‹ Madame ClaudeChapitre 70 sur 84 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Quand Madeleine put se trouver seule avec Annette, elle voulut la questionner sur la cause de la facilité avec laquelle la jeune fille acceptait un maria^ge qui d’abord lui répugnait tant.

« En acceptant, ne fais-je pas mon devoir? repartit froidement- Ac nette, et me conseilleras-tu de ne pas être soumise aux volontés de mes parents ?

— Je n’en ai point l’intention... je ne dis pas ça, balbutia Madeleine, fort étonnée du ton que prenait Annette pour lui parler.

— Donc, reprit celle-çi , ne trouve pas singulier ce que je fais, et n’y cherche pas d’autre cause que mon entière obéissance. »

Elle avait articulé ces paroles avec une intention si marquée d’échapper à tout épanchement, que Made-. leine, se sentant éliminée, n’insista pas. Elle parla d’autres choses , et alors Annette redevint avec elle affectueuse, intime.

-• Depuis le jour de l’événement qui avait tout changé dans la maison de M. Claude, — qui, on s’en souvient, était celui où la jeune femme avait poussé le mépris de son amour jusqu’à se faire la messagère de ^ sa rivale, — depuis ce jour, il n’avait plus été question de Simon entre la grand’mère et la petite-fllle. Bien des graves préoccupations avaient assailli Madeleine; la maladie du vieillard, la tyrannie de Jean Fargeot réclamaient de sa part trop d’oubli de soi-même pour qu’elle pût retourner à son rêve tant aimé, quoique déçu : les répliques sévères et significatives d’Annette l’y avaient ramenée, et ce lui était un nouveau sujet de souffrance.

Pendant la semaine, ou plutôt pendant les dernières heures qui venaient de ' s’écouler , le cœur déchiré d’Annette avait franchi; dans la suprême angoisse du désespoir, toute une période de l’existence. S’étànt mise ardemment à rechercher les causes du mystère sous lequel elle se débattait fatalement, elle avait aperçu la lumière. Elle savait, elle s’était persuadé que Madeleine était la femme pi^féréè : or, reconnaissant l’impossibilité de triompher jamais, elle avait résolu un grand sacrifice, et venait de prouver qu’elle aurait le courage de l’accomplir.

Toutefois il n’entrait pas dans sa pensée que Madeleine partageât l’amour inspiré. C’est pourquoi, si elle répugnait instinctivement à l’idée 'de s’entretenir avec sa rivale dé l’objet aimé, elle se fût imputé à crime de n’êtrepas remplie d’égards, d’affection, de dévouement

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même, pour une femme qui les méritait en tous points. Par la manière dont elle lui refusa la confidence demandée, elle voulait imposer à Madeleine le silence complet sur un sujet délicat : Madeleine sut comprendre et se résigner.^

N’eût été que la bhitale imposition de cette loi avait un caractère de suspicion fort affligeant pour la jeune femme, il lui eût certainement bien peu coûté de l’accepter ; car on comprend quelles tortures lui étaient infligées à chaque fois qu’elle devait, par suite de sa noble résolution, recevoir les aveux d’un cœur brûlant à l’unisson du sien.

Le silence sur le point qui mettait en hostilité ces deux cœurs, d’autre part si sympatliiques l’un à l’autre, fut donc chose tacitement convenue et désormais scrupuleusement observée. Ce dangereux contact évité, la plus étroite, la plus expansive union continua de régner entre Madeleine et sa petite-fille. >

« De légère comme une enfant gâtée, je suis devenue réfléchie commq une femme d’âge, » avait dit Annette à Biganche. En effet, la transformation s’était opérée. La rieuse, l’étourdie, la folle enfant, avait dû disparaître dès l’heure où elle s’était imposé une tâche que pouvait seule accomplir la plus froide raison, soutenue de la plus grave énergie. Elle s’efforçait cependant de dissimuler, par son maintien, la douleiy que lui causaient les combats violents livrés en ellemême, mais sans y réussir. Ses traits avaient perdu ce

MADAME CI.AÜDE.

vivace rayonnement qui, sous l’ombre des premiers ennuis, ne s’effaçaft que passagèrement; le voile de la tristesse était désormais sur le doux visage de la belle délaissée ; et c’était au travers de ce voile que devaient être entendus raêqie les propos enjoués de ses lèvres, t aperçus même les regards souriants de ses yeux.

Le règne de Jean Fargeot sur les États de son père durait depuis une dizaine de jours, lorsque se présenta un petit fermier des environs, porteur d’une reconnaissance de cent écus, placés par lui chez M. Claude, et dont il demandait le remboursement, avec adjonction des intérêts cumulés depuis quatre années.

Jean Fargeot tourna et retourna d’abord le titre dans ses mains, pour bien s’assurer qu’il n’était pas supposé, puis, s’approchant de son père, le lui mit sous les yeitx en lui demandant s’il l’avouait. Le vieillard, après avoir vaguement regardé et son fils, et le billet, et le

paysan qui l’apportait, branla la tête pour aflirmer

Mais aussitôt, comme si cette vue eût fait sur lui une tarrible impression, il se prit à pleurer, à sangloter.

<( C’est bien 1 dit Jean Fargeot, je ne peux pas tout de suite vous compter cette somme; il faut, avant de rien régler au dehors, que je mette tout en ordre ici.

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