‹ Madame ClaudeChapitre 46 sur 84 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

— ce qu’on dit? ma foi je ne m’en fais pas garant. Il se peut que ça soit des inventions. Je n’ai rien va, mais j’aurais peut-être pu voir en regardant un peu. Ce qu’on dit? c’est facile à redire. Libre à vous d’en croire ce que vous voudrez. On dit que, tout malin et éveillé que vous êtes, il y a ici des gens qui savent trouver tout de. même votre bonhomie et votre sommeil. Ces gens-Ià, ça n’est ni moi, ni la Lison, ni la demoiselle Annette, ni Biganche, ni Bricot, pardieu!... Il faut donc que ce soient d’autres... je ne sais point lesquels, toutefois.

— Tu n’es qu’un affreux menteur! s’écria Fargeot, que souffletaient les paroles de l’Africain, et dont l’orgueil avait à subir la plus terrible des humiliations.

— Eh mais! je vous répète, continua froidement le jeune homme, que ce n’est point moi qui dis ces choses.

— Qui donc est-ce alors?

— Tout le monde, pardienne !

— Tais-toi !

— Oh ! avec plaisir, mais pourquoi me faites-vous des questions?

— Écoute, l’Africain, reprit M. Claude qui venait de faire appel à tout son sang-froid, et n’était parvenu qu’à feindre un peu le calme, écoute : je comprends qu’étant renvoyé de chez moi tu en éprouves du dépit, et que tu cherches à te venger en voulant me faire croire tout ce que tu viens de dire. Mais fais-y bien attention, l’honneur d’un homme etd’une famille n’est

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' point chose dont on plaisante et s’amuse. ïu es fâché, je le conçois, et je te passe de m’avoir parlé comme tu l'as fait. Mais tu n’y reviendras pas, je pense; car il n’est point vrai que dans le pays il y ait des bruits sur moi, n’est-ce pas?

— Sur vous ! je ne dis pas ça. Mais sur des personnes qui vous sont proches; une surtout, l’autre ne vous étant pas plus que mol. »

Le vieillard était à la torture : '

« Encore une fois tu mens! 11 n’est pas vrai qu’on fasse de' mon honneur la risée du pays.

— Je le veux bien. Mais ne vous y fiez pas.

— Non, ça n’est point! et je défie ceux qui le disent d’en pouvoir apporter le moindre témoignage qui vaille croyance. Ils mentent comme tu mens! 11 n’y a dans ma maison ni le déslionncur, ni même la pensée de le faire venir, entends-tu? J’ai porté la tête haute jusqu’à présent, et je la porterai encore. Oh! je sais bien sur qui sont les bruits et les accusations, cl je les démens sans crainte d’être confondu. M'"® Madeleine est une femme vertueuse autant et plus que toute autre femme du pays. S’il y avait des soupçons à avoir, moi, je les aurais eus le premier, entends-tu bien ? et je ne les eus jamais, parce qu’elle n’a jamais seulement .songé à m’en donner la raison. Tu peux l’aller redire. Quant à ce garçon,, quant à Simon (je peux le nommer tout haut, puisqu’on le nomme), c’est un cœur honnête, et qui peut braver tous les on dit de la méchanceté. Je Tai élevé, ce garçon, à proprement parler; il est chez

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moi depuis huit années ; et je réponds de lui, efje veux le garder, comme on faitd’un.ami, d’un enfant; parce qu’il est digne en tous points de mon amitié, de ma conflance. C’est ma manière de répondre aux médisants, aux faiseurs de calomnies. Qu’ils sachent bien, ceux-là, que Claude Fargeot n’est pas bâti de façon à faire bon marché des convenances et de la moralité, s’il les croyait en quelque manière attaquées. Mais il n’entend pas non plus donner raison aux malignes inventions des langues plates , en les croyant sur pa- “ rôle, et en se tenant pour atteint dans son honneur quand il n’est pas vrai qu’il le soit. Voilà le cas que je fais et que je prétends faire de tous les cancans. Tu peux le répéter partout, et d’ailleurs on verra bien que je. les méprise en ne changeant rien touchant la conGance que j’accorde à M“® Madeleine et à Si- ' mon. »

Après avoir débité cette longue tirade avec la volubilité du dépit, Claude Fargeot tourna le dos à son valet ; mais en s’éloignant il l’entendit qui disait avec un rire moqueur :

« Bon, bon ! ne t’y fie pas, mon vieux; et veille au grain, si tu ne veux pas être forcé de te baisser pour passer sous les portes. Ah ! ah ! ah I... »

Encore une fois le sang monta au front du vieillard qui était hors de lui. 11 ht un mouvement pour revenir sur ses pas, et peut-être se fût-il jeté comme un lion sur le jeune homme.' Mais si les froissements de sa chatouilleuse dignité se manifestaient en lui par d’im-

MADAME (^I.AÜnE.

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' pétiieux entraîncnienls, de même il tirait de ce sentiment la force de se maîtriser.

Faisant donc comme s’il n’eût pas entendu l’outrageant aparté de l’Africain, il coptinua de marcher. En traversant la cour, il vit Simon qui s’avançait au-devant de lui. ^ '

Annette, qui était venue s’asseoir auprès d’une fenêtre pour repriser une guimpe qu’elle devait mettre, se trouva, sans y songer, aux écoutes. '

« M.yître, dit le jeune homme, vous n’ignorez point^ qu’aujourd’hui finit ma huitaine. 11 faut que j’entre demain dans la placé que j’ai trouvée. ‘

— De quoi? de quoi?... repartit vivement le'vieillard; encore faut-il, quand un valet donne sa huitaine, que le maître l’agrée. Or je ne l’ai point agréée; donc je ne veux pas té laisser partir. Tu veux gagnei- davantage; c’est bien, tu gagneras davantage, mais tu resteras ici. Il y aurait ingratitude à toi de faire autrement. Ce n’est pas quand on a été huit ans dans une maison, qu’on s’en va ainsi en huit jours sans raisons données. Tu te dégageras chez ceux où tu devais aller. Ces choses-là né me regardent point. Tant ps pour les autres. Lorsque j’ai de bons valets, je les garde autant qu’il me plaît, moi, ne tenant pas à quelques écus de plus ou de moins. Arrange-toi !

— Pourtant, maître... fit Simon.

— Pourtant! pourtant! il n’y a pas de pourtant qui tienne; c’est, mon dernier mol! » répliqua M. Claude; ét il laissa là Simon tout ébaubie

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TKOISIÈME PAIiTIK.

Quand le vipillard fut loin, Simon, qui l’avait re- ' . .

gardé d’un air tout étonné, s’écria avec un geste d’hu- . rneur : ’ •

« C’est ennuyeux, ça ! »

Puis il entra dans la maison, s’assit sur un banc, et demeura pensif.

Annette était là ; il n’avait pas remarqué sa présence. Elle avait entendu l’entretien des deux hommes; elle avait vu le mouvement de Simon, et ç’avait été alternativement pour elle une cause et d’inquiétude et d’assurance. A considérer l’attitude triste du jeune garçon, il devenait cependant avéré qu’il avait pris la ferme résolution de s’éloigner, et que les raisonnements fort évasifs du grand-père ne prévaudraient pas - contre l’accomplissement de ce projet. De là, grande alarme chez la pauvre 011e.

Troublée par la présence de Simon, elle était peu maîtresse dq ses réflexions, et, naturellement, le danger s’exagérait à ses yeux. Elle crut devoir le conjurer sans perdre une minute,- et, dans son cœur timide, s’alluma tout à coup l’audace de l’amour.

L’audace ! quelle audace. Dieu bon 1 l’on en va j uger.

Sans lever les yeux, sans détacher même son regard du tissu que ses mains ne tenaient plus qu’en tremblant:

« Simon! flt-elle, Simon!... d Elle n’en put dire davantage ; la voix, le courage lui manquèrent; son front s’inclina comme sous la pesée impérieuse de la honte, chargé de rougeur, brûlant; elle le cacha dans ,

MADAMR CLAUDE.

ses mains; elle pleura. 11 lui semblait que le mépris du ciel dût l’écraser. i

<1 Oh! demoiselle, répliqua Simon, tiré de sa rêverie par la voix de la jeune fille, pardonnez-moi ; vous étiez là, et je ne vous avals point vue. »

Et, s’étant levé, il alla vers elle.

L’entendant venir, Annette sentit croître de plus en plus son émotion.

« Qu’est-ce? qu’avez-vous, demoiselle? demandat-il, quand il vit qu’elle pleurait. - ,

— Ce que j’ai?... dit la jeune fille, en fixant avidement sur lui ses yeux pleins de larmes, ce' que j’ai?...»

Elle demeura à le considérer. Le visage de Simon révélait un sentiment de pitié, mais seulement de pitié, tel qu’elle eût pu le trouver chez tous les êtres sensibles; rien' de plus ne parlait dans le regard du jeune homme, pas la moindre intelligence dü sujet des larmes répandues, Il lui demandait pourquoi elle pleurait, tout comme il l’eût demandé à un enfant trouvé sur la route. Elle souffrait par lui , elle était matyre par lui, et il ne paraissait pas se douter qu’il fût l’auteur de ces maux. C’était pour son amour le signal du désespoir, et pour sa dignité l’outrage le plus accablant. ,

« Ce que j’ai?... » dit-elle encore avec une sorte de regard hébété, hagard, inerte, qu’elle jeta sur lui; mais elle ne trouva toujours que l’indifférence, l’étonnement. Alors son cœur se déchira dans une

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douleur suprême. Elle s’échappa, s’enfuit, sans trop savoir où elle allait. Mais trouvant ouverte devant elle la porte de la chambre où Madeleine achevait de s’habiller pour se rendre à l’église, elle entra et se jeta dans les bras de la jeune femme en sanglotant, hors d’elle-même, bouleverséo, anéantie.

Simon avait cherché vainement à s’expliquer ces larmes, ces regards singuliers, cette fuite... Mais que pouvait lui importer, après tout? Il s’était bientôt replongé dans ses préoccupations intimes, oubliant et Annette, et le chagrin qu’il avait vu en elle sans en „ pénétrer la cause :

« C’est chose arrêtée, pensa-t-il ; il m’en a coûté as.sez de prendre cette détermination pour que je n’y renonce pas. »

Il ajoutait, mais comme craignant uc trop s’entendre lui-même : « Je comprends tout l’amour de Madeleine, je le vois; mais cet amour, je dois l’oublier. » Et la conclusion était : 11 faut partir.

Madeleine entra. Elle venait de recevoir la triste confidence d’Annette désolée. Elle était visiblement émue.

A Madeleine qui s’identifiait aux douleurs de sà , . 10 .

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chérie, et qui s’oubliait dans les intérêts de ce cœur devenu le sien, — à Madeleine aussi il avait séinblé qu’un suprême effort dût être tenté sans retard? et, aussi inconsidérément qiKi la jeune fille, elle venait essayer d’arguments non ^trouves, dd moyens non définis. Poussées, l’une par l’amour, l’antre par la profonde affection, les deux femmes s’étaient d’instinct élancées sur la même voie pour avoir rai.son du même obstacle. Ames droites, il résultait pour elles, du premier examen, qu’elles devaient aborder directement cette question délicate. Mais l’une et l’autre, dans ce mouvement fort irréfléchi, avaient compté avec leur seul coürage, sans faire la part grande à l’indifférence qu’elles se proposaient d’attaquer.

Les derniers mots que .Madclèine avait laissés pour consolation à la jeune fille étaient ceux-ci :

« Il est impossible que Simon te dédaigne quand il saura qu’il peut t’aimer. »

Et ce n’étaient point là des paroles vaines, trouvées en désespoir de cause pour apaiser l’affliction d’Annette. Madeleine disait ce qu’elle pensaft. Elle venait donc avec le projet formel de faire savoir à Simon* qu’il pouvait aimer Annette. Sans doute, cette démarche paraîtrait singulière , osée , inconvenante , manquant de toute dignité, si l’on ne voulait pas y voir le véritable emportement du cœur. — Élan spontané, rapide, et partant peu durable, qui, d’ailleurs, venait de si mal réussir à la jeune fille. '

En voyant entrer Madeleine, Simon se leva avec

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