‹ Madame ClaudeChapitre 71 sur 84 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Revenez donc dans quinze jours, je serai en mesure. »

Les marques dé défiance montrées par Jean Fargeot avaient blessé l’homme, qui dès lors ne se crut tenu à aucune déférence.

« C’est vous, demanda-t-il, monsieur Jean, qui prenez là place de votre père, et, partant, la garantie de ses engagements ?

— 'Oui, c’est moi, répliqua majestueusement l’important.

— Alors, et puisque vous reconnaissez bonne cette obligation, vous me feriez plaisir de la contre-signer.

— Mais!... fit Jean Fargeot.

— Mais quoi? reprit le paysan, cette chose ne peut vous compromettre en rien. Ce n’est qu’un moyen à vous de me bien prouver que je n’ai rien à craindre pour mon argent placé chez votre père. Ça ne vous fera pas payer deux fois, puisque les deux signatures seront sur le même papier.

— Cependant

— Savez-vous bien , Jean Fargeot', qu’en discutant comme vous faites pour me donner cette garantie , vous me laisseriez supposer qu’on n’est pas à même ici de me rendre ma somme?

— J’espère bien que ce que vous dites là, vous ne le pensez pas.

— Comme je le dis, je le pense. Par quelle cause refuseriez-vous, si vous ne saviez pas les affaires de votre père en mauvais état ? »

La vanité de Jean Fargeot se trouvait poussée dans

MADAM E- CI.AUPE.

ses derniers retranchements. En toute autre circonstance, il n’eût pas été homme à se charger d’une dette étrangère; mais le cas était exceptionnel ét menaçait de proche sa dignité tant appréciée. 11 posa brusquement le papier sur la huche, prit une mauvaise plume qui trompait dans une écritoire de corne, et écrivit son nom au-dessous de celui de son père.

« Tenez, voilà !.... Voyez si j’ai peur, dit-il ensuite, avec la jactance d’un Hercule venant d'accomplir un de ses travaux.

— Bien ! merci, » dit l’homme.. Ét il sortit.

Mais cet homme ne manqua pas d’aller raconter en divers lieux ce qui venait de se passer entre lui et Jean Fargeot. Sa démarche ayant obtenu un plein succès, il devait éprouver' une assez vive satisfaction à en narrer les détails, — détails qui furent bientôt transmis à plus d’un intéressé.'

Le même jour, deux personnes encore vinrent trouver Jean Fargeot, et lui présenter des titres analogues à celui qu’il avait contre-signé le matin. De nouveau, le père d’Annette donna des signes de méfiance, soumit les billets à l’acceptation de M. Claude, et de nouveau fut obligé de les garantir, — non toutefois sans se défendre vivement. Outre les arguments employés par le premier créancier, ceux-ci en puisaient d'irréfutables dans cette raison que la sûreté accordée à l’un devait l’être aux autres; dès l’instant où ils étaient en des conditiotis de droit parfaitement identiques, toute possibilité de privilège eût été illégale

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Après un& semaine, il se trouva que Jean Fargeot, la vanité aidant, et les fatales conséquences d’un premier pas devant être subies, ' avait garanti, par fractions, le remboursement d’environ deux Italie écus. Ce chiffre équivalait à son avoir personnel , disons plufôt- à l’avoir conjugal, car Jean Fargeot n’avait (l’autre biens que ceux apportés en dot par sa femme, lesquels constituaient une possession inaliénable. (Pour compléter le fonds exploité par lui, il tenait en fermage un certain nombre d’arpents.)

Le fils de M. Claude se trouvait littéralement pris d’assaut par le nombre des réclamants qui se succédaient sans interruption. Un véritable Vertige s’était emparé de lui. Cette avalanche d’obligations qui venaient fondre sur son intelligence obtuse constituait pour elle quelque chose d’inouï, d’étourdissant, d’incommensurable. 11 regardait, sondait, cherchait à saisir le mot de l’énigme,.et, même en s’évertuant, n’arrivait pas à l’entrevoir.

Ainsi que sur l’amas des matériaux qui composaient un grand édifice écroulé, levul^jaire ne conclut qu’aux vastes proportions de l’œuvre détruite sans en soupçonner l’ordonnance, ainsi Jean Fargeot,- assailli par les créanciers de son père, s’ébahissait d’une telle complication, mais n’en pénétrait nullement la théorie; si même il arrivait que son esprit s’arrêtât sur un semblant de solution, c’était qu’inévitablenient il s’égarait dans une voie tout opposée à la. vérité. Le néant de la

foi tune paternelle n’était pas une idée qui pût se conci- .

lier avec le.s présomption.s de cette nature orgueilleuse.

Pendant plusieurs jours, il ne fut bruit daas le pays que de la facilité avec laquelle Jean Fargeot se portait garant des obligations souscrites par son père, et la .confiance, qui paraissait prête à se- retirer lors des premières hésitations du signataire, revint plus entière que jamais. Cependant, bien que les craintes fussent bannies par l’attitude rassurante de Jean Fargeot, aucun des possesseurs des titres ne crut devoir se priver du bénéfice de la garantie. Lé défilé continua donc..... Mais tout à coup, un matin, Jean Fargeot se désista de sa complaisance : un billet fut présenté qu’il refusa decontre-signer, puis un autre...., et le lendemain le fils de M- Claude se tint invisible pour les demandeurs. , >

Le beau-père de Jean Fargeot — qui existait encore — avait eu vent des imprudences de son gendre, s’en était alarmé, et, moitié menaçant, moitié conseillant, l’avait enrayé sur la pente funeste. Après.avoir réfléchi froidement sur l’état des choses, le vieux paysan y trouva l’évidence d’un dé^stre certain; et sans plus tarder, il procéda aux précautions propres à sauvegarder l’apport dotal de sa fille. C’était pour lui aussi, qui croyait avoir convenablement, richement établi son enfant, urie amère déception.

Jean Fargeot, qui d’abord ne pouvait en croire la sagesse de son beaii-père, ouvrit enfin les yeux et tomba lourdement du sommet vertigineux où l’avait hissé l’essor de sa vanité : autant avait été complet

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