CINQUIÈME PARTIE
Mais, dans les villages surtout, les rumeurs empressées se prennent à faire l’œnvre des négligents, et courent la poste pour les messagers qui s’attardent. Le samedi soir, — les fiançailles étant fixées pour le jeudi suivant, — pendant que Vincent se délectait à galantiser de son mieux, un obligeant se chargea de ' tout apprendre au père Frossard , qui , certes , ne s’attendait guère à cette révélation,.
Comme de coutume, Vincent ne devait être de retour que fort tard, car il avait près de deux lieues à faire. Impatient, le père se porta au-devant de son fils. Quand il l’eut rejoint, il l’interpella vivement, l’accablant de demandes auxquelles le jeune homme ne pouvait répondre.
Bien qu’averti par les officieux, et mis en éveil par ses propres remarques, Vincent s’était complu à ne pas sonder le fond des choses. C'était donc avec la plus grande sincérité du monde, qu’aux pressantes questions de son père il répliquait invariablement : <t Je ne sais pas, je ne peux pas vous dire. »
Compère Frossard ne trouvait point du tout louable cette incurie, qu^il eût foudroyée de sa plus térrible colère s’il se fût douté qu’elle était en quelque sorte volontaire :
« Tu n'es qu’un écervelé ! s’écria-t-il enfin ; demain, ce sera moi qui m’en irai là-bas, et je saurai bien trouver les explications que tu devrais pouvoir me donner.
— Hélas! mon Dieu! soupira' mentalement le jeune homme, voilà mes jolies amours à vau-l’eau, bien
sûr!... Pourquoi diahle aussi faut-il que les mariages soient affaires d’argentl »
En effet, le lendemain, Vincent, consigné à la ferme, (lut y attendre le retour de son père, pour savoir s’il Itir serait permis de continuer à voir Annette, ou si le iiiariage projeté serait rompu.
« Eh bieni s’empressa-t-il de demander aussitôt qu’il aperçut son père.
— Eh bien ! c’est réglé. Ce qu’on a dit est vrai.
— Ils sont ruinés 1
— Il le faut bien. J’ai parlé d’abord à M“® Madeleine et à son père , qui n'ést pas là sans motif : ils n’ont rien su me répondre. Je me suis rendu chez Jean Fargeot. Je l’ai trouvé couché, au lit, malade, défait à effrayer.' « Je ne peux pas m’occuper du mariage de ma fille à présent, m’a-t-il dit en se tournant péniblement vers moi. — Et quand donc ? ai-je demandé. — Je ne sais pas. — Ah ! ai-je repris, alors vous ne tiendrez pas mauvais que mon garçon cesse de fréquenter votre demoiselle. — Comme vous voudrez, i)ère Frossard, » a-t-il fait ; puis il a enfoncé son nez sous les couvertures. Ainsi donc tu me feras le .plaisir de ne plus remettre les pieds chez ces gens-Ià. Je te le défends : songe à m’obéir.
— Oui, père, » répliqua d’un air profondément affligé le jeune Frossard, qui n’eut cependant aucune velléité d’enfreindre l’ordre paternel ; car son amour était une chose fort agréable, il est vrai, mais dépourvue de tout caractère héroïque.
CI N VI- I KM K l'A U n K.
Après un lent mais stérile examen de la ténébreuse situation où se trouvaient les affaires de Claude Fargeot, le père Jivret reconnut qu’on ne saurait éviter un malheur.
11 avait fait publier, au prône, un avis par lequel M“® Claude engageait chacune des personnes envers qui son mari avait souscrit des engagements à se présenter chez elle , munies de leurs titres. Ayant établi par ce moyen le chiffre fort approximatif de la dette, il conclut à l’impossibilité de la couvrir sans aliéner la presque totalité des biens.
En face d’une aussi déplorable constatation, le père Jivret, homme franc et intègre, n’hésita pas à prendre une énergique résolution. A l’aide de la liste des créanciers qu’il avait dressée, il put les faire prier tous de se rendre le même jour, à la même heure, chez Claude Fargeot , sans toutefois faire savoir à aucun d’eux le motif de cette réunion. D’autre part, il alla lui-même trouver M. Charbouin, cet huissier que nous avons déjà nommé l’oracle judiciaire du canton, et le convoqua, pour ainsi dire en qualité de flambeau destiné à jeter sa lumière dans une discussion qui devait avoir lieu.
Le légiste voulut connaître au préalable la matière sur laquelle il aurait à se prononcer.
MADAMR CLAUDE.
« On VOUS la dira au moment même, » répliqua le père Jivret, avec un laconisme qui excluait toute insistance.
M. Charboo^ promit d'être exact, bien décidé cette fois à ne pas laisser échapper, si elle se présentait, l’occasion d’une belle et productive affaire.
, Il était dû à Simon le reliquat de ses gages de l’année; il avait en outre un billet pour des gains antérieurs laissés en dépôt chez son maître. Bien que l’avis donné au prône lui fût parvenu, il s’était pourtant abstenu de toute réclamation.
Biganche, en dépit du grand soin qu’il prenait pour rester désormais étranger aux affaires d’autrui, avait été mis au courant des choses, parce fait que le père Jivret l’avait employé aux convocations. Sachant que le compte de Simon n’avait pas été réglé , il s’avisa de demander à M“® Claude si le jeune homme était prévenu ainsi que les autres créanciers.
Madeleine, qui, jusqu’alors, avait ignoré la créance de Simon, fut vivement touchée de la délicatesse montrée par lui à ce propos.
« On l’a oublié, dit-elle ; mais il est temps encore. Va donc le trouver, toi, Biganche, et dis-lui qu’il vienne dimanche, jour indiqué pour la réunion ; va de ma part, et ajoute même qu’il me fera plaisir en ne manquant pas.
— Oh ! si je lui dis la chose comme ça, soyez bien sûre qu’il ne fera pas défaut, ne put s’empêcher de dire le pâtre, qui essaya bien de se mordre la langue, mais un peu trop tard.
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— Penses-tu? fit avec un imperceptible sourire d’intelligence Madeleine, qui, elle non plus, n’avait pu niaîtriser un certain mouvement de satisfaction.
— .Moi! reprit Biganche, affectant la brusquerie et l’indifférence, je ne pense rien. » Et il ajouta mentalement : « De quoi diable allais- je encore me mêler? »
Et U s’éloignait rapidement, comme pour enlever au plus tôt à sa langue une nouvelle occasion de fourcher.
Madeleine le rappela.
« Qu’est-ce, notre maîtresse ? demanda-t-il d’un ton presque maussade.
— 11 y a loin d’ici au Creux-Robert, et tu pourrais t’ennuyer en route ; tiens, voilà pour avoir soin de ta pipe. »
Madeleine lui tendait un gros décime.
Biganche hésita un instant avant de prendre là pièce de monnaie. La refuser, c’eût été beau, magnifique, c’eût été du dévouement, de la reconnaissance... mais son diable de dévouement, sa tracassière de reconnaissance n’avaient été bons jusque-là qu’à le 'priver de tout repos, de toute insouciance... Foin de la sensibilité qui coûte si cher ! ,
11 prit le décime et l’empocha lestement avec un geste qui voulait dire : « Ah ! ma foi, tant pis! j’en ai assez des manières désagréables que j’avais prises ces jours derniers. Je ne me mêle plus des affaires des autres ; qu’ils les débrouillent ! D’ailleurs je n’y entends rien ; je ne fais jamais que de la besogne de singe! »
Et notre maître égoïste gagna le Creux-Robert, sans emporter avec lui d’autre préoccupation que celle d’asseoir toujours plus solidement les bases de- sa simple et tranquille félicité.
11 vit Simon, lui répéta mot pour mot, sans aucune amplification, ce qu’avait dit Madeleine , et le quitta presque aussitôt , donnant pour prétexte qu’il était attendu, mais en réalité pour éviter toute nouvelle chance de participation à toute espèce d’événements étrangers.