QUATRIEME PARTIE
Biganche, qui persistait en sa résolution de la veille, — et qui craignait cependant qu’à la vue oi^ à l’audition d’Annette sa malencontreuse pitié ne le reprît, — Biganche cherchait littéralement à s’évader. 11 avait déjà le pied sur l’escalier, mais la voix d’Annette se fit entendre :
« Biganche, disait-elle, viens mettre ta main là, sur cette compresse, pour que je la puisse lier avec la bande. »
Force fut bien à Biganche de revenir et de tenir sa main sur la compresse. Annette aurait pu, sans aucun doute, se passer de cet auxiliaire; mais elle ne trouvait pas son compte à la fuite du berger.
« Tu as bien un moment, ajouta-t-elle ; voilà les journées qui se font longues, le troupeau a tout le temps de se repaître. »
C’était par manière d’engager la conversation qu’elle devisait ainsi sur la longueur des jours.
« Oh! mon Dieu oui! mon Dieu oui! » murmura Biganche, qui ensuite ne dit plus mot.
A deux ou trois reprises encore , Annette essaya de relever l’entretien; mais toujours Biganche le laissa retomber aussi platement que la première fois.
Malgré la lenteur qu’elle y apportait, le pansement allait être achevé, et aucun prétexte ne lui resterait plus de retenir Biganche.
« A propos, dit-elle enfin, les yeux soigneusement baissés sur l’appareil qu’elle fixait avec des épingles, et de l’air le plus indifférent, tandis que son cœur bat-
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tait violemment, il me semble qu'hier tu m’as parlé d’une visite que tu allais faire...
— Aïel... aïe !... fit mentalement le pâtre, qui aurait donné sa pipe pour être aussi loin d’Annette qu’il '•n était proche; une visite, demoiselle?...
— Oui... au. Creux-Robert..
— Ah! au Creux-Robert?...
— Y es-tu allé ?
— Oui, demoiselle, répondit le berger, qui se repentit bientôt de n’avoir pas répondu le contraire.
— Ahi...»
Annette n’osait plus questionner; oubliant que Biganche savait son secret, elle perdait sa hardiesse. Elle reprit cependant en voyant que le berger s’obstinait dans son laconisme. ‘
« Et... tu as vu Simon ?...
— Oui, demoiselle, » répondit Biganche, à qui encore ne vint que trop tard l’idée de faire un mensonge / qui Coupât court à Cet embarrassant entretien. Alléché néanmoins par la possibilité d’obtenir un aussi heureux résultat, il se reprit :
« Quand je dis oui... c’est-à-dire...
— Quoi? fit vivement la jeune fille, d’un air de curiosité qui déconcerta le futur menteur, et lui démontra qu’une rétractation n’était plus admissible.
— C’est-à-dire... c’est-à-dire... oui, balbutia le ber-
ger, qui n’eut pas l’audace d’articuler la négative ; j’ai vu Simon.
— Et vous avez parlé ensemble? dit encore Annette,
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qiii se trouvait obligée d’^arracher mot par mot les renseignemoDts que Biganche aurait dCi, selon elle, lui donner sans hésitation aucune.
— Oui, nous avons parlé ensemble, » répondit froidement Biganche.
Avecla curiosité et l’angoisse d’Annette s’accroissait l’oubli' du sentiment de dignité qu’elle sacrifiait pour vaincre la retenue désespérante de Biganche. La question à faire, qui se présentait naturellement pour suivre la progression de cette ènquête, était celle-ci ; De quoi donc, de qui donc avez-vous parlé? Mais la pudeur l’emporta : Annette se borna à demander comment allait Simon J et s’il se trouvait bien en sa nouvelle condition.
Le pâtre, qui avait raté 'une première fois le mensonge auquel il aurait dû de sortir du pas difficile où il était engagé, et qui se rétournait dans son embarras comme un saint Laurent sur son gril, le pâtre résolut d’en finir à quelque prix que ce fût avec Cette insoutenable situation. 11 s’arma donc de toute la dissimulation dont il était capable :
« Comment il va? répliqua-t-il ; très-bien, très-bien, ma foi ! gai, gaillard et dispos, je l’ai vu. Comment il trouve sa nouvelle position ? magnifique, excellente ; il s’y aime par-dessus tout. 11 ne pouvait pas me dire assez combien il se sent heureux d'être là-haut. Je lui ai demandé s’il regrette le village et les personnes qui sont dedans. Point ! m’a-t-il répondu avec un air de sans-souci. Ce qui prouve qu’il en est détaché complé- . n
MADAMIÎ CLAUDE.
tement. Il m’a dit môme .qu’il y viendrait le moins possible, trouvant fort bien en son nouveau pays de quoi s’ocGiiper et se distraire. Je, crois donc en somme qu’on peut le tenir pour parli définitivement d’ici. Je ne soutiens pas qu’il ait raison d’en agir ainsi, d’être à ce point ingrat et oublieux î mais ce qui est est. Je le dis, voilà tout... — Ah! maintenant que le pansement est fini, je vous quitte, demoiselle, l^e sôlejl est, levé... je suis en retard... à vous revoir, demoiselle! »
Et il s’esquiva tout effaré, tel qu’i|n larron ixtursuivi, sans trop de calme .en la çoitscience ; .car jamais assm’ément il ne s’était permis d’articuler d’aussi monstrueuses faussetés.
Comme-il arrivait au bas de l’escalier, un bruit qu’il entendit l’arrêta court, dans sa /uite. 11 éco/tta : c’était Annette qui sanglotait.
« 11 ne m’aime pas! il ne m’aimera jamais ! » s’était écriée la jeune fille ; et les larnaes l’avaient suffoquée.
Biganche resta un instant muet et réfléchi ; mais tout à coup : ,
(( Ah 1 fit-il en levant rapidement ses deux- grands bras, que le diable soit d’elle et de ses amourettes 1 et de .Simon l et des autres! et de moi! Voilà qu’elle se fond en pleurs à présent;.. Est-cé que j’en peux d^antage, moi ?... Ma foi, àJa gafde du .bon Dieu 1 je n’y suis pour rien. Je perds mon temps et mon repo.-^ à ces bêtises I... »
Ces belles exclamations et raisons jetées è demivoix, il alla brusquement ouvrir T’élable à ses brebis,