‹ Madame ClaudeChapitre 82 sur 84 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

Quand Biganche se trouva seul avec Simon , qu’il reconduisait sur le chemin de Creux-Robert :

« Eh bien ! lui demanda-t-il m’en veux-tu de mon idée?

— Non, répondit le jeune homme, tu as bien fait en l’ayant. C’est à moi maintenant de penser à mon devoir. Mais , dis , crois-iu que la demoiselle m’aime ou puisse m’aimer?

— Ah! deinande-lui ! ça n’est pas mon affaire; je ne me mêle plus de rien. Arrange-toi : tu es assez grand pour ça, » répliqua le pâtre, qui avait hâte en effet de se replonger dans son insouciance chérie.

Simon s’en alla bien pensif.

Le lendemain — il faisait à peine jour — Annette accosta Biganche, qui venait de lâcher le troupeau que Bricot chassait déjà devant lui.

« Ça, ficelle avec cet accent de franche vérité qu'elle pouvait prendre en face de l’homme qui savait

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son cœur, le secret que tu as fait connaître hier, estce chose l)ien vraie?

— Un secret! quel secret? demanda brusquement le berger.

— Ne t’en souvient-il plus?... Le secret de... de... Simon.

— Ah! ma foi! demandez-kii, à Simon! Ça ne me regarde pas. Je ne me mêle plus de rien ! Vous êtes assez grande pour manigancer vos affaires vousmême : arrangez-vous! dit le gardeur de brebis, qui voulut s’esquiver.

— Biganche, mon brave Biganche! reprit-elle en l’arrêtant, et en le caressant comme pour l’apprivoiser, je veux bien ne plus parler de ça; mais, je t’en prie, un petit mot sur une autre chose.

— Laquelle? voyons vite!

— Lui as-tu fait savoir... à lui... ce que tu sais?

— Ce que je sais? de qui? de quoi ?

— Lh!... de... de moi.

— Vous me prenez pour un autre, demoiselle! Oui,

vous me prenez pour un autre, bien sûr! n répliqua Biganche, en se rengorgeant avec la plus emphatique dignité. <

Et il s’éloigna, laissant la jeune fille démesurément intriguée. Eu s’éloignant, il se disait : « Ah çà! vraiment , croient-ils donc que je vas passer toute ma vie à tripoter leurs amourettes, et à me casser la tête |X)ur leur bénéfice? Eh! tout doux, pas de ça, me: petits. A compter d’à présent, c’est fini. J’ai me

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affaires, à moi, que diable!... Merci des autres! Et ce que je dis est dit. Oui! oui!.., »

Et il alluma sa pipe, dont le parfum lui sembla d’ une douceur inaccoutumée.

Simon vint le soir. Il était convenu qu’on fixerait le jour'’ des fiançailles, qui d’ailleurs devaient se <'aire sans bruit, le plus tôt possible.

Annette, le voyant entrer, alla au-devant de lui , et lui dit à voix très-basse, en montrant le grand lit dont les rideaux de serge étaient fermés :

« Marchez doucement et parlez de même. Ma pelito grand’mère Madeleine est bien malade. Ce matin elle n’a pu se lever; nous avons mandé le médecin : il dit que c’est grave... Elle dort en ce moment... Asseyezvous...

— O mon Dieu! » soupira le jeune homme, qui s’apprêtait à gagner sur la pointe du pied un siège que venait de lui morrtrer Annette.

Mais les rideaux s’entr’ouvrirent, le visage pâle et défait de Madeleine parut :

« Venez! » dit-elle en faisant signe à tous deux de s'approcher. Quand ils furent près d’elle : « Simon, reprit-elle, demain les fiançailles, n’est-ce pas? ,

— Demain , dit Annette ; pourquoi ne pas attendre

que tu sois rétablie? «

— Non, mon enfant, répliqua la malade, qui parut mettre toute son âme en cette maternelle et tendre appellation, — non, ce moment est trop distant peutêtre. Voyez-vous, toutes les choses passées depuis le malheur arrivé à votre grand-père m’ont abattue; il ne faut pas attendre... J’ai impatience de vous voir bien heureux ensemble... et, qui sait même? je peux mourir...

— Mourir! s’écrièrent les jeunes gens.

— Oh I ne vous effrayez pas. Je pense que j’aurai encore du courage... Vous m’avez entendue, Simon : demain. Je veux que ce soit demain. Allez dès maintenant prévenir le notaire pour qu’il vienne ici ; je veux être présente... Allez I

— J’y vas, » dit Simon.

Et, reconduit par Annette, il s’apprêtait à sortir lorsqu’entrait Biganche, qui, avant d’aller dormir, venait savoir des nouvelles de Madeleine.

« Eh ben ! fit-il tout bas en voyant que Simon se bornait à toucher la main d’Annette pour prendre congé d’elle, est-ce de cette manière qu’on se quitte ? On ne s’embrasse point!... Ah!... » Cette exclamation était poussée de façon à traduire le pl us immense éton nemenL

« Si vous le voulez bien, demoiselle? dit timidement Simon.

' — Puisque Biganche prétend que ça se doit faire! répliqua la jolie hypocrite.

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CINQUIRME PARTIE.

— Moi, je ne prétends rien, entendez-vous. Ça ne me regarde point, » fit le berger, qui lorgnait en souriant.

Simon, enveloppant à moitié de ses bras le corps de la jeune fille, et lui touchant les joues de ses lèvres, sentit un mouvement qu’elle fit , et trouva des joues brûlantes. Ce mouvement ne ressemblait nullement à un mouvement de répulsion, et il y avait trop de douceur dans les dernières paroles d’Annette , pour qu’il pût encore douter...

11 venait enfin de comprendre qu’il était aimé.

Il était aimé! Devait-il croire que cet amour se fût éveillé par obéissance au plan qu’avait tracé Biganche? Non.

Il était aimé! mais, lui, aimait-il? A cette question qui se posait d’elle-même , il n’osait répondre , — et cependant il allait se marier. Sans amour donc?... Oh! non, cela ne serait pas ! cela ne devait pas être !... « Il faut que je l’aime : je l’aimerai ! » se disait-il. Et pour s’exhorter en l’observance de ce devoir sacré, il sé répétait ; U Madeleine le veut. Je ne peux pas désobéir à Madeleine ! »

Madeleine!... toujours .Madeleine!..,

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