QUATRIÈME PARTIE
« Demoiselle, lui dit-il, croyez-vous donc Biganche un mauvais homme, un bavard, un trahisseur ou un enfant, pour que vous ayez peur d’être franche devant lui? Demoiselle, il faut avoir fiance en Biganche, parce que Biganche est plein d’affection pour vous. Vous pleurez, je le vois. Pourquoi me dites-vous que c’est non, quand c’est oui. Je le comprends bien un peu ; parce que d’aimer quelqu’un est une de ces choses que les jolies jeunes filles ne confessent pas au premier venu. Mais je ne suis pas le premier venu, inoi ! Ce que j’aurai deviné ou appris, je n’irai pas le répétant aux trente-six coins du village pour qu’on en fasse des commérages. Non, demoiselle, non, soyez tranquille. Voyons, ne vous en cacl)ez pas, Simon, — qui s’en va, vous l’aimez’.,.' »
Annette baissa les yeux.
11 reprit : « Si vous me disiez le contraire, je ne vous démentirais point; mais ma pensée resterait en moi, en moi seul. D’ailleurs, je vous fais savoir qu’il n’y a pas, comme vous le croyez peut-être, honte à aimer qui le mérite. C’est pourquoi vous pouvez me tout avouer, à moi, qui trouve la chose juste et bonne, et qui voudrais la voir réussir... quoique ça me semble bien difficile, à l’heure d’aujourd’hui surtout... » Annette tendit lentement sa jolie petite main enfiévrée vers Biganche, qui la prit dans sa large main rude. Elle pleura encore, mais en liberté cette. fois.
(( Allons, à la bonne heure, s’écria le pâtre, qui semblait fier d’avoir gagné cette honorable confiance;
215« MADAME CLAUQE.
du courage, demoiselle, du courage! on ne sait pas! »
La jeune fille leva son visage mouillé et teint d’une vive rougeur ; elle mit un doigt sur sa bouche, puis, avec une naïveté enfantine, elle dit :
« C’est un secret!' '
— Oh oui ! » fit Biganche avec une raine imitative, qui cependant n’était pas moqueuse.
Puis Annette s’assit de nouveau à côté de Bricot, dont elle prit dans ses mains la grosse tête, qu’elle baisa.
« Va, dit-elle, va, Biganche, voilà le grand jour; • j’aurai bien soin du malade.
— A revoir, demoiselle, » dit le pâtre. Et bientôt • après il fut dans la cour, chassant son troupeau vers les côteaux pierreux de la Loire, où il emportait avec lui tout un monde de préoccupations à suivre, toute une série de problèmes à résoudre, transformé qO’il était d’égoïste profond en serviteur dévoué du prochain.
Dès le matin, Jean Fargeot se rendit à la maison do son père. Il était encore vêtu de ses habits du di- ' manche. Sa femme osa lui en demander le motif :
« Je suis bien libre de m’habiller comme il me fait