QUATRIEME PARTIE
Le docteur, quand Biganche se présenta chez lui, revenait à cheval d’une visite faite à un 'malade éloi- . gné ; il tourna donc bride aussitôt, et se dirigea vers la demeure de M. Claude, — laissant derrière lui le pâtre, qui reprit sa route sans trop se presser cette fois ; car il avait, pour aller, précipité le pas, et il était peu coutumier d’une fatigue semblable.
C’était un grand paresseux, un immense égoïste, que Biganche; mais, à paresser et à s’isoler, cette âme singulière ne s’était pas viciée ; le germe originaire du bien était au moins resté pur en elle, s’il n’avait acquis aucun développement. Biganche, béatement bercé par sa quiète incurie, ignorait l’envie, la jalousie, la haine; et si quelquefois la vue des événements étrangers provoquait un mouvement, une opinion en lui, ce mouvement était celui d’un bon cœur, cette opinion était celle d’un honnête homme. Toutefois, il ne se mettait en frais d’affection pour qui
que ce soit , — on le sait; — les braves gens et les droites actions étaient considérés par lui comme personnes et choses normales : il ne donnait aux unes et aux autres que l’approbation de son indifférence. « C’est bien ! semblait-il se dire mentalement, en promenant ses lentes réflexions sur le sujet à apprécier, mais c’est ainsi que ce doit être ; donc il n’y a pas lieu de m’en étonner. » Et il se replongeait heureux dans la caressante sphère où, sur les nuages de sa pipe, flottait son magnifique monde à lui.
En revanche, s’il arrivait qu’il fût tiré de ses doux rêves d’optimiste par le spectacle de quelque action méchante, ou que se présentassent devant lui des auteurs de ‘désordre,, il en éprouvait une évidente contrariété. Le plus souvent, il détournait les yeux et emportait .son esprit ailleurs, afin de s’épargner la prolongation d’un sentiment pénible. Pour se consoler de cette faute d’harmonie, qu’il entendait jurer au milieu de l’accord universel tant désiré par lui , il se prouvait que ce n’était pas son affaire d’y prendre garde. Mais il n’en conservait pas moins une triste impression, qui lui faisait de plus en plus regretter qu’il se trouvât sur terre du mal et des méchants. C’est assez dire que l’Africain et sa conduite inspiraient à Bîganche la plus profonde antipathie que pût concevoir cehii-ci.' Quoique, fidèle à ses principes de neutralité, il s’abstînt de la manifester, elle n’en existait pas moins chez lui, à l’état latent il est vrai, — pour me servir d’une expression technique, — mais toute