CHAPITRE VIII
Son éducation à Sainte-Marie. — Maladie de M11,e de Miramion. — Voyage à Bourbon. — Les duchesses de Montmorency el de Longueville. — II. Adieux à l'hôtel de Choisy. — Mort de If. de Tracy et de la duchesse de Roquelaure. — III. Mariage de MUl" de Miramion. — Fondation de la salle des prêtres à l'Hôtel - Dieu de Paris.
a Dieu vous a donnée à moi, ma fille: de quoi me plamdrais-.je ? » Lambhimis.)
Marie-Marguerite de Beauharnais de Miramion
venait (ravoir huit ans; c'était une jolie enfant, douce et facile à élever; mais, comme si la douleur de sa mère eût, môme avant sa naissance, pénétré jusqu'à elle, elle riait délicate, pâle et sérieuse. Elle ne se plaignait jamais, mais elle ne souriait pas ; elle était calme, et le calme à cet âge fait songera l;i souffrance. Il semblait que toutes les larmes versées mit ce berceau eussent refroidi cetti petite Ame.
ce Sa santé était fort faible, elle avait presque tous les ans une maladie mortelle; sa mère, tout en lui faisant tous les remèdes possibles , l'offrait à Dieu. Seigneur, lui disait-elle avec la foi d'Abraham, je vous en fais le sacrifice; si elle ne doit pas vivre et mourir chrétiennement, ôtez-lamoi. Seigneur, son salut m'est plus cher que sa vie1. »
Dieu, touché du sacrifice que lui avait fait Mme de Miramion , lui conserva sa fille. Depuis l'instant de sa naissance, cette enfant avait été la plus tendre affection de son cœur et le premier objet de ses devoirs. Jamais, ni les préoccupations de son active charité, ni la longueur de ses exercices religieux ne l'avaient un seul instant détournée des soins journaliers qu'elle donnait elle-même à sa santé et à son éducation. Mais, convaincue que la première et la meilleure éducation possible c'est la religion , « elle la portait par-dessus toutes choses vers la piété, lui faisant faire tous les matins un quart d'heure, et plus tard une demi-heure de prières et de réflexions sur les devoirs du christianisme, proportionnant toujours cette sainte pratique à son âge et à son peu de santé. Elle lui apprit son catéchisme, non de routine comme on le fait d'ordinaire, mais avec des explications à sa portée, et l'accoutuma à entendre la messe en s'appliquant à en suivre les mystères. Vous ne sauriez trop respecter, lui disait-elle, les sacrificateurs d'un sacrifice si redoutable; ils font paraître
i Chois y.
MADAME DE MRAMION. 127
un Dieu sur nos autels, et commandent, pour ainsi
dire, à l'auteur de la nature1, » la préparant ainsi de son mieux à l'accomplissement du plus grand acte de notre religion, la première communion ; ce premier devoir important de la vie, que luge et la raison précoce de Mlle de Mjramion promettaient déjà de lui faire dignement accomplir.
A l'approche de cette imposante cérémonie, Mme de Miramion, tourmentée par cette défiance de soi-même, qui est le partage de la véritable piété, crut de son devoir de se séparer de sa fille pour la remettre entre des mains plus vertueuses et plus habiles. Elle la confia à la mère Eugénie2, supérieure des filles de la Visitation , qu'elle avait appris à ai mer et à vénérer pendant son séjour à Sainte- Marie. « Mais en même temps elle donna dix mille écus à ce monastère, à la condition qu'elle et sa fille en seraient reconnues bienfaitrices, pour avoir par là la liberté d'y entrer et d'en sortir quand il lui plairait. »
Cette laveur était très-recherchée; mais le sage directeur de la Visitation, Vincent de Paul , craignant les distractions du dehors, tenait les portes de ce
1 Ghoisy.
? Louise-Eugénie de Fontaines, née en 1608, célèbre par m capacité et ses vertus. Saint Vincent de Paul l'estimait particulièrement. Anne d'Autriche lui témoignai] beaucoup de confiance et la visitait souvent. Les personnes Les plus distinguées recherchaient ses conseils et son estime. Elle mourut le tembrè 1604.
128 MADAME DE MIKAMION.
couvent très-sévèrement fermées. « Avec une sainte et généreuse fermeté, il en refusait l'entrée aux dames de la plus haute condition , à des princesses même, qui la lui demandaient pour satisfaire soit leur curiosité, soit une dévotion mal entendue. De cette règle étaient exceptées les seules bienfaitrices, dont il avait la liste exacte. Et ce titre de bienfaitrice, il ne le laissait pas acquérir par de seules générosités, il fallait y joindre une foi pure et une vertu solide1. »
Malgré cette facilité de voir sa fille, et la douceur qu'elle trouvait à en user chaque jour, Mmede Miramion eut un grand chagrin de cette première séparation. La raison cependant lui en faisait un devoir ; car il était d'usage alors que toutes les jeunes filles de bonnes familles allassent passer quelques années dans un couvent. Mme de Sévigné elle-même, ce premier modèle des mères tendres , mit sa fille à Sainte -Marie, et bien des années après, pensant encore à la douleur que lui avait causée cette séparation , elle lui écrivait :
« Ma chère fille, j'admire comment j'eus le courage de vous mettre au couvent; la pensée de « vous voir souvent et de vous en retirer me fit résoudre à cette barbarie, qui était trouvée alors une bonne conduite et une chose nécessaire à votre éducation. »
1 Vie de saint Vinrent de Paul, par l'abbé Maynard.
La santé de M1"1' de Miramion, qui a\ai( été alî'aiblie déjà par les pertes cruelles et successives qu'elle venait d'éprouver, s'altéra complètement dans l'isolement où la laissa tout à coup le départ de sa fille. Une maladie grave se déclara et mit sa vie en danger.
Envisageant là mort sans frayeur, et ne songeant qu'au salut de sa fille, qui allait rester orpheline, elle écrivit pour elle la lettre suivante :
(( Ma chère fille ,
« Je prie Dieu qu'il vous donne sa sainte bénédica tion. Pour dernières paroles, j'ai a vous dire : < Aimez Dieu de tout votre cœur et le servez fidèle- 8 ment, aimez les pauvresetlesassistez; marchez dans a les voies de l'Évangile, ce doit être votre règle, 8 gardez-la inviolablement ; renoncez à toutes les <( vanités du monde, Dieu ne se trouve point là; 8 confiez-vous en lui , il aura soin de vous Ne <( faites rien sans les avis de M. du Festel et de la ' mère Eugénie, ils vont droit et vous aiment. <( Votre oncle de Ru bel le aura soin de vos intérêts: h vos oncles vous aiment, ayez confiance en eux et 8 les respecte/.
8 Adieu, ma chère et plus que très-chère fille, « je vous laisse Dieu pour père; vous êtes bien, je 8 vous y abandonne, choisisse/ plutôt la mort que
de l'offenser. Priez Dieu, et faites-le prier pour
(( moi; encore une fois adieu pour quelque temps, « puisque nous nous reverrons devant Dieu.
« Votre mère et meilleure amie,
a Marie Bonneau de Miramion. »
Cependant Mme de Miramion guérit; «Dieu lui conserva la vie pour le bien des pauvres. ;) Mais elle resta dans un état de langueur qu'on ne pouvait expliquer, quand les médecins s'aperçurent qu'elle avait une grosseur au sein, et déclarèrent que c'était un cancer. L'annonce de cet horrible mal, dont elle connaissait les ravages et toutes les conséquences , n'ébranla pas un instant son courage. « Elle résolut même de n'y appliquer aucun remède extérieur et de s'abandonner à la volonté de Dieu. L'exemple d'une de ses amies qui s'était mise entre les mains des empiriques la fortifia dans ce dessein; car elle la vit, peu de temps après, mourir entre ses bras dans des douleurs effroyables et une puanteur que la seule charité chrétienne pouvait rendre supportable. »
« Elle avait des battements de cœur très-fréquents et des malaises si grands, que souvent elle en perdait connaissance. On l'obligeait alors à prendre quelque médecine ou à se faire saigner, mais sans jamais toucher au mal lui-même, et sans obtenir qu'elle se relâchât de ses jeûnes, de ses prières, ni d'aucun de ses nombreux emplois de charité l. »
1 Choisy.
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Ses frères, voyant, à sa faiblesse et à sa maigreur croissante, combien elle souffrait sans se plaindre, consultèrent sur son état les meilleurs médecins, et, d'après leurs avis, ils la forcèrent à aller prendre les eaux de Bourbon-l'Archambault.
Elle y alla dans son carrosse , emmenant avec elle, ainsi que l'exigeaient alors la longueur et la difficulté d'un tel voyage, six chevaux, deux cochers, deux valets de chambre à cheval qui faisaient escorte, et deux femmes. Elle marchait depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit close, et souvent à pied, de peur de verser dans les ornières ; ne se reposant que quelques heures, à la dinée, sur les coussins du carrosse, pour reprendre sa route et ne s'arrêter ensuite que la nuit, dans quelque hôtellerie, à Fontainebleau, à la Charité, à Nevers et à Moulins.
Dans cette dernière ville, Mme de Miramion passa quelques jours au couvent de la Visitation, où elle eut l'honneur do voir M"1' la duchesse de Longueville. Cette princesse, frappée Bans relâche de coups inattendus et terribles, abandonnée successivement par toutes ses espérances, allait, à trente-cinq ans, quitter le monde et se donner à Dieu.
Sa tante, l'illustre veuve du duc de Montmorency . décapité à Toulouse, qui était alors supérieure des tilles de la Visitation de Moulins , devait recevoir Bes vœux.
La paix et l'austérité de cette maison, an milieu des fatigues d'un pénible voyage, charmèrent M"" de
Miramion, et bien des fois, dans la suite, le souvenir de ce séjour pieux et tranquille vint se présenter à son esprit, et y faire naître le désir d'être religieuse en province. Chaque matin, c'était une joie pour elle que d'aller prier longuement dans la chambre modeste où était venue mourir la fondatrice de l'ordre, sainte Chantai; et le soir, elle se plaisait encore à oublier les heures dans la chapelle du monastère , au pied du noble mausolée que la duchesse de Montmorency venait de faire élever à la mémoire de son époux. La vue de ce monument magnifique, inspiré par l'amour conjugal, en ravivant ses regrets, faisait couler doucement ses larmes.
Un jour, Mme de Grignan vint à son tour admirer ce tombeau, et comme elle soupirait aussi en le contemplant, son amie, Mme de Guénégaud, qui s'ennuyait à Moulins, se méprenant sur le sentiment qui faisait naître ses soupirs, lui dit: a Soupirez, soupirez, Madame, j'ai accoutumé Moulins aux soupirs qu'on apporte de Paris. »
Enfin, après dix jours de voyage et beaucoup de souffrances provoquées par le mauvais état des chemins, Mme de Miramion arriva à Bourbon. Mais le premier besoin de sa vie était la charité; aussi, à peines était-elle reposée, que déjà elle avait repris toutes ses habitudes de piété et de bienfaisance, visitant les pauvres et soignant les malades de l'hôpital. Bourbon, que Mmede Montespan et les grandes dames de la cour de Louis XIV devaient enrichir et mettre
à la mode vingt ans plus tard, n'était encore qu'une petite ville peu connue et très- pauvre. Le pays, par lui-même, s'il en faut juger par ce qu'en a dit M"6 de Sévigné, n'était fait pour attirer personne. « Il est vilain et étouffé, écrit-elle à sa fille, et tout ce qu'on peut dire en gros de ce lieu est que :
C'est un vallon affreux Qui n'eut jamais du ciel un regard amoureux. »
Mais cette tristesse et cette pauvreté étaient autant de titres à l'affection de Mme deMiramion, qui , pendant son court séjour, « donna des calices d'argent à plusieurs églises qui n'en avaient que détain, et fit raccommoder sous ses yeux tous les ornements de la paroisse; de plus, n'osant, de peur d'être distraite, s'appliquer à l'oraison en prenant les eaux, elle se fit une règle de se tenir presque continuellement comme en présence de Dieu, lui offrant ses souffrances , et lui faisant le sacrifice d'une vie qu'elle s'attendait à perdre bientôt1. »
Dieu la soutint, au contraire, et la fortifia, pour ainsi dire, au milieu de ses infirmités; « car son cancer ne s'étant jamais ouvert elle put, pendant les longues années qu'il a duré, continuer toutes ses pratiques religieuses sans jamais être empêchée de
rieir. »
1 Clioisy.
'' Ghoisy
Son mal devint dès lors comme sa pénitence habituelle; elle souffrait presque gaiement, et beaucoup de ceux qui l'ont connue n'ont jamais soupçonné quelles cruelles douleurs elle avait eu à supporter.
A son retour de Bourbon, elle fut obligée de changer de logement. L'hôtel de Choisy étant échu en partage à M. de Caumartin, elle dut quitter cette demeure patriarcale, où l'heureux hyménée l'avait conduite à seize ans% toute souriante d'espoir, où le bonheur le plus pur l'avait bercée six mois, et dans laquelle l'amitié et le dévouement l'avaient toujours retenue depuis. Elle s'éloigna, mais non sans larmes, de ces lieux qui, s'ils lui parlaient tristement de tous ceux qu'elle avait aimés, lui rappelaient du moins qu'elle avait eu, elle aussi, sa part des bonheurs de ce monde.
Ne songeant plus qu'à se rapprocher de sa fille ce et à s'appliquer à son éducation, elle acheta une maison dans la rue Saint-Antoine, près de Sainte- Marie. »
Au moment où elle se disposait à aller l'habiter, ses frères vinrent lui faire une proposition qui la combla de joie.
Pendant son voyage à Bourbon , l'aîné , M. de Rubelle, conseiller au parlement, s'était marié, et
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les trois autres, qui avaient toujours vécu avec lui comme avec un père, lui laissant l'administration de toute leur fortune, comprirent que le moment était venu de le laissera sa nouvelle Camille, et de le décharger de la responsabilité de leurs intérêts. Mais, habitués à vivre ensemble dans la plus affectueuse intimité, ils ne pouvaient se résoudre, en quittant M. de Rubelle, à se séparer encore les uns des autres. Dans cet embarras ils allèrent trouver leur sœur et lui demandèrent de venir habiter tous les trois avec elle. M"8 de Miramion, à qui rien ne pouvait être plus agréable, y consentit de grand cœur, et « jamais, a dit son biographe, jamais famille ne vécut dans une plus douce union que celle-là ».
Malheureusement la guerre, ce lléau des familles encore plus que des nations, ne les laissa pas jouir longtemps du plaisir de vivre réunis. Dès le printemps de 1655, M. de Tracy, qui était mestre de camp dans la cavalerie, et M. de Purnon, guidon de l'une des compagnies de son frère, furent obligés d'aller rejoindre les armées de Flandre et de Luxembourg dans lesquelles ils servaient.
Au moment de leur départ, M™" de Miramion, voyant quelle dépense énorme nécessitait leur train de campagne, et redoutant pour eux les périls du champ de bataille, leur proposa de se faire don l'un à l'autre dune grande partie de leur fortune, afin que, si l'un des <leu\ venait à mourir, le lurvivanl pût soutenir plus honorablement son rang dans
l'armée. « Elle dressa elle-même l'acte qui la déshéritait et le signa, ainsi que ses deux frères, MM. de Rubelle et de Bellefond. »
Hélas ! ses appréhensions ne devaient être que trop tôt justifiées; dès l'entrée en campagne, M. de Tracy tomba mortellement blessé en chargeant l'ennemi devant Landrecies. Les seuls détails qui nous soient parvenus sur cette mort, sont ceux que donne dans ses Mémoires le comte de Bussy , l'ancien ravisseur de Mme de Miramion, qui, à titre de mestre de camp de la cavalerie légère, rapporte ainsi cet événement :
« Dans la nuit du 2 au 3 juillet 1655 , les travaux du siège de Landrecies furent très- avancés, et les deux mines des deux attaques s'étant trouvées en état sur les quatre heures du soir de la journée du 3, elles jouèrent, et l'on fit deux trouées. On y perdit quelques soldats ; et de Tracy, mestre de camp d'un régiment de cavalerie , ayant suivi le maréchal de Turenne à la tranchée, voulut faire le volontaire et donner avec les gens détachés. Il y fut tué d'un coup de mousquet au travers du corps, ce qui fut grand dommage, car c'était un garçon de grande espérance, qui avait beaucoup de cœur et beaucoup d' éprit1. »
Le testament qu'avait fait M. de Tracy en faveur
1 Mémoires de Bussy, édit. Charpentier, par Lalanne; vol. Jer, p. 411. (Le gracie de mestre de camp est représenté aujourd'hui par celui de colond de cavalerie.)
MADAME DE M1KAMIUN. 137
de son frère « fut exécuté malgré la résistance de M. de Purnon , qui n'en voulait pas faire usage; mais, par le fait, il n'en profita pas beaucoup, les dépenses de la guerre ayant fort diminué la succession ' ».
Mmede Miramion eut un chagrin profond de la mort de ce frère. Il était doué des plus aimables qualités; elle l'avait presque élevé, et il avait toujours eu pour elle une tendresse filiale. La religion et son affection pour sa tille purent seules, avec le temps, adoucir cette douleur.
Dans le courant de l'année 1657, M"1' la duchesse de Roquelaure, cette charmante ]\Int* de Daillon du Lude, que M"" de Miramion avait autrefois rencontrée aux eaux de Forges, devint gravement malade, mais sans qu'on put donner aucun nom, ni trouver aucune cause au mal étrange qui la consumait. Peu de jours auparavant, elle était dans tout l'éclat de
la jeunesse et de la beauté, et M de Sévigné, cet
écho fidèle de la société du wn" siècle, écrivait à son cousin de Bussy :
M"" de Roquelaure est revenue tellement belle, « qu'elle défit hier le Louvre à plate couture. »
Toute la cour ne parlait encore que de l'admiration qu'avait causée sa piquante beauté, quand on apprit qur déjà elle était expirante. La Banté de la duchesse de Roquelaure avait, en effet , décliné rapidement, et sentant elle-même que son mal était
1 Choisy.
inexorable, elle fit appeler Mme de Miramion, se rappelant avec bonheur les jours d'innocentes joies qu'elles avaient passés ensemble, et trouvant encore quelque consolation à l'idée de mourir dans les bras d'une si vertueuse amie.
Mme de Miramion , que la différence de leur existence avait tenue éloignée longtemps de la brillante duchesse de Roquelaure, accourut dès qu'elle la sut malade, et ne la quitta plus, lui prodiguant ses soins et ses encouragements jusqu'à la dernière heure. Elle l'ensevelit elle-même, et ne rentra chez elle qu'après l'avoir vu rendre à la terre.
Mme de Roquelaure n'avait que vingt- trois ans, et succombait, disait-on, aux tourments d'une affection malheureuse. Elle fut généralement regrettée; on chérissait sa douceur, sa bonté et ses grâces, autant qu'on admirait sa beauté. La cour entière fut attristée de sa mort, et sentit qu'elle avait perdu un de ses principaux ornements.
in
M,lc de Miramion grandissait, et sa mère, toujours préoccupée de sa santé autant que de son éducation, la faisait sortir de Sainte -Marie trois fois par semaine. Elle la conduisait ordinairement à la campagne ces jours- là, pour la faire changer d'air. Mais elle profitait en môme temps de ces pro-
menades pour lui apprendre à faire le catéchisme aux petits enfants, et à leur parler de Dieu, lui donnant ensuite ses aumônes à distribuer aux pauvres, afin de lui montrer comment il faut secourir l'âme en même temps que le corps.
ce Malgré toute sa tendresse pour elle, elle ne la ménageait point sur les obligations communes à tous les chrétiens, et lui faisait toujours commencer le carême, quoi que les médecins pussent dire. Elle le rompra si elle est malade, leur répondait-elle gaiement; mais au moins, tant qui' je le pourrai, ma fille sera chrétienne.
c Elle faisait plus encore; elle la conduisait quelquefois dans les hôpitaux, ne craignant plus d'affronter toutes les maladies, quand il s'agissait de la gloire de Dieu et de servir le prochain. Ma fille, lui disait -elle, le chemin des hôpitaux est le ehemin du ciel.
« Dès l'âge de huit ans, elle avait commencé à lui donner une somme de quatre cents francs pour ses menus plaisirs, et l'obligeait à écrire ce qu'elle faisait de cet argent et à s'en rendre compte à ellemême, afin que lorsqu'elle aurait une plus grandi1 dépense à faire, elle fut accoutumer déjà à avoir de l'ordre. »
lu jour, voulant lui laisser faire l'application des conseils qu'elle lui avait souvent donnés, ('Ile lui apporta deux jupes de soie. Choisissez, ma fille , lui dit-elle; si vous prenez la moins belle, il mus restera quatre pistoles /><>nr donner aux pauvres :
voulant ainsi l'accoutumer à faire d'elle-même quelques bonnes œuvres.
Dès qu'elle avait eu douze ans, elle l'avait traitée comme une sœur, ne lui faisant pas une réprimande qu'elle ne lui en dit la raison, et ne l'accompagnât de preuves d'amitié et de tendresse. Je veux absolument, lui disait - elle aussi, que vous me disiez toujours tout ce que vous pensez; si mes raisons sont meilleures que les vôtres , vous vous y rendrez; mais si les vôtres sont meilleures que les miennes, je ni y rendrai aussi.
« Une affection si douce et si sage ne pouvait manquer de faire naître l'affection; aussi Mlle de Miramion eut-elle toujours pour sa mère l'obéissance , le respect et toute la tendresse de la fille la plus dévouée1. »
Cette mère chrétienne , qui avait épié , pour ainsi dire, la première pensée de sa fille pour la tourner vers le ciel, ne voulait pas cependant l'enfermer exclusivement dans la dévotion sur la terre, et elle la préparait, au contraire, à l'existence à laquelle sa naissance la destinait dans le monde. Elle lui en inspirait la crainte et non l'aversion, lui enseignant à y vivre sans s'y livrer, à s'en défier sans le fuir, à en être l'ornement et en même temps l'exemple2.
« Lorsqu'elle eut quatorze ans, elle la retira du couvent et lui fit apprendre à danser, non pas tanl pour briller dans ces grandes assemblées où elle
l Choisy.
? Mm» de Môntagu.
MADAME DE MIHAMION. 1 il
estimait que la vertu n'était pas en sûreté, que pour lui donner bonne grâce clans ses mouvements, s Enfin, faisant violence à tous ses goûts et à toutes ses habitudes, elle crut devoir la conduire ellemême à un grand bal que donnait sa tante, Mme la comtesse de Chois\ , en 1" honneur de Mlle de Montpensier, <( voulant lui montrer la première les dangers et la frivolité de ces divertissements, auxquels elle devait être appelée plus tard par sa position. »
Mais au retour de ce bal, songeant aux entraînement que peut offrir le monde aux yeux éblouis de la jeunesse, elle lui disait : Craignez, ma chère enfant, craignez que le mauvais exemple ne vous entraîne ; ne vous contentez pas seulement d'éviter le mai, mais faites encore le bien. Surtout soyez charitable, aimez les pauvres et que la modestie soit votre principale parure. Ne donnez jamais dans /es excès, suivez les modes sans les outrer; imitez les plus sages, sans condamner les autres.
On parlait beaucoup à celte époque des carrousels magnifiques qu'on commençait à organiser pour amuser le roi, et surtout des représentations merveilleuses de l'Opéra, que le cardinal Mazarin avait fait venir d'Italie. Mais .M,n" de Miramion, qui se souvenait de l'impression que le théâtre avait autrefois produite sur elle, ne voulut point } conduire 9a tille. Bile pensait, comme la marquise de Sablé, que tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais qu'entre tous ceux que le monde a Inventés, il \\'\ en a point qui soit plus
142 MADAME DE MIRAMTON.
à craindre que la comédie, parce que c'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut, et peut les faire naître dans notre cœur \
Quand le carême vint suspendre les danses, les ballets, les mascarades et tous les plaisirs que multipliait déjà le jeune monarque autour de lui, on imagina alors des moyens de les prolonger , en alliant des divertissements aux pompes mêmes de la religion. C'est ainsi que commencèrent ce qu'on appelait les concerts de dévotion, que nous avons appelés depuis spirituels. Ils étaient exécutés dans les couvents, à l'heure des vêpres, par les plus célèbres musiciens et les plus fameux chanteurs, en présence du roi et de toute la cour. Mme de Miramion, qui n'avait pas à faire contre les concerts les mêmes objections que pour la comédie, y conduisait quelquefois sa fille. Elles assistèrent ainsi à l'un des plus célèbres qui furent donnés au monastère de Charonne, celui dont Loret a dit :
Le père Senault y prêcha , Et son éloquence toucha De même qu'à l'accoutumée; Bref, chacun eut l'âme charmée, En ce saint lieu de grand renom , Tant du concert que du sermon 2.
Sans être aussi belle que l'avait été sa mère ,
1 Maximes de Mme la marquise de Sablé. (Œuvres de M. Cousin.)
2 Gazette de Loret, t. II, i>. 27.
MADAME DE MIRAM10X. 143
M"e de MiramîoD était cependant une jolie personne. Brune, petite, et peut-être un peu trop délicate, mais bien faite et pleine de bonne grâce et de modestie dans son maintien , elle avait de grands yeux noirs, vifs et brillants, qui, avec des cheveux châtain foncé et un teint d'une extrême blancheur, donnaient beaucoup de piquant à sa physionomie. Son nez était long, sa bouche petite; et tous ses traits, parfaitement réguliers, donnaient à l'ensemble une grande finesse d'expression. Un portrait d'elle à cette époque, et que les héritiers de M. de Purnon, son oncle, conservent encore an château de Marsay en Poitou, la représente, du reste, telle que nous venons de la décrire. Elle est assise et tient sur ses genoux un petit chien qu'elle caresse ; son habit de cour est en riche étoffe de soie blanche, orné d'une écharpe verte posée en sautoir. Elle porte des perles magnifiques dans les cheveux , au cou et aux oreilles; mais le corsage, ainsi qu'il convenait à son âge et aux principes sévères de Mn,c de Miramion, laisse à peine entrevoir la poitrine, et encore n'est-ce qu'à travers une haute dentelle.
« Dans sa jeunesse, dit Bussy, la jeune Marie avait bien eu la pensée de Be faire religieuse; mais la mère Eugénie, âpre- avoir examiné sa vocation (sans aucune préoccupation des intérêts de son eouvent , l'en avait détournée, et lui avait conseillé la première d'entrer dans le inonde, et même dese marier jeune, lui faisant seulement promettre
d'y vivre toujours en bonne chrétienne, ce qu'elle lui avait promis par écrit. »
Dès qu'elle avait paru dans les salons du Luxembourg, où l'esprit libre et piquant de la comtesse de Choisy attirait toujours la meilleure et la plus aimable compagnie, tout le monde avait voulu faire fête à « cette jeune merveille » , que sa fortune et sa beauté rendaient l'un des partis les plus désirables de la ville.
Chaque jour, les plus grands noms et les plus brillants seigneurs de la cour se mettaient sur les rangs pour obtenir sa main. « Mu,e de Miramion, pleine de confiance dans la raison et le jugement précoce de sa fille, lui nommait tous les partis qui se présentaient, et les discutait avec elle, ne voulant en rien lui imposer sa volonté ou son goût personnel. Mais ni la vanité, ni le faste de l'épée ne les possédaient \ » Et Mme de Miramion, prétextant l'extrême jeunesse de sa fille, ajournait sans cesse les propositions les plus flatteuses.
« Elle aurait voulu marier Mlle de Miramion selon sa condition et selon son bien. Mais elle avait attention surtout de l'établir dans une famille de vertu, où les bons exemples, héréditaires et domestiques, la confirmassent dans le bon chemin. »
Embarrassées de faire un choix au milieu de tant de sollicitations pressantes, « la mère et la fille faisaient beaucoup de prières et d'aumônes, pour de-
1 Choisy.
MADAME DE MIRAMION. 14n
mander à Dieu de les inspirer dans une occasion si importante, i quand M. le premier président de Lamoignon ' vint demander Mlle de Miramion en mariage pour son neveu , M. le conseiller de Nesmond.
La haute position de M. de Lamoignon, et la haute estime dont jouissait à si juste titre cet éminent magistrat, donnèrent aussitôt la plus grande valeur à cette demande. De plus, ses deux sœurs, M"" la présidente de Nesmond et Mlle de Lamoignon 2, étaient depuis plus de dix ans les amies les plus intimes de Mme de Miramion. Cette amitié et l'estime profonde sur laquelle elle était basée, la décidèrent bien vite en faveur de cette alliance.
Aucun mariage, en effet, ne pouvait offrir plus de garanties de bonheur, et en même temps plus de convenances de famille et de fortune. M. le président Théodore de Nesmond 3, chevalier, seigneur de Saint-Dizan, père du prétendant, étail ce parle-
1 Guillaume de Lamoignon, marquis deBasville, premier président au parlement de Paris, se délassait de ses travaux dans l'accomplissement d'œuvres pieuses et charitables (sa santé et sa vie étaient au public et non pas à lui, disait -il).
2 Toutes les deux, d'une liante piété, faisaient partie des assemblées de charité formées par Vincent de Paul. Leur mère, bous la direction de saint François de Sales, avait fondé une association pour la délivrance des prisonniers pour dettes.
'■ D'une famille illustre dans la magistrature, frère du vénérable évêque de Baveux, dont la mémoire est encore en honneur dans ce diocèse , et père de Henri de Nesmond, archevêque de Toulouse.
mentaire frondeur, ce magistrat courageux, qui n'avait pas craint, quelques années plus tôt, d'aller à Compiègne, à la tête d'une députation du parlement, demander au roi l'éloignement du puissant cardinal Mazarin. Et quand Louis XIV, rouge de colère, l'avait interrompu au milieu de sa harangue en lui arrachant le papier qu'il tenait à la main, le consciencieux président, avant de consentir à se retirer, n'en avait pas moins continué de réclamer, et de remontrer à cet enfant couronné qu'il agissait contre tous les usages.
M. de Nesmond avait trois fils; l'aîné, déjà reçu en survivance de son père à la charge de président à mortier, était celui qui aspirait à la main de Mlle de Miramion. Un rapport secret du temps le qualifie ainsi : « D'humeur prompte comme son père, d'assez bon esprit, estudiant à se former, bienfaisant, non intéressé, aimé dans sa chambre (au palais), faisant justice, et fort gouverné du curé de Saint- Nicolas. » Mais comme à ces divers mérites il ajoutait encore d'être bien fait de sa personne, et d'un caractère aimable, il n'eut pas de peine à obtenir de la jeune fille l'agrément et le consentement qu'il avait déjà reçu de toute sa famille.
« Le 22 juin 1660, dit d'Hozier dans V Armoriai de France, Mlle Marie- Marguerite de Beauharnais de Miramion épousa, à Paris, messire Guillaume de Nesmond, chevalier, seigneur de Saint- Dizan, conseiller du roi , maître des requêtes. »
Mme de Miramion donna en mariage à sa fille tous
ses bijoux de famille, tous les biens de son père, qui étaient considérables, et de plus la garde-noble ou revenu) de ces biens, qu'elle avait accumulée depuis quatorze ans, et dont le produit s'élevait à une somme énorme.
Deux familles si charitables et si pieuses ne pouvaient atoir de joie véritable sans songer à y associer les pauvres. Mlle de Miramion, « s'inspirant des sentiments de sa mère, refusa les riches présents que voulait lui faire M. deNesmond, et lui proposa, au lieu d'acheter de nouvelles pierreries, de donner mille louis vingt-quatre mille francs aux pauvres de Paris; ce qui fut accepté avec plaisir par toute la famille, et exécuté sur-le-champ l. »
Peu de jours après la gazette du temps annonçait cette nouvelle en ces termes :