TROISIÈME PARTIE
cain. D’ailleurs, voyez-vous, mes petits, ce billard et le ménage du vieux, c’est tout un. .C’est la rouge qui est la maîtresse bille, qui cpmpte les points et qui fait l’importante; mais les autres ne font rien que s’occuper à lui garder des casse-cou dans les coins, absolument comme pour le vieux. Eh! que diable aussi va-t-il s’aviser d’avoir une jeune poulette pour femme, et de prêter son toit à un jeune coq délurél.... Pas vrai, Gilibert? ' • .
— Tu dis bien, François, » repartit Gilibert, en donnant de nouveau le signal de rhilarité.
Claude Fargeot ne se possédait plus.. Il était évident pour lui que l’Africain, tenant une occasion de vengeance, en profiterait sans pitié. Puis, la galerie prenait ouvertement part à cet engagement, qui offrait un véritable intérêt de scandale. L’on riait, et les regards qui, tournés sur lui, suivaient les phases de^ son anxiété, lui disaient assez combien étaient transfiarentes pour chacun les brutales allusions de rAfricain. Une fois même, Vincent Frossard, se détachant un moment de l’entretien qui captivait les deux compères, s’avisa de demander au grand-père de sa future ce que pouvaient dire les joueurs pour distraire autant la société.
(( Je ne sais pas, » balbutia Claude Fargeot, dont le visage empourpré blêmit tout à coup.
Alors, Vincent sembla se disposer à écouter pour être instruit par lui-même. Ce fut un rude coup porté au cœur du vieillard.
' Francis poursuivit : - “
« J’ai voulu avertir le vieux de ce qui se passait.
' Soit qu’il n’en ait rien osé croire, ou soit qu’il y consente, il m’a dit :-Tu n’es qu’un menteur! va-t’en !...
• Alors, moi, je n’ai fait ni une ni deux, et je me suis t;aré de cette bicoque. Je suis parti. Ça va joliment faire le compte du galant et de la galante; je ne serai plus là pour les guetter, pour les gêner. Ma foi, tant pis pour le vieux! Je m’en*lave les mains, et je lui souhaite de ne pas passer sous des portes trop basses. ..
— Tu les as donc vus ensemble? demanda Uilibert.
' — Si je les ai vus? répliqua l’Africain avec un geste
de crânerie, si je les ai vus! vus comme, je te vois ; et plus d’une fois même! n .
Une agression aussi directe, articulée de cette façon, avait fait s’établir tout à coup dans la salle ce silence qui traduit l’attente d’un événement. Jean Fargeot et le père Frossard continuaient seuls à causer. Jamais Claude Fargeot n’avait eu à subir un affront semblable, jamais son orgueil n’avait été souffleté de la sorte , .cruellement, publiquement. -
' Appuyant ses deux poings serrés sur le bord de la 'table, il se leva d’un bond; puis, s’élançant vers l’insulteur :
<( Tais-toi! tu en as menti! » s’écria-t-il d’une voi.x qui éclata d’abord terrible, mais qui ensuite se changea en une es{)èce de râlement éti anglé.
Vingt personnes, Vincent le premier, se précipitèrent. Ce fut une véritable confusion.
le
TROISIKMR PARTIR.
« Ah! laissez-moi tranquille! je ne nomme personne! » dit l’Africain qu’un groupe entraînait. Il faisait mine de résister, mais, en réalité, ne jugeant pas inopportun de disparaître, il se laissait éconduire.
Claude Fargeot, que plusieurs personnes entouraient, était immobile, l’œil injecté, la lèvre bleuie et vibrante, les narines gonflées, la poitrine haletante. On lui parlait pour essayer de le calmer,. mais il paraissait ne rien entendre; l’on essayait de détendre
• ses bras roidis, mais il eût fallu les briser.
Tout d’un coup, le corps et les membres du vieillard s’agitèrent violemment, avec des efforts si puissants que cinq ou six hommes cramponnés à lui avaient peine à les maîtriser, et se trouvaient remués ainsi qu’une poignée de pygmées. On supposa d’abord qu'il voulait se .dégager pour courir sus à l’Africain, mais on fut bientôt détrompé en le voyant retomber inerte dans les bras qui alors le soutinrent. L’excès de la colère avait déclaré l’apoplexie
11 y avait foule dans la rue; la salle du çafé était envahie. L’Africain, qu’on avait expulsé, et que ses camarades emmenaient, vociférait et articulait àchaque pas des diffamations plus directes encore. Le bruit causé par cet événement se répandait rapide dans tout le village.
On assit le vieillard dans un fauteuil. Les premiers soins lui furent donnés au hasard. Jean Fargeot, un peu tiré de son flegme, pria Vincent d’aller en hâte
MADAMU CLAUDE,
quérir Madeleine. Celui-ci la trouva qui accourait avec, Annette, car la rumeur les avait déjà prévenues. Biganche, qui venait de rentrer du pacage, les devançait malgré sa claudication. Arrivé devant la porte du café, il ouvrit à ses maîtresses un passage à travers la cohue.
Toutes deux poussèrent un cri en apercevant les traits décomposés du vieillard : la face pourpre d’un côté , une des joues tirée , les yeux couverts d’une taie vitreuse, la bouche contractée. Bien qu’elle se fût d’abord assurée que le cœur battait encore, Madeleine comprit qu’il ne s’agissait pas d’un simple évanouissement. Trouvant devant elle Biganche, qui promenait sur ce tableau son regard tranquille :
« Va, lui dit-elle, va au bourg appeler le médecin, va vite !
— Oui, notre maîtresse , » répliqua le pâtre. Et, bousculant les curieux pour sortir, comme il avait fait pour entrer, il partit de son plus grand pas.
Madeleine demanda que son mari fût emporté chez lui. Deux hommes prirent le fauteuil, et se mirent en marche vers la demeure de M. Claude. Arrivé à la maison, on coucha le vieillard, et Madeleine lui prodigua tous les soins qui lui semblèrent convenables ; mais ' ce fut en vain, car, à l’arrivée du médecin, M. Claude était encore dans l’état où l’avait jeté la crise.
Le docteur vint au bout d’une heure environ. Il fit une saignée qui sembla rendre un peu de sentiment au malade ; mais le cas était grave. Cet accident devait
TROISIKMK PARTIE.
laisser Claude P’argeot paralysé de toute une moitié du corps. L’homme de l’art le comprit; mais, avant que d’asseoir définitivement un pronostic aussi affligeant, il attendit d’avoir épuisé, pour tâcher do le modifier, tous les efforts que la science enseigne.