‹ Madame de Beauharnais de MiramionChapitre 11 sur 55 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

COMMENT Mme DE MIRAMION SANCTIFIE SON VEUVAGE.

I. Sa vie dans le monde. — IL Elle crée lorphelinat de la Sainte-Enfance. — Association des dames de Charité. — III. L'hôpital des Enfants trouvés. — IV. Fourneaux économiques. — V. L'ameublement au xvne siècle.

a Chérir la vie cachée et de n'être connue que de Dieu seul. » (Mmc de Miramion.)

« La vraie veuve, a dit saint François de Sales1, est en l'Église une petite violette de mars, qui répand une suavité nonpareille par l'odeur de sa dévotion, et se tient presque toujours cachée sous les larges feuilles de son abjection.

« Elle vient dans les lieux frais et non cultivés, ne voulant pas être pressée de la conversation des mondains; afin de mieux conserver la fraîcheur de son cœur contre toutes les chaleurs que lui pourraient apporter le désir des biens, des honneurs ou même des amours. »

i Introduction à /" Vie dévote, chaj>. m.

400 MADAME DE M1RAMION.

Telle devait être Mme de Miramion dans son veuvage, ainsi devait désormais s'écouler toute sa vie; toujours solitaire, toujours cachée aux yeux du monde, et ne lui révélant sa présence que par le parfum de ses vertus; de son rang, de ses richesses, ne conservant pour toute parure que la simplicité, et pour tout ornement que la modestie, renonçant à tous les divertissements et à tous les jeux, même les plus innocents1 , pour ne suivre que les lois austères de la pénitence chrétienne.

Que le monde voit peu de ces veuves, selon les préceptes de saint Paul, qui, « vraiment veuves et désolées, mettent leur espérance en Dieu et passent les nuits et les jours dans la prière. » Combien cet état est oublié parmi nous! Mme de Miramion, cependant, devait le pratiquer dans toute sa sévérité; se détachant chaque jour davantage du monde, tout en continuant d'en faire partie, et consacrant toute l'activité de sa vie à la charité , et tout l'élan de son âme à la prière , afin de ne plus vivre qu'en Dieu et pour Dieu.

Pour observer rigoureusement la règle de vie qu'elle s'était tracée pendant qu'elle était encore à Sainte-Marie, et dont elle ne devait plus se départir ensuite, elle commença, dès son retour dans le monde, par distribuer à son entourage ses habits les plus riches et ses meubles les plus précieux.

1 On jouait alors beaucoup dans tous les salons, et les pertes de jeu, même au reversi, étaient souvent de deux à trois mille louis.

Puis, quoiqu'elTe eût déjà renoncé aux étoffes de couleurs, aux dentelles et aux bijoux, elle adopta, sans s'inquiéter de ce qu'on en dirait, des vêtements encore plus modestes et plus sombres.

Ce renoncement à toute parure et à tout divertissement, chez une personne si jeune, était alors d'autant plus méritoire et paraissait d'autant plus extraordinaire , que jamais il n'y avait eu plus d'élan vers les plaisirs, ni plus de somptuosité et de richesse déployées dans les meubles et dans les habits.

On mettait partout des galons, des franges ou des dentelles d'or et d'argent; et la mode, qui voulait dans le costume des femmes une profusion de bijoux, de dentelles et d'étoffes chatoyantes, n'admettait aussi pour celui des hommes que la soie, le satin et le velours, rehaussés de broderies d'or, de rubans et de points de Venise ou de Flandre.

Pour avoir une idée aujourd'hui des splendeurs et de la richesse de ces costumes, faits de ces étoffes admirables (qui n'ont pas été imitées depuis), il suffit encore de lire M,n" de Sévigné, quand elle dit :

« M. de Langlée a donné à .M"" de Montespan une robe d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain or qui fait la plusdivine étoffe qui ait été imaginée; ce sont les fées qui ont lait cet ouvrage en secret. Ah! la belle chose! Ah! quelle étoile ï \ ient-elle du ciel ? il n'\ en a | oint de pareille Bur la terre, o

On comprend tout ce que Mms de iMiramion, au milieu d'une société si éprise de pompe et d'éclat, dut avoir à supporter de blâmes et de railleries au sujet de la simplicité monastique de son cos~ tume et de la sévérité de sa conduite. Mais , quoiqu'elle y fût très-sensible, ainsi qu'elle l'a avoué dans le récit de sa vie, elle les endura avec patience, et ne changea rien aux résolutions qu'elle avait prises.

Ses parents, qui avaient longtemps craint de la voir se faire religieuse, et qui n'avaient qu'un désir, celui de la conserver au milieu d'eux, lui laissèrent une entière liberté. Le premier usage qu'elle en fit, fut d'exercer continuellement la chanté. Gomme elle avait un fonds d'activité inépuisable, qui recherchait sans cesse de l'occupation, et que « sa grâce particulière la portait surtout au secours du prochain, elle s'y abandonna d'abord avec toute l'ardeur de son tempérament1. »

« Elle passait les matins chez les pauvres honteux de sa paroisse, pansait les blessés et même les teigneux. Souvent, les après-dînées elle allait à l'Hôtelu?ieu visiter les malades, les consoler, les assister, y prenant d'autant plus de plaisir qu'elle y avait plus de répugnance; naturellement délicate, propre et attachée à sa personne, elle se faisait un mérite devant Dieu de rompre sa volonté , de mortifier son goût, de faire taire toutes ses inclinations2. »

1 L'abbé de Choisy.

ï ld.

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Ses soirées étaient consacrées à son grand-père, M. de Clioisy, qui était devenu veuf pendant le séjour qu'elle avait fait chez MUe Legras, et dont l'âge avancé demandait beaucoup de soins. En ajoutant à ces charitables occupations les heures qu'elle donnait à sa fille et celles qu'elle consacrait à la prière, on aura l'emploi régulier de chacune des journées de cette laborieuse existence.

Sensible à toutes les infortunes, Mme de Miramion avait toujours eu la plus tendre commisération pour les enfants orphelins. Privée de ses parents dès sa jeunesse, elle savait par elle-même quel vide irréparable laisse après elle une telle perte. Mais, depuis la naissance de sa fille, cette sympathique pitié s'était encore accrue de toute la tendresse qu'elle portait à cette enfant privée de son pi re avant de naître.

Sous l'influence de ce sentiment, elle adopta d'abord quelques petites tilles dont elle payait l'entretien; puis, s'intéressanl de pins en plus à l'avenir • le ees enfants, la pensée lui \ inl de les réunir et de l« 's faire élever sous ses yeux, afin de les arracher à jamais a la misère et aux vice-.

Elle loua dans ce but une maison auprès de Saint- Nicolas-des-Champs , dans laquelle elle recueillit vingt petites Biles n'ayant ni père ni mère, et \

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établit des maîtresses qui, sous sa direction, les élevèrent dans le respect de la religion, et leur apprirent à travailler, afin de les mettre en état de gagner leur vie.

« Souvent elle se dérobait de sa maison pour aller manger avec ces jeunes enfants et les instruire elle-même. » Dans ces occasions elle emmenait sa fille et lui donnait quelques récompenses à distribuer, voulant ainsi l'associer en tout ce qu'elle pouvait à cette œuvre, dans l'espoir qu'elle mériterait un jour aux yeux de Dieu en faveur de cette enfant. Dans cette pensée, elle donna à cet établissement le nom de maison de la Sainte-Enfance, et pourvut à son entretien jusqu'au mariage de sa fille.

Les jours où elle n'allait pas à l'Hôtel-Dieu, Mme de Miramion, pour qui tous les affligés étaient des frères que Dieu visite et éprouve , ne craignait pas de visiter les prisons de Paris. Là , toujours accompagnée d'une demoiselle âgée et d'un fidèle serviteur (sans lesquels elle sortait rarement), elle distribuait aux pauvres captifs, en même temps que de douces paroles et de pieuses exhortations, de l'argent, du linge, des vêtements, et même des vivres; car en ces temps calamiteux les prisons étaient loin de ressemblera ce qu'elles sont devenues de nos jours. C'étaient pour la plupart d'anciennes forteresses, aux murailles épaisses et presque sans ouvertures, aux chambres humides et basses, dans lesquelles toutes les privations et toutes les souffrances physiques

venaient s'ajouter aux douleurs morales. Le froid , la faim, le manque d'air et de lumière, étaient les moindres maux de ces réduits malsains où se trouvaient entassés pêle-mêle tous les vices et tous les crimes qu'engendrent les désordres d'une guerre civile.

Mais, dans le temps même où l'esprit de révolte et les troubles de la Fronde produisaient dans les mœurs la licence la plus effrénée, Dieu permit que, dans le même moment, des hommes vénérables, tels que le père de Bérulle, l'évèque de Belley et l'abbé Vincent de Paul, allassent sans cesse par le monde, répandant partout autour d'eux l'amour de la vertu. A leur voix, on vit les personnes du plus haut rang suivre une vie exemplaire, les fondations utiles se multiplier, et la charité créer par la main des femmes ses institutions les plus admirables.

Parmi ces institutions, si nombreuses cependant,

que fit naître partout la foi vive de ce temps, la plus

remarquable peut-être par le bien qu'elle a fait

et surtout par celui que son exemple a inspiré de-

'puis, fut l'association des dames de Charité.

Cette œuvre créée par Vincent de Paul, avec le concours infatigable de M"- Legras1, dans la modeste paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet , sr répandit et se propagea aussitôt dans toutes les

1 Vers 1635, avec la présidente Goussanlt, première fonda trice.

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paroisses de Paris, pour aller ensuite, comme le grain de sénevé, germer et fleurir sur toute l'étendue de la France.

Noble légion , recrutée par la charité dans toutes les classes et dans tous les partis! glorieuse association de femmes exemplaires, qui, toutes de fortunes et de rangs inégaux, ont été toutes égales en vertu, et toutes sœurs en zèle comme en dévouement pour le service des pauvres.

Mme de Miramion devint bientôt lune des dames de Charité les plus zélées de la paroisse Saint-Nicolas-des-Champs, visitant assidûment les malades de l'Hôtel-Dieu, veillant et pourvoyant avec sa générosité ordinaire à tous les besoins d'une sorte de dispensaire ou maison spéciale qu'on avait louée auprès de cet hôpital pour y réunir et y préparer à l'avance les secours que les dames devaient ensuite distribuer aux pauvres.

Chaque année, M. Vincent, qui était toujours l'âme de ces congrégations charitables, réunissait autour de lui, en assemblées générales, toutes les dames de Charité des diverses paroisses de Paris; et, après leur avoir fait quelque exhortation tou-« chante sur les devoirs généraux de l'œuvre, il leur exposait un bien particulier à faire, une œuvre nouvelle à créer ou une pensée généreuse que son grand cœur venait de lui inspirer, et qu'il leur demandait de l'aider à réaliser.

C'est ainsi que, dès la»naissance de ces associations, il avait fait concourir les dames de Charité

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de la paroisse de Saint-Nicolas à la fondation du premier hôpital qui ait été établi pour les galériens malades1, et dont la construction à Marseille, grâce à ses sollicitations, avait été presque aussitôt payée par le cardinal de Richelieu2, par la duchesse d'Aiguillon, sa nièce, et le vénérable évèque de cette ville, Mgr Gault, dont la mémoire est encore en honneur en Provence.

Plus tard, il avait associé ces dames à une autre création qui devait être plus intéressante pour elles, et devenir pour lui l'œuvre de prédilection de toute sa vie.

« Ayant vu, dit Choisy, que des enfants expos - »! abandonnés dans les rues de Paris, par des mères pauvres ou criminelles, n'étaient secourus de personne, ce grand serviteur de Dieu avait cherché les moyens d'y remédier; on le- avail portés jusquelà, dans une maison qu'on appelait de la Couche, on une veuve les recevait et s'en chargeait ; mais comme le nombre en était grand et que le- charités étaient médiocres, elle n'y pouvait suffire, la plupart mouraient de misère, «■! souvent le- servantes de la veuve, pour se .délivrer de l'importunité de leurs cris, leur taisaient prendre, pour les endormir, un

1 Hôpital transféré d-'imis à Toulon . où il existe oncore. aérai des galères.

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breuvage qui leur donnait la mort, ou on les vendait au premier venu, sans se soucier de les faire baptiser. »

« De si grandes horreurs dans une ville comme Paris, touchèrent le cœur de M. Vincent; » il en parla aux daines de Charité de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et son langage ému leur inspira un si grand semiment de compassion pour ces pauvres petits êtres, que ces dames louèrent aussitôt une maison près la porte Saint-Victor, dans laquelle Mlle Legras , aidée de quelques Sœurs grises, recueillirent et nourrirent, soit avec du lait de chèvre, soit avec des nourrices, d'abord douze enfants, et ensuite un beaucoup plus grand nombre.

Ce petit établissement, grâce à quelques rentes que la parole persuasive de M. Vincent sut obtenir de la reine Anne d'Autriche, s'était soutenu d'une manière satisfaisante jusqu'à la fin de l'année 1648 ; mais, à cette époque, « il pensa tomber, la dépense montant à plus de quarante mille francs par an, et le revenu n'allant pas à vingt. » En présence d'un tel péril, M. Vincent réunit toutes les dames de Charité de Paris.

C'est à ce moment que Mme de Miramion, qui était veuve depuis trois ans, commença 5 faire partie de ces congrégations ; et cette réunion importante fui sans doute la première à laquelle elle assista.

« Il mit d'abord en délibération si la compagnie devait cesser ou continuer à prendre soin de la

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nourriture de ces enfants; il proposa les raisons pour et contre, et leur fit voir qu'elles en avaient fait vivre plus de six cents, qui, en apprenant à parler, avaient appris à connaître el à servir Dieu. » Puis, élevant la voix, suivant que le rapporte son historiographe, M. Abelly, évèque de Rhodez, il termina son exhortation par cette péroraison touchante, et restée célèbre dans les annales de la charité :

« Or sus, Mesdames, la compassion et lâchante a vous ont fait adopter ces petites créatures pour « vos enfants; vous avez été leurs mères selon la « grâce, depuis que leurs mères selon la nature les a ont abandonnées; voyez maintenant si vous vouu lez aussi les abandonner. Cessez d'être leurs « mères, pour devenir à présent leurs juges; leur a vie et leur mort sont entre vos mains. Je m'en a \ais prendre les voix et les suffrages; il est temps « de prononcer leur arrêt, et de savoir si voua oe « voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils « vivront si vous continue/ d'en prendre un cbari- -< table soin; et, au contraire, ils mourront et pé- « riront infailliblement si vous les abandonne/ : a l'expérience ne vous permet pas d'en douter, »

« Ces dames ne lui répondirent d'abord que par leurs larmes, et lui protestèrent ensuite qu'il fallait soutenir l'Œuvre à quelque prix (pièce fût, dût-on s'imposer de nouveaux sacrifices, el vendre même ses bijoux. M"" la cbaticelière d1 Wigre donna vingt mille livres, et M le président de Bercj autant. On

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ne sait point ce que Mme de Miramion donna; elle cachait ses bonnes œuvres autant qu'elle pouvait; mais la somme dut être considérable, si l'on en juge par la tendresse qu'elle avait pour ces pauvres enfants abandonnés, et la grande fortune dont elle jouissait alors , ses biens n'étant pas encore passés dans les mains des pauvres. »

On acheta une maison dans le faubourg Saint- Antoine, qu'une déclaration postérieure de Louis XIV érigea en hôpital des Enfants trouvés, et on y ajouta peu après une succursale en face l'Hôtel -Dieu, que les libéralités du roi vinrent doter. La direction de ces établissements fut réunie depuis à l'administration générale des hospices; mais ce Mmede Miramion assistait à toutes les assemblées qui se faisaient dans l'intérêt des enfants trouvés; et jamais les administrateurs ne prenaient de résolution importante sans l'avoir consultée auparavant, avec d'autant plus de raison, que lorsqu'il se trouvait quelque difficulté, elle était la première à la lever, par son esprit ou par sa bourse. »

Telle a été l'humble origine du magnifique hôpital des Enfants trouvés, qui, transporté de nos jours rue d'Enfer, reçoit encore un nombre considérable d'enfants, qu'élèvent avec le même soin les dignes filles de Vincent de Paul.

Ainsi le zèle de ce saint prêtre et la charité persévérante de quelques pieuses femmes ont pu créer et soutenir cette OEuvre, que les gouvernements adoptèrent plus tard, en prenant les biens qui la

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dotaient, mais devant la grandeur de laquelle ils s'effraieront et reculeront quelquefois.

Recueillons maintenant ici, pour l'honneur de l'humanité et de la religion, les noms de quelquesunes de ces femmes chrétiennes, qui, tout en vivant dans le monde, se vouèrent au soulagement des malheureux, et donnèrent ainsi les premières en France l'exemple et la pensée de toutes ces associations charitables qui se sont formées depuis :

Mesdames

Legras.

La présidente Goussault.

De Ville-Savin.

DeBailleul.

Du Mecq.

De Sainctot.

De Pollalion. ( Marie de Lumagne, institutrice des Filles de la Providence.)

De Beaufort.

Fouquet, mère. Marie de Maupeou, veuve de François Fouquet, vicomte de Vaux.)

Nicolas Fouquet. Madeleine de Castille, veuve «In surintendant.

La princesse de Conti. Anne Martinozzi.

Mario de Gonzague.

De Lestang.

Laim .

De Traversay (Anne Peteau , veuve de L. Régnault, seigneur de).

La duchesse de Nemours.

id. du Perche.

id. d'Aiguillon.

id. de Lesdiguières.

La marquise de Maignelay.

La chancelière Elisabeth d'Aligre.

La présidente de Lamoignon et ses filles : Madeleine de Lamoignon,

Et la présidente de Nesmond, née de Lamoignon.

De Miramion. ( Marie Bonneau de Rubelle. ) De Farinvilliers (Catherine Pépin, veuve de François de Pingre, seigneur).

De Sénecey.

De Bragelonne.

De Soucarière.

Malheureusement plus de cent autres encore ont échappé à toutes nos investigations.

Mais lorsqu'on voulait donner des louanges à celui dont lame et la parole avaient fait naître toutes ces œuvres bienfaisantes, quand on lui parlait du bien que faisaient ces associations de pieuses femmes , secourant tant de misères et purifiant tant d'âmes, celui-là répondait « qu'il n'était pour rien dans cette institution. »

Dieu est, en effet, l'unique auteur de tout bien véritable, et c'est Dieu qui lui a inspiré les paroles

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qui ont touché les cœurs. Il en est toujours ainsi; les hommes sont entre les mains de Dieu, heureux et grands, quand ils méritent d'être les instruments de ses miséricordes! Ils sèment le grain de sénevé, Dieu le fait germer et croître. Mais pour obtenir la bénédiction fécondante du Ciel, il faut que la semence soit bonne, il faut que la pensée du bien soit pure, désintéressée, et plus cette pensée est généreuse , plus elle attire de grâces , plus elle donne de fruits.

Entraînée par l'ardeur et la générosité de son caractère, donnant toujours et à pleines mains, M'1" de Miramion aurait épuisé ses forces, sa santé et sa fortune dès ses premiers pas dans la carrière de la charité, si la sage prévoyance de son directeur n'était venue l'arrêter à temps sur cette pente rapide.

Mai> l'abbé du Festel, qui à l'expérience de l'âge joignait toute la sollicitude d'un père pour l'âme d'élite que Dieu lui avait confiée, voyant avec quel attachement imprudent elle se dévouait aux pauvres, jugea oécessaire de L'arrêter brusquement dans cette voie dangereuse, et l'engagea à s enfermer une année dans la retraite, pour ne s'occuper <|iu' de sa propre perfection.

« li faul commencer par vous-même, lui disait-il, ivanl ijur de songer aux autres; la dissipation,

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même dans les bonnes œuvres , est dangereuse à une si jeune personne. La solitude vous est nécessaire ; parlez à Dieu dans le secret de votre cœur, exposez- lui vos besoins, accoutumez -vous à sa divine présence. Moïse demeura quarante jours sur la montagne avant que de parler au peuple; que la prière, l'oraison, les bonnes lectures remplissent vos journées; vous aurez besoin de grâces dans les tentations continuelles du monde, faites-en provision avant que de vous y exposer. x>

Elle suivit un conseil si sage, et demeura une année entière dans une solitude presque complète, ne songeant qu'à prier Dieu et à méditer, ne s'occupant qu'à remplir tous ses devoirs envers sa fille et près de ses parents, dont la santé affaiblie par l'âge était devenue de plus en plus chancelante.

« Pendant cette retraite, elle écrivit de sa main les résolutions suivantes, afin de s'en mieux souvenir et d y rester plus fidèle :

« Agir dans toutes les choses temporelles, unie à <( l'Esprit de Jésus-Christ.

« Pour ma fille, avoir soin de la faire prier Dieu « moi-même matin et soir.

« La faire travailler quelquefois, et, quoique fort « jeune , lui mettre de bonnes maximes dans l'es- « prit; qu'elle obéisse simplement.

« Contribuera son divertissement; tâcher de l'é- « lever comme chose précieuse à Dieu, la lui offrant ce tous les jours.

« Tenir ferme pour la lecture et pour la prière.

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< Avoir un entretien familier avec mes gens, mais « en particulier.

(( Parler de l'oraison avec mes filles de l'orphe- <( linat de la Sainte- Enfance , leur recommander (( souvent la paix et l'union, les reprendre avec « amour, douceur et charité.

« Parler quelquefois des vertus chrétiennes à mes « frères, en leur particulier et avec tendresse et u douceur. S'il y a quelque chose à reprendre en « eux, le leur dire en esprit de charité, d'humilité « et de confusion en moi-même.

<( Songera mettre mes affaires temporelles en bon <( état, écrire tout, compter avec le tuteur honoraire « de ma fille, payer tout a mesure, retrancher a quelque petite chose dans mon ménage, être fort « économe.

« J'épargnerai autant que je pourrai sur moi et <( sur ma fille, et donnerai le reste de mon revenu « aux pauvres.

« Donner, du bien de ma (ille, trois mille livres et par an aux pauvres1 ; exhorter mes frères à leur 8 donner aussi.

a Connaître Dieu par esprit de foi, mesoumeltanl « à tout ce qu'il désire de moi.

« Me supporter moi -môme dans mes défauts, e1 <( encore plus mon prochain; le reprendre douce- « ment et avec charité, ne lui point Faire de peine « quand je pourrai l'éviter.

1 Mme do Miramion ayant la garde-noble, c'est-à-dire la jouissance des biens de sa tille, pouvait en disposer à son gré

(( Me faire obéir en priant plutôt qu'en comman- « dant, recevoir les services qu'on me rend comme « une charité qu'on me fait.

« Travailler à l'anéantissement de mon amour- « propre par l'humiliation; entrer profondément et « souvent dans la connaissance de mon néant : à « rien, rien n'est dû.

« Ne point chercher sa consolation et son goût, « agir par foi et chercher Dieu seul , attendre tout « de Dieu, comme si je ne pouvais rien, et travailler « comme si je pouvais tout.

« Recevoir les contradictions, les mépris et les ce peines de bon cœur, embrassant les humiliations « à deux mains, comme un trésor.

« Fuir toutes les louanges, applaudissements, « respects et trop grande amitié des créatures.

« Étouffer promptement les discours qui sont à <( mon avantage, ou à celui de ceux qui m'apparu tiennent, et n'en donner jamais occasion.

« Voir les personnes qui ont dit ou fait quelque u chose contre moi, d'un aussi bon œil qu'aupa- « ravant, et agir avec elles comme si cela n'était pas « arrivé. »

« Il était difficile qu'en pratiquant de pareilles résolutions, Mn" de Miramion ne fît pas de grands progrès dans la perfection chrétienne.

<( Bien persuadée, en outre, que les mortifications de la chair sont nécessaires pour dompter nos passions et faire véritablement pénitence, elle com-

mença les austérités qu'elle a pratiquées ensuite toute sa vie.

« Ne couchant que sur deux petits ais de bois , attachés ensemble avec des ficelles, et qui se repliaient l'un sur l'autre, le jour elle les cachait soigneusement dans un cabinet secret, laissant faire son lit comme à l'ordinaire, afin qu'on ne s'en aperçût pas.

ce Elle jeûnait au pain et à l'eau tous les vendredis, et portait un jour par semaine une lourde chaîne de fer large de quatre doigts.

8 A la fin de cette année de retraite si rigoureusement observée, c'est-à-dire en 1651, son confesseur lui permit de joindre peu à peu à la vie intérieure la vie active et le soulagement du prochain '. »

On la nomma alors trésorière des pauvres de Saint-Mcolas-des-Champs, et comme c'était au for! des guerres intestines qui désolaient la France, son zèle infatigable pour la charité trouva grandemen! à s'exercer.

Le sanglant et inutile combat de la porte Saint- Antoine avait eu lieu: combat fratricide, dans lequel Louis XIV, âgé de quinze ans, avait pu voirTurenne s'emparer pour lui de sa capitale révoltée, que défendaient Condé, devenu factieux, et M deMontpensier, tirant le canon de la Bastille mit les troupes royales; victoire chèrement achetée des deux côtés,

1 Choisy.

et après laquelle Condé, fondant en larmes, avait pu dire avec vérité : « J'ai perdu tous mes amis. »

Enfin, le malheur, cette rude école des âmes, en atteignant toutes les classes de la société, calma tous les esprits; et, en faisant rentrer le parlement dans l'obéissance du roi, ramena bientôt la tranquillité dans Paris.

Mais la guerre avait amené dans la ville un nombre considérable de personnes, qui, ne se trouvant plus en sûreté dans leurs châteaux ou dans les faubourgs, étaient venues se mettre sous la protection des remparts de Paris. Les paysans , en amenant avec eux leurs bestiaux , avaient encore augmenté l'entassement de la population et l'insalubrité de l'air, et bientôt des maladies contagieuses s'y développèrent avec une rare intensité. La petite vérole surtout, maladie presque toujours mortelle alors, faisait d'affreux ravages, quand, pour comble de maux, la dévastation des campagnes, la défiance et la peur produisirent la famine « Le pain valut jusqu'à vingt-quatre sous la livre 1. »

Mme de Miramion , dont l'activité bienfaisante semblait s'accroître en proportion des maux qu'elle voyait à combattre, se dévoua tout entière au soulagement de tant de misères. Elle soigna les malades jour et nuit, au delà même de ses forces, imaginant des moyens, des inventions nouvelles pour nourrir ces multitudes affamées2, et arrivant enfin, à force

1 Voltaire, siècle de Louis XIV.

2 C'étaient He vastes chaudières, dont les fourneaux écono-

MADAME DE MIKAMION. 119

de persévérance et de voloflté « à faire distribuer aux pauvres plus de deux mille potages par jour ».

Mais comme c'était un plaisir sensible pour elle que de les distribuer elle-même, elle s'en privait souvent par esprit de pénitence. // me semble, disaitelle, quand je sers les pauvres, que je n y ai pas grand mérite, parce que je suis payée dans le moment même, et ne dois plus attendre aucune récompense de ce qui me donne tant de plaisir.

Elle avait, en effet, à assister et à secourir les pauvres, une satisfaction si grande, qu'elle y dépensa cette année, sans s'en être aperçue, tout son revenu et toutes ses épargnes. Quand elle n'eut plus rien à donner, et qu'elle vit que la misère et la faim augmentaient encore, elle vendit un collier de perles magnifiques, que la difficulté des temps l'obligea à donner pour vingt-quatre mille francs, ce qui était dv beaucoup au-dessous de sa valeur. Mais, grâce à ce sacrifice, les pauvres eurent encore des soupes. Dieu m'a bien inspirée, disait- elle à ce sujet à son confesseur. Je me suis défaite la d'une occasion de vanité, et en même temps j'ai trouvé' le moyen d'assister bien drs misérables.

L'année suivante lut encore une de ces années stériles, où, suivant le langage du Prophète, le ciel fut d'airain et la terre de feu. La famine augmenta, on vit des mères mourir -ans secours sous les yeux de leurs enfants, et d08 (Mitants entre les bias de

iniques et !«'- distributions de soupes, de notre temps, sont un-' imitation.

leurs mères, faute de pain. Mme de Miramion donna tout ce qui lui restait de superflu, vendit tout ce qu'elle possédait d'objets précieux , et peu à peu ce sa vaisselle d'argent eut le même sort que son collier l ».

Dans les provinces, les dissensions qui déchiraient la France étaient plus grandes encore qu'à Paris. Balzac retiré à la campagne, écrivait, le 10 mai 1652, à son ami Gonrart qui était resté dans la capitale pendant cette terrible lutte :

(( Si Dieu n'a pitié de nous, et ne nous envoie « bientôt sa fille bien -aimée, qui est madame la ce paix, je suis absolument résolu à fuir des objets « qui me blessent le cœur par les yeux. Quand je a serais plus caduc et plus malade que je ne suis, je « sortirais du royaume, au hasard de mourir sur « la mer, si je m'embarque à la Rochelle, ou de « mourir dans une hôtellerie, si je fais mon voyage « par terre. »

Ces troubles faisaient naître dans les campagnes mille désordres et mille maux. Mme de Miramion, qui s'appliquait encore plus aux besoins de l'âme qu'à ceux du corps, fit faire alors à ses frais des missions dans plusieurs villages. Elle alla elle-même aux environs de Paris instruire et exhorter les enfants et les femmes, et ne revint qu'après y avoir établi des Sœurs grises, qui tout en soignant les malades tenaient aussi des écoles.

i Ghoisy,

MADAME DE MIUAMinN 1*1

« Au milieu de tant de bonnes œuvres, Mme de Miramion, cependant, n'était pas tout à fait morte au monde, dit son sévère biographe; elle était encore d'une propreté recherchée, et elle aimait les beaux meubles. »

Peut-être, malgré ses privations et ses austérités, avait-elle conservé l'habitude de cette propreté minutieuse et de ce soin de sa personne que donne l'éducation première dans les classes élevées. Mais sainte Thérèse elle-même s'est accusée d'avoir aimé trop longtemps ces soins et cette recherche dans la parure, « Je m'occupais de la blancheur de mes mains, a-t-elle dit dans le récit de sa vie, et du soin de mes cheveux; je n'épargnais ni les parfums, ni aucune de ces frivoles industries de la vanité, pour lesquelles j'étais fort ingénieuse. Je n'avais aucune mauvaise intention; mais pendant plusieurs années je gardai ce goût d'une propreté excessive1'. «■

Quant à son penchant pour les beaux meubles et toutes les belles choses, il tenait aussi à sou éducation, mais surtout à la finesse de son goûl et à la délicatesse de son discernement. Les arts venaient de renaître en France, et jamais, depuis Henri 11, on n'avait fait de si riches ameublements, m de si magnifiques tentures. Jamais les appartements n'a-

1 Vie de êaintê Thérèse, traduite par le P. Marcel Bouix, I

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vaient été distribués et décorés avec autant de symétrie, de noblesse et d'élégance, oc La grandeur était en quelque sorte dans l'air dès le commencement du xvne siècle. » L'hôtel magnifique de Mme de Rambouillet et la célèbre chambre bleue de cette précieuse marquise, avaient été les premiers modèles de ce goût du beau, du noble et du grand, qui devait s'étendre ensuite non -seulement à toute la France, mais encore à toute l'Europe.

Mme de Miramion, ayant eu besoin vers ce temps de faire réparer l'appartement qu'elle occupait à l'hôtel de Ghoisy, « fit faire pour sa chambre un lit et tout un ameublement en velours , couleur isabelle, noir et blanc, qu'elle prit quelque complaisance à faire tendre avec goût. »

Les femmes de ce temps recevaient leurs visites, on le sait, couchées tout habillées sur leur lit; et ce meuble, dont les précieuses, particulièrement, faisaient presque un trône, en l'élevant sur une estrade dans une alcôve dorée, et sous un riche baldaquin , était alors chez tout le monde l'ornement principal de la chambre à coucher.

« Mme de Miramion ayant un jour reçu dans la sienne une personne très-pieuse, et pour qui elle avait beaucoup de respect, cette personne (qui sans doute n'était autre que son confesseur; la pria de la conduire dans sa véritable chambre. Mais je nen ai pas d'autre, répondit-elle. « Je ne croyais pas, Madame, dit froidement le visiteur, que la chambre Hune veuve chrétienne dût être si magnifique. »

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« Dès le lendemain, elle \ lit mettre un lit de drap gris, sans ornements ; et, sans parler de rien de ce qui s'était passé, insinua à sa famille que celui-là était plus à son gré. Kl le se défit ainsi peu à peu de tous les objets recherchés qu'elle avait conservés, et qu'elle aimait fort. Les cheveux faisaient alors une des principales beautés des femmes; les siens étaient magnifiques, autant par leur abondance que par leur couleur; elle les fit couper, sous prétexte que leur poids lui occasionnait des maux de tète.

<( Elle avait renoncé déjà aux habits de couleurs éclatantes, aux dentelles et aux bijoux; elle quitta bientôt les vêtements de soie de sa condition, pour ne plus porter que des étoffes de laine grises ou noires; mais sur elle elles avaient encore bonne grâce l. »

En 1653, M. de Miramion , son beau-père, mourut; sa belle-mère, dont la santé était restée mauvaise depuis la perte de son (ils, ne survécut que de quelques jours à son mari. M"" de Miramion, pour qui ils axaient été pleins de bonté, leur prodigua les soins les plus tendres, les assista jusqu'au dernier moment, et les pleura comme si elle eût perdu de nouveau ses propres parents.

A quelques mois de là, M. de Choisy, qui avait survécu à tous ses enfants, s'éteignit à son tour dans SCS bras, comble de jours, de prospérités et de !<'-

1 Choisy.

moignages d'estime. « Il aimait Mme de Miramion autant et plus que ses enfants; son esprit, sa douceur, sa complaisance l'avaient gagné, et, pour l'amour d'elle, il laissa (en témoignage de la reconnaissance qu'il avait pour ses bons soins) plus de cent mille écus, hors part, à Mlle de Miramion, son arrière-petite-fille1. »

1 Ghoisy.

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