CINQUIÈME PARTIE
tuteur de l'interdit... laquelle personne courra le risque de mécontenter les ayants droit, si, malgré tous ses efforts, il arrive que les dettes ne soient pas entièrement couvertes... A vous, madame Fargeot, je crois devoir faire une question, quoique je la considère comme oiseuse. Pensez-vous qu’un délai accordé par les créanciers vous mette à même, étant nommée gérante des biens, de payer sans aliéner?...
— Hélas! mon Dieu, non! répliqua le père livret, puisque, tout calcul fait, on doit presque autant qu’on a.
— Bon ! je m’y attendais ; mais je veux montrer mon zèle conciliateur. A vous aussi, messieurs les créanciers, une question — délicate; faites-y attention! Étant donné qu’on possède de quoi vous payer en vendant les biens, consentiriez-vous à faire, pour faciliter la liquidation, une déduction sur le chiffre qui vous est dû, c’est-à-dire à conclure une espèce de concordat, vous allouant trente, quarante ou cinquante pour cent?... Hein?
— Mais non ! mais non ! se récria-t-on de toutes parts.
— Cela se fait en commerce, c’est pourquoi je vous
l’ai proposé » dit l’huissier, qui savait fort bien
jeter des paroles en l’air.
A son tour, le père livret prit la parole :
« Inutile d’en dire plus long là-dessus, monsieur Charbouin. Puisqu’il y a de quoi payer, nous sommes les premiers à demander qu’on rem^urse tout ce qui pourra être remboursé.
;m MADAME CLAUDE.
— Don ! fit l’huissier, encore un point éliminé. Je me résume. Si l’on doit vendre , le plus tôt donc sera le meilleur; et voici les raisons qui corroborent mon assertion. Si l’on donné du temps à M®® Fargeot, à quoi cela servira-t-il? De ces biens qu’elle gérera, le produit sera totalement absorbé par les intérêts à servir, et elle consacrera à cette tâche toutes les forces de sa vie, sans pour cela éviter la déroute. Je ne lui conseille donc pas de l’accepter. Quant à vous, messieurs, quelle chance courrez-vous en temporisant, sinon celle de perdre une fraction plus grande des sommes à vous dues? car, avec la meilleure volonté du monde, une femme peut, disons mieux, — doit faillir en l’exploitation d’un domaine important, obligée qu’elle est d’avoir recours exclusivement à des gens salariés, insoucieux du succès... Peuvent aussi venir de mauvaises années, qui grèveront lourdement l’avoir d’un déficit inévitable...
— Vous avez raison, mon.sieur Charbouin, dit sans plus attendre le père de M“® Claude ; ça serait, comme on dit, reculer pour mieux sauter. Puisque le malheur doit arriver, autant vaut qu’il arrive tout de suite. Je pense que ma fille est du même sentiment, ainsi que son beau-fils. 'N’est-ce pas, Madeleine?
— Oui, répondit la jeune femme, dont les yeux se mouillèrent.
— N’est-ce pas, Jean Fargeot? »
Jean Fargeot, abasourdi, branla la tête pour affirmer.
CINQUIKMK PARTIE.
« Donc, reprit, le père Jivrot, que les créanciers fassent selon leur droit, et après, l’honneur et la droiture étant suivis, à la garde du bon Dieu!...
— Je n’ai rien à ajouter, dit l’huissier; il vous reste, messieurs, à vous entendre pour constituer l’unité d’action". Je suis à votre disposition, où et quand qu’il vous plaise de vous rassembler, et, je le répète, le plus tôt sera le meilleur. Décemment, en tout cas, nous ne pouvons délibérer ici, en présence d’une famille affligée... Cherchons un autre lieu de réunion...
— Oui, oui, allons-nous-enl... » dirent ceux-ci et ceux-là.
Et déjà se mettait en marche du côté de la porte M. Charbouin, physiquement perdu dans la cohue, mais moralement la dominant de toute la hauteur d’un conquérant traînant après lui des nations subjuguées.
« Simon ! fit à mi-voix Biganche, en se levant toiu à coup, et en touchant de la main le jeune homme qui, accoudé sur ses genonx, semblait perdu en de profondes réflexions.
— Quoi? répliqua celui-ci sans quitter son attitude.
— Tu es, n’est-il point vrai, hn brave et courageux garçon? continua Biganche sur le même ton.
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310 madame cla'ude.
— Que veux-tu dire? demanda Simon, qui se redressa quelque peu.
— Et pour être secourable à M“® Madeleine, ainsi qu’aux bonnes gens de sa famille (tu me l’as dit), il n’est pas chose que tu ne fasses?
— Oui, je l’ai dit, et parlant du cœur, reprit Simon en se redressant tout à fait, l’œil curieux et enflammé.
— Donc, je sais que tu es homme de parole : laissemoi faire.
— Mais que vas-tu faire ? /
'' — Que ça ne t’inquiête pas. C'est chose à moi, » répondit Biganche, qui s’avança vers le milieu de la chambre, au moment où la tête du cortège fait à M. Charbouin touchait déjà le seuil.
« Une minute, s’il vous plaît, une minute ! cria-t-il.
— Hein ? fit en se retournant l’oracle judiciaire.
— Oh ! reprit Biganche, sans vous offenser, monsieur Charbouin, si vous avez à sortir, ne vous gênez point; ce que j’ai à dire est affaire de gens non versés dans les lois, et ça ne vous intéresserait guère, ou même pas du tout. C’est une chose de moi paysan à autres paysans; et, bien que je prie ceux qui sont ici d’y rester pour me prêter l’oreille un moment, je vous le répète, monsieur l’huissier, ne vous gênez point.
— Quel est cet homme? demanda M. Charbouin d’un air suffisant, en tendant l’oreille vers la personne qu’il questionnait.
— C’est le berger de la maison r
— Ah! fit-il avec un sourire de pitié; alors c’est
riN-yi; iiiMB PA RTii;. ' :{it
sans importance. Je prends les devants, messieurs; vous pourrez me rejoindre vers le pont, au café; j’ai assez parlé pour avoir besoin de me rafraîchir un peu. ))
Et M. Charbouin sortit.
« Il est parti, tant mieux!... s'écria le pâtre, qui attendait, pour entamer un discours, que l’huissier eût pris une détermination.
Tous les regards étaient sur lui, et bien des lèvres souriaient. ■ ’
« Il est parti, bon ! — répéta Biganche; — l’homme de la loi ayant tourné le talon, il ne reste plus ici, que des gens faits pour entendre et comprendre des raisons dites non pas avec le code, mais avec ça... »
Ici Biganche frappa un rude coup de sa large main sur le côté gauche de sa poitrine, qui rendit un bruit caverneux. '
Les sourires s’effacèrent, comme par un ordre suprême, et l’attention générale fut captivée.
Madeleine, qui avait jusque-là gardé ses yeux baissés, les leva pour contempler le visage pittoresque du pâtre, en ce moment éclairé d’une singulière animation. Le père livret prit une main de sa fille, et attendit anxieusement la suite de cet incident aussi bizarre qu’imprévu ; Jean Fargeot se leva pour écouter; Simon s’avança.
(; Oui, avec ça! reprit Biganche au milieu d’un silence religieux, attendu que, voyez-vous, ça fait encore mieux les affaires que tous les'hufcsiers de la
terre. Vous me connaissez. Depuis huit ans je suis dans le pays, et si je n’ai jamais fait grand bien à personne, je ne crois pas non plus avoir trop de mal sur la conscience. Je peux donc prendre mon haut et franc parler : je le prendrai. Puisque vous avez écouté un homme qui prêchait premièrement pour son sac, vous m’écouterez bien, moi qui n’ai à tirer de mes paroles d’autre profit que le plaisir de vous avoir montré comme elles sont tristes les choses que vous êtes près de faire. •
« Tout ce que M. Charbouin vous a raconté en ses longs discours, qui lui ont séché le gosier, se peut dire en trois coups de langue : « Vendez les biens, il n’y a que ça de possible, vendez les biens ! » Voilà I Et vous avez dit tous après lui : o Vendons les biens! » Et M“® Madeleine comme les autres, et le père Jivret, et de même M. Jean Fargeot. Vous êtes d’accord : c’est entendu; aussi M. Charbouin s’est-il, frotté les mains de contentement. — Je l’ai vu. «Vendre les biens, vendre tout! » ça signifie, à en croire M. Charbouin : « Ôn vous doit, on vous payerâ. » Rien que ça? — Ah ! vraiment! Eh ben ! non, ça ne veut pas dire que ça! c’est vingt fois davantage que ça signifie, et je vas vous en montrer la vérité. — Ça signifie que viendront ici les huissiers, les juges, les greffiers, les je ne sais plus quoi; — ça signifie qu’ils jugeront, saisiront, écriront, et mettront, pour qu’on n’emporte rien, un homme de garde, comme si les gens d’ici étaient des voleurs ; — ça signifi* qu’ils feront tambouriner la vente , et
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mettront à la criée depuis la plus grande pièce de terre jusqu’au dernier tupin du vaisselier; depuis la brave Bichonne, qui dort en ce moment sur sa longe, jusqu’au chétif poussin à peine décoquillé; — ça signifie que, le jour de la vente, chacun du village viendra, gaussant, bousculant, miser sur les choses tirées des chambres, décrochées des murs, sorties des tiroirs, et jetées à la chnrpillc, comme des brocanteries à la foire; — ça signifie qu’après chacun s’en ira portant sa part du saccage, comme on fait, des morceaux d’une bête que le boucher a tuée, et qu’il débite avec son couteau saigneux; — et, tout ce monde , parti, la maison, auparavant si bien garnie, si bonne à habiter, sera telle que si le feu y avait passé : pas même un banc pour s’asseoir, une table pour manger, une méchante marmite pour cuire la soupe de ceux qui auront faim, — si toutefois on a faim quand on pleure comme ils pleureront. — Vu qu’ils pleureront, savez-vous bien! Ils pleureront, tant qu’ils auront des larmes dans les yeux et dans le cœur.
« On les mettra à la porte, M“'* Madeleine la première, qui ne voudra pas abandonner son mari malade. — Où ira-t-elle, la femme? — Où l’emporterat-on, le mari? — car il faudra l’emporter, le pauvre vieux!... — Et peut-être bien il pleurera, comme il fait parfois quand sa tête cherche à comprendre les choses qu’il voit; et ça fendra le cœur de le voir pleurer; ou, peut-être bien encore, il rira, comme ça lui arrive en mêmes occasions, il rira bien fort; et ça
donnera la chair de poule à ceux qui l’apercevront, et qui diront : « Voilà le pauvre M. Claude qui rit tandis qu’on le déménage, comme on ferait d’un vieux meuble embarrassant le nouveau maître de la maison. » — Où iront-ils tous deux? — Chez M. Jean Fargeôt, qui aurait à cœur de retirer son père? — Non : M“* Madeleine, devant suivre son mari, ne voudra pas être une charge de plus à son beau-fils. FJle s’en ira, la brave et chère femme. —^Où? — Je n’en sais rien... chez son père, ailleurs... mais en quelque endroit où elle puisse encore faire un peu douce la vie à celui-là qui a si peu de jours devant lui. Elle le logera dans un logis trouvé, et elle travaillera pour lui, pour elle, le jour, la nuit. — N’ayez pas peur, elle ne se reposera jamais que rpmpue de fatigue ; elle manquera de tout peut-être, mais M. Claude, lui, ne manquera de rien. Elle est là; qu’elle dise non, si elle ose! »
Madeleine, à qui Biganche venait de jeter cette brusque apostrophe, garda le silence, mais tendit vivement sa main au pâtre, qui la prit et dit en la serrant :
« Je sais ce que f avance, moi! je connais les gens dont je parle!... »
Il continua ;
« Je ne dis point la désolation de cette chère petite demoi.selle, si bonne, si jolie, si charmante, qui voudra, elle aussi, suivre son grand-père et se sacrifier pour; le servir. Je ne parle point de M. Jçan et des aqtres personnes de chez lui, qui auront sur eux comnae un
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deuil xle la débâcle arrivée ; ni de la vieille Lison, ni non plus de moi^ et de Bricot, qui devrons nous en aller aussi. (Nous trouverons bien qui nous prenne soit avec le troupeau, soit pour nous en confier un autre ; toutefois, il nous en coûtera de faire habitudes neuves r où l’on est bien, l’on aime à rester.) 11 y a encore, pardienne! d’autres choses dont je me tais; mais n’importe!... ces choses, toutes plus tristes celles-ci que celles-là, n’en arriveront pas moins, ainsi que les premières, qui ne sont pas plus gaies. Et pourtant, braves gens, je vous le dis avec ma bouche parlant à vos oreilles, avec mon cœur voulant parler à votre cœur; ces choses, au lieu de faire qu’elles soient toutes vues et pleurées, vous les pouvez empêcher, entendez-vous bien? oui, vous les pouvez empêcher!...
— Comment? semblèrent demander à l’unisson tous les regards avides, attachés aux lèvres du berger, qui faisait une pause, mais qui repiit, dès qu’il eut pénétré le sens de cette muette interrogation.
— Vous voulez savoir de quelle manière? Oh ! allez, c’est sans rien perdre de votre argent, et sans faire
aucunement des miracles. M. Charbouin a prouvé, et du consentement de la famille Fargeot, que le temps accordé par vous ne pourrait rien guérir, au contraire, peut-être... qu’on aurait des récoltes mauvaises, qu’on serait obligé de confier les biens à des gens payés, peu soucieux de la réussite. 11 a ditça, premièrement parce que c’est son métier à lui de tout tirer au trouble; et
3ir>
madame ci.aude.
ensuite parce qu’il ne sait pas, lui, une chose que je sais, moi...
« Cependant il a dit vrai quand il a soutenu que cette maison, où il n’y a point d’hommes gouvernant, irait à vau-l’eau de la dépérition. Mais qui vous dit qu’il ne peut pas se trouver uù homme, et un maître homme pour la détourner de la malheure?...
« Cet homme, qui sera-t-il ? le père livret? Non !... S’il a le courage et la tête, la soixantaine doit se faire sentir à ses bras : et ih faut ici de la jeunesse au hras en même temps qu’à la tête et au cœur. M. Jean ? Non encore : il a sa maison qu’il ne peut mener en même temps que celle d’ici. Pierre Fargeot son fils? Non : trop jeune 1 trop jeune !... Alors qui donc ? Un étranger ? Eh ben oui ! un étranger, sans que c’en soit un pourtant. Celui-là, qui est étranger, et qui ne l’est pas, et qui pourra l’être encore moins un de ces jours, vous le connaissez tous pour le plus honnête garçon, ainsi que pour le plus fin et vaillant ouvrier du pays. De plus, il est coutumier de la maison et des biens qu’on y fait valoir, vu qu’il y a passé huit ans de sa vie, et qu’il y serait encore sans une raison qui a été jusqu’à cette heure un secret, mais qui tantôt n’en sera plus un. Bien sûrement, vous savez de qui je veux parler à présent, il ne vous échappe point que ce brave garçon, c’est Simon , ici présent, et qui ne s’attendait guère d’ailleurs à ce qui lui arrive par mon entremise. »
Tous les yeux, excepté ceux de .Madeleine, qui eurent
ClNQUliSMF. PARTIE.
un éblouissement, se tournèrent sur le jeune homme, dont la stupéfaction disait assez clairement qu’il n’était pour rien en l’avisement du berger...
« Laissez-moi dire ! laissez-moi dire ! reprit vivement Biganche, qui savait trop quel point délicat il venait de toucher pour n’avoir pas hâte de détourner toutes les fausses et dangereuses interprétations ; entendez-moi ! entendez-moi ! Simon a quitté cette maison. Pourquoi? Les uns ont prétendu ci, les autres ont prétendu ça. Je n'ai pas besoin de répéter les sottises des langues qui ont toutes menti, menti comme damnées, entendez-vous? la vraie vérité n’étant connue que de deux personnes : Simon et moi. Encore ra’a-t-il fallu bien des peines et des finesses pour arriver à être en second dans ce secret. Pourquoi Simon a quitté la maison ? — parce qu’allaient se passer ici des choses qu’il n’aurait pu voir sans souffrir; parce qu’on y parlait de marier, de marier avec un autre que lui, une personne dont il était amoureux autant qu’on peut l’être à son âge d’une fille en tous points charmante, comme l’est la demoiselle Annette. Voilà pourquoi il a quitté la maison!... »
Le berger se tut. Madeleine sentit comme une main froide se poser sur son cœur et le tordre. Jean Fargeot retrouva l’étincelle d’orgueil de ses beaux jours, pour allumer le coup d’œil qu’il lança sur l’ex-valet de son père. ^ -
« Biganche !... » s’écria Simon troublé, suffoqué. 11 n’en put articuler davantage; la voix lui manqua;
MADAMlî CLAUDE.
d’ailleurs le berger, dont le front semblait rayonner d’inspiration, étendait impérieusement le bras pour lui imposer silence.
« Tais-toi, va, Simon, — se hâta de dire Biganche, — laisse-moi parler en ton lieu : je serai mieux à même de m’en tirer. Simon avait peut-être eu tort de s’enamourer dans un rang plus éjevé que le sien; — mais on dit que l’amour ne se commande point. Je n’y connais rien pour ma part. Enfin c’était comme (,-a; ■qu’y faire ? Donc, quand celle qu’il aimait était riche, ou censément riche, Simon s’était retiré du jeu où il n’avait qu’à perdre du temps et gagner des ennuis. Mais aujourd’hui que la retourne des cartes est pleinement changée, et que par ainsi, on peut le dire, la demoiselle n’est plus riche à ce point que Simon, jeune et courageux, ne soit à sa taille, pourquoi Simon ne rentrerait-il pas en cette partie, qu’il avait si sagement abandonnée? Je vous le demande. »
11 s’arrêta pour juger de l’effet produit par sa question.
« Parce que... parce que... — répliqua Jean Fargeot, qui repoussait instinctivement l’idée d’une prétendue mésalliance — parce qu’il nq le peut pas.
— Ah ! — fit Biganche , avec une fierté que parut soutenir un murmure approbatif courant dans la foule ; — et pourquoi, s’il vous plaît, ne le peut-il pas? »
Une nouvelle rumeur donna raison au pâtre. Jean Fargeot, encore une fois atteint dans .son essor vaniteux, baissa la tête sans répliquer.
CINQUIÈME l'ARTIE. 3-19
Biganche reprit :
« Oui, Simon peut vous demander votre fille, monsieur Jean Fargeot, et vous ne devez avoir rien de plus pressé que de consentir, parce que s’il demande à entrer dans la famille, c’est pour bravement s’employer i sauver tout ce qui pourra être 'sauvé en ce grand -nalheur qui la menace. Oui, Simon est capable d’avoir .a confiance de tous les braves gens qui sont ici. Ces gens-là accorderont du temps à M"*® Claude, — un an, deux ans, trois ans, je ne sais pas ; — elle leur fera des garanties, et sur les biens, et sur le courage de Simon, qui saura bien faire sortir de la terre tout ce qui en pourra sortir, quand il aura à cœur de soutenir l’honneur de la maison où il aura trouvé une femme bien-aiméè. Oh ! pardieu ! je ne dis pas qu’en ce temps si court il puisse gagner de quoi tout payer en < gardant la propriété. Non; mais il aura au moins évité les gens de justice et leur vilaine besogne. On sera peut-être toujours obligé de vendre pour vous payer... mais ça se fera doucement, par arrangement, de brave homme à brave homme; — en tout cas, ne demanderez-vous pas tous ensemble à être payés le même jour, — ce qui donnera le temps de se reconnaître... de s’en tirer enfin : et vous épargnerez à une brave famille la misère et l’avanie... En faisant autrement, vous perdriez peut-être un brin de votre argent, et ce qui en resterait vous reviendrait tout mouillé des larmes qu’ici on aurait pleurées dessus... et tôt ou tard on a remords d’avoir fait pleurer les braves gens.
— Je vous le dis, — ça m’est arrivé à moi, — je m’en confesse, — eh ben! je ne pouvais plus dormir! Voilà.
« Mais reste encore une petite chose à se demander : à savoir si la demoiselle, n’y ayant à coup sûr jamais pensé, consentira gracieusement à prendre Simon pour mari. Je la connais encore celle-là, et je peux répondre en son lieu que pour tirer sa famille du mauvais pas où elle se trouve, elle ferait des sacrifices plus grands que d’épouser un jeune garçon honnête, et point trop mal tourné. — N’est-ce pas, madame Madeleine? — ajouta le berger, qui n’adressait pas sans intention cette demande à sa maîtresse.
Oui ! répondit la jeune femme, qui crut exhaler son âme dans une telle réponse.
— A présent, j’ai fini, dit encore Biganche, — voyez, jugez. Que vous semble-t-il de ces choses ? »
Les campagnards — et surtout quand l’appel fait au cœur ne doit pas nuire à la rotondité de leur escarcelle — sont généralement aptes à subir toute l’influence des sentiments d’humanité, silr la pente desquels une parole émue s’avise de les pousser ; en outre, simples et pacifiques, ils éprouvent une horreur native pour les hommes et les choses judiciaires. Tous donc, fort bien disposés en faveur du projet de Biganche, S’interrogeaient des yeux, lorsque Simon, remis de sa première et douloureuse émotion, comprit qu’il devait faire honneur au rôle par lui accepté d’avance. Il vint au milieu de la salle, et d’une voix
— PinitTTgd-faTtvKl^k-
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forte, — car il avait dû rassembler toute son énergie, pour cette circonstance solennelle :
« Monsieur Jean Fargeot, dit-il, tenez-vous que Biganche ait raison, et consentez-vous que je me fasse agréer par la demoiselle ? Devant tous, je vous le demande : devant tous, répondez , s’il vous plaît ; et, après votre réponse, ou je me tairai, ou je parlerai encore. »
Jean Fargeot hésitait à se faire entendre.
«( Allons, voyons ! dit un des créanciers, le même, par parenthèse, qui avait ouvert la délibération verbale en présence de M. Charbouin ; allons, Jean Fargeot, une bonne parole !
— r Eh ofui ! eh oui !... allons !... » dirent et répétèrent vingt voix.
Celle du père Jivret fit nombre. Enfin Madeleine, qui pour la première fois depuis qu’elle l’avait éconduit, adressait la parole à son beau-fils, Madeleine ellemême lui dit à son tour, du ton le plus digne, et assez haut pour être bien entendue de Simon (car il lui semblait nécessaire que le jeune homme fût formellement pénétré du calme avec lequel elle accomplissait cette démarche) :
« Moi aussi, Jean Fargeot, je vous la demande, cette , bonne parole : dites-la donc. »
Jean Fargeot, peu disposé encore à se rendre, et prenant une échappatoire, répondit enfin :
« Je ne voudrais point violenter Annette... je lui en parlerai... et ensuite je verrai... nous réflécl lirons.
— C’est tout réfléchi, père ! » fit alors une voix qui n’avait pas encore été entendue en cette réunion, et qui venait d’un côté de la salle où une porte s’était ouverte.
Et chacun put voir Annette s’avancer avec la ,plus complète apparence d’impassibilité. Arrivée près de son père, elle ajouta :
« Puisque c’est moi' qui dois décider de votre réponse, faites-la donc telle qu’on vous la demande. Je n’aurai point de violence à me faire pour être la femme de Simon , s’il doit tenir ce que Biganche a promis !
— Petite madrée ! pensa le pâtre ; elle écoutait , et a su profiter du bon moment. N’importe! elle a bien fait de venir; sans ça, Jean Fargeot allait encore tout démolir avec sa diable de vanité.
— Allons, puisque tu le veux!... » soupira Jean Fargeot, qui n’avait plus de raisons pour refuser.
A l’envi, les assistants lui serrèrent la main.
En parlant, Annette n’avait point osé regarder Simon, mais ses yeux, errant du côté de Madeleine, avaient lu toute la vérité empreinte sur le visage de la jeune femme, qui n’arrivait qu’imparfaitement à feindre le calme. Annette surprenait l’évidence d’un amour rival du sien au moment même où son héroïque rivale venait d’articuler un solennel renoncement; elle comprenait donc à quel martyre devait être livré le cœur de Madeleine, et se tenait confuse devant elle ; mais celle-ci, la prenant par le bras, et la menant vers Simon :
CINCJUliîME PARTIE. 353
« Lu voulez-vous recevoir de moi, pour la rendre bien heureuse, dit-elle, et vous plaît-il de m’agréer pour votre grand’mère ?
— J’en fais serment devant vous, madame Claude ! répliqua le jeune homme en appuyant avec intention sur les deux derniers mots, et en prenant la main de la jeune fille, qui alors seulement rougit, et se sentit presque défaillir.
— Et, ce serment, il le tiendra ! » dit rondement Biganche en frappant sur l’épaule de Simon, afin de rompre une situation qu’il jugeait fort difficile pour les trois personnes dont il .savait les plus intimes pensées.
En ce moment, une femme qui venait du dehors, et que son tablier blanc, relevé par un coin, faisait reconnaître pour une servante, entra dans la salle, et dit ; ■
« M. Charbouin , qui est dans notre café, m’envoie dire qu’il attend; et que si on ne vient pas il va s’en aller.
— Ah! eh ben! dites-lui qu’il s’en aille, si toutefois il s’est rafraîchi, répliqua celui des créanciers que nous avons vu ju.squ’ici remplir en quelque sorte l’emploi de coryphée.
— Oui, oui, qu’il s’en aille! » dirent tumultueusement les autres.
La servante sortit.
ao.
MADAHrK CLAUDE.
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Le père Jivret devait à l’expérience de savoir qu’il ' ne faut jamais renvoyer au lendemain pour mettre à profit les bonnes dispositions des gens dont on a besoin.
Séance tenante, tous les créanciers signèrent une espèce de compromis collectif, sur une feuille de papier marqué que Biganche alla chercher au bureau de tabac. Le plus lettré de l’assistance rédigea l’acte par lequel chacun promettait de n’exiger le remboursement qu’au bout de deux ans. Les conditions posées étaient que les intérêts seraient servis ou cumulés au gré des ayants droit, et que, par le fait de M. Claude, ou de la personne agissant légalement en son nom , le capital de chacun serait hypothéqué sur les biens da débiteur.
Cet acte, en quelque sorte provisoire, puisqu’il nécessitait des formalités ultérieures, — mais par le fait très-valable, — fut rédigé en termes fort primitifs , et nécessairement assez mal orthographiés. 11 ne le cédait en rien toutefois, pour la clarté et l’élégance, à la plupart des griffonnages basochiens.