant ! on' croirait que tu l’aiiïiais, et que tu as du regret ! reprit vivement Annette, chez qui la méfiance et la jalousie étaient faciles à réveiller.
— Tu es méchante, dit la petite grand’mère en repoussant doucement la main qui était posée sur la sienne.
— Oh ! pardonne-moi ! C’est que, vois-tu, je l’aime tant ! et j’ai tant peur !
— Tu as bien raison, ma fille, d’avoir peur. Pour faire réussir tes projets, il faudrait quasi des miracles.
— Tu les feras, petite grand’mère, tu les feras!
— On renverra Simon malgré moi.
— Non; si tu veux dire à mon grand-père qu’il le garde.
— Bien! Mais tandis que nous ferons telle ou "telle chose en vue de l’amour que tu as pour Simon, il pourra fort bien arriver que Simon s’en aille de .son <;hef, et que nos beaux arrangements tombent dans l’eau; car, je te le dis encore. : Simon t’aim6vt-il?
— Pourquoi ne m’aimerait-il pas? demanda la charmante jeune fille qui, se redressant avec un petit mouvement d’orgueil froissé, semblait dire : Regarde-^moi, ne suis-je pas assez jolie pour être aimée?
— Oui, tu es belle, tu es bonne, ma cliérie, dit Madeleine qui avait compris; toutefois ce n’est point ré- ^ pondre, et où l'amour n’est pas, qui le fera venir? >>
MADAME CLACDE.
Annôue roii”it, baissa les yeux, fil nuirinura d’une voix doucement insinuante :
« N’y a-t-il pas des choses qu’on ne fait point parce qu’on n’y pense pas, et qti’on ferait si?... » ’’
Elle s’interrompit confuse r Madeleine acheva pour elle :
« Si quelqu’un y faisait penser, n’est-ce pas? Et ce quelqu’un à qui tu songes, pour prendre ce soin, je le connais, moi... »
Annette cacha son visage dans ses mafns, et se prit à pleurer. Car si l’amour était fort en elle, il était encore dominé de toute cette pudeur virginale qui est le trésor d’une jeune âme, et qui coûte toujours à perdre. Madeleine, profondément émue, la pressait dans ses bras, et avait aussi les yeux mouillés.
Il y eut un long moment de silence, pendant lequel ’ au cœur de la jeune femme vint une espèced’exal talion.
' « Ne pleure pas! s’éeria-t-elle tout à coup, en rel^ vant le front d’Annette, ne pleure pas! Il n’y a pas crime à aimer quand on est, comme toi, maîtresse de ,son cœur. Ne pleure pas! et entends la promesse que je te fais devant le ciel d’être tout entière à t’aider, à te soutenir en tes projets. Tu ne vois que le plaisir, que le bonheur d’àimer et d’être aimée, toi. Eh bien! reste avec celte seule pensée, je prendrai pour moi les ennuis, les combats. Quoi qu’il puisse m’advenir de ma conduite, il n’aura pas dépendu de moi que tu aies le bonheur. Je suis ta grand’mère, tu es ma fille bien chérie. Celui que tu aimes mérite tout l’amour que tu ,