KH) MAD A M E P I. A X: DE
pris alors lu,. vois tu sens bien » Elle
ne trouvait plus d’expressions.
« Mais songe- donc, grancTmère, que s’il s'en va
Oh ! s'il s’en va ! » La voix d’Annette se perdit dans
les sanglots qui secouaient sa poitrine. L’idée de ce départ était pour elle comme un arrêt de mort.
Madeleine l’embrdssait pour tâcher de la consoler. Tout d’un coup, avec une espèce d’emportement et en regardant Madeleine comme un juge fait d’un prévenu qu’il veut intimider, Annette s’écria :
« Mais alors, qu’est-ce donc que signifiait cette désolation où tu étais tout à l’Heure?
— C’est... c’est... c’est que j’avais grand’peine pour toi, répliqua, non sans hésiter, Madeleine qui ne s’attendait pas à cette questipn fort embarrassante, et qui fut obligée de mentir (ce qu’elle fit très-gauchement, étant peu coutumière de la chose),
■r— Ah! fit Annette, qui Continuait son étrange interrogatoire sur un ton de plus on plus impératif, et pourquoi donc n’en montres-tu pas autant à présent? »
Madeleine mit cette fois plus d’hésitation encore dabs sa réponse. Enfin elle répliqua :
U C’est qu’alors ton grand-père 'était venu tout à coup nous surprendre parlant ensemble. ^
— Toi et Simon? dit Annette, qui paraissait tenir à préciser minutieusement les faits, et qui prononça cès trois mots avec une amerturne profonde.
— Oui, repartit Madeleine, inquiétée de cette insistance dont le sens lui échappait encore.
. TKOISl I-IXIR l’AUTir..
— Ah ! toi et Simon ! ^répéta la jeune fille ; et qu’est- ' ce que vous pouviez dire tous deux, pour avoir tant frayeur à être surpris par mon grand-père? »
Alors Madeleine, dont le cœur se serra, et qui ne reconnut pas qu’qne douleur grande pouvait seule conduire Annette à prendre de tels .soupçons et à l’outrager ainsi, Madeleine se retrancha dans la noble fierté que lui donnait son titre de mère.
« Ge que nous disions? répondit-elle, ce que nous disions n’est pas'fait pour être répété à un cœur mauvais et injuste comme le tien. »
Afmette sentit le coup, et comprit l’odieux de son accusation; mais elle était trop blessée au vif, trop désespérée par l’indifférence de Simon, pour se rendre sans qu’il lui échappât quelque cri de douleur ou de ■ rage.
« Peut-être bien ! üt-elle, la voix sèche, le regard , insolent, l’attitude superbe,
— Ce n’est pas peut-être bien! c’est sûrement qu’il faut dire, » repartit froidement .Madeleine.
Et elle sortit. Puis traversant la salle, où étaient .encore Claude Fargeot et son fils, elle prit un paroissien sur les rayons du' dressoir, et se dirigea vers l’église ( nous avons dit que ce jour-là était un dimanche ; le dernier coup de la grand’messe venait de sonner).
Annette la regarda sortir d’un œil atone; puis, demeurée seule, elle tomba comme anéantie, la face sur^ le lit qui se trouvait là.
Les dernières paroles de Madeleine ayant mis à
néant les outrageantes suspicions dont s’était avisé le cœur déchiré de la jeune fille, elle n’avait plus pour se soutenir en sa douleur cette fièvre que le dépit allume. Elle s’abîma dans les larmes.
Après quelques instants cependant, elle se ressouvint de la manière dont elle avait traité Madeleine, et de se trouver aussi ingrate lui fit horreur. Elle comprit en même remps qu’un désastreux abandon serait le prix d’une rupture. Elle courut donc pour la rejoindre et lui demander le plus humble pardon.
Madeleine, profondément attristée, suivait lentement une ruelle fort solitaire; entendant des pas derrière elle, elle se retourna : c’était Annette qui, se trouvant en face de sa petite grand’mère, baissa les yeux avec confusion, et s’arrêta.
Madeleine attendait que la jeune fille vînt à elle, mais comprenant que si elle hésitait c’était crainte et non rancune, elle lui tendit la main en disant :
« Sommes-nous toujours brouillées?
— Oh! non... situ me pardonnes! s’écria la jeune filje qui pleurait.
< — Viens, dit Madeleine. » Et, mettant son bras sur celui d’Annette, elle continua de marcher avec elle.
Bientôt elles entrèrent à l'église^ allèrent s’asseoir .dans le banc marqué de la famille, — un des premiers près du chœur, — et toutes deux cherchèrent, dans le fervent oubli de la' prière, la force d’âme dont elles avaient tant be.soin.
TROISIEME l'AKTIK.
Jean Fargeot, voulant s’entretenir avec son père, . avait pour but d’arrêter en commiln la marche des négociations qui devaient avoir lieu lorsque les Frossard viendraient demander ouvertement la main d’Annette. D’ailleurs il s’agissait pour lui d’amener le grand-père à constituer la dot; car il pensait que ce serait tou^ jours autant de pris sur la fortune du, uicua;, laquelle se trouvait, selon lui, fort exposée par la présence de Madeleine. Il arrivait donc avec tout un arsenal d’arguments combinés à tête reposée, qui devaient d’emblée faire prévaloir ce beau projet.
Mais la puissance finassiêre du fils, se mesurant à celle du père, n’avait aucune chance de succès. C’était le nain contre le géant; ce qui n’empêchait pas Jean Fargeot de se croire un grand diplomate et de se présenter à cet entretien avec une satisfaction de luimême hors de toute mesure. C’était en tout cas peine perdue que* les frais d’imagination dans lesquels il s’était jeté.
En supposant que' les vues de Claude Fargeot se fussent trouvées opposées à celles de son fils, toutes les feintes et circonlocutions de celui-ci ne l’eussent pas amené à d’autres sentiments; rnais il n’en était
rien. Le vieillard ne voulait l’avis et la mise en cause du père d’Annette que pour la forme. C’était lui, exclusivement lui,, qui se chargeait d’établir la jeune fille. 11 accordait la main, fournissait la dot, faisait le mariage enfin.
Dès les premiers mots de l’entretien, cette grande affaire, soulevée par les appréhensions de Jean Fargeot, se trouva résolue, et comme la chose se conclut d’ellemême, il ne manqua pas d’attribuer cette magnifique et facile victoire à ses hautes capacités diplomatiques. Jean Fargeot, c’était la 'suffisance incarnée,, mais la suffisance entée sur la plus remarquable nullité intellectuelle. 11 aurait pu s’en convaincre lorsqu’après le prétendu triomphe dont il .s’applaudissait, il voulut tenter une reconnaissance dans le domaine stratégique de son père, d’où il fut éconduit sans le moindre ménagement.
Claude Fargeot pouvait seul posséder le secret de ses affaires. Nous l’avons dit, nous le répétons, difficile était à maintenir l’équilibre menteur de cette fortune toute de semblant, toute de parade. 11 y fallait la cautèle originelle du vieillard, soutenue de l’incommensurable besoin qu’il avait d’afficher l’opulence. Marier bien sa petite-fille , qu’il aimait cependant beaucoup, était plus encore pour lui affaire de vanité que désir de la laisser en cette* aisance que. les gens de calcul appellent bonheur. Pour constituer une dot dont le chiffre sonnât bien dans les rumeurs publi- (|ues, il devait user de toutes scs ressources, et créer
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de nouvelles complications à son budget déjà si mystérieusement embrouillé. C’était d’ailleurs le dernier grand effort qu’il lui serait donné de tenter pour rester dans la ligne de conduite de toute sa vie. En mariant son fils, il avait suffi qu’il en imposât par l’évidence de sa fortune. « Je ne veux^ dit-il alors, me déshabiller qu’à l’heure de me coucher ; mon Jean est unique, il aura donc tout après moi, mais pas plus tôt. » Et Jean avait, sur ces espérances, trouvé l’alliance d’une femme nantie d’un assez gros apport — qui, du reste, constituait le seul bien dont il jouissait.
Le même cas devait se représenter quand on marierait le fils du fils. Cette fois-là encore, rien à donner. Mais pour le mariage.d’ Annette, il fallait s’exécuter, et Claude Fargeot tenait à faire magnifiquement la chose. Car s’il lésinait ou laissait deviner des impossibilités, c’était livrer son secret aux inductions clairvoyantes, qui en eussent tiré de désastreuses conséquences.
Distraire de son avoir facticq une somme assez importante représentait pour le vieillard une surcharge énorme de préoccupations. C’était même le coup le plus audacieux qu’il eût jamais hasardé ; mais dans sa sphère, il avait foi en son génie; -il espérait, pour peu que Dieu lui prêtât vie, avoir l’adresse, le talent de réparer victorieusement la brèche faite en cette circonstance majeure.
Simon ne mentait pas lorsqu'il disait avoir trouvé une nouvelle place. Sa réputation d’adroit et laborieux ouvrier était trop bien établie pour qu'il manquât de condition. Le , jour même où il donna son congé à M. Claude, il fut engagé par un fermier dont le domaine se trouvait sïir les limites de la commune, un peu dans la montagne. 11 devait y entrer après l’achèvement de sa huitaine chez M. Claude; Les singulières raisons données par M. Claude étaient de nature à modifier cette 'détermination du jeune homme, si l’entretien qu’il venait d’avoir avec Madeleine ne l’eût averti d’y persévérer. 11 alla donc chez son futur maître, non pas dégager sa parole, comme le lui avait impérieusement conseillé M. Claude, mais demander un délai de huit autres jours, pendant lesquels il obtiendrait, pensait-il, une acceptation régulière de congé.
11 arriva à la ferme à l’heure du dîner. On l’invita fort amicalement. Après le repas, le maître l’emmena ' visiter des terres qu’il venait d’amodier, et sur la culture desquelles ils devisèrent longuement. Là, Simon trouva l’occasion de se faire plus sérieusement encore apprécier par l’homme qu’il devait servir. De retour au logis, on voulut l’avoir encore à souper, si bien
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qu’il ne put rèntrcr au village que le soir assez
tard.
L’Africain, dûment congédié, avait été fort en peine de savoir à qui s’offrir avec chance d’être accepté, et la huitaine s’était accomplie sans qu’aucune proposition lut eût été faite. Son caractère peu sympathique, sa conduite irrégulière, son manque d’habileté, qui étaient notoires, ne pouvaient le recommander. Loin d’envier un tel valet, tous les maîtres s’étonnaient, au contraire, que M. Claude l’eût gardé aussi longtemps.
En outre du dépit que lui causait l’espèce d’arrêt d’exclusion porté contre lui, François ne voyait pas sans une jalousie grande le maître s’obstiner à retenir Simon quand il l’éconduisait, lui, brutalement. 11 se promit bien, cela va sans dire, de ne manquer aucupe occasion de nuire à l’un ou à l’autre.
En attendant, et pour noyer son humeur, il se mit en œuvre de passer gaiement le dimanche. L’argent qu’il avait reçu de M. Claude favorisait, à merveille cette résolution. Le son rendu par son gousset eut bientôt réuni autour de lui quelques individus de sa trempe, ses habituels compagnons de débauche et de jeu. Ce groupe bruyant s’installa vers midi dans la meillèure auberge du pays, pour y commencer la bombance qu’ils avaient l’intention de prolonger le plus longtemps fK)Ssible.
MA DAM K CI.A'tIDJi.
Lorsque que les deux femmes revinrent ensemble de l’église, elles étaient de nouveau les meilleures amies du monde, mais incapables de dissimuler leurs alüigeantes préoccupations. A l’idée que Madeleine ne pouvait rien pour elle, Annette avait perdu tout espoir. Madeleine déplorait l’inaction à laquelle elle était condamnée. Fronts ^ chargés, . regards inquiets, lèvres muettes, on eût dit des victimes dont le supplice est prochain. Au moment où elles rentraient, M. Claude
était sur le seuil. • ,
« Çà, fit-il en les toisant, voudrez-vous bien me dire enfin ce qu’il y a entre vous et sur vous, que vous • voilà toutes deux faites comme des Maries-Magdelaines? Hein ! qu’est-ce qu’il y a ? »
Elles .s’arrêtèrent : Madeleine, confuse, les yeux baissés, Annette les levant, au contraire, et les tenant audacieusement fixés sur son grand-père, qui s’en étonna -et fut un peu déconcerté. C’est qu’Annette, vraiment désespérée, venait de prendre une de ces subites déterminations que le désespoir conseille. La subtilité et les moyens doux ayant échoué, elle voulait essayer de la lutte avouée, de la résistance face à face.