QUATRIÈME PARTIE
raison lui fit repousser cette idée. 11 pensa que c’était assez de scandale ainsi, et qu’une nouvelle affaire ne pourrait qu’être en défaveur de sa cause, et surtout de celle de Madeleine , qu’il considérait comme bien audessus de la sienne propre. Il se promena quelques instants le long d’une ruelle, fort déserte à cette heure, autant parce qu’il avait besoin de se consulter sur le parti qu’il avait à prendre que parce qu’il hésitait pour rentrer chez M. Claude. Enfin, armé de sa dignité et du calme de sa conscience, il ouvrit la porte. En ce moment, Jean Fargeot se disposait à se retirer cliez lui, laissant sa femme veiller en compagnie des femmes de la maison.
« Bonsoir! dit à voix basse Simon, qui se découvrit humblement.
— Ah ! c’est toi ! — fit Jean Fargeot, qui se mit audevant de lui comme pour l’inviter à s’arrêter ; — c’est toi ! alors viens. »
Et il sortit, faisant signe à Simon de le suivre. Quand ils eurent fait quelques pas dans la rue :
« Tu sais ce qui s’est passé aujourd’hui ? demanda M. Jean.
■ — Oui, répliqua le jeune homme, on vient de me l’apprendre, et j’en suis vivement peiné, je vous le jure.
— C’est bon ! J’ai à te dire qu’il faut que tu cherclies de l’ouvrage ailleurs.
— C’est fait, monsieur Jean ; j’ai une place toute trouvée, vu que j’avais donné ma huitaine à M. Claude
samedi passé. Mais ce matin il n’a pas voulu m’entendre quand je lui ai demandé de me laisser aller.
— Eh bien ! moi, je n’y mets pas d’opposition. Tu partiras. Combien est-ce que je te dois ?
— Mon Dieu ! M. Claude est-il donc mort ? » s’écria Simon', qui ne pouvait s’expliquer autrement le ton pris par Jean Fargeot.
Cette question, qui répétait celle tle Biganche, eut pour effet d’irriter au dernier point celui à qui elle était adressée.
« Eh non! il n’est pas mort! répliqua-t-il brusquement.
— Ah! pardon!... c’est que vous vqyant prendre la chose sur vous, j’avais peur... ^
— Est-ce que ça te regarde , si je prends la chose sur moi? ,
— Non ! et d’ailleurs je n’ai point eu l’intention de vous fâcher. Ainsi, je peux m’cn aller même dès ce soir ?
— Oui. Sais-tu ton compte ?
— A peu près : j’ai sur mes gages de l’an vingt écus à recevoir, et soixante écus d’argent que M. Claude me tient en garde, dont j’ai, du reste, un billet. Mais vous me réglerez quand ça se pourra , quand vous voudrez ; je ne suis point pressé.
— C’est bien ! va ! »
Et Jean Fargeot quitta Simon.
Dûment congédié , le jeune homme monta dans sa chambre. A la lueur de la lune, il retrouva facilement
QUATRIKMH PARTIE.
le paquet qu’il avait préparé le matin, redescendit, ouvrit la porte de l’écurie pour y prendre un long fouet de laboureur qui lui appartenait, et qui était suspendu parmi ks harnais. Ayant entendu remuer dans la grange au-dessus de lui, il s’en étonna :
« Qui est là-haut? cria-t-il.
— Moi, répondit Biganche.
— Ah ! bon ! » fit Simon en regagnant la porte.
. A son tour,' le pâtre le héla.
« Que me veux-tu ? demanda Simon qui n’était pas instruit du second exploit de l’Africain.
— Monte : j’ai à te parler. »
Simon grimpa l’escalier de bois, et se trouva bientôt près de Biganche.
« Me voilà, dit-jl.
— Sieds-toi.
— Je n’ai guère le temps, car je m’en vas chez mon nouveau maître.
Ah ! si tu quittes la maison, c’est différent... » dit le berger qui parut laisser tomber l’entretien.
Simon le pria de s’expliquer. . .
« C’est inutile, puisqtle tu t’en vas ; tu ne peux plus servir à rien ici. C’est fâcheux, mais c’est comme ça. Tant pis, ma foi ! et tant pis de grand cœur. »>
Simon se perdait dans les demi-locutions du herger. 11 s’assit près de lui, et lui réitéra la prière de parler clairement, Biganche lui apprit ce qu’il savait de la maladie de M. Claude; de la conduite de Jean Fargeot envers Madeleine, et se résuma en ces termes :
MADAME CLAIIDK.
a Voilà dans cette maison une brave jeune femme à la merci d’un brutal. 11 faudrait la tirer de là ; c’est à quoi je pensais sans pouvoir rien trouver. Je me disais que peut-être tu m’aiderais soit à découvrir un moyen, soit à le faire réussir; mais tu t’en vas...
— Oh ! n’importe ! s’écria Simon, si je m’en vas, ce n’est pàs pour oublier et être ingrat. Comme toi, j’y veux penser, Biganche, et peut-être bien qu’à nous deux nous trouverons... Pour tirer cette brave femme de la peine, il n’est pas chose que je ne fasse, entendstu, ami?
— C’est bien, ça, Simon, c’est bien I fit le berger en prenant la main du jeune homme. Écoute donc : donnons-nous rendez-vous un soir de cette semaine pour nous faire savoir ce que nous auroùs trouvé. Veux-tu ?
— Si je veux ! Je vas demeurer au Creux-Robert, chez Barnot. Viens mercredi soir, vers les huit heures, à mi-chemin, près de la mare des Trois-Chénes.
— Boni j’y serai.
— Moi aussi. Bonsoir.
— Bonsoir. »
Simon se leva , et fit un pas du côté de l’escalier ; mais il s’arrêta, et se retournant vers Biganche, qui déjà s’était replongé dans ses réflexions :
« Voilà , dit-il , que je m’en vas sans avoir pu faire mes adieux ^ personne d’ici. Je te charge donc de me faire excuser demain quand tu verras la demoiselle, la Lison... et aussi M“* Madeleine. Tu diras à la Lison que je ne l’oublierai point, vu qu’elle a toujours été