QUATRIÈME PARTIE
prête à se traduire, à se montrer, si l’occasion s’en présentait. Le suprême appréciateur des jouissance.s calmes, du repos, de la paix^ couvrait naturellement de mépris l’être ‘querelleur, brouillon, envieux, qui passait comme un orage dans son beau ciel.
Nous l’avons dit, Biganche ne s’était astreint au rôle de nullité que par amour du détachement, par spéculation égoïste, non par manque d’aptitude, non par incapacité. Il comprenait le mode d’existence auquel il savait se ravir; on pourrait même affirmer que c’était en profonde connai.ssance de cause qu’il se retirait ainsi du tourbillon commun. Quand il arrêtait son esprit sur les événements dont il était spectateur, il les jugeait avec tout le sens de l’être habitué à y prendre part. Nous savons qu’il y prêtait fort peu d’attention, tant il avait peur d’être entraîné dans la foule des souffrants et des agités. Cependant , quand le hasard , les circonstances, la force majeure, le prenaient pour ainsi dire au collet et le lançaient dans l’action, il ne lais.sait pas d’y porter sa clairvoyance native, et d’y tenir tout aussi bien qu’un autre le poste à lui confié. C’est ainsi que, le soir où Frrfnçois avait machiné la sotte farce qu’il appelait ironiquement im poisson d’avril, Biganche, indigné de cette conduite dont il soupçonna l’intention, ne put s’empêcher de jeter au coupable la pierre qu’il avait en main. L’Africain lui en gardait rancune.
Mieux que tous peut-être, le pâtre, sans en rien laisser voir, pénétrait dans la situation générale du monde
qui l’entourait. Les calculs de M. Claude, sa jalousie ' extrême, la soumission de Madeleine, l’amour de Simon, et aussi le retour secret qu’offrait à cette passion le cœur de la jeune femme : il avait compris tout cela, même l’inclination d’Annette; mais toujours sans se‘ donner la peine de songer à chacune de ces choses pendant plus de temps qu’il n’en fallait pour les constater, Que lui importait à lui, l’étranger, le solitaire, le désintéressé par excellence? — Rien sans doute.
Si toutefois il était un sentiment que Biganche manifestât plus évidemment qu’un autre, c’était la sympathie. Sans aimer d’affection, il aimait d’approbation. C’est-à-dire que, bon lui-même, il semblait heureux de témoigner quelque satisfaction aux bons qui employaient leurs efforts à faire le calme autour de lui. Annette et Madeleine, outre la reconnaissance matérielle qu’il leur portait pour leurs bienfaits , possédaient toute son approbation. Le respect, l’obéis- ' sance dont il faisait preuve à leur égard auraient pu se traduire en ces termes : « Voilà comme je voudrais que fussent tous les gens. » Rien de plus ; et c’était beaucoup de la part de Biganche.
Qu’on ne croie pas qu’en cette préférence il y eût rien qui fût dû à l’empire du sexe et de la beauté. Non; et la preuve, c’est qu’il tenait estimable au même point le valet Simon, qui n’était, à vrai dire, ni son supérieur ni son camarade. 11 trouvait encore en celuilà un être comme il les fallait .selon lui ; et cela suffisait à le recommander.
quatrikxte partie.
J’ai bien peur qu’on 'ne soit porté à s’exagérer la force du sentiment superficiel et pour ainsi dire inappréciable qu’éprouvait Biganche, Il s’en rendait à peine compte lui-même; et il fallait un cas exceptionnel pour en faire surgir la manifestation. Un de ces cas venait de se présenter. Biganche s’était fait • l’avant-garde de Madeleine et d’Annette pour qu’elles pussent pénétrer dans la salle du café. II s’était rendu d’une haleine chez le médecin au premier ordre de M”® Claude, et non sans trouver une certaine satisfaction à lui obéir. Mais, sorti de son apathie pour accomplir cette mission, Biganche s’était hâté de s’y replonger; car s’il professait des égards, il n’allait pas jusqu’à se piquer de dévouement. 11 revenait donc du bourg d’un pas à peu près ordinaire, aucun motif, selon lui, ne devant l’ohliger à se presser beaucoup. C’était déjà certes bien beau d’avoir quasi couru pour aller, sans qu’il crût devoir s’essouffler au retour...
Tout en cheminant, — autre marque d’attention qui avait bien son prix, — Biganche se mit à méditer sur l’événement qui venait de lui infliger une marche forcée, et naturellement l’Africain, que la voix publique signalait comme l’auteur de cette catastrophe, l’Africarn, déjà mal noté dans l’opinion du pâtre, se couvrit à ses yeux d’une complète noirceur.
« Ce gas-là est une peste, sè disait-il en suivant du regard l’allure tranquille et régulière du brave et pacifique Bricot, qui, par hasard, marchait devant son maître. Vois-tu, mon vieux, ajoutait-il en s’adressantau
chien, qui, sans se retourner, tordait en arrière sa grosse oreille comme pour saisir l’allocution; vois-tu, il y a des loups dans le bois, de ces vilaines bêtes que tu connais, qui sont moins dangereuses que celle-là. Si j’étais le roi de la France, j’en aurais tôt débarrassé . le village; et je suis sûr qu’on me saurait gré de cette chasse. »
Si Biganche s’exprimait ainsi, ce n’était pas qu’il obéît à un mouvement de haine. Encore une fois, la question lui était trop indifférente pour qu’il se donnât la charge grande de porter une aussi lourde passion. 11 émettait le projet d’une mesure d’utilité publique dont il serait le premier, bien entendu, à apprécier le résultat. « Cet individu gêne quand on passe : que ne l’écrase-t-on ? Ce tapageur fait du bruit quand on dort : que ne lui impose-t-on silence? » Voilà au figuré ce que Biganche pensait au positif.
La nuit allait tomber, quand l’homme et le chien arrivèrent aux premières maisons du village. Ils s’engageaient paisiblement dans les rues encore pleines de groupes fort animés, lorsqu’à un aboutissant de ruelle Biganche fut tiré de sa préoccupation par une interpellation que lançait de son côté une voix à lui bien connue.
Chassés de tous les cabarets où ils avaient voulu s’installer en .sortant de celui où s’était accompli l’événement, François et ses compagnons avaient été réduits à se réfugier dans la maison de l’un d’eux, et là ils continuaient à boire, à tapager, en affectant de
QU A T Kl KM R KAKTIR,
se montrer, pour narguer le blâme que leur iniligeait , l’opinion publique. Debout sur le seuil, l’Africain, prenant des airs de bravache, pérorait en curant, avec la pointe de son couteau, une pipe qu’il voulait charger.
« Tiens ! fit-il en voyant passer le berger, voilà le traîne-pied qui vient de chercher le raccommodeur de santé ; lui et son chien font la paire. »
Biganche s’arrêta court aux premières paroles; puis, se détournant de sa route, il marcha vers François. Ainsi Bricot, qui était d’abord devant, se trouva à son poste habituel , c’est-à-dire sur les talons de son maître.
« Qu’as-tu à dire de moi, mauvais sujet? » demanda froidement le pâtre, d’un ton plein d’une imposante dignité, en s’arrêtant à quelques pas de la maison.
Le vin excitait l’Africain, qui, en tout autre cas, se fût hâté de garder sa langue muette.
« Ce que j’ai à dire? répliqua-t-il, tu le verras bien. Je t’en réserve une, à toi. Tu me la payeras.
— Eh bien I paye-toi donc tout de suite, » reprit Biganche en s’avançant de manière à se trouver tout près de son interlocuteur, et comme s’offrant à ses coups.
Bricot, levant obliquement le mufle d’un air étonné, parut toiser l’Africain.
« Va donc, François ! crièrent les amis qui trinquaient à l’intérieur, va donc ! »
Mais l’Africain, que l’anitude du pâtre intimidait.
ne hasarda rien de plus que ces mots à l’usage des faux braves : « C’est bon ! c’est bon ! je te retrouverai. » Toutefois , pour donner à cette formule évasive un certain caractère d’hostilité, il crut devoir l’accompagner du geste consacré en pareil cas, c’est-à-dire qu’allongeant le bras, il secoua significativement la main à quelque distance du visage de Biganche.
Pour toute réponse , le berger leva les épaules avec un sourire de pitié. Mais Bricot, qui n’était pas chien à voir impunément menacer son maître d’aussi proche, Bricot s’élança d’un bond à la poitrine de l’Africain, et s’y cramponna en implantant ses crocs dans les habits, peut-être aussi un peu dans la chair.
L’ex-militaire faillit tomber en arrière, ébranlé par l'élan vigoureux du chipn.
« A bas , Bricot ! » se hâta de crier Biganche. Mais l’animal, étourdi par la colère, n’entendait pas la voix dp son maître. Le berger l’avança pour le prendre. L’Africain, en se débattant, .se rappela qu’il tenait un couteau à la main. Il frappa donc, juste au moment où Biganche empoignait la hôte par -l’échine. La lame, violemment poussée, effleura le poignet de Biganche, et alla s’enfoncer dans le corps de Bricot, qui tomba on hurlant et en .se tordant de douleur.
« Brigand ! » fit Biganche pâle et frémi.s.sant en levant ses deux mains pour saisir l’Africain, qu’elles eussent broyé si elles fu-ssent parvenues à l’atteindre: mais celui-ci, après le coup poirté, avait compris le danger qu’il courait, ets’était jeté dans la mai.son dont
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il avait fermé et verrouillé la porte, contre laquellealla se heurter la colère du berger.
Nous pouvons affirmer qu’un tel obstacle n’eût point arrêté Biganche si les cris aigus de Bricot, qui se traînait ensanglanté à ses pieds, n’eussent captivé bientôt toute son attention. Sans songer davantage à écouter son désir de vengeance, il se baissa sur le chien, le prit dans ses bras, et le porta vers le bassin d’une fontaine voisine. Biganche s’assit par terre, lava la plaie, l’examina, et la reconnut profonde. L’Africain avait frappé en ramenant le coup contre lui-même, de sorte que la lame, après avoir frôlé les premières côtes, était venue porter en plein sous l’une des épaules. Le pauvre animal perdait des flots de sang. Biganche déchira dans toute la hauteur de sa houppelande une bande d’étoffe dont il se servit pour lier la blessure. Des femmes l’aidèrent dans la pose de cet appareil.
Bricot, étendu sur les genoux de son maître, se prêtait docilement aux soins dont il était l’objet. 11 regardait de son gros œil piteux, comme pour les remercier, les" bonnes personnes qui s’empressaient autour de lui, et ne faisait plus entendre qu’un faible gémissement. 11 semblait que, pour être digne de l’intérêt, il s’efforçât de supporter courageusement la douleur. Pendant qu’on le pansait , la foule , qui s’était rassemblée , faisait entendre un concert d’exécrations contre le meurtrier, en même temps qu’elle manifestait sa vive sympathie pour le berger et son ami le chien. Tous^ s’offraient pour aider au pansement , et des jeunes filles ,
qui n’y pouvaient prendre part, soutenaient et flattaient de la main la tête du blessé. Le lien qu’avait improvisé Biganche ne suffisait pas , et d’ailleurs, par la nature de l’étofTe, il était peu propre à s’appliquer facilement : une femme apporta du vieux linge blanc ; une âutre, un flacon plein d’eau vulnéraire pour humecter les compresses; une troisième, une terrine pour puiser de l’eau et pouvoir bien laver la plaie avant que de la bander définitivement.
De ce concours spontané, il résulta que Bricot se trouva bientôt aussi proprement et convenablement pansé que le plus estimé des chrétiens.
Biganche, qui jamais ne s’était vu l’objet d’une attention pareille, Biganche, l’homme indifférent, insensible et personnel par habitude, se trouvait comme transporté dans une sphère toute nouvelle ;'une émotion grande l’avait gagné. On l’entourait, on le plaignait, on travaillait à soulager son pauvre ami; on le traitait enfin comme un homme de condition normale. Ce monde, dont il s’isolait par calcul , pour jouir, et qui le laissait maître de lui quand il pouvait se suffire dans la solitude, ce monde s’imposait à lui à l’instant du malheur et lui offrait, plein de désintéressement, tous les bénéfices de la vie sociale. Lui qui , voulant un monde bon, faisait uniquement consister cette bonté dans le calme et l’indifférence , il trouvait, au lieu d’une faculté inerte, le dévouement, — vertu active par excellence... ^
Biganche semblait naître à une belle vie inconnue.
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Aussi pleurait- il comme un enfant, avec toute la naïveté de son cœur profondément attendri, et savourait-il un bonheur bien doux en répandant ces larmes.
Il se leva, tendit ses bras sur lesquels on posa le blessé, qu’il attira tendrement contre lui; puis, promenant ses yeux mouillés sur la foule dont il dlait le centre :
— Merci, tous! dit-il d’une voix altérée, Biganche aura souvenance longtemps ! Bigancho ne mettra point en oubli la bonté des braves gens ; et il fera de son mieux pour , en tenir compte... Merci, tous, merci! merci!... »
Et, portant son cher fardeau, il se dirigea lentement vers la maison de son maître.
On le regardait pas.ser; et il entendait à chaque pas des personnes qui savaient l’aventure s’écrier : Brave Biganche! pauvre Bricot! ou bien encore : Mauvais Africain!...
C’était pour le berger autant de nouveaux sujets lui inspirant de plus en plus une haute estime pour la grande portion de l’humanité, qui se montrait bonne, et l’horreur des méchants, qui n’étaient que le petit nombre. En d’autres termes, la sociabilité conquérait, par la mise en pratique du plus saint devoir, l’amant obstiné de l’isolement; et celui-ci s’abandonnait avec une sincère satisfaction.
Biganche arriva devant, la maison de M. Claude au moment où le médecin, qui venait de se remettre en selle, repartait au trot de sa monture.
lean Fargeot, Madeleine et Annette avaient reconduit jusqu’au seuil l’homme de la Faculté pour le questionner à voix basse sur les suites de cette crise. 11 déclara en toute sincérité que le malade ne mourrait pas, mais demeurerait paralytique; que s’il gardait le sens de la vue et de l’ouïe, il pourrait- se faire qu’il n’arrivât plus qu’à produire des sons inarticulés, les mouvements de la langue et des lèvres se trouvant contrariés par la turgidité et la déviation de ces organes.
Les deux femmes se jetèrent dans les bras l’une de l’autre pour pleurer des larmes sincères. Jean Fargeot accueillit cette sentence par un simple soupir, qui fut le seul tribut payé par lui à l’amour filial ; puis s’adressant au médecin :
« Ainsi donc, demanda-t-il, mon père n’aura ni l’usage de son corps, étant obligé de rester assis ou couché, ni l’usage de la parole; et, partant, sera hors d’état de conduire sa maison et ses affaires par lui-
même?... * .
Digj^edby
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— Je le crains, répliqua le médecin ; l’intelligence pourra lui rester, mais, en tout cas, fort diminuée, sujette à des périodes d’affaiblissement extrême, et il sera certainement incapable de s’appliquer à une gestion un peu compliquée. »
Jean Fargeot écouta fort attentivement ces paroles. Après les avoir entendues :
« C’est bien ! » fit-il ; et il rentra.
Le docteur enfourcha son cheval et s’éloigna. A quelques pas était Biganche, chargé de son blessé, avec ses vêtements tout maculés de sang.
« Qu’est-ce encore? » s’écria Madeleine.
Annette courut au-devant du berger.
« Est-ce ton sang, Biganche, qui est sur toi? dit-elle.
— Non, c’est le sien, répliqua Biganche en désignant son ami d’une inflexion de tête.
— Pauvre Bricot!... mais comment donc?...
Eh! l’Africain, pardieu î... dit le pâtre avec un accent plein d’une sourde colère.
— Encore l’Africain ! s’écria Madeleine qui s’était avancée aussi ; mais qu’est-ce donc qu’on a pu faire à cet homme, mon Dieu? »
Les deux femmes regardaient le chien que Biganche tenait devant lui.
« Il faut le coucher sur de la bonne paille fraîche, dit Madeleine ; demande à Lison du lait pour le faire boire. S’il y a besoin d’autres choses, viens me les demander, et je te les donnerai.
. — On dit, le sais-tu, petite grand’mère? reprit
MADAMK CL AU Dis.
Annette, que pour les blessures, rien n’est tel que de les laver avec du vin sucré.
— C’est vrai. Eh bien ! tu en porteras à Biganche, pour panser le pauvre Bricot; mais retournons auprès de ton grand-père; je veux être à côté de lui, quoique le médecin dise qu’il n’y a rien à faire. »
Prenant Annette par la main, elle se disposait à l’emmener. La jeune fille se retourna encore vers le berger pour lui dire :
« Tu as bien entendu, n’est-ce pas, Biganche? s’il te manque quelque chose pour ton Bricot, ne te gêne point. Du reste, je te porterai du vin tout à l’heure.
— Oui, demoiselle; vous êtes bonne, bien bonne, et M"*® Madeleine aussi ; je vous remercie toutes deux, » repartit Biganche qui, ne trouvant partout que des âmes compatissantes, ne savait plus à quelle formule de reconnaissance avoir recours.
Au même instant reparut sur le seuil Jean Fargeot qui, fixant sur sa belle-mère un œil impérieux et menaçant, lui demanda, d’un ton qu’elle ne lui avait jamais entendu prendre, ce qu’elle faisait là, pendant qu’on la cherchait auprès, du malade. Biganche, qui allait rentrer par- le portail , s’arrêta en entendant cette dure apostrophe. Madeleine, s’étonbant qu’une semblable interpellation lui fût adressée, regardait silencieusement Jean Fargeot; mais celui-ci reprit avec plus d’arrogance encore :
« Êtes-vous .sourde? n’avez-vous point entendu ce que je viens de vous dire? » ^ i
QrATRlKME PARTIE.
La jeune femme n’eut plus de doute sur la vérité. ^Elle était stupéfaite: Annette, non moins surprise et peinée, s’avisa de répliquer en balbutiant ;
« mais, père !.... c’est Bricot qui vient d’être blessé : voyez son sang sur Biganche et
— Quoi ! interrompit le père, qui parlait toujours à Madeleine, c’est pour une blessure do chien que vous oubliez votre mari, et qu’il vous faut venir appeler? Ça ne m’étonne nullement de votre part. Mais viendrez-vous donc enfin?...
— Oui, je viens, repartit Madeleine, mais c’est pour faire selon mon cœur, et non pour obéir à vos dures paroles. Ce p’est pas vous qui pourrez, ni aurez jamais à me rappeler mon devoir. »
Et elle passa fièrement indignée , suivie d’Annette, devant Jean Fargeot, qui murmura : « Nous verrons bien, nous verrons bien ! »
Bigancbe, qui venait d’assister à cette allligeante scène, demeurait immobile, les yeiix levés sur Jean Fargeot, dont il cherchait à .s’expliquer la conduite.
« Qu’as-tu à me regarder ain.si, toi? fit le père d’Annette, en se rengorgeant dans sa suffisance habituelle.
— Rien, monsieur Jean , répondit Biganôhe avec une certaine humilité, mais sans bouger cependant.
— Vas-tu rester là longtemps, portant ta bête ?
— Ma bête est malade, monsieur Jean, bien malade.
— Alors va Ig jeter à l’eau ; et ne viens pas déranger
23fi
MADAME CI.ArDE.
ceux qui ont mieux à faire qu'à s’occuper de ton chien.
— 11 y a des chiens qui méritent qu’on s’occupe
d’eux, monsieur Jean » Ici le berger fut tenté d’éta-
blir une comparaison; mais un sentiment de paix et de prudence le retint; il se contenta d’ajouter : « Je n’irai donc pas porter ma bête à l’eau, mais à un endroit que m’a indiqué une personne plus charitable que vous, et à qui j’ai plaisir d’être obéissant.
— Quelle personne,?
— 11 suffit que je la connaisse, sans qu’il me soit besoin de vous la nommer.
— Pardieu! tu es bien arrogant. Pense que ai tu t’obstines je t’aurai bientôt donné ton sac.
— Donner mon' sac ! répéta le berger avec un étonnement plein de naïveté ; M. Claude est donc mort ?
— Non, M. Claude il’est pas mort. Mais d’ailleurs qu’entends-tu par là?
— Que vous parlez en maître chez lui, monsieur Jean, et bien durement à dès gens qui n’ont rien à faire avec vous, si Te vrai maître n’est pas mort.
— Tais-toi, ou je te ferai bien voir qui je suis!
— C’est bien, je me fais, et je m’en vas, » répliqua enfin Biganche, à qui répugnait de prolonger ce débat, et qui se dirigea vers la grange, pour y mettre son ami sur la paille fraîche, ainsi que le lui avait conseillé sa bonne maîtresse Madeleine.
Quand il eut bien confortablement établi le malade.
QUATRIKME PARTIE.
il s’installa aupfès de lui comme pour le veiller et lui tenir compagnie. Le corps à demi couché, accoudé sur la paille, il regardait Bricot en le caressant doucement d’une main que le chien tâchait de lécher lorsqu’elle passait à sa portée. Et, tout en accomplissant cet affectueux devoir, le berger se prit à réfléchir sérieusement sur les événements de la journée.
Bientôt vint Annette, portant une écuelle de chaque main.
« Tiens, dit-elle, voilà du làit pour le faire boire, et du vin sucré pour le panser.
— Merd, demoiselle. Je savais déjà votre bonté et celle de votre petite grand’mère, mais vous me la faites voir de nouveau. Aussi je suis tout vôtre du plus profond de mon cœur, si l’aide d’un pauvre berger vous
peut servir Çà, mais il est donc très -malade,
M. Claude?
— Oh ! je crois bien ! » Et Annette, non sans pleurer, lui fit savoir tout ce qu’avait dit le médecin. Quand elle eut achevé :
« Ah ! je comprends à présent! s’écria le pâtre, qui depuis un instant semblait rêveur.
— Quoi? qu’as-tu compris?
— Oh ! rien, demoiselle; une chose qui n’a pas do rapport à vous. »
Annette le quitta sans le questionner davantage. . Biganche en la regardant .sortir murmura d’abord :
« Bonne petite! » puis il ajouta : « Pauvre, ah ! pauvre M“* Madeleine ! »
C’est qu’il venait de pénétrer la cause à laquelle il fallait attribuer les lâches procédés de Jean Fargeot. Le docteur ayant déclaré la mort, sinon réelle an moins morale, deM. Claude, le fils entrait, sinon réellement, au moins moralement, en possession du titre qu’il enviait depuis si longtemps. 11 s’installait seigneur et maître au logis paternel, et plaçait naturellement en tête des actes tyranniques qu’il se disposait à exercer la série d’outrages et d’avanies préparée de longue main contre sa belle-mère.
Voilà pourquoi Biganche murmurait : a pauvre Madeleine 1 » et pourquoi il appliqua son esprit à la recherche du moyeu qui pourrait soustraire la jeune femme au supplice que lui réservait la haine aveugle de Jean Fargeot; — car Biganche était littéralement pris d’une crise violente de reconnaissance.
Lorsque Simon revint au village, il faisait nuit depuis longtemps. 11 ignorait les événements de la journée. Mais parmi les jeunes gens qu’il rencontra, il s’en trouva un qui, ayant été témoin de la scène du café, la lui relata de point en point. Tout d’abord Simon se demanda s’il ne se mettrait pas en quête de l’Africain pour lui infliger le châtiment mérité ; mais la
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