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Claude Fargcot ne tenait aucun compte écrit; il ne noircissait ou ne faisait noircir du papier qu’en cas de constitution de titres d’engagement ou de libération. Or, comme l’ensemble' de son budget se composait essentiellement de dettes contractées, on s’explique qu’il fût dépourvu de valeurs inventoriables. L’on serait surpris, à bon droit, je l’avoue, que-la confiance publique se fût attachée à cet homme, si nous ne donnions quelques explications sur les moyens dont il se servait pour la capter, c’est-à-dire si nous restions sans révéler la théorie de sa fortune apparente.
Lorsqu’il se maria la première fois, Claude Fargcot possédait pour tout bien un lopin de terre, héritage patrimonial. 11 amodia d’abord un petit domaine qu’il fit valoir de son mieux, et qu’à l’expiration du bail on lui vendit payable par annuités. Ce fut le premier pas dans la voie difficile où il devait s’engager inconsidérément plus tard. Un ensemble d’heureuses circonstances l’y encouragea d’ailleurs. Ces terres, qu’il avait su acquérir à de bonnes conditions, se trouvaient d’excellent produit. Trois ou quatre récoltes successives dépassèrent ses espérances. Enfin, et pour aider puissamment au succès, Claude Fargeot pratiquait la plus stricte économie dans sa vie intérieure. Le dotnaine fut donc à peu près intégralement payé en cinq années, et dès lors le nouveau propriétaire se trouva aiguillonné par le désir grand d’acquérir, de s’agrandir, de s’élever dans la considération publique, qui déjà venait à lui, comme elle a coutume de faire pour les gens
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' heureux. Deux ou trois petites sommes s’offrirent, que Claude emprunta sur la simple garantie de sa prospérité, et qui furent employées à de nouvelles acquisitions.
Le système de l’ambitieux était inauguré. A ces emprunts s’en joignirent bientôt d’autres qui servirent au môme usage. Grâce à une minutieuse régie de la mai- 'son, les intérêts des fonds détenus se trouvaient toujours régulièrement servis, et les bénéfices prélevés sur le rendement des terres fournissaient aux dépenses qu’occasionnait le luxe affiché.
En peu d’années, le public, qui n’avait pas le secret de cette combinaison, fut persuadé que Claude Fargeot était réellement riché. 11 arriva môme un moment où, à l’aide d’adroits semblants de refus (tant le placement chez lui paraissait sûr), il obtint beaucoup d’argent à un taux inférieur. « Je n’ai que faire de cette somme, disait-il ; si je la prends, c’est complètement pour vous obliger, et pour que vous ayez la satisfaction de la savoir en bonnes mains. » A cette tactique, Claude Fargeot devait son crédit, sa fortune, son importance. Pour peu qu’il eût quêté afin d’obtenir ce qu’il n’acceptait souvent qu’après s’être fait prier, il lui eût été certes bien difficile de réussir. Les porteurs d’obligations se fussent comptés, et, se trouvant fort nombreux, eussent conçu des craintes.
Mais le contraire arrivait : plus s’accroissait la quantité de ceux dont il détenait les économies, et plus chacun s’applaudissait de partager le sentiment qui faisait
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converger vers le même homme tous les témoignages d'une confiance illimitée.
On voit donc sur quelles bases reposait l’édifice élevé par Claude Fargeot, et la contention d’esprit qu’exigeait la poursuite d’un but aussi diflicultueux. Avec quel soin devait-il faire s’entre-croiser les échéances d’intérêt! avec quelle habileté coïncider les remboursements exigés ou probables, et les rentrées nouvelles! avec quelle économie régler le train de maison ! avec quelle vigilance diriger les travaux! et, à ce propos, n’oublions pas de mentionner que Claude Fargeot pouvait passer pour le meilleur agriculteur du pays.
En somme, nous trouvons qu’étant admise l’ardente envie de paraître dont était possédé Claude Fargeot, le plan qu’il suivait laborieusement, quoique fort audacTeux, n’était pas dépourvu de sagacité.
Par un côté cependant nous apparaît gravement inconséquente cette théorie. Le vieillard, qui acquérait à l’aide des sommes empruntées, espérait-il arriver par lui-même à l’amortissement de la dette contractée? Rationnellement il n’eût pas dû y songer. Toutefois il se berçait de cette illusion, et ce n’était pas sans s’appuyer sur un fait pour lui fort significatif. Chaque année, toutes déductions faites, son avoir réel s’accroissait, en proportion minime il est vrai, mais appréciable néanmoins, et le bénéfice réalisé s’élevait d’ailleurs dans une progression plus étendue, à mesure que grossissait le chiffre du total exploité.
Si donc Claude Fargeot eût su borner ses convoitises
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d’opulonce, il est probable qu’à une époque donnée le niveau se fût établi entre les deux termes de son budget.. Mais par la raison même que l’accroissement du capital manié donnait des résultats toujours mieux pondérables, Claude Fargeot allongeait de plus en plus le pas sur le chemin où il s’était engagé. Et de là dérivait la menaçante impossibilité de combler jamais le découvert. 11 faut bien dire aussi qu’arrivé à soixantequatre ans, il n’avait encore une seule fois pensé ni à supputer les saisons enfuies ni à calculer celles à naître. Marchant dans la vie avec l’assurance d’un jeune homme au début du voyage, il allait, triomphant du passé, maître du présent, certain de l’avenir,
Claude Fargeot arrêté tout à coup, et lorsqu’il croyait longtemps encore ternir la carrière, c’était à son fils que revenait de continuer sa colossale entreprise. La tâche était rude, et par conséquent bien différente de celle qu’avait rêvée Jean Fargeot.
Jean Fargeot pouvait chaquç jour constater par lui-même l’étendue des propriétés paternelles, propriétés dont il avait trouvé les titres enliassés dans un tiroir, propriétés qui devaient lui revenir, et auxquelles son avidité s’était tout à l’aise accoutumée d’avance. Tel était selon lui le fond inattaquable, inaliénable du patrimoine ; mais son imagination se plaisait depuis longtemps à inventorier une réserve métallique sur laquelle il devait mettre la main au décès de son père. Il ne sut comment s’en expliquer l’absence, et force lui fut bien de reconnaître, après de longues et minu-
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denses perquisitions, l’erreur de ses prévisions; car il ne supposait pas que Claude Fargeot fût homme à mettre ses valeurs dehors sans exiger des reconnaissances en règle.
(S Bah ! se dit-il (mais seulement à titre de consolation provisoire, vu que, tout en la constatant, il ru pouvait croire à la réalité), mon. père a dernièremeni fait des achats nouveaux ; il y aura employé tout son avoir disponible. D’ailleurs la maison est fournie, et il y a sur pied force récoltes qui , vendues, feront un beau diiffre... »
Et, cette naïve solution trouvée, Jean Fargeot ne pensa plus qu’à se prélasser béatement dans l’exercice .de sa magnifique autorité.
Madeleine ayant décliné toute espèce de prétention au pouvoir tant apprécié par son beau-üls. Celui-ci n’avait, aucun prétexte de continuer avec elle sa première façon d’agir.
Pendant les quelques jours qui suivirent l’événement, les choses se passèrent au mieux. Madeleine, soumise, résignée, laissait tout ordonner, tout contrôler par Jean Fargeot, qui procédait avec une certaine douceur, tant il éprouvait de satisfaction dans la sphère de suprématie où planait son orgueil. ^
L’état de M. Claude s’était, si nous pouvons parler ainsi, régularisé. Les prévisions du docteur avaient eu leur pleine réalisation. Tout traitement devait rester inefficace.
Le vieillard, immobile sur son lit, la face déviée, le regard incertain , la parole empêchée, l’intelligence pénible et courte, paraissait par instants seulement se mêler un peu aux choses de la vie. 11 percevait les mots qu’on lui adressait ; mais ce n’était qu’à l’aide de redites longues et nombreuses qu’il était possible de lui en communiquer le sens. S’il avait compris , il branlait la tête, en poussant des sons vagues déchirés par les efforts qu’il faisait pour tâcher de les articuler. S’il cherchait à poursuivre une réflexion, incapable d’une telle application, il s’égarait bientôt dans le néant de l’hébétude, et l’essor de sa pensée était restreint aux plus étroites limites. Toujours cependant il reconnaissait chacune des personnes qui l’entouraient, ce qu’il témoignait par des gestes de la main qu’il avait gardée libre.
La présence d’.^nnette fut d’abord celle qui paraissait lui être le plus agréable; Mais peu à peu il sut apprécier l’empressement de Madeleine. Et l’épouse
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partagea ses sympathies avec la petite-fille. Lorsqu’il n’était entouré que des femmes, qui, par de douces paroles, le consolaient, lui prédisaient son rétablissement prochain, il semblait, en considérant sa position, ne croire qu’à une indisposition passagère, et se laisser bénévolement traiter pour arriver à la guérison. Mais lorsque son fils lui apparaissait, allant, venant dans la maison ; lorsqu’il l’entendait donner des ordres ; lorsqu’il le voyait ouvrir les meubles, dont il s’était constitué le vigilant porte-clefs, sur le front plissé du vieillard passait comme un nuage sinistre. On eût dit qu’à cet aspect il entendît une voix lui crier la vérité , et qu’il éprouvât une peine horrible à se trouver ainsi témoin de sa déchéance. On comprenait que lui revenait à l’esprit la hauteur d’un rôle usurpé par son fils, dont l’incapacité lui causait de l’effroi. 11 s’agitait alors , faisait signe à Jean Fargeot de s’approcher, lui prenait la main avec une espèce de solennité, fixait sur lui un regard plein d’angoisse, et scs lèvres s’ouvraient comme pour donner passage à un flot de paroles sévères... Mais en même temps que les accents s’étranglaient dans son gosier, la succession des idées se rompait, s’embrouillait dans son cerveau. Étourdi, il cherchait une voie dans cette confusion soudaine, no la trouvait pas, et l’étincelle d’intelligence s’éteignait, laissant l’être inerte à la place de l’homme qui allait se révéler. Enfin la douleur causée par cette sorte de torturé, qu’infligeait à l’ame la désorganisation physique, se traduisait, ou par un long rire con-
vulsif et niais, ou par une effusion de pleurs, bruyante, interminable, véritable désolation d’enfant.
Quoi qu’il en fût de Claude Fargeot, son fils suivait impassible la route qu’il s’était tracée dès l’événement. Se sentant de force à parer à toutes les éventualités, <;t d’aptitude à résoudre tous les problèmes, il ne doutait de rien, et de lui moins encore que de toute autre chose.
« Pauvre petite! comment la servir? » s’était dit Biganche, Et la question lui avait semblé fort embarrassante, 11 ne s’agissait pas d’un simple avantage matériel à remporter : c'était une conquête morale qui devait être accomplie. Il fallait savoir d’abord si la jeune fille pouvait espérer l’amour de Simon. Au cas affirmatif, la délicate éducation de l’amoureux serait à faire, — chose certaine ; car la perspicacité de Biganche n’avait jamais vu se manifester aucun indice de préférence pour Annette, Tout ce que le berger avait aperçu était à l’adresse de Madeleine. 11 y aurait donc toute une cause à plaider, et à gagner, bien difficilement peut-être. Et, s’il arrivait que Simon aimât trop vivement la petite grand’mère pour qu’il fût possible d’appeler son attention sur la petite-fille , que faire? qu’attendre? — Rien, sans doute.