‹ Madame ClaudeChapitre 62 sur 84 · Q U A T U 1 M K P ART · texte numérisé non relu

Q U A T U 1 M K P ART

Le docteur arriva chez le malade à l’heure dite, et ne put que réitérer ses déclarations de la veille, c’està-dire affirmer une seconde fois l’impossibilité absolue où se trouverait M. Claude de gérer désormais ses affaires.

Ce fut un nouveau sujet de larmes pour Annette et Ma,deleine. La femme de Jean Fargeot, qui était présente, garda son impassibilité ordinaire; son mari l’ayant en quelque sorte changée en sentinelle, elle accomplissait sa tâche avec toute l’indifférence d’une étrangère.

Yers dix heures, Madeleine vit, non sans surprise, entrer son père. File avait songé à le faire prévenir, mais s’eii était abstenue, craignant que ce ne fût un sujet de provocation pour Jean Fargeot. Devant la mère d’Annette, il déclara tenir de la rumeur publique la nouvelle du malheur arrivé la veille; mais lorsque Madeleine l’eut emmené dans une chambre pour pouvoir librement causer avec lui, le père avoua qu’il avait été averti par Biganche, lequel était arrivé tout essoufflé, et s’en était retourné sans même prendre le temps de boire un coup; car il avait, disait-il, laissé son troupeau à la garde d’un autre pâtre. Le père

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Jivret ajouta : « Maintenant, voyons, ma fille, qu’est-ce qu’il y a de vrai dans hi dire du berger? Ce qu’il m’a conté de, la dureté de Jean Fargeot, n’est-ce point un mensonge?... Si je n'avais pas été aussi pressé d’arriver auprès de toi, j’aurais voulu prendre les conseils de quelque homme entendu , mais, en tout cas je suis là pour te faire respecter s’il le faut. Parle donc. Qu’cst-ce qui se passe? »

Madeleine, secrètement touchée de l’attention de higanche, n’employa pas moins tous ses arguments pour persuader à son père que le berger avait exagéré la situation. File mit tout ce qui s’était passé sur le compte du chagrin vif que l’événement avait dû causer à Jean Fargeot, donnant ainsi une cause avouable à la plus arbitraire des tyrannies.

Elle s’effrayait à l’idée du conflit qui s’élèverait entre son père et son beau-fils, s’il arrivait que chacun d’eux voulût soutenir hautement un droit contraire. Elle reconnaissait fort bien que sa présence devait offusquer Jean Fargeot et les siens, et, n’eût été que le vieillard exigeait ses soins, elle se fût certainement éloignée; mais, son devoir d’é^iuse la retenant, et son caractère pacifique lui déconseillant la résistance, elle avait décidé de ne combattre l’agresseur injuste qu’avec les nobles armes de la douceur, de la dignité et du. dévouement.

L’entretien du père et de la fille durait encore lorsque rentra Jean Fargeot, qui arrivait boufli de la plus magnifique arrogance.

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QUATRIKMIÎ PARTIE.

« OÙ est-elle? demanda-t-il à sa femme quand il la vit seule avec Annette.

— En haut avec son père, répondit la femme.

— Ah ! ah ! elle l’a fait mander pour se concerter sur les moyens à prendre afin de se garder maîtresse ici, et peut-être en croyant m’intimider par cette présence. En ce moment, c’est sûr, ils se font l’un l’autre la leçon ; mais c’est peine perdue, je n’ai point peur de leurs menées. J’en aurai aisément raison. Nous allons voir d’ailleurs, nous allons voir! »

Madeleine, suivie de son père, rentra dans la salle, et d’abord ne vit pas Jean Fargeot, qui s’était assis dans l’ombre de la cheminée :

« Père, dit-elle, vous allez, avant de repartir, prendre un verre de vin.

— Volontiers, quand j’aurai fait une nouvelle visite à M. Claude,» répondit le père, en se dirigeant vers la chambre du malade.

Madeleine posa sur la huche, servant de table, un verre et une bouteille. Jean Fargeot vint auprès d’elle, et lui dit de sa voix la plus brève :

« Eh bien! ne vous gênez peint, madame Madeleine! »

La jeune femme fît un mouvement de surprise; mais se remettant bientôt :

« Ou€ voulez-vous dire, Jean Fargeot? » demandat-elle.

Le père s’arrêta sur le seuil qu’il allait franchir.

« Je sais ce que je veux dire, et vous me comprenez

bien aussi, r(‘pliqiia sèchemont le beau-fils en. jetant un regard oblique sur l’homme qiii le regardait, et qui l’écoutait.

— Non. Expliquez-vous, » dit Madeleine, dont le visage s’était empourpré, et qui, malgré son grand désir d’être patiente, ne pouvait interdire à son cœur juste et droit un sentiment de révolte.

En route, Jean Fargeot avait mûrement réfléchi aux conséquences d’une intervention judiciaire, et s’élait affirmé que, pour les éviter, il lui suffirait de. continuer à s’imposer. Par la lutte qu’ib engageait, en présence du père de Madeleine, il tendait à savoir si, à force d’audace, il pourrait faire accepter sa suprématie, ou s’il devrait avoir recours aux voies indiquées par l’huissier.

« Eh bien! reprit-il, je veux dire que vous profitez sans façon de l’état de maladie où est mon père pour faire bon marché de choses qui sont siennes, et que je suis là pour vous en faire souvenir.

— ELst-ce sérieu-sement que vous parlez de la sorte? demanda d’un accent ému le père, qui fit un pas vers Jean f’argeot.

— Sûrement! repartit celui-ci, qui se préparait à lutter elTrontément,

— Quoi ! c’est parce que ma fille me fait offre de me rafraîchir quand j’ai marché deux heures pour venir, que vous la traitez ainsi ! Savez-vous, Jean Fargeot, qu’il me fallait voir une telle chose pour oser la croire?-

QUVIRIÈMR PARTIE. 2".9

— 11 y a comme ça bien des choses qui étonnent et qui n’en existent pas moins, père Jivret, — et à bon droit, riposta Jean Fargeot avec un air d’imposant mépris.

— ■ Que parlez-vous de bon droit? se hâta de répliquer le père. Par le droit, si je ne me trompe (et je crois bien ne pas me tromper), il est reconnu que vous n’avez nulle puissance ici; car elle est chez elle, chez son mari; lui malade, c’est elle seule qui doit commander^ gouverner, sans même devoir des comptes à aucun de vous. Je parle là pour le cas de mauvaise entente que vous semblez vouloir choisir. En cas de bonne entente,, c’est différent; toutes les lois n’ont rien à y voir; et vous seriez maître autant et plus qu’elle, vu qu’elle n’est point femme à aimer ni à chercher la guerre, au contraire ; mais, je vous le dis, Jean Fargeot, il n’est ni juste ni convenant d’agir comme vous venez de le faire.

— Je savais bien ! s’écria en manière d’aparté l’ennemi de Madeleine, je savais bien qu’ils tenaient tout à l’heure conseil pour tâcher de s’emparer de tout ici; mais je connais mon droit, et je le prouverai. Si vous avez consulté, de votre côté, des gens qui n’y connaissent rien, j’ai vu du mien des personnes qui s’y entendent; et, je vous le répète, tous les droits sont pour moi. Tenez-vous donc pour avertis f ne me poussez pas à l’extrémité, ou je ne réponds pas de moi. »

Une semblable assurance était faite pour déconcerter le père de Madeleine, qui ne savait rien de la

MADAME CI.AUPE.

loi. Il allait cependant tenir tête à la menace en attendant d’être éclairé sûr le poidt en litige, mais Madeleine s’interposa.

« Jean Fargeot, dit-elle avec une douce solennité, qu’admiraient Annette et Lison venues au bruit de la querelle, il faut laisser, croyez-m’en bien, et vous aussi, mon père, tous ces propos qui ne font que mettre le mauvais esprit là où il y a besoin que soit le bon. Que j’aie le droit, ou que vous l'ayez, Jean Fargeot, c’est ce que je ne sais pas, c’est ce que je ne veux point savoir ; mais il y a une chose que je tiens pour raisonnable, c’est qu’en vérité, Jean Fargeot, du moment où votre père n’est plus capable de diriger ses affaires, avec plaisir je vous verrai prendre sa place; parce que c’est ouvrage d’homme, et d’homme rai.sonnable comme vous l’êtes, d’être en tête de la maison. Soyez donc le gouvernant ici, Jean Fargeot ; je n’en suis pas jalouse. Je ne demande qu’une chose, c’est de passer tout le temps que j’aurai à soigner l’homme que Dieu m’a donné pour mari. Tant qu’il vivra, et je désire que ce soit pendant bien des jours encore, ma place est auprès de lui. C’est là seulement que je veux commander, parce que mieux que vous, je crois, je saurai suffire à cette charge. Hors de là, Jean Fargeot, je ferai autant que possible selon mes forces, en suivant mon devoir d’honnête femme. Gouvernez, commandez : je sais que vous le ferez bien, j’en serai aise, et vous me trouverez toujours soumise, pleine de confiance. Mais, je vous le demande, Jean Fargeot,

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