QUATRIEME PARTIE
Mais Biganche, en homme anxieuse de réussir, sc dissimulait les obstacles. Ou’était-ce que l’amour de Simon pour Madeleine? Une simple inclination, un caprice, un mouvement de dépit de l’homme qui s’est vu enlever la femme choisie. Tandis que la perspective • d’épouser Annette, c’était, ce devait être pour lui un rêve d’or, un enchantement irrésistible.
Épouser Annette, bonne, belle, aimable et riche : tout cela promis à un garçon sans fortune, sans trop de beauté après tout, cela devait aller tout seul, comme une barque à la dérive. Certes, Biganche n’avait pourtant pas l’intention de lui jeter Annette à la tête. Un tel tré.sor avait-il besoin qu’on en publiât l’acquisition ? Non. 11 suflirait d’un mot bien voilé, bien discret, pour faire comprendre à Simon la possi- ' bilité d’être accepté; et Simon alors s’enflammerait comme paille. — En pouvait-il être autrement?
Ainsi raisonnait Biganche; et, le mercredi venu, il était sûr du succès qu’il devait remporter le soir dans son entrevue avec Simon; — si sûr que ses yeu.x rayonnaient de joie , qu’il trottait au lieu de marcher, et qu’en trottant il fredonnait les airs de bourrée qu’il croyait jouer déjà à la noce des deux amants futurs.
Afin de ne pas manquer l’heure du rendez-vous, il ramena ses bêtes plus tôt que de coutume.
Comme il montait à la grange pour faire une visite à Bricot, il rencontra sa jeune maîtresse qui en descendait.
« Bonsoir, demoiselle, fit-il d’un air tout guilleret,
mon Bricot va mieux. Bon! merci, c’est à vous que je le dois ; j’en suis content.
— En effet, tu as l’air bien content, dit la jeune fille, qui remonta derrière lui.
— Oui, ma foi! et vous devriez peut-être prendfe exemple sur moi, vu que ça va, entendez-vous, ça va !
— Quoi? qu’est-ce qui va?
— Ah ! quelque chose qu’on vous dira sûrement sous peu... mais ça va... ou plutôt, ça va aller.
— Mais quoi? encore une fois.
— Ça ne vous regarde point, petite curieuse, répondit le pâtre en brandillant la tête, et en prenant affectueusement au bout de ses doigts le menton rose d’Annette. Puis, se penchant sur Bricot, qu’il caressa : A propos, je vas de ce pas voir quelqu’ün : que dirai-je pour vous?
— Qui ça, quelqu’un?
— Lui.
— Lui? ■ ■
— Oui, vous savez bien : lui... au Creux-Robert.
— Ah ! fit Annette, qui baissa les yeux et rougit.
— Eh bien! que lui porterai-je de votre part? Quelle parole? Un bonsoir, un simple bonsoir? C’est bien peu, c’est bien froid. »
Confuse, la jeune fille se taisait.
« Allons, c’est bien, belle sournoise : on le sait, ce qu’il faut dire. Ça sullit... adieu... »
Et le pâtre gagna l’escalier, qu’il descendit à pas de chat.
QUATRIKMK PARTIE.
Quand il fut parti : *
« Ça va! ou plutôt ça va aller, répéta l’amoureuse; il se rend, dit-il, au Creux-Robert, vers Simon; il part tout léger, tout riant, comme je ne l’ai jamais vu. Quoi? Qu’est-ce qui se passe? »
Elle ne devinait pas ; elle ne pouvait pas deviner. Pourtant, après un moment de réflexion :
« En tout cas, se dit-elle, ça ne peut être que quelque chose d’heureux, de bien heureux. Qui sait? »
Et partant de ce qui sait? — comme tous les gens qui en partent, — elle voyagea dans les plus beaux pays que puissent parcourir l’imagination, le rêve, l’illusion, l’espoir...
Biganclie, qui arriva bien avant l’heure dite à la mare des Ïrois-Chênes , pensait y être le premier : Simon l’avait pourtant devancé.
« Eh bien, demanda le jeune homme aussitôt qu’il eut serré la main du pâtre, eh bien, as-tu trouvé un moyen ?
— Un moyen? — fit Biganche, qui avait mis la cause première de ce rendez-vous en aussi complet oubli que si des années se fussent écoulées depuis son dernier entretien avec Simon, — un moyen?... quel mojen?
la
MA DAM lî CLAUDE.
— Ah! ma foi! je te le demande, mon pauvre Biganche, vu qu’avec toute ma bonne volonté et mes longs songements, je n’ai rien pu trouver qui ressemble à une idée tant soit peu raisonnable; d’ailleurs, je suis si peu en état de faire des réflexions solides... mais il paraît que tu n’as pas été plus habile que moi... Ah ! c’est qu’il est dillicile à trouver, ce moyen !
— Mais encore un coup! s’écria Biganche, 'tout à fait dévié de ses ardentes préoccupations, que veux-tu dire avec ton moyen? De quoi parles-tu?
< — Eh! je parle de l’affaire qui nous a engagés à prendre rendez-vous ici ce soir. »
Le berger arrivait tellement plongé dans une sphère d’idées étrangères à celles que rappelait Simon, qu’il fut obligé de s’interroger, le front plissé, pour arriver à comprendre le sens que le jeune homme attachait à ses paroles.
Pendant qu’il cherchait, Simon reprit :
« Se peut-il que tu n’aies plus souvenance? Alors, que viens-tu donc faire ici? Je parle de l’embarras où se trouve M”® Madeleine.
— Oui, oui, j’y suis, fit Biganche, l’embarras dont nous devions la tirer. Ah! il s’agit bien deçà, ma foi! Sois tranquille, M“® Madeleine s’en est tiré^ toute seule. C’est arrangé. Ça va sur des roulettes. Jean Fargeot est doux pour elle autant qu’elle est douce pour lui. Ils s’entendent comme amis. C’est une affaire réglée; il n’en faut plus parler.
— Tant mieux si c’est ainsi... mais comment?
QÜATRliiMK PAUTIH.
— Ah! tu veux des explications? je vas t’en donner, dit rapidement le berger. Madeleine a dit à Jean Fargeot : Soyez maître ; et maître il est. Et depuis ce moment il nly a plus de guerre. Voilà. A présent, parlons d’autre chose.
— Oh! c’est qu’elle est si bonne, 'si plein de résignation ! fit Simon, qui ne paraissait pas vouloir changer de conversation.
— C’est vrai, repartit Biganchp, mais parlons d’autre... »
Simon l’interrompit encore ;
« A propos, lui as-tu rapporté ce que je t’avais chargé de lui dire?
— Oui, pardieu.
— Comment l’a-t-elle reçu?
— Heu! comme autre chose. »
Biganche mentait doublement; il n’avait rien dit à Madeleine, et partant Madeleine n’avait pu faire aucun genre d’accueil aux paroles qu’il prétendait lui avoir répétées. Mais comme il voulait en finir avec le sujet sur lequel roulait l’entretien, il répondait le plus évasivement possible.
« Et... ne t’a-t-elle rien dit pour moi? demanda encore Simon.
— Non, rien du tout.
— Ah!... » fit Simon, et il garda le silence.
Pendant ce temps, Biganche préparait le premier
argument qui devait engager l’affaire pour laquelle il était expressément venu.
Cet argument trouvé, il allait le lancer, lorsque Simon reprit en serrant affectueusement la main du berger :
« Vois-tu, mon brave Biganche, il me faut pardonner si je te fais ces questions, que je ne devrais sûrement pas faire. Demander ce que devient M™* Madeleine, ce qu’elle t’a dit pour moi, et paraître désappointé quand tu m’apprends qu’elle a été indifférente, c’est te mettre assez au courant du secret que je cache cependant à tout le monde.
— Eh! je m’en moque bien de ton secret! s’écria Biganche, de plus en plus contrarié, car il venait de laisser échapper l’occasion d’entamer son chapitre ; je commence à croire que tu es fou.
— Oui, tu dis bien, Biganche, je suis fou. Mais, estce ma faute si je ne suis pas maître de mes pensées, de mes sentiments? Oh ! ne te fâche pas. Vois-tu, c’est la première fois que je m’ouvre à quelqu’un sur ce sujet. Jé ne pouvais choisir un meilleur entendeur que toi ; car tu n’iras rien répéter de ce que je te dirai. Non. Tu es discret, et puis tu fais, je le sais, trop i grand prix de l’honneur de M™® ^fadeleine. Tiens, le croirais-tu? II y a trois jours seulement que j’ai quitté
la maison, trois jours seulement que je ne l’ai point vue, elle, M™® Madeleine ; eh bien I il me semble qu’il se soit passé vingt ans d’ennuis, d’endureraents...
C’est à ce point que si tu n’étais pas venu ce soir, j’aurais peut-être poussé jusqu’au village, pour rôder autour du logis, comme un maraudeur autour d’un
QUATRIÉMR PARTIE.
verger, à seule fin de la voir... Je suis fou, n’est-ce pas? bien fou!...
— Oui, répondit carrément le berger, car enfin quel espoir as-tu en aimant M“® Madeleine? D’abord, t’aime-t-elle? Ensuite, peut-elle être à toi? Jamais!
— Je n’ai point d’espoir, je le sais bien. Qu’elle m’aime, je n’ose pas le croire; et, m’aimât-elle, ce serait de même que si c’était le contraire, vu qu’elle est trop pleine de sagesse et d’honneur pour s’oublier un instant à me le faire comprendre... Pourtant, vois-tu, la pensée de cet amour me poursuit, me tient occupé, je ne rêve qu’à ça, étant éveillé ou endormi... Le moyen d’être guéri de cette folie?...
— Eh!... fit Biganche, qui pensa'tout à coup avoir trouvé le joint où glisser sa première pointe; j’en connais peut-être un, de moyen.
— Un moyen, dit Simon avec un sourire d’incrédu- ' lité, allons donc ! Un moyen d’ôter cet amour qui est là ! Oh ! oh ! je t’en défie bien !... »
Simon avait mis la main sur son cœur, et relevait fièrement le front.
« Laisse-moi donc dire.
— Dis.
— Écoute. Tu aimes une personne dont tu ne peux faire ta femme, — ni même ton amante, — voilà la folie, La raison, qui en est le remède, te dira, si tu veux l’entendre, de tourner tes yeux d’un autre côté et de chercher s’il ne te serait pas possible de rencontrer une femme jolie, aimante, qui serait libre;
S8is
que tu pourrais épouser, et qui te ferait oublier l’autre. Voilà ce que te dira la raison. Écoute-la donc; fais ce qu’elle commande. »
Simon fit entendre un sérieux et froid éclat de rire.
« Pourquoi ris-tu si fort?
— Parce que c’est toi qui es fou à présent.
— Ah ! fit amèrement le pâtre, dépité de l’échec éprouvé dès son entrée en campagne, ça se gagne donc ?
— Il y paraît, mon vieux Biganche, il y paraît. Tu nous as souvent dit que tu n’avais jamais été amoureux. Je te crois, en entendant comme tu fais bon marché des sentiments du cœur. En vérité, ce que tu me conseilles là, et dont je te remercie, parce que je pense que tu le dis pour mon bien , — c’est tout bonnement de faire à la fois mon malheur et celui de la personne que j’épouserais.
■ — Comment ça? demanda vivement Biganche , effrayé de cette conséquence, qui pouvait être subie par Annette.
— Tu vas comprendre. Trouver une femme jolie, ayant un assez bon caractère, et même quelques écus, ça n’est pas , après tout , chose bien difficile. Si fantaisie me prenait de la découvrir pour être marié , je la découvrirais... »
Biganche , qui s’était inspiré des mérites transcendants de sa> protégée, trouva Simon bien fat; tandis que celui-ci ne s’exprimait de la sorte que pour donner plus de valeur à son argument principal.
« Suppose, continua Simon, que je veuille me ma-
QUATKIEMR PARTIE.
rier comme moyen d’oublier une autre femme que j’aime à en rêver. D'abord^ je ferais un gros mensonge à celle que je choisirais, en lui disant que je l’aime ; et, quand je l’aurais. épousée, le souvenir de l’autre ne m’aurait point quitté pour ça. Au contraire, si ma femme avait quelques petits défauts, des riens, j’en ferais tout de suite des choses d’importance, en pensant que l’autre femme n’a que de bonnes qualités. Si ma femme était moins belle que l’autre, — et celle qu’on aime semble la plus belle toujours, — je trouverais que j’ai une épouse trës-laide. Si elle se plaignait de ma froideur avec elle, je lui répondrais que je me trouve, moi, bien ardent au contraire. Elle ne serait pas très-gaie : alors, je lui découvrirais un vilain caractère, et je la prendrais en aversion, en grippe... En fin de compte, elle serait malheureuse par moi ; moi, malheureux par elle. — Et voilà ce qui arriverait si j’épousais une femme pour en oublier une autre ! As-tu compris ? .
— Oui, à peu près, » repartit le pâtre, à qui les paroles de Simon inspiraient de graves réflexions. D’autre part, regardât-il même ces pronostics cpmme un vain épouvantail, le cœur du jeune homme s’était montré inattaquable à ce point, qu’il dut s’avouer, lui, messager d’amour, totalement désarmé.
« Tu le vois donc bien, reprit Simon, ton moyen n’est pas bon. D’ailleurs, je crois qu’il n’y en a point à trouver. Je vais tâcher de me raisonner de plus en plus, et peut-être qu’avec le temps...
— Oui, c’est ça; peut-être qu’avec le temps tu te guériras, dit machinalement Biganche; il y a un proverbe ainsi :
Les peines du corps et du cœur Ont le temps pour grand guérisseur.
— A propos, fit le jeune homme, j’y pense : tout à l’heure, quand tu arrivais, tu semblais avoir oublié que nous nous étions donné rendez-vous pour nous occuper de M“® Madeleine; un peu après, tu m’as dit :
parlons d’autres choses Quelles autres choses
étaient-ce?
— Oh!... répondit le berger, tout à fait dégoûté du métier d’ambassadeur, c’était une manière de causer. Ne fais pas attention. Je t’avais promis de venir, je suis venu. Voilà tout.
— Ah! bon!... Et maintenant à revoir, Biganche. Je ne te dis pas quand j’irai au village. 11 serait bien besoin pour moi d’y aller, ayant à régler mon compte avec M. Jean... mais je la reverrais peut-être; ça me ferait une nouvelle émotion. 11 faut que j’évite ça, que je sois raisonnable... Oh! cependant, je la voudrais bien voir... C’est plus fort que moi... Mais tiens! voilà ma folie qui me reprend... Allons, laissons ces choses. Je n’irai pas au village encore. Rien autre ne m’y attire, sinon elle ; et je veux tâcher de m’en tenir éloigné... Mais s’il arrive là-bas quelque chose où je puisse être utile, rappelle-toi bien que, sur un mot, une
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volonté de M”*® Madeleine, je ferai tout ce qu’homme peut faire...
— C'est bien, ça suffît. Adieu ! dit Biganche.
— Adieu! »> dit Simon.
Les deux hommes se pressèrent la main, et chacun tira de son côté ; Simon pensant plus que jamais à Madeleine, Biganche osant à peine se rappeler qu’il avait embrassé la cause d’Annette.
« Après tout , je suis bien sot , bien malavisé de me mêler de ces affaires-là, se disait, en regagnant le village, Biganche, à qui l’insuccès avait rendu son indifférence, son égoïsme. Est-ce que ces amourette,v, ces babioles me regardent? Qu’ils s’aiment ou se détestent, ça m’est, pardieu! bien égal. Ma vie à moi, c’est de garder les moutons, en fumant pour abréger la durée du jour, sans m’inquiéter si M. Sirçon pourra ou voudra épouser M"* Annette. Où avais-je l’esprit, bon Dieu ? Je ne l’avais pas : il était perdu. Mais je m’en la'"' ••s mains, de leurs aventures. J’en ai assez, merci ! Qu’ils s’arrangent!... et je suis sûr qu’ils s’arrangeront mieux .-.ans moi qu’avec moi. C’est dit ! bonsoir la compagnie. Au diable les affaires des autres ! Conclu, résolu, adjugé ! n
S’étant ainsi parlé, Biganche prit sa pipe, sa chère pipe, la bourra tranquillement, soigneusement, battit le briquet pour l’allumer, et, savourant avec amour la vapeur odorante qui lui apportait la plus béate ivresse, , il continua son chemin, ravi à toute espèce de préoccupations étrangères.
Biganche, un instant dévoyé de son existence normale, était redevenu le vrai Biganche.
Quand il rentra au village, il était trop tard pour que l’impatiente Annette pût le questionner sur le résultat qu’il lui avait fait pressentir. Il s’était exprimé fort vaguement, il est vrai, mais cependant de manière à causer beaucoup d’appréhensions à la jeune fille, qui certes ne ferma guère l’œil cette nuit-là.
Le vrai Biganche, lui, s’endormit à côté de Bricot, du plus lourd sommeil égoïste dont il eût jamais dormi.
A l’aurore, il fut réveillé par Annette, qui venait, un peu, et ostensiblement, pour renouveler l’appareil de Bricot, mais beaucoup , et indirectement , pour être instruite d’une chose assez mal déterminée d’ailleurs.
« Ah ! c’est vous, demoiselle : bonjour! fit le pâtre en s’étirant paresseusement.
— Ton Bricot va mieux, vois-tu ? Encore un ou deux jours de repos, et il pourra , clopin-clopant , te suivre de nouveau.
— C’est grâce à vous, ça, demoiselle. Merci bien ; mais voilà le jour, je vas lâcher mes moutons , et les emmener au pâtis. A vous revoir, demoiselle ! »