‹ Madame ClaudeChapitre 45 sur 84 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

femme pour qu’elle pût y puiser les éléments d’une politique tortueuse. Elle attendit, confiante, que les événements lui apportassent l’inspiration. , .

Mais bientôt Annette accusa Madeleine de* lenteur.

Le grand-père avait de nouveau parlé du mariage projeté. Il était même convenu que le dimanche suivant les Frossard devaient faire leur demande officielle au , père de la jeune fille. On les attendait, disposé à les bien recevoir.'

« Petite grand’mère , petite grand’mère, disait Annette, tu vois bien qu’ils me*marieront avec ce Fros- '

sard que je déteste ; tu ne fais rien , tu ne combines rien. , ,

— Hélas ! répondait Madeleine , ma pauvre mi- ■

gnonne, je cherche ce que je pourrais faire, et je ne ' trouve point. J’ai parlé à ton grand-père, il m’a rebutée. Tu sais aussi que je ne peux rien sur l’esprit de ton père. Patience donc, et refuse toujours en attendant. .

— Et puis, ajoutait Annette, voilà qu’il va s’en aller, ui ; il le répète. Tu n’as rien essayé non plus pour le retenir! »

A ce propos encore Madeleine se trouvait fort embar-

rassée. Quelle raison donner à Simon pour qu’il abandonnât son projet? Toutefois elle avait, ou croyait avoir, pour auxiliaire M. Claude lui-même, qui semblait peu disposé à accepter le congé du jeune homme. 11 l’avait fait savoir à Madeleine d’une manière trèsprécise, afin surtout de connaître ce qu’elle pensait de ce départ. C’était un piège dans lequel Madeleine avait donné naïvement. Son noble sacrifice fait, elle ne voyait plus en Simon que l’homme aimé d’Annette ; et naturellement, avec le calme de sa conscience, il lui paraissait impossible que les soupçons pussent encore venir sur elle* Tout entière consacrée à la cause d’Annette, elle avait soutenu à M. Claude qu’il aurait tort de laisser partir Simon, qui était un honnête et vaillant ouvrier, difficile à remplacer...

H Je le garderai donc, avait dit le maître en observant l’effet produit sur Madeleine par ces paroles.

— Et ce sera bien fait à vous, » avait-elle répliqué avec un éclair de joie dans les yeux mais cette joie, qui était sincèrement pour le compte' d’Annette, fut interprétée tout autrement par le vieillard. 11 fallait si peu de chose pour éveiller sa jalousie, ou plutôt pour heurter son orgueil! — car que viendrait faire la jalousie où l’amour n'est pas? Avec son e.sprit ombrageux, il commenta longuement l’aveu qu’il croyait avoir surpris; et, le jour où s’achevait la huitaine de Simon et celle de l’Africain, il était à peu près résolu de les considérer l’une et l’autre comme dûment acceptées.

Digiîj; I d by Googk

TROISI KME PARTI H. Kîô

Ce jour-là était -un dimanche. Vers midi devaient venir les Frossard. Annette se préparait à une journée de supplice. La veille, Madeleine, pour la consoler, avait fait valoir ce qu’elle savait de la décision de M. Claude. Mais le matin de ce jour, le vieillard ayant mis à part deux petites sommes d’arçent, les montra à Madeleine, en disant :

<1 Voilà prêts les gages de nos deux valets, puis- ' qu’enfin ils partent tous les deux.

— Comment! fit Madeleine; tous les deux?

— Eh bien! oui; l’Africain d’un côté, Simon de l'autre.

— Quoi! Simon aussi? demanda la jeune femme sans songer à dissimuler le trouble que lui causait cette nouvelle imprévue.

— Oui, Simon aussi, repartit le vieillard, qui ne conservait plus aucun doute sur les sentiments qu’il attribuait à Madeleine, et à qui ce dernier témoignage ne permettait plus d’indécision.

— Je croyais que vous le gardiez? reprit Made-

leine. ,

— C’était mon vouloir; mais il veut, lui, s’en aller; je le laisse faire. . ‘

— Ah ! » fit Madeleine, d’un air tout consterné.

. M. Claude s’éloigna, profondément blessé dans son amour-propre et sérieusement résolu à s’enlever, par le départ de Simon, tout sujet d’inquiétude.

Madeleine évita la rencontre d’Annette; car elle ne savait comment lui apprendre la terrible vérité.

ICO

MADAME CI.AUÛE.

M. Claude s’eh alla trouver François, qui s’endimandiait tranquillement :

« Voilà, lui dit-il, ce qui te revient pour tes mois; regarde, et dis si c’est bien ton compte. »

L’Africain prit la petite poignée d’argent, la compta • des yeux,, et répliqua :

« C’est ça, merci... Alors, continua -t- il, ça veut dire que c’est sérieusement que vous m’avez donné ma huitaine?

— Oui, répondit M. Claude. '

— Bon 1 II n’y a pas à y revenir?

— Non.

— Encore une fois, bon I On s’en va. Ça n’est pas que ça me fâche. Au contraire. Je ne suis p>oint en peine de gagner ma vie, et Tl’entrer dans une maison aussi bien renommée que la vôtre.

— Qu’est-ce à dire?

—T Oh! mon Dieu! rien. JJ’ailleurs, ça n’est pas de moi que ces choses sortent. Demandez au premier venu du pays, et il vous dira, s’il en a le 'cœur, les beaux propos qui se tiennent sur le compte de M. Claude Fargeot et de sa famille.

— Quoi? que peut-on dire sur moi, sur ma famille? demanda vivement le vieillard, qui rougissait et n’avait pas besoin que l’Africain répondît à sa demande pour pénétrer le sens de ces insinuations.

— Ce qu’on dit? répliqua d’un accent narquois le valet, en achevant tranquillement de nouer sa cravate devant un petit miroir de plomb suspendu à la croisée.

Page 1