CINQUIÈME PARTIE
moi, qu’il est mon mari ; et je le défendrai contre vos insolences. Vous venez de m’apprendre que je suis maîtresse ici. Eh bien! moi, maîtresse, je vous commande d’en sortir. Je le veux! et n’y rentrez plus! je vous le défends. Allez-vous-en! allez-vous-en! »
Jean Fargeot voulut encore hasarder une réplique : d’un geste impérieux, Madeleine lui cloua le silence aux lèvres.
Il sortitv gardant haut son front ; mais, le seuil franchi, le poids du mépris que venait de lui jeter Madeleine eut raison de sa superbe. Il traversa rapidement, lee yeux baissés, la salle où étaient Annette et Lison ; et, rentré chez lui, il tomba assis sur un banc, le cœur tordu, l’orgueil maté, écrasé de honte, rongé de dépit.
La jeune fill&et la vieille servante, qui avaient entendu hausser la voix dans la chambre du malade, et qui venaient de voir passer Jean Fargeot, fuyant plutôt qu’il ne sortait, coururent auprès de Madeleine. Elles la trouvèrent penchée sur le vieillard, qui avait porté à ses lèvres la main de sa femme, et la baisait bruyamment.
« Qu’y a-t-il? demanda la jeune fille. ,
— Rien, répliqua .Madeleine, sinon que ton père renonce à conduire la maison, et que ce sera moi qui en prendrai le soin dorénavant.
— Ah ! tant mieux ! i> fit Annette, trop sincère pour dissimuler un mouvement de satisfaction.
Ces cho.scs se passaient un jeudi soir-. Depuis la veille, Jean Fargeot avait refu.sé sa signature. Le bruit s’en était déjà répandu, et les commentaires, dont nul ne se privait, sapaient à larges coups le crédit des Fargeot.
Grand fut l’étonnement des réclamants qui vinrent le lendemain, et purent constater la retraite du fils. Madeleine les reçut le mieux possible, avec la plus civile douceul’, et se fit expliquer le motif de leur demande ; car pour elle, plus encore que pour Jean Fargeat, c’était lettre close que ce flux de créanciers. L’orgueil et le désir de primer ne l’avaient pas éblouie, elle; mais rien du passé ne lui faisait supposer que les affaires de son mari fussent à ce point difficiles et dangereuses. A chacun elle dit qu’elle allait employer ses efforts pour arriver à payer, et qu’avec un peu de patience de la part de ceux à qui l’on devait, elle espérait répondre à tous les engagements, — M. Claude d’ailleurs n’étant pas homme à faire des emprunts s’il n’avait eu l’assurance d’en pouvoir tenir un fidèle compte. (C’était son avis intime.)
Enfin, elle sollicita et obtint un délai pour examiner mûrement les choses.
flNQUIKME PARTIE. 321
Il lui fut plus dillicile de satisfaire ceux qui s’avisèrent de demander pourquoi Jean Fargeot s’était retiré. Ne pouvant, ni ne voulant avouer la vérité, elle tergiversa maladroitement, comme les gens peu habitués à feindre, et ses réponses ambiguës donnèrent beaucoup à penser, partant beaucoup à médire.
Rude était la tâche qui incombait à Madeleine. Elle fit appeler son père, qui se hâta d’accourir, et qui devait, à son tour, user vainement sa pénétration et son expérience pour essayer de conjurer une catastrophe inévitable.
Depuis le jour où il avait été agréé par Annette, Vincent Fro.ssard faisait régulièrement chaque .soir une visite à sa future. Gelle-ci le recevait assez bien pour que, la perspective d’un prochain mariage aidant, il se fût mis sérieusement à l’aimer.
Vincent n’avait d’ailleurs que vingt-trois ans. A cet âge, le cœur le mieux prédisposé aux choses d’intérêt n’est pas encore exclusivement altéré de la soif cupide ; d’autres sentiments plus nobles, plus tendres, peuvent y trouver asile.
Il arrivait à Vincent, qui traversait une partie du village pour se rendre chez les Fargeot, de s’arrêter