‹ Madame ClaudeChapitre 50 sur 84 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

(( Ce qu’il y a? répliqùa-t-elle. Il y a ce que vous ne voulez pas croire, et qui est vrai cependant ; il y a que vous avez résolu de me marier, et que je n’y consens point. Je n’aime pas ce Vincent, je ne veux pas être M™e Frossard. D’ailleurs, j’ai le temps de me mettre en ménage. Tout ce qüe vous direz ne fera rien, et j’aimerais mieux être religieuse. Prenez mes-paroles pour bien dites ; je veux vous être soumise en tout excepté en cette chose. Voilà grand-père, ce qu'il y a et rien autre...,, et et voilà ! —

, — Oh! ah! s’écria le vieillard, que jamais peutêtre aucun de sa famille n’avait bravé de la sorte, et qui devait de rester calme à la stupéfaction que lui causait la rareté du fait. Pardieu ! voilà qui s’appelle parler, petite effrontée, et je serais bien aise de savoir qui vous peut enseigner une telle conduite. Serait-ce vous ? ajouta-t-il en s’adressant à .Madeleine...,. Seraitce vous qui êtes tant amie avec elle ?

— Moi ! fit la'jeune femme en portant avec un geste de pénible surprise une main sur sa poitrine.

— Non, grand-père, se hâta de dire Annette. Non, ce n’est point ma petite grand’mère qui me dit de faire résistance. Au contraire, si je l’écoutais, je me laisserais marier comme une muette, comme une aveugle, 5ans voir que Vincent ne me plaît point, et sans vous le dire. Et c’est justement parce que je ne la crois pas en ses conseils qu’elle est peinée. Ce que je fais est de ma propre volonté, de ma propre tête.

— Et ifne fameuse tête que tu as là, morveuse !

s’écria le grand-père avec un sourire qui n’était pas de gaieté ; une tête que nous saurons laver et mettre à la raison avant qu'il soit longtemps*

— C’est ce que nous verrons bien ! répliqua fièrement la jeune fille.

— Oui, oui ; c’est ce que nous verrons bien, répéta le vieillard, et il s’éloigna en branlant le chef d’une

manière fort significative.

— Malheureuse I qu’as-tu fait là? s’écria Madeleine.

— Tant pis ! fit Annette ; je ne veux pas être

mariée, je ne le serai pas. Je m’ensauverai plutôt d’ici 1 qu’on s’arrange I » '

En parlant ainsi, elle entra dans la maison. Madeleine,, qui la suivit, remarqua que Lison n’avait rien préparé pour le dîner. Elle en demanda la cause.

« Le mMtre m’a dit que c’était inutile, vu que toute la famille est attendue chez M. Jean.

— Ah ! oui, dit Annette, parce que les Frossard

doivent venir et qu’on entend faire les premières accordailles. C’est bon, nous irons, et »

Elle fut interrompue par l’arrivée de son frère, qui venait la chercher, ainsi que Madeleine. On les attendait pour commencer le repas.

« Allons! dit résolument Annette, viens, petite grand’raère. » Elle prit le bras de Madeleine, et elles sortirent ensemble, ’

Annette était décidée à faire un éclat; à refuser nettement, hautement, devant la famille assemblée,

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et devant les Frossard même, toute demande de sa main, dût-elle employer des focutîons blessantes pour le prétendant. Elle était arrivée à une véritable surexcitation fébrile.

En cheminant, Madeleine la raisonnait, invoquait tout ce qu’elle pouvait invoquer pour la ramener à des sentiments moins exaltés, et rien ne semblait d’abord

avoir prise sur elle.

Peu à peu cependant, Madeleine sut montrer à la petite révoltée le danger qu’il y aurait pour elle à exaspérer son grand-père. Elle lui conseilla la soumission, ne fût-elle qu’apparente, comme moyen de gagner du temps, — le temps pouvant amener des événements. Enfin , lorsqu’elles arrivèrent chez Jean Fargeot , Annette, redevenue à peu près calme, s’était engagée, sinon à ne' pas s’opposer aux vœux de ses parents, au moins à garder, autant qu’elle pourrait le faire’ en pareil cas, la neutralité. ,

Quoique le repas se donnât en l’honneur des Fro> sard, et comme marque d'adhésion à leur demande, aucun des convives ne prononça un mot qui eût sérieusi • ment rapport au projet de mariage. Annette se trouv.r placée à côté de N'incent ; ce fut tout. Le jeune homme,

> don|^ nous connaissons le naturel timide, ne se mit que très-peu en frais de galanterio, ce- qui rendit facile la contenance de la jeune fille.

Il eût pu se faire qu’à ce festin, sans pécher contre l’usage établi. Ton dépensât un peu plus de gaieté, et que les quolibets de circonstance y fussent moins rares ; mais nul ne se fût avisé d’y traiter la moindre des questions qui cependant causaient la préoccupation des chefs de famille. C’est au cabaret, par et devant les hommes seulement, que les points d’intérêt doivent être agités.

Le repas fini, les hommes s’en allèrent donc prendre ensemble le vin vieux, offert parle père Frossard; et,” cela va sans dire, ce fut dans le cabaret le mieux renommé que l’on se rendit — ^celui qui porte écrit sur son enseigne en toutes lettres le titre plus moderne decaZ/ï.

Le mot est tracé en caractères tricolores, sur un fond d’ocre jaune bordé d’arabesques bleues empreintes au poncif. Pour flanquer ces majestueuses capitales, — en manchettes, comme diraient les typographes, — d’un côté, le Rembrandt du pays a peint un cruchon de bière dont le bouchon vient de partir chassé par le liquide qui s’échappe en écumeuse cascade blonde, et que reçoit un verre à facettes ; de l’autre côté, deux queues de billards, soigneusement mouchetées à la pointe, et biseautées au talon, se> présentent croisées en sautoir, nouées d’une faveur rose, et surmontées, dâns leur angle, des trois billes du jeu : deux blanches, une rouge.

, TftOISlBME l'AKTlK.

Après avoir gravi quelques degrés de pierre, on entre dans rétablissement par une porte vitrée, chargée d’inscriptions jaunes : « Vins et liqueurs, Bierre de mars,

jeu de boules, etc ; » et l’on se trouve dans une

salle assez obscure, dont les murs sont tendus d’un papier qui a la prétention de représenter des batailles de l’Empire. Ces barbouillages criards devaient être en principe d’un effet puissant ; mais la fumée du poêle et des lampes, qu’on allume l’hiver, en a depuis longtemps éteint la splendeur. Les taches de rousseur bien accentuées, dont est criblé le visage des combattants, attestent que les grandes bandes de papier frisotté tendues au plafond ne servent pas de perchoir exclusif aux nuées de mouches qui l’été hantent ce lieu. Voici l’ameublement : un poêle de fonte, dont le tuyau disparaît dans le plafond, afin de porter un peu de chaleur dans l’appartement supérieur; six tables de noyer ciré, accotées aux plinthes noires, une trentaine de tabourets du même bois, à plateau pencé d’un trou ; entre la porte et la croisée, un coucou de la Forêt Noire, dans sa caisse de sapin fiorituré ': pendues aux murs, dans le ciel nuageux des batailles, quatre petites lithographies coloriées, à légendes polyglottes, formant série et représentant les aventures de Guillaume Tell,'/c libérateur de la Suisse, mises sous vitres, et entourées d’une petite corniche noire. Puis une statuette, en plâtre bronzé, du grand empereur ; enfin, sur l’appui de la fenêtre, qui est condamnée, une veilleuse brûlant dans un petit verre à côtes, et tout autour de

vieilles cartes dépecées pour allumer les pipes des fumeurs : — c’est, je crois, tout. ’

Faisant pendant à cette salle, ou plutôt la continuant, vient ensuite la salle du billard, qui s’ouvre sur la première par une large arcade, en sorte que les buveurs ont la perspective très-immédiate des joueurs. Là , c’est l’histoire d’Estelle et Néraorin qui s’étale sur les parois. Les mouches et le poêle l’ont un peu moins couverte de leur vernis btun, mais en revanche, et malgré l’écriteau qui défend de piqüer les murs pour se procurer du blanc, il n’est pas un arbre, pas une houlette, pas un nez de berger, qui soit respecté ; le plafond même est criblé. Le billard est à pieds tournés, à six blouses immensesi garnies de mains en cuivre qui s’abattent avec fracas aux chutes des billes, et les présentent fort honnêtement. Cet endroit est éclairé le jour par une fenêtre assez étroite, la nuit par deux quinquets à réflecteurs verticaux, accrochés aux murs de droite et de gauche, et qui ne s’allument cependant que le dimanche. Si, dans la semaine, il s’engage, par-hasard, quelque petite partie, elle s’accomplit à la lueur d’une chandelle posée sur le bord du billard ; les joueurs sont chargés de la moucher, le j^lus souvent avec les doigts, quand la longueur du lumignon en obscurcit la flamme, et de la change!’ de place quand elle les gêne. Les queues, au nombre de quatre ou cinq, sont en général moins scrupuleusement' mouchetées que celles de l’enseigne; la bille rouge, plus petite que les autres, est quelque peu écaillée, ce qui fait qu’elle

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chemine toujours avec des soubresauts fort bruyants, et parfois en décrivant des courl)es non prévues par les carambolcurs exaspérés. Le niarquoir n’a plus que deux chapelets de vingt-qualre boules. Dans un coin est une petite table destinée à recevoir la bouteille et les verres des joueurs,, qui n’ont d’ailleurs d’autres frais à payer que le prix des consommations. '

'l'el est à peu près l’ensemble du lieu où entrèrent les cinq hommes venus ensemble de chez Jean Fargeot. On se fit des civilités fort longues à la porte. M. Llaude ‘ dut passer le premier, après lui le père Frossard, ensuite le futur beau-père, qui ne se fit pas prier pour accepter l’honneur à lui décerné par son futur gendre; enfin le frère d’Annette donnant le bras à Vincent.

L’on s’installa à une table sur laquelle on frappa pour appeler. Le cabaretier, gros homme empressé, farci de sourires obséquieux, vint la casquette à la main.

« Du bouché! cria le père Frossard qui régalait.

— Tout de suite , messieurs , » repartit le gros homme. Et bientôt il eut posé sur la table, qu’entouraient les arrivants, une bouteille, qu’il déboucha devant eux, et cinq verres qu’il emplit à moitié. Puis il se retira au seuil de sa cuisine, comme l'araignée dans sa toile.

L’on trinqua, et l’on porta, presque pour la forme, les verres aux lèvres. Alors le père Frossard, ayant (juelque peu incliné son grand chaiveau sur une oreille,, .se prit à dire, en mettant, ses mains croisées sur la table : ,

madame Cl. a lue.

« Çà, compères, parlons de nos affaires.

— Volontiers, répliqua M.' Claude en s’accoudant.

— Oui, » fit gravement Jean Fargeot, qui prit l’attitude d’un héros sur la défensive.

Et les négociations commencèrent avec toutes les précautions oratoires imaginables. On se parlait à voix basse, car il y avait un certain nombre de buveurs installés aux tables voisines.

Quoique Vincent fût très-intéressé à cette lutte diplomatique, il devait, pour agir selon la coutume, n’y prendre aucune part active. C’est pourquoi, voyant le billard inoccupé, et bien que ce jeu ne lui fût guère familier, il proposa une partie à son futur beau-frère, qui se fit un plaisir d’accepter, car il pa.ssait pour l’un des premiers joueurs de l’endroit, et ne pouvait manquer de mettre en évidence cette supériorité.

Dire que Pierre Fargeot était en quelque sorte maître ès billard, c’est résumer l'opinion qu’on doit se former de lui. De bonne heure, son père lui avait prêché d’exemple la suffisance et avait voulu qu’il fût un homme. Or, être un homme pour le paysan orgueilleux, c’est, en dehors des travaux, aller boire bouteille aü cabaret, en payant scrupuleusement son écot, rien de plus, rien de moins ; fumer dans une pipe à tète ; dan.ser'aux fêtes paroissiales gravement, sans avoir l’air de s’amuser, et savoir les plus ennuyeuses chansons nouvelles, que l'on chante avec toute l’emphase, la gaucherie et la prétention possibles. Pierre Fargeot ' avait fidèlement suivi ce programme. Quoique très-

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jeune encore, il était homme dans tonte l’acception du mot; et, grâce à la vanité héréditaire, sa petite personnalité s’était assez significativement, dessinée pour qu’il n’eût pas mérité d’autre considération que celle accordée, en dépit de tout, à la richesse.

La partie s’engagea entre les deux jeunes gens pendant que les pères finassaient à qui mieux mieux sur les clauses du contrat. Au jiout d’une demi-heure environ, Pierre avait montré ses plus brillantes combinaisons et battu son pacifique adversaire, qui s’émerveillait, sinon en réalité du moins par courtoisie, et s’avouait indigne' de comparaître en face d’un tel athlète. Toutefois, et simplement pour se tenir à l’écart, Vincent, à chaque partie perdue, redemandait avec acharnement une revanche qu’il ne prenait jamais.

Les autres partenaires continuaient, eux aussi, leur partie, en serrant de plus en plus leurs jeux respectifs, et à chacun le succès paraissait magnifiquement obtenu. Tous trois s’applaudissaient en aparté, et en somme l’affaire était à peu près négociée à la satisfaction générale. L’apport de la fille était réglé, l’avoir du jeune homme stipulé, les conditions d’établisse- |ment convenues. Le père Frossard cédait à son fils l’amodiation d’une portion du domaine exploité par lui, et sur lequel habiteraient les nouveaux époux. Claude Fargeot constituait une dot pécuniaire, Jean faisait le trousseau, ou plutôt le complétait. On s’entendait à merveille siir tous ces chapitres. 11 ne restait

plus qu’à déterminer l’époque des fiançailles; on appela Vincent, qui pouvait alors donner son avis.

« Excusez-moi un moment, » dit-il à Pierre qui venait de ramasser une série de points dans l’angle du billard, et qui se flattait de couronner sa prouesse par un superbe coup de sept, — consistant à caramboler d’abord et à blouser ensuite les deux billes touchées.

« C’est bien, allez! répliq^ua le joueur émérite, nous reprendrons la partie où elle en est; j’en ai quinze, et vous quatre. Ne dérangeons pas le coup, je le ferai tout à l’heure. Vous verrez.

— C’est ça , » dit Vincent. Et il alla s’asseoir à côtd de son père.

Pierre po.sa les deux queues sur les bandes latérales, comme pour indiquer que le billard était gardé, et se mit à charger lentement une pipe, dont le fourneau avait l’orgueil de représenter la tête d’.4bd-el-Kader.

Comme il se dirigeait vers la première salle, pour prendre du feu à la veilleuse, quatre individus fort amplement avinés y firent irruption en criant, en chantant, en se bousculant, et en jetant à qui mieux mieux de gros éclats de rire. C’était l’Africain et sa société qui, après un copieux repas bien arrosé, venaient au café continuer dignement une journée si bien commencée.

Ils s’établirent autour d’une table, cognèrent à coups redoublés pour qu’on leur servît des liqueurs, et, en attendant qu’on eût exécuté leurs ordres, entonnèrent un chant bachique fort discordant, dont François donna le signal.

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Ltis gens assis près (les autres tables, assourdis pêtr cette rauque harmonie, furent obligés d’interrompre' leurs conversations, car il eût été impossible de s’entendre. Le maître du café, revenant avec les liqueurs demandées, comprit la perturbation apportée dans son établissement par les nouveaux venus, et les engagea poliment à chercher un mode de distraction moins gênant pour leurs voisins.

L’Africain s’emporta d’abord contre cette atteinte k la liberté dont chacun devait, selon lui, jouir sans contrôle dans un lieu public, où l'on est mailre pour son argent. C’eût été même le principe d’une vraie querelle, si l’un des compagnons du révolté, le moins ivre des quatre, ne se fût avisé d’y trouver une diversion.

« Allons, dit-il, tais-toi, François, et puisqu’on ne veut pas que nous chantions en cette cassine, de peur d’incommoder les messieurs qui s’y trouvent, vienst’en faire une partie de billard.

— C’est ça , cré tonnerre ! s’écria le tapageur ; une partie de billard. Allons-y! «

Et, suivi de ses acolytes, il se dirigea vers la salle du fond pour s’emparer du jeu. Pierre Fargeot s’élança et, posant la main sur l’une des queues au moment où l’Africain allait la saisir :

a Un instant, dit -il, le billard n’est pas libre, ne dérangez rien encore, nous avons une partie à finir.

— Vous?... qui ça, vous?... demanda François avec arrogance. -

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— Moi, et ce jeune garçon qui est là-bas, répondit

le frère d’Annette en désignant Vincent.

— Celui-là qui paiie avec le^ vieux!... Ah ben ! s’il nous faut attendre que monsieur ait fini de tailler sa bavette!..’. Non, pardieu ! « qui va en chasse perd sa place, )) efitends-tu , petit; vous avez quitté le jeu, tant pis poür vous!

— Je vous dis que vous n’aurez pas le billard, tant que nous n’aurons pas fini notre partie ! cria le jeune Fargeot, à qui il en coûtait de perdre l’occasion du beau coup tout placé qu’il devait faire, et qui, 'en outre, se sentait peu disposé à céder âu valet de son grandpère; ne touchez même pas au coup qui est à jouer, ou sinon!...

— Tiens, tiens, tiens! fit r.Afriôain en ricanant de pitié, ou sinon qüoi? s’il vous plaît, monsieur? Et de quel droit venez-vous commander ici? Allons, au large, blanc-bec! » ,

En parlant ainsi, il prit Pierre Fargeot par le bras, puis s’élança sur les billes qu’il brouilla sous ses mains et qui s’éparpillèrent poussées au hasard.

Exaspéré de se voir traité ainsi, le jeune homme ne se contint plus. Ayant saisi par le petit bout une des queues appuyées contre le mur, et la tenant derrière lui avec ses deux mains réunies sur sa tête, il s’avança contre l’Africain pour le frapper, en poussant un cri de colère.

François eût diflScilement évité le coup qui lui était destiné , car le mouvement de Pierre avait été

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iiïipétueux, si le peu de hauteur de la salle ne se fût opposé à ce que l’évolution de cette espèce de longue massue pût s’accomplir. 1/effort avec lequel Pierre releva son arme fut tel , qu’en heurtant, le plafond elle se brisa, èt que ses mains, meurtries par un contre-coup terrible, s’ouvrirent en lâchant le dernier fragment dont elles auraient pu se servir encore.

Le plus grand nombre des assistants intervinrent. Pierre Fargeot s’obstinait à vouloir continuer sa partie avec Vincent, mais celui-ci déclara y renoncer de fort bon cœur, si elle devait être un sujet de querelle entre eux et ces jeunes gens pris de vin. '

Dans tout autre cas, .M. Claudejet son flls eussent été parfaitement du même avis que leui** enfant, car il y allait pour eux de la dignité froissée, de l’importance méconnue; mais, les Frossard demandant la ^ paix comme plus facile à ^obtenir qu’une victoire insignifiante, le père et le grand-père s’unirent pour intimer à Pierre l’ordre de cesser tout démêlé avec l’Africain. D’ailleurs M. Claude éprouvait au.ssi quelque répugnance à se risquer contre son valet car le seul souvenir des propos blessants que celui-ci lui avait fait essuyer le matin sullisait pour réveiller en lui toute sa colère, — et peut-être aussi sa crainiie.

Pierre s’exécuta, non sans humeur, — humeur qu’il manifesta, du reste, en s’esquivant de la compagnie en laquelle il était venu, — ne pouvant supporter la vue de François et des siens qui, la libre jouissance

du billard conquise, commencèrent leur partie avec des airs fort jactancieux.

1 Le maître du café, protestant de la contrariété grande que lui causait cette déplorable affaire , vint respectueusement offrir à M. Claude de mettre à la porte les fauteurs de désordre. Le vieillard déclina l’avantage de cette déférence, en affectant, pour sauvegarder son amour-propre, la plus dédaigneuse clémence. 11 eût néanmoins donné beaucoup pour échapper à ce difficile voisinage; mais il avait tout à redouter d’une violence faite à l’Africain , et l’idée de sortir lui môme, en emmenant sa compagnie, était trop incompatible avec sa dignité, pour qu’elle pût seulement lui venir. Il resta donc, espérant bien que ce fâcheux incident n’aurait aucune suite, — s’efforçant d’être tout entier aux propos échangés avec les Frossard, mais, en réalité, fort préoccupé, et l’oreille aux écoutes du côté des joueurs, dont l’entretien était certas de nature à captiver toute son attention.

Depuis le matin, le sang du vieillard avait été tenu dans une perpétuelle agitation par des causes successives de dépit et de colère; ce qu’il entendait n’était pas fait pour le calmer.

« As-tu vu ce morveux? disait l’Africain en poussant sa bille. Ne croyait-il pas être ici chez lui? Mai. tout doux! Gré tonnerre! nous payons aussi bien qm lui. Hein?

— Sûrement! répliquaitl’un des autres; aussi tu lui as rabattu son caquet.

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— Ah! pardieu! reprenait François en jetant un regard oblique du côté de M. Claude, et en haussant d’un Ion sa voix déjà fort élevée, il y a comme ça, par les champs de la terre, des gens qni se veulent piquer de mépris et de vanité, qui se croient tout permis à l’endroit du pauvre monde, et qui feraient mieux pourtant, avant de mécaniser les malheureux, de regarder ce qui leur crève rœil, ou.de mesurer ce qui leur vient sur la tête. »

Les camarades de l’Africain pouffèrent à l’unisson. Claude Fargéot frissonna; car il n'avait perdu aucune des paroles qui venaient d’être envoyées à son adresse. La rougeur lui monta au visage, son cœur se serra. Toutes les tables du café étaient alors occupées, et, en jetant un coup d’œil furtif sur cette foule, il avait cru comprendre que plus d’une oreille recueillait, avec intelligence du sens caché, ces terribles insinuations. Il eutcependant la satisfaction de voir que les Frossard n’y prenaient nulle garde, affairés qu’ils étaient à lutter de compliments avec Jean Fargeot. De son côté, celui-ci, absorbé par son rôle de béau-père, demeurait étranger à tout ce qui n’était pas lui, et posait avec tme douce complaisance devant les marques de condescendance qui lui étaient prodiguées. L’àne de la fable ne s’attribuait pas plus bénignement le culte des reliques. .

L’Africain ajouta en tirant un carambolage, et en accusant mieux encore, s’il était possible, l’intention de son attaque indirecte :

su

« Tiens, vois-tu, Jacques, figure-toi que la rouge, qui est là devant, soit le vieux grigou en question; ta billê blanche, à toi, sa femme, — et ça ne peut pas être mieux représenté, vu qu’elle n’est pas mal blanchette la petite sainte-nitouche ; — et figure-toi que ma bille, 1 que je vas pousser, soit le malin galant, qui n’a pas l’air d’y toucher non plus, tant ils s’entendent bien avec la bourgeoise. Donc, le .voilà qui part, — pif! — il prend fin sur le vieux, l’écarte adroitement, et s’en va bel et bien dire un mot à l’objet de son cœur, — pafi — Tu vois, ça y est..... Attends, attends! voilà qui est mieux : les deux billes blanches re- * viennent côte à côte , en bonne amitié, et doucement , doucement, poussent le vieux jusqu’au moment où il dégringole sans s’en douter, — patatra!... 11 est

dans le trou! Ça me compte cinq points! ah! ah!

ah! ramasse-le, Gilibert; mais prends garde, vas-y avec précaution; il pourrait te coiner, sans le vouloir faire,»mon Dieu! Ce n’est pas sa faute, à ce pauvre vieux, s’il est de la sorte coiffé par l’entremise de Sa femme et de son valet. 11 n’est point méchant, quand bien même il en a l’air. 11 fait du bruit pas mal; mais c’est tout comme la nnige quand elle court en tressautant par le fait des écornures.

— Oui, oui! c’est ça, c’est bien ça! » dit un des joueurs; et les autres applaudirent.

M. Claude était -au supplice : il venait d’apercevoir spr plusieurs visagas des sourires fort significatifs.

(I N’est-ce pas que c’est bien la chose? reprit l’Afri-

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