‹ Madame ClaudeChapitre 8 sur 84 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ladcrklcra de l'empire, fit savoir que les arrivants allaient tourner le coude de la route. Un silence de curiosité s’établit. Tous les regards se portèrent du même côté.

Bientôt apparut la tête du cortège, puis le cortège en entier. C’était d’abord, ouvrant la marche, toute la bruyante marmaille du village : c’est-à-dire une centaine d’enfants as.sez mal débarbouillés, fort déguenillés, la plupart nu-tête, tous en sabots. Électrisés par la musique, ils essayaient d’en utiliser la cadence à mesurer leurs petits pas tumultueux et précipités. Après cette bambinerie, et la dominant de toute la gravité de leur ministère, venaient les deux musiciens, personnages qui valent bien la peine d’être’ examinés un peu.

Celui-ci, qui, à chaque pas, faisait uif grand et rnusculeux geste de bras, comme s’il eût voulu scier en deux le violon qu’il battait de sa joue couperosée, s’appelait le père Mentel. Précieux échantillon d’une race à peu près perdue aujourd’hui, le père Mentel était le type du violoneux. — Je dis était, car le pauvre racleur de chanterelle à quitté, pour cause de décès, le village où sa charge est, je crois, encore vacante.

Le père Mentel, d’origine et de mise citadines, était petit, assez gros, un peu voûté; sa face rougeaude, son nez verruqueux, d’un magnifique violet, et ses ternes yeux gris disaient à qui voulait le comprendre que Noé devait être pour lui le plus vénérable des patriarches.

Dos pieds à la tête, le père Meiitel, comme le paje deMarlborough, étaitéternellement tout de noir habillé : pantalon, gilet, cravate, redingote, chapeau, tout était — ou avait été — noir ; la chemise seule faisait exception ; encore ne faudrait-il pas entendre trop rigoureusement les choses.

A sa spécialité d’artiste en flonflon, le cher homme en joignait une autre non moins recommandable : ancien maître d’hôtel ruiné, il maniait aussi bien que l’archet la queue d’une casserole, et les ragoûts qu’il fricotait jouissaient dans la contrée d’une certaine considération. Aussi, en regardant passer la noce de M. Claude, pouvait-on voir d’une des poches du ménétrier s’échapper et la mèche d’un bonnet de coton, et le pied de chevreuil ferré d’argent, emmanchant un couteau de cuisine, fourré dans sa gaine de parche- ' min.

Arrivé au logis des mariés, le père Mentel allait poser délicatement sur un lit son instrument, son chapeau, sa redingote, pour ceindre le tablier blanc, se coiffer du traditionnel bonnet, afliler sa fine lame, et diriger magistralement la confection et le service du repas. Puis, l’heure de la danse venue, reprenant son premier costume, il grimpait sur le tonneau surmonté d’une < chaise, qu’on avait préparé, s’asseyait sur la chaise, au-dessous de laquelle on entretenait une bouteille pleine, coiffée d’un verre renversé, — et le violon grinçait.

Mais à chaque contredanse le père Mentel passait la

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main solis la chaise, trouvait la bouteille et le verre, emplissait l’un avec le contenu de l’autre, avalait d’un trait, s’essuyait les lèvres du revers de sa manche, et criait de sa voix éraillée : « En place! la chaîne anglaise!.... » Or, quand il avait crié cela un certain nombre de fois, il arrivait qu’en se penchant pour décoiffer la bouteille le père Mentel perdait l’équilibre et dégringolait de l’estrade, où il était impossible de le rétablir avec chance de solidité. — Et cet événement, toujours prévu, mais jamais évité, prononçait la clôture du bal.

VoHà ce qu’était l’un des deux musiciens ; voyons l’autre, que d’ailleurs nous retrouverons activement mêlé à cette histoire, et que, pour cela même, je demande à faire connaître.

C’était un gaillard de cinq pieds huit pouces au moins, vigoureusement constitué, largement bâti, qui eût aisément pu se donner pour le plus bel homme de la contrée, si une légère claudication n’eût dérangé sa puissante allure, et surtout s’il eût prêté quelques soins à l’aspect de son individu. Mais jugez : les mèches flottantes de ses cheveux bruns tombaient presque jusqu’à son nez ; le bas de son visage se hérissait d’une

barbu rou.ssàtro fort longue et tout à fait inculte, il avait sur la tête une espèce de bonnet tout rapetassé. Son buste, haut et carré, se cachait sous plusieurs restes de gilets ou de casaques surperposées, que des ficelles agrafaient, que des épines d’arbrisseaux épinglaient. Avait-il une chemise? — Par-dessus ses sabots plats, camards, fourrés de foin, l’on voyait ses jambes nues s’échapper d’un antique pantalon de militaire, trop court, décoloré, matelassé de pièces diverses aux fonds et aux genoux, serré aux flancs par une courroie. Enfin, retenue par un sarment de viorne, qui lui croisait en sautoir la pioilrine, à son dos pendait une vieille houppelande de laine gri.se, à raies brunes, que l’usure avait dentelée, lézardée, trouée. Il allait tirant son pied, hochant énergiquement la tête, et bouffant ses joues pour souiller le bruit que modelaient ses doigts os.seux.

Derrière cet homme, sur ses talons, marchait le plus affreux animal que l’abâtardissement de la race canine eût jamais produit. Cet être au poil rêche et crotté, aux oreilles écartées, au museau épaté, moustachu, barbu, aux yeux latéraux, à la queue longue, rase et pendante, aux jambes torses et assez courtes, tenait à la fois du dogue, du bas.set, du limier, du griffon, et faisait cependant profession d’être chien de berger; car il appartenait à l’homme dont il flairait fidèlement les mollets, — lequel ne figurait ici que parce qu’il s’agissait d’illustrer la noce de son maître d’un orchestre aussi nombreux que possible.

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