‹ Madame de Beauharnais de MiramionChapitre 16 sur 55 · LES ÉCRITS DE MADAME DE MIRAMION · texte numérisé non relu

LES ÉCRITS DE MADAME DE MIRAMION

1. Empoisonnement de Madame Henriette d'Angleterre. — If. de Purnon. — II. Pensées de Mme de Miramion. — Mort de Mme de Harlay et de la princesse de Conti. — III. Épidémi de Meiun. — Le petit séminaire de Paris. — IV. Procession de la châsse de sainte Geneviève. — Oraison funèbre de Mme d'Aiguillon. — V. Obsèques du premier président de Lamoignon.

• On y verra régner l'esprit de Dieu , qui lui inspirait sans cesse l'humilité, la mortification et l'anéantissement. » (Choisy )

Au printemps de Tannée 1670, le roi, dont les armes heureuses n'avaient partout rencontre que la victoire, parcourut, accompagné de toute la cour, ses nouvelles conquêtes de Flandre. « L'idée de la magnificence ne peut aller plus loin que ce que l'on en vit dans ce voyage. M. de Lauzun commandait l'escorte du roi, composée de sa maison , de sa gendarmerie et de ses mousquetaires. Les troupes étaient Buperbemenl vêtues; la cour n'a jamais paru plus brillante; le roi jetai 1 à pleines mains

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l'or, et ajoutait à la qualité des choses qu'il donnait les charmes de la manière avec laquelle il parlait et agissait l. »

On était à peine revenu de cette promenade à travers la Flandre, qui n'avait été partout qu'une fête merveilleuse, que tout à coup retentit en France cette foudroyante nouvelle, que devait immortaliser bientôt la grande voix de Bossuet :

« Madame se meurt! Madame est morte ! »

En un instant, le bruit se répandit de Saint-Cioud à Versailles, et de Versailles à Paris, que Madame Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, bellesœur du roi de France, et sœur du roi d'Angleterre, venait de mourir empoisonnée.

Elle avait bu, disait- on, un verre d'eau de chicorée qui lui avait été présenté par son premier maître d'hôtel, M. de Purnon, complice du véritable auteur du crime, le chevalier de Lorraine, qu'on soupçonnait d'avoir envoyé le poison d'Italie pour se venger de l'exil et de la prison que lui avait attirés sa conduite coupable auprès de Madame.

On comprend quels durent être l'effroi , la douleur et la consternation de Mme de Miramion à la nouvelle d'un tel malheur, et en présence de pareils soupçons?

Non pas qu'elle doutât un seul instant de l'entière innocence de son frère, elle était sûre de lui comme d'elle-même; mais sachant combien d'intrigues, de

• Mémoires de Ghoisy.

complots el de forfaits se trament sans cesse autour des grands, elle put craindre que M. de Purnon , dans un acte obligé de son service, n'eût été l'instrument involontaire de quelque horrible crime.

Malheureusement, tout ce qui eut rapport à cette mort, dont le roi ressentit d'autant plus de chagrin qu'il était blessé dans ses plus chères affections et contrarié dans sa politique, fut à cause de cela enseveli dans un si profond silence par tous ceux qui étaient jaloux de lui plaire, que l'abbé de* Choisy en écrivant la vie de Mme de Miramion , alors que le roi et M. de Purnon vivaient encore n'a pas cru devoir parler de cet événement douloureux et mal connu.

Peut-être l'eussions -nous comme lui passé sous silence, si le duc de Saint-Simon, dans des Mémoires hop consultés, et surtout trop accrédités de nos jours au point de vue historique!, n'eût ajouté depuis à la publicité de ces rumeurs par l'autorité d'une assertion calomnieuse.

Non-seulement Saint-Simon déclare que Madame Henriette d'Angleterre a été empoisonnée, mais encore « que le roi a eu l'aveu du crime par M. de Purnon ».

Ce qui est une erreur notoire; car, « outre qu'il est impossible de croire (pie si le roi eût acquis de cette sorte la certitude (pie le chevalier de lorraine lut Coupable d'une pareille mort, il lui bût permis peu de temps après de rewnir a la cour, cl l't fit même gratifié dans la suite de diygrses la\eurs, on

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peut voir dans les Études sur Bossue t } par M. Floquet1, les preuves nombreuses que l'auteur apporte du non-empoisonnement de Madame; la lettre qu'a écrite à ce sujet Bossuet, qui l'assista dans ses derniers moments, celles de Guy-Patin et autres... 2; enfin le procès- verbal de l'autopsie, faite avec le plus grand soin, en présence de douze médecins et chirurgiens de l'ambassadeur d'Angleterre, et de tous ceux dont il voulut se faire accompagner... 3. Tous ces documents (qui démontrent d'une manière péremptoire que la mort de la princesse était due à des causes naturelles) réfutent suffisamment l'assertion de Saint-Simon, et montrent une fois de plus combien il faut se délier de ces petits drames saisissants qui abondent dans ses Mémoires, et dont l'effet trompe facilement la crédulité publique4. »

Ainsi, comme l'a dit Voltaire, la malignité humaine et l'amour de l'extraordinaire furent les seules raisons de cette persuasion générale de l'empoisonnement de Madame. Le genre humain serait trop

i Tome III,» p. 388.

2 La relation de la maladie , mort et autopsie , par l'abbé Bourdelot; celle du P. Feuillet, appelé avant Bossuet auprès de Madame.

3 De beaucoup d'autres témoins encore , parmi lesquels le maréchal de Bellefonds, qui fut ensuite envoyé pour complimenter le roi d'Angleterre sur cette mort. Voyez également les Mémoires de Mme de la Fayette et ceux de Daniel de Cosnac , archevêque d'Aix.

4 Histoire de Mme de Maintenon , par M. le duc de Noailles, de l'Académie ; t. 111, édit. de 4859.

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malheureux, s'il était aussi commun de commettre1

des choses atroces que de les croire.

Sans doute Mme de Miramion dut être promptement éclairée sur les causes toutes naturelles de cette mort; d'abord par les récits détaillés de son frère, qui en était resté témoin, et dont la véracité ne pouvait faire doute à ses yeux ; ensuite par le témoignage irréfutable de Mme de la Fayette, qui vint lui confirmer elle-même qu'ayant avalé le reste du verre d'eau bu par cette princesse, elle n'en avait ressenti aucune incommodité. Mais nous ne doutons pas que, malgré tant de preuves convaincantes, elle n'ait été la première à conseiller à son frère de quitter une cour si dangereuse.

M. de Purnon, à partir de ce moment, ne songea plus, en effet, qu'à se démettre de ses charges, pour aller vivre à la campagne. Cependant , à la prière de M. le duc d'Orléans, il consentit à rester encore quelques années attaché à sa maison, et devint premier maître d'hôtel de la seconde Madame. Mais en 1674, il vendit cette charge à M. Manuel de Valonne, et se retira, pour n'en plus sortir, dans sa terre de Purnon en Poitou ', ou il édifia par ses

1 Comme cette terre n'avait pas alors d'habitation convenable. M. de Purnon acheta, pour y demeurer, le château de Marsay qui y touchait. C'était un château fort, avec tours, mâchicoulis, douves et ponts-levis, d'un aspect asseï triste, niais dont il fit bientôt une résidence magnifique. Il bâtit devant la façade deux étages de galeries titrées à l'italienne, qu'il orna des portraits de toute sa famille et de beaucoup de personnages célèbres de son temps. Il d<>s>ina alentour d<-s avenues et des partei

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charités et sa piété tous ceux qui vivaient dans son voisinage.

Mme de Miramion, retirée plus que jamais du inonde et consacrée tout entière à Dieu et à sa communauté, offrait à ses compagnes le plus touchant modèle de toutes les vertus. Elle montrait au même degré une promptitude extrême a obéir, et une patience admirable à supporter toutes les contrariétés. Elle dirigeait chacune de ses filles avec une douceur, une politesse et une sollicitude que rien ne rebutait, ni n'altérait jamais. Enfin elle était leur véritable mère à toutes; et en même temps la mère et la confidente de chacune en particulier.

Plus elle avançait en âge, plus son austérité la portait à se mortifier et augmentait son ardeur pour

dont les bassins d'eau vive et les larges terrasses pouvaient lui rappeler Saint -Cloud. C'est là que mourut M. de Purnon , le 16 septembre 1721 , là qu'on peut voir encore les portraits qu'il avait réunis et que conserve avec soin l'un de ses héritiers, M le marquis de la Messelière. En contemplant aujourd'hui ces personnages d'un autre temps, dans les hautes salles de ce château féodal, que le temps et les révolutions ont laissé arriver presque intact jusqu'à nous, au milieu de ces ifs taillés depuis plus de deux siècles , il semble que le passé revive et qu'on respire encore l'air de noblesse et de grandeur qui animait le grand siècle. En 17G0, la terre de Purnon fut vendue à M. Achard de la Haye, qui y fit bâtir un château magnifique, habité aujourd'hui par sa petite-fille, Mn»c la baronne de Goyon.

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la prière, plus son Ame, dégagée des sens, était comme inondée de l'abondance des dons célestes.

Ces faveurs extraordinaires que Dieu lui faisait, la poussaient souvent à prendre pour son perfectionnement de grandes résolutions, qu'elle écrivait ensuite pour les exécuter plus fidèlement. Grâce a ce soin, nous connaissons quelques- unes de ces pieuses intentions, et les suivantes montreront toute la beauté de cette âme si véritablement clnvtienne :

Remercier Dieu tous les jou>'s des grâces qu'il m'a faites; je me retirerai au moins trois heures pour apprendre ce qu'il désire de moi, et lui demander la f/ràre de l'e.reeuter. Toutes les fois que T horloge sonnera , j 'adorerai Dieu de cœur.

Toute ma vie et toutes les facultés de mon âme ne me sont données <jue pour honorer Dieu; je le yeux faire y je mettrai Dieu au fni/ieu de fout ce que j'aime et m'abandonnerai à sa miséricorde.

Henoureler tous les ïtiOÎS les VŒUX de nom Ixiptème.

Me rider de tnoi y du monde et des créatures.^ pour être remplie de Dieu seul; faire de fréquentes retraites

avec Dieu.

Mettre la cognée n la racine de mes imperfections, pour les couper et arracher et enfoncer jusqu'à la chair ci ce; conserver la chasteté par lu mortification du finir et <les sens.

Souffrir jusipi a la mort a l'e.crmp/e de \<>tre-S< iqneur, demander les soufj'ranees , me souvenir île mes peehes, cire attentive (i ce ipie Dieu désire de mol poulie faire.

Me sacrifier et in abandonner tout entière entre les mains de Dieu , me conformer à sa volonté.

J'ai besoin de recevoir l'esprit de Dieu, comme mort cœur a besoin de l'air qu'il respire.

Mourir comme le grain de froment, pour revivre en vous, mon Dieu!

L'empresse?nent qu'on a à l'heure de la mort pour tout faire en même temps, le prévenir pendant la santé; je veux mourir à moi e't à tous mes sens, me mortifier dans les petites choses comme dans les grandes.

Tout ce qui est fait pour Dieu est grand.

Faire plutôt la volonté des autres que la mienne.

Faire mes exercices fidèlement, quelque relâchement que je sente pour la dévotion; vivre de V esprit de foi.

N'être point avare de moi-même pour le service de Dieu, défaire et refaire en moi tout ce qu'il plaira à sa bonté.

Travailler avec douceur et charité envers le prochain.

Volonté de Dieu, venez et soyez à jamais faite en moi !

Telle était la source vive à laquelle Mme de Miramion puisait sans cesse l'ardeur qui ranimait ses forces, et l'abnégation qui dirigeait toutes ses actions.

Lorsqu'elle vit sa communauté solidement établie et le bon ordre y régner partout, elle voulut en profiter pour se démettre de ses fonctions de supérieure perpétuelle, et faire observer aux sœurs la règle

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de leur institut qui défendait d'élire chaque supérieure pour plus de trois années. Mais ces pieuses filles, qui sentaient combien les vertus de M"" de Miramion , et surtout le don de commandement qu'elle possédait à un si rare degré , la rendaient encore nécessaire à la bonne direction de leur maison , eurent recours à l'intervention de M. Ferret, leur supérieur, et à rinlluence pastorale de l'archevêque de Paris, pour combattre cette résolution.

L'archevêque, M^'r de Harlay de Chanvalon, qui connaissait beaucoup M"11' de Miramion1, après- avoir insisté longtemps près d'elle sans avoir pu la faire changer de détermination, finit par lui demander de vouloir bien écrire les raisons qui lui faisaient désirer de se démettre de ses fonctions, mais de s'en rapporter ensuite à ce qu'il déciderait. Elle obéit et lui remit peu de jours après les réflexions suivantes :

« Il y a longtemps que je souhaite que l'on ôte u l'article de la perpétuité; la supérieure des tilles « de Sainte -Geneviève doit être triennale, il me « parait que Dieu le veut. Toutes les raisons que « j'en ai dites me paraissent bonnes, et pour mon « propre bien, et pour la gloire de Dieu; mais (( comme je sais que je puis me tromper, je sou- <c mets le tout à l'obéissance que je vous dois.

« Outre toutes les raisons que j'ai marquées, j'en a ai encore d'autres que je oe puis pas dire.

i Par la famille de ^moignon, à laquelle ils étaient alliés l'un et l'autre.

ce II y a déjà longtemps qu'il m'a paru que plusieurs sœurs désiraient que la triennalité s'établit; plusieurs sœurs, et moi aussi, ont de la peine de ce que je ne me trouve pas toujours aux exercices de la communauté.

« Je crains qu'après ma mort les sœurs ne portent pas assez de respect à une sœur qui serait élue supérieure; j'accommoderais cela de mon c< vivant.

« Je serais bien aise d'avoir un peu de temps pour é m'occuper de Dieu, je suis pressée intérieurement « de faire ce que je pourrai pour cela, néanmoins ce avec soumission.

« Ce n'est pas que je veuille empêcher de m'élire k ce premier triennal ; mais dans trois ans je les « prierais sans bruit de vouloir bien en élire une « autre , ce qui se ferait sans éclat, sans façon et de « bonne amitié; et si je suis perpétuelle, il faudra « encore bien de la cérémonie après ma mort, et « peut-être du bruit; ce que je souhaiterais d'é- « viter.

(( Les continuelles fautes que je fais dans cette « charge par mon peu de vertu , me font souhaiter « d'en être déchargée, et me font craindre qu'elles « ne soient un obstacle à la grâce en moi; il me « semble que Dieu me donne souvent une forte « pensée, que la communauté fera plus de bien « après ma mort que pendant ma vie.

« Plusieurs personnes du monde disent que je ce suis bien fine de m'être faite perpétuelle, cela est

MAhAMK L)Y MIUAMIOX. 20Î

« de mauvais exemple; plusieurs personnes m'en « ont parlé : ainsi par orgueil même je souhaite d'en « être défaite

(( J'ai toujours commandé ej jamais obéi; je sbu- « haite (ie le l'aire avant que de mourir, et cela même a me diminuera l'envie d'être religieuse.

« 11 faut (ant de choses pour être bonne supé- « rieure, que cela me fait peur; je me sens si éloi- « gnée d'avoir les qualités qui lui sont nécessaires. « 11 lui faut le discernement des esprits, pour nh <( voir pousser les unes, retenir les autres, juger ce « qui esc de la nature et de la grâce, voir ce qu'il « faut accorder ou refuser, peser les inconvénients « qu'il peut y avoir, tant pour le particulier que « pour le général de la communauté.

« Il ne sutlit pas de regarder les inconvénients « présents, il faut envisager les eonséquences pour a l'avenir. Chaque particulière ne voit et ne sert « que sa peine, il faut que la supérieure voie les « peines de toutes sans se laisser aller lâchement et « mollement, et sans être aussi trop ferme; ce juste % milieu est fort ditlicile. Il faut aussi qu'une supe- « rieure lâche de reconnaître l'oprit de Dieu pour u le suivre, et qu'elle n'agisse que par ce même « esprit et non selon le sien, l;i p;is>ion ou l'Iiu- « meur.

« Il faut peser tout au poids du sim tuaire, « grande charité, patience sans se lasser ni rehu- « ter, fermeté sans opiniâtreté.

a Ne pas fermer les c<eurs, mais les (MM rir ; trou-

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« vant bon qu'elles disent leurs pensées, sans leur a montrer d'en être surprise, telles qu'elles soient.

« Confiance en Dieu, défiance de soi-même, « humilité profonde, bon exemple, exactitude et « assiduité à tous les exercices : qui a tout cela? »

L'archevêque vit, au contraire, par ces objections, que personne n'était plus digne que Mme de Miramion d être supérieure perpétuelle des filles de Sainte - Geneviève, « et, quoi qu'elle pût dire, il lui ordonna de se rendre à la prière de toute sa communauté, et de n'abandonner ce titre qu'avec la vie. »

Ce qu'elle fit alors sans résistance, et par pure obéissance , mais à la grande satisfaction de toutes les sœurs.

Elle eût pu par son crédit, dit Choisy, procurer aisément de grands biens à sa communauté; mais elle se contenta d'en faire un établisement modeste, ne subsistant que par l'application et le travail , persuadée que les richesses conduisent au relâchement, et que, pour attirer la bénédiction de Dieu , il faut laisser beaucoup à faire à la Providence.

Quoiqu'elle vécût en dehors du monde et trèsoccupée de la direction de sa maison , cette retraite et ces soins ne l'empêchaient pas de voir ses amis, de les aimer avec tendresse, et de leur en donner souvent des marques effectives.

« Au mois d'octobre 1671, Mmedeïïarlay, fille de M. le premier président de Lamoignon, tomba dangereusement malade de la petite vérole. M. de Harlay, son mari, alors procureur général et depuis

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premier président du parlement de Paris, s'enferma avec elle. Mme de Miramion /dès qu'elle le sut, alla la soigner, et ne la quitta plus jusqu'à sa mort. H. de Harlay admira son dévouement et son bon cœur; son estime pour elle en redoubla , et dans toutes les occasions il lui en témoigna sa reconnaissance1. »

Un matin de Tannée suivante, on apprit soudainement que la jeune et vertueuse princesse de Conti venail d'être trouvée sans connaissance dans son lit. M"" de Miramion, tout en larmes, courut aussitôt lui offrir ses services; mais déjà la princesse avait cessé de vivre.

« Cette nuit, écrit M"1' de Sévigné, Mme la princesse de Conti est tombée en apoplexie : elle n'est pas encore morte, mais elle n'a aucune connaissance ; elle est sans pouls et sans parole. On la martyrise pour la faire revenir. Il y a cent personnes dans sa chambre, trois cents dans sa maison; on pleure, on crie, voilà tout ce que j'en sais jusqu'à l'heure qu'il est2. »

Mais le lendemain elle ajoutait :

ce M"" la princesse de Conti mourut quelques heures après que j'eus fermé mon paquet, sans avoir eu la moindre connaissance : la désolation de sa chambre ne se peut représenter.

1 Ghoisy. — M. de Harlay était l'un des hommes les plus considérés de son temps, et, chose rare, il a été leur pai toua m

i ontemporains. Ami de la Fontaine, il B'était chargé d'élever son

(ils.

2 Lettre du I février 1673 i lf«* de Gi ignan.

ce M. le duc, MM. les princes de Conti, Mme de Longueville , Mme de Gamaches , pleuraient de tout leur cœur.

ce Mme de Gêvres avait pris le parti des évanouissements, Mmede Brissac de crier les hauts cris et de se jeter par la place ; il fallut la chasser, parce qu'on ne savait plus ce qu'on faisait; ces deux personnages n'ont pas réussi : qui prouve trop ne prouve rien , dit je ne sais qui. Enfin la douleur ,est universelle. Le roi a paru touché, et a fait son panégyrique en disant qu'elle était plus considérable par sa vertu que par la grandeur de sa fortune. Elle laisse par son testament vingt mille écus aux pauvres, autant à ses domestiques ; elle veut être enterrée à sa paroisse tout simplement comme la moindre femme. Je vis hier sur son lit cette sainte princesse : elle était défigurée par le martyre qu'on lui avait fait souffrir à la bouche , on lui avait rompu deux dents et brûlé la tète, c'est-à-dire que si on ne mourait point de l'apoplexie, on serait à plaindre dans l'état où l'on met les pauvres patients. Il y a de belles réflexions à faire sur cette mort, cruelle pour tout autre, mais très-heureuse pour elle qui ne Ta pas sentie et qui était préparée1. »

La princesse de Conti, qui était devenue veuve en 1666 à l'âge de vingt-neuf ans, avait rempli le court espace de temps qui s'écoula entre la mort de

i La princesse de Conti fut inhumée à Saint-André-des-Arcs. Sur le mausolée qu'on lui érigea on lisait: « Durant la famine de 1662 elle vendit toutes ses pierreries pour nourrir les pauvres. »

son mari et la sienne, par la pratique de toutes les vertus chrétiennes. Mme de Miramion, confidente et distributrice ordinaire de ses aumônes, eut un regret profond de cette fin prématurée.

Depuis son avènement au trône, Louis XIV avait marché, sans s'arrêter, de conquête en conquête. Après la Flandre et la Franche-Comté, le célèbre passage du Rhin venait de lui livrer la Hollande. Partout on élevait au roi vainqueur des monuments, qui devaient durer plus que les conquêtes mêmes; car Tare de triomphe de la porte Saint-Denis, et les autres monuments de ces victoires étaient à peine achevés, que les Pays-Bas étaient déjà abandonnés. On quittait les trois provinces hollandaises avec autant de hâte qu'on en avait mis à les prendre; et cette évacuation rapide amenait partout un mouvement considérable de gens de guerre.

En 1673, les troupes qui passèrent ou qui séjournèrent à Melun, y apportèrent un si mauvais air, qu'il en survint des maladies contagieuses. On tut obligé d'interdire tout commerce avec les villes voisines. Il y mourait plus de cent personnes par jour; la peur s'en mêlant, les malades demeurèrent abandonnés. On ne voulait plus les garder dans les maisons, et ils expiraient dans les rues, privés de tout secours. Les principaux magistrats, les officiers

de la ville, tons étaient sur le point de déserter, lorsque Mme de Miramion, qui possédait le château deRubelle, dans le voisinage de Melun, ayant été avertie de l'état pitoyable de cette pauvre cité, arriva pour la secourir, accompagnée de chirurgiens et de sœurs grises.

« Vous savez l'horreur qu'on a de recueillir ces soupirs contagieux, qui sortent du sein d'un mourant pour faire mourir ceux qui vivent. Le mal qui consume l'un menace les autres; le danger est presque égal en celui qui souffre et en celui qui l'assiste; et l'on ne peut avoir en servant ces sortes de malades, que la malheureuse consolation de les voir mourir, ou la triste espérance de leur survivre de quelques jours1. » Mais Mme de Miramion s'élevait au-dessus des sentiments d'une piété commune. Née pour accomplir des actions héroïques, elle sacrifiait volontairement sa vie; et, avec un dévouement admirable, elle demeura ferme au milieu d'un péril qui faisait trembler les plus courageux.

A peine arrivée , ce elle fît assembler les magistrats; car sa vertu lui donnaitde l'autorité partout. » Elle leur demanda une maison pour y faire un hôpital, et y fit apporter des meubles de Rubelle. A son exemple, chacun voulut fournir ce qui était le plus nécessaire. On y établit des sœurs grises, et on y transporta les malades. Mme de Miramion les pansait de sa propre main , et les exhortait à

1 Oraison funèbre de Mm& de Montausier, par Fléchier.

bien mourir. Les prêtres et les religieux qui étaient

encore dans la ville eurent honte de ce qu'une simple femme fît sous leurs yeux ce qu'ils devaient faire eux-mêmes. Quelques-uns de ceux qui s'étaient retirés revinrent à cette nouvelle faire oublier leur faiblesse par leur empressement. Bientôt tout s'anima d'un nouveau zèle, et pendant plus de deux mois que dura la maladie, M™6 de Miramion, sans songer à ses autres affaires, qu'elle ne considérait pas comme aussi pressées, ne quitta pas Melun. Elle diiigeait tout, comme si Dieu lui-même avait commis à ses soins le salut de cette malheureuse ville. Ses veilles, ses exhortations, son argent, rien n'était épargné. Elle était remplie d'attention pour les malades, particulièrement poulies militaires : rï* exposent tous les jours leur vie pour nous , disait-elle aux religieuses; travaillez, nos sœurs, h la conserver, nous y avons toutes intérêt. Riais leur âme lui paraissait encore bien plus précieuse que leur corps, et elle s'efforçait de leur faire comprendre (pie, voyant la mort souvent et de plus près que les autres hommes, ils devaient aussi slj préparer avec plus de soin. La violence du mal donnait de l'autorité à ses paroles; car il faut souvent la souffrance et la douleur du corps pour purifier l'Ame des souillures du péché. Sa charité lui gagnait tous les cœurs, et l'esprit de foi qui ranimait achevait son ouvrage. Plusieurs, à sa prière, faisaient des confessions générales, et promettaient de vivre plus régulièrement; d'autres mouraient dans

des sentiments de repentir capables de racheter* leur vie passée.

Au milieu de tant de soins, Mme de Miramion fut soutenue par son zèle. Le mal général l'empêchait de songer au sien; elle oublia qu'elle était malade (elle vomissait encore tout ce qu'elle prenait), et trouva dans son dévouement des forces qu'elle n'eût jamais espérées.

De retour à Paris, abattue par la fatigue, elle apprit que la même maladie régnait à Senlis, et que les mêmes besoins s'y faisaient sentir. Son zèle se ranima, et si M. Ferret, son supérieur, n'avait appuyé de son autorité les prières et les larmes de ses filles, elle repartait encore pour aller rendre les mêmes services. Mais l'obéissance dans cette occasion l'emporta sur la charité.

D'ailleurs , comme le dit Choisy, la charité même en elle était réglée , car elle ne s'abandonnait à toutes les bonnes œuvres qui se présentaient qu'après s'être acquittée de ses obligations les plus essentielles. Avant de songer aux étrangers, elle croyait se devoir aux besoins de sa paroisse ; aussi pendant plus de trente-cinq ans qu'elle a demeuré près de Saint- Nicolas, n'a-t- elle jamais manqué une occasion de rendre service au séminaire ou à la communauté des prêtres de cette paroisse.

Celte communauté avait été instituée en 1612 par M. Bourdoise, que saint François de Sales appelait le saint prêtre, et quelques-uns de ses amis, clans le but de travailler ensemble à devenir de bons

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ecclésiastiques, mais sans faire de vœux ni se lier autrement que par le sentiment commun d'une ardente charité. Ils demeuraient auprès de la porte principale de 1 église de Saint-Nicolas- du-Chardonnet, dans la rue Saint-Victor, lorsque le curé de cette paroisse, l'abbé Froget, les admit dans son église; ils s'y acquittèrent très-dignement de toutes les fonctions ecclésiastiques jusqu'en 1631, époque à laquelle le premier archevêque de Paris, M2r de Gondy, les constitua en corps de communauté. En 1644, leur maison fut érigée en petit séminaire, el L'abbé Froget, pour subvenir aux besoins d'un éîablissement si utile, créa dans sa paroisse une oeuvre charitable appelée bourse cléricale. Cette association, composée d'hommes et de femmes du monde, avait pour but daller sollicitera domicile, chaque année, les sommes nécessaires à l'entretien des jeunes séminaristes.

Toutes les personnes pieuses de cette paroisse, (pii était alors très-bien habitée, voulurent prendre part à cette bonne œuvre, et M*6 la présidente de Nesmond et sa sœur, Mlle de Lamoignon, furent des premières à y figurer.

Cette association existait ainsi depuis plusieurs années, et le Béminaire avait formé déjà un grand nombre d'ecclésiastiques distingués, quand M" de Miramion \int habiter la paroisse de Saint-Nicolas , el se joignit à ses pieuses amie-.

Dès qu'elle vit que cel établissement qui , rendait de grands services, n'était fondé que sur des

charités annuelles qu'il fallait sans cesse, demander, elle craignit que son existence ne fût pas de longue durée , et résolut d'y remédier. La maison qu'occupait ce séminaire ne lui appartenait pas, et les lettres d'autorisation que le roi lui avait accordées n'avaient été enregistrées qu'avec de grandes restrictions. Ces deux entraves à la stabilité et au soutien de cette œuvre préoccupèrent si vivement son esprit, qu'elle mit aussitôt tout en œuvre pour lever ces premières difficultés.

Elle ne se contenta pas d'y employer son crédit, elle y aida d'abord de sa fortune. Après avoir donné dix-sept mille francs pour l'entretien de trois jeunes séminaristes, elle se chargea du traitement annuel de trois prêtres qu'on appelait oblats, et qui allaient s'adjoindre aux curés des paroisses les plus pauvres du diocèse. Enfin elle y joignit une rente de neuf cents livres pour fonder une messe basse qui se dirait chaque jour dans la chapelle de la communauté, dans l'église Saint-Nicolas.

Vers 1663, suivant les conseils de la charitable princesse de Conti , qui l'aidait toujours dans ses œuvres bienfaisantes; elle alla solliciter particulièrement la charité de M. de Conti. Ce prince, après avoir mené dans sa jeunesse une vie fort légère, était devenu très-dévot depuis son mariage. C'est lui qui chassait les comédiens des provinces qu'il commandait, pour y envoyer d'ardents missionnaires chargés de convertir les protestants. Mme de Miramion, en lui expliquant le but de sa démarche, n'eut pas

de peine à l'intéresser à l'avenir du petit séminaire; et le prince lui remit sur-le - champ trente- six mille francs destinés à l'achat de la maison. En outre, elle obtint (pie le parlement enregistrât sans restriction les lettres patentes accordées précédemment par le roi à cet établissement. Le président de Nesmond, son gendre, prit aussi, à cause d'elle, une part très-active à la réussite de cette affaire, qui avait paru jusque-là impossible à réaliser.

Ce fut à cette époque, et en reconnaissance de tant de bienfaits, que M"" de Miramion fut élue trésorière de la bourse cléricale, fonctions qu'elle a conservées ensuite jusqu'à sa mort.

Plus tard, quand les directeurs du séminaire, n'ayant plus assez de logement, furent obligés de bâtir, c'est encore elle qui, de sa bourse et de celle deses amis, leur procura l'argent nécessaire à ces constructions.

« De plus, elle fournissait aux jeunes prêtres qui sortaient chaque année du séminaire pour aller en Irlande, soit des calices d'argent et des ornements d'église, soit des habits séculiers. Enfin, pendant plus de trente ans elle a fait blanchir dans sa communauté tous les surplis et tous les linges d'église de ce! établissement1. »

I e séminaire , dont .M"" de .Miramion a été la prin cipale bienfaitrice, a du sans doute à l'utilité de son

i Choisi

but et à la modestie de son existence, d'échapper plus facilement aux injures du temps et aux troubles des révolutions, car, au milieu des ruines de tant de fondations magnifiques, il est resté debout, tel à peu près qu il était il y a deux siècles, et servant encore aujourd'hui de succursale au grand séminaire de Saint-Sulpice. Les vastes salles basses qui lui servaient autrefois de réfectoire, quoique devenues plus sombres et plus humides, servent au même usage aux générations nouvelles; et parmi les hôtes illustres qu'elles s'honorent d'avoir abrité, on compte l'éminentet vénérable évêqne d'Orléans, Mgr Dupanloup, qui était directeur de ce séminaire en 1840.

« Mais c'est surtout envers l'église de Saint- Nicolas -du -Chardonnet que Mme de Miramion fut libérale et presque prodigue, car elle lui a donné d'abord plus de cinquante mille francs; et lorsque cette construction pensa tomber, parce qu'on n'y avait pas fait assez de piliers, elle envoya encore six mille livres pour y travailler, et se rendit caution de douze autres mille qu'elle a payées depuis ; sans compter tous les ornements à fond d'or et d'argent, de velours et de damas, les chandeliers d'argent, le soleil et le dais pour le saint Sacrement qu'elle lui a aussi donnés. 1 »

L'église de Saint-Nicolas, rebâtie vers 1665. à l'angle des rues Saint-Victor et des Bernardins, telle qu'elle existe encore aujourd'hui, est donc

l Ghoisy.

due, en grande partie, aux libéralités de Mme de Miramion.

C'est dans cette église que les filles de Sainte- Geneviève avaient leur chapelle particulière, formée des deux premières chapelles qui sont à la droite de l'autel, et communiquant entre elles par une hirge ouverture cintrée qu'on voit encore. C'est dans cette enceinte réservée que pendant plus de trente ans Mme de Miramion vint s'agenouiller plusieurs fois chaque jour. C'est là que montèrent vers Dieu ses plus ferventes prières, là enfin que lut déposé son cœur, jusqu'aux jours néfastes de la révolution1.

Le vendredi 19 juillet 1675, eut lieu une procession solennelle de la chasse de sainte Geneviève, patronne de Paris, que la gazette du temps cite comme l'une des plus remarquables qui aient eu lieu.

a Ces processions ne se faisaient que dans les [tins pressantes nécessités, et en vertu des ordres du

' Cette chapelle est encore dédiée à sainte Geneviè?e : mais en dehors de ce souvenir l'église de Saint-Nicolas-du-CnardonncI ne conserve plus aucune trace de l'existence de M"10 de Miramion. Ne serait-il p.is à souhaiter qu'une inscription commémorative fût rétablie à la place où son cœur a été déposé m longtemps, et vînt rappeler à la mémoire des fidèles le nom et les vertus de la première bienfaitrice de cette église.

'220 MADAME DE MIKAMION.

roi, des arrêts du parlement et des mandements de l'archevêque de Paris et de l'abbé de Sainte- Geneviève1. »

Cette année-là, les pluies ayant duré deux mois, et ruinant toute espérance de moisson, l'Église ordonna des prières publiques au tombeau de sainte Geneviève pour obtenir qu'elles cessassent. « Ces prières ayant eu tout le succès qu'on en pouvait souhaiter, la procession se fit pour en rendre solennellement grâces à Dieu. »

Le tombeau de l'humble bergère était dans la crypte souterraine de l'église de Sainte-Geneviève , rue de Clovis, et la chasse qui contenait ses reliques était exposée derrière le maître-autel de l'église haute; c'est là qu'on allait la prendre en grande pompe pour la transporter solennellement à Notre- Dame.

Cette procession à laquelle Mme de Miramion eut la pieuse satisfaction d'assister, entourée de toutes les filles de sa communauté, faisant cortège à la châsse de leur sainte patronne, fut favorisée par le plus beau temps, et put traverser les rues étroites du vieux Paris, toutes jonchées de fleurs et tendues de tapisseries magnifiques, sans éprouver le moindre accident.

Mme de Sévigné, l'immortelle historiographe de ce temps, témoin oculaire de cette imposante cérémonie, en parle ainsi à sa fille :

1 Mémoires du duc de Saint-Simon.

MADAME DE MiRAMION. c221

« J'ai été avec M"1' de Vins , l'abbé Arnauld et d'Acqueville, voir passer la procession de Sainte- Geneviève; nous en sommes revenus de très-bonne heure, il n'était que deux heures; bien des gens n'en reviendront que ce soir. Savez- vous que c'est une belle chose que cette procession?

« Tous les différents religieux, tous les prêtres des paroisses, tous les chanoines de Notre-Dame, et M. l'archevêque pontificalement qui va à pied, béuissant à droite et à gauche jusqu'à la métropole; il n'a cependant que la main gauche; et à la droite, c'est l'abbé de Sainte- Geneviève nu-pieds, précédé de cent cinquante religieux nu -pieds aussi, avec sa crosse et sa mitre, comme l'archevêque, et bénissant de même... Le parlement en robes rouges et toutes les compagnies supérieures suivent cette châsse, qui est brillante de pierreries, portée par vingt hommes babilles de blanc, nu -pieds... Vous m 'allez demander pourquoi on a descendu cette châsse : c'était pour faire cesser la pluie et pour demander le chaud, l'un et l'autre étaient arrivés au moment qu'on a eu ce dessein... »

Un mois après, Mme de Miramion assistait dans l'église des Carmélites à une autre cérémonie religieuse, magnifique aussi, mais bien triste et toute funèbre : c'étaient les obsèques de haute et puissante dame Marie de Wignerod, duchesse d'Aiguillon, pair de France*, « Je viens vous annoncer ave

1 Titre auquel lui donnait droit son duché-pairie d'Aiguillon . el qu'elle pouvait transmettre.

r Apôtre que tout finit, disait l'évêque de Nîmes, à rassemblée nombreuse et choisie qui l'écoutait avec recueillement, afin de vous ramener à Dieu qui ne finit point...

« Les tristes dépouilles d'une illustre morte, les larmes de ceux qui la pleurent, des autels revêtus de deuil , un prêtre qui offre attentivement le sacrifice que l'Église appelle terrible, un prédicateur qui, sur le sujet d'une seule mort , va décrier la vanité de tous les mortels; tout cet appareil de funérailles vous a sans doute déjà touchés. A la vue de tant d'objets funèbres, la nature se trouve saisie; un air triste et lugubre se répand sur tous les visages : soit horreur, soit compassion, soit faiblesse, tous les cœurs se sentent émus; et chacun regrettant la mort d'autrui, et tremblant pour la sienne propre, reconnaît que le monde n'a rien de solide, rien de durable, et que ce n'est qu'une figure, et une figure qui passe...

ce Mais je parle d'une âme pénitente, qui a vu de loin le jour du Seigneur, et qui s'y est préparée par la solitude et la prière. Je vois au travers de ces grilles ce chœur où elle a tant de fois chanté les cantiques de Sion, ces oratoires où elle a pleuré ses péchés; ce jcloître où elle a répandu l'odeur de tant de vertus, qui y sont encore comme vivantes; et, pour recueillir tout ensemble, ce monastère qu'elle a soutenu par ses libéralités, qu'elle a fréquenté par ses retraites , qu'elle a édifié par ses exemples. »

Mme de Miramion, qui avait admiré plus que per-

MADAME DE MIKAM10N. *223

sonne l'ardeur de son zèle, la grandeur de son courage et l'étendue de sa charité, regretta sincèrement cette illustre prolectrice des pauvres.

Chaque année, craignant comme saint François de Sales que le tumulte du monde et la multitude de ses occupations ne vinssent à épancher trop son àme au dehors, Mme de Miramion faisait une retraite spirituelle de huit jours.

Plusieurs fois pendant ces retraites, son directeur, M. l'abbé Ferret, lui ordonna d'écrire toutes les pensées que Dieu lui inspirerait, et elle le fit toujours avec obéissance; mais l'abbé de Choisy, qui dit avoir eu entre les mains l'original de toutes ces retraites, écrites par elle-même, ne nous en a fait connaître que deux que nous transcrirons à la fin de ce livre parmi les écrits de Mme de .Miramion.

On \ verra régner, comme il le dit, l'Esprit de Dieu , qui lui inspirait sans cesse l'humilité, la mortification et l'anéantissement.

a Au milieu des grâces que Dieu lui faisait, elle n'était pas cependant exempte de quelques tentations, principalement sur la foi, et lorsqu'un jour, peinée de son aveuglement, elle s'en plaignait a M Ferret : « Madame, lui répondit -il, demeurez en paix; vous sentez assez la foi, puisque vous agissez toujours selon la foi; ces nuages passeront, et la lumière reviendra \ »

Bientôt, voyant les forces de ce sage conseiller

1 Choisy.

décliner visiblement sous le poids de l'âge, elle pressentit la perte qu'elle allait faire, et, voulant avoir son avis sur des questions qui la préoccupaient relativement à sa communauté et à elle-même, elle lui écrivit :

<( Gomme vous êtes la personne du monde pour ce qui Dieu m'a donné le plus de confiance et d'es- « time, je vous prie de me dire, en cas que Dieu « veuille que je lui fasse le sacrifice de votre vie « devant celui de la mienne, ce que vous croyez le « mieux pour sa gloire sur ce que je vais vous pro- « poser. » Et elle lui présenta une liste de questions, auxquelles il répondit aussi par écrit. On sera édifié, en les lisant1, de l'humilité de ces questions autant que de la sagesse des réponses.

La santé de Mnie de Miramion était restée mauvaise, ses vomissements continuaient. « Mais plusieurs fois pendant ses oraisons, Dieu lui ayant envoyé la pensée qu'il y avait des âmes destinées à faire pénitence ici -bas pour les autres pécheurs, elle crut comprendre qu'elle était une de ces âmes privilégiées, et que si ses souffrances étaient acceptées par elle et offertes à Dieu en esprit de pénitence , son sacrifice pourrait ainsi contribuer au salut de plusieurs. »

Cette pensée la soutint dans sa soumission, et quand elle en fit la confidence à M. Ferret , il lui dit :

1 Voira l'Appendice, où nous les reportons pour ne pas interrompre le récit.

madame de miramion. 225

« Vous devez offrir à Dieu les souffrances que vous endurez depuis quinze ans, et demeurer toujours dans la résolution de souffrir encore davantage pour la conversion des pauvres pécheurs ; car le temps de votre pénitence n'est pas encore arrive. Lorsque Dieu voudra accepter votre sacrifice, il vous en donnera une marque sensible en vous guérissant alors de votre vomissement. »

Le 16 janvier 1677, M. Ferret mourut. M"" de Miramion, dont il avait été seize ans le directeur, le pleura comme un père.

Après avoir fait embaumer son corps, et enfermer son cœur dans un vase d'argent, pour être déposé, selon ses désirs, dans le chœur de l'église de Saint- Xicolas-du-Chardonnet, elle fit à ses frais rendre à sa dépouille mortelle tous les honneurs funèbres dus à la position élevée qu'il occupait dans l'Église.

Le lendemain des funérailles, comme elle était agenouillée dans l'église, et tenait entre ses mains ce cœur qu'on allait sceller à jamais sous la pierre, elle demanda à Dieu , en présence duquel elle ne doutai! pas que ne fût l'Ame de M. Ferret, d'accomplir sa volonté en elle. « Le même jour elle fui guérie de son vomissement. Déjà elle ne se souvenait plus de ce qui s'etaii passé, quand sep! pu huit jours après , étant devant le saint Sacrement, elle s'en souvint et crut entendre que la guérison de son vomissement était la marque que Dieu lui avait donnée de sa \<>lonté. Elle demeura très -embarrassée : les voies

226 MADAME DE MIKAMION.

extraordinaires lui faisaient de la peine; elle craignait aussi d'être infidèle à Dieu, et, n'ayant point encore de directeur, elle ne savait à qui s'adresser.

« La fête de Pâques étant arrivée, elle alla à confesse à M. Benjamin, nouveau curé de Saint-Nicolas, docteur en théologie et officiai de Paris, et lui apprit tout ce que lui avait dit M. Ferret. « Madame, lui dit- il, voilà l'accomplissement de ce que M. Ferret vous avait prédit; vous ne vomissez plus, sans avoir fait aucun remède pour vous guérir; la volonté de Dieu paraît visiblement, et vous pouvez commencer votre pénitence pour les pécheurs. » Il lui conseilla néanmoins d'en parler à quatre docteurs séparément. Elle choisit MM. Grandin *, Chamillart, Courcier et Marcot : ils furent tous quatre de l'avis de M. Benjamin. M. Vesou , le médecin, fut aussi appelé; il avoua qu'il n'avait jamais connu la cause du vomissement, et comprenait encore moins la guérison ; qu'il y avait en cela quelque chose qu'il n'entendait pas, et que la main de Dieu agissait en elle : discours que les médecins ne tiennent pas sans de grandes raisons 2. »

Elle comprit alors ce que Dieu demandait d'elle en lui rendant la santé, et elle reprit toutes les pratiques de la plus sévère austérité, « les jeûnes étant redoublés, les prières plus longues, même

1 Martin Grandin, docteur et professeur de Sorbonne, jouissait d'une grande réputation de sagesse.

2 Ghoisy.

pendant la nuit , et les ceintures de ter n'étant pas oubliées, en vue de faire pénitence pour les pécheurs. »

A la mort de M. Ferret, M. Edme Jolly, supérieur général de la Mission des prêtres de Vincent de Paul1, ayant été élu supérieur des Filles de Sainte- Geneviève, M"" de Miramion le prit aussi pour son directeur. Ce dernier, pour la mieux connaître, lui demanda d'écrire un abrégé de sa vie.

M"'e de Miramion s'en défendit longtemps ; mais, M. Jolly ayant persisté dans sa demande, elle obéit.

C'est à cette confession (qui ferait ici répétition, et qu'on a reportée à la fin de ce livre parmi les autres écrits de M™6 de Miramion ), que nous avons dû de connaître, racontés par elle-même, quelquesans des événements de sa vie, et surtout des sentiments qui l'ont animée.

Le 10 décembre ItiTT, M de Miramion apprit

tout d'un coup la mort de M. de Lamoignon, qu'elle

avait quitté l;i veille en parfaite santé.

1 Edme Jolly avait été formé à la piété par Vinrent de Paul lui-même, et envoyé à Rome par lui pour être supérieur de la maison qu'il avait établie dana la ville éternelle. Il fut élu supérieur des lazaristes à la mort «le René Aimeras, qui avait succédé à sainl Vincent de Paul.

Voici en quels termes la gazette et les lettres du temps rapportent cet événement :

« Messire Guillaume de Lamoignon, premier président du parlement de Paris, mourut ici, la nuit du jeudi 9 décembre au vendredi 10, âgé de soixante et un ans. La perte de ce grand magistrat, dont la piété singulière, rattachement inviolable au service du roi, l'intégrité incorruptible et le savoir profond sont si connus depuis longtemps dans le royaume, est extrêmement sensible, et il est universellement

regretté. »

Vous jugez aisément par vous-même, Monsieur, écrivait le père Bouhours à M. de Bussy, le A janvier, combien la mort de M. le premier président nous a accablés C'est un coup de foudre plus surprenant et plus terrible que le coup de canon qui emporta M. deTurenne. Il n'est pas étrange, après tout, qu'un homme de guerre soit frappé plutôt qu'un autre; mais qu'un homme plein de santé et qui n'est point vieux meure tout à coup d'un transport au cerveau, sans qu'on en voie aucune cause, c'est ce qui me paraît effroyable. »

« Il est vrai, Monsieur, dit le père Rapin également à M. de Bussy, que c'est un coup de tonnerre que cette mort, pour les amis et pour la famille du grand homme que nous pleurons; mais c'est un coup de grâce pour lui. Il y avait deux ans qu'il se préparait à mourir; il fit son testament l'année passée à Ba ville; il ne lisait de livres de dévotion que ceux qui lui parlaient de la mort; il écrivit à mes-

dames ses filles de Sainte Marie, cinq semaines avant que de mourir, une lettre qui est une vraie prophétie de sa mort. A l'ouverture qu'il fit au parlement, trois semaines avant que de mourir, ce fut un discours sur ce qu'on ne pensait pas à la mort, quoique depuis deux ans il se portât bien mieux qu'il ne faisait auparavant. Les médecins disent que la cause de sa mort fut la maladie de la pierre qui occasionna un transport au cerveau; car il ne se sentit presque pas mourir. Mais ce n'est pas cela, Monsieur, c'est que Dieu est en colère contre nous; nous n'étions pas dignes, dans le misérable siècle où nous vivons, de posséder plus longtemps un si grand homme; car il n'y eut jamais une plus belle âme jointe à un plus bel esprit. Mais enfin, Monsieur, le plus grand de tous les ('loges est que le peuple l'a pleuré, et chacun s'est plaint de sa mort comme de la perte d'un ami ou de celle d'un bienfaiteur. Pour vous, Monsieur, vous y avez perdu un ami tendre et sincère ; il vous connaissait pour homme droit et d'un esprit extraordinaire, et il vous aimait parfaitement. Je pense à faire quelque chose qui puisse le faire connaître à ceux qui ne l'ont pas vu et à la postérité. Au nom de Dieu, Monsieur, aidez- moi de vos lumières; vous l'avez connu, et \ous l'avez compris. Cette honnêteté, cette grandeur d'âme, cette Bagesse , cette modestie, cet homme qui ue faisait point de fautes parmi les écueils du palais et de la cour, car vous connaissiez tout cela, ayez la honte d'y faire quelques réflexions, et de me mander nos pensées : vous devez cela à l'amitié que nous

aviez pour lui, et à celle que vous me faites l'honneur d'avoir pour moi *. »

On comprend quelle dut être la douleur de Mme de Miramion. « Elle était depuis plus de trente ans l'amie et la confidente des charités de ce grand magistrat. Il connaissait toute sa vertu, et, plein de respect pour son jugement, il ne décidait rien dans les affaires où les pauvres avaient intérêt sans la consulter; il lui proposait les plus grandes difficultés, et suivait ordinairement ses avis; car elle y voyait clair, il semblait que Dieu récompensât le zèle par la lumière; les expédients ne lui manquaient jamais, et ce qui semblait impossible aux autres réussissait entre ses mains.

« Elle joignit ses larmes à celles du public, et lui fit faire à ses dépens des obsèques magnifiques dans l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, où M. l'abbé Fléchier, depuis évêque de Nîmes, fit l'oraison funèbre avec le succès qui lui est ordinaire \

« C'est une vérité, a-t-il dit dans cette oraison , que la bonté, à proprement parler, est le caractère de Dieu seul... Toutefois il s'élève dans tous les temps certaines âmes bienfaisantes qui , servant comme d'instrument à cette bonté souveraine, ne donnent d'autres bornes à leur charité que celles que Dieu a données à leur pouvoir. Tel était M. de Lamoignon... Près des murs de cette ville royale, s'é-

i Manuscrit de la bibliothèque impériale, t. VI1T. 2 Choisy. (Le 18 février 1679.)

lève un superbe édifice... (l'hôpital général ; c'est là que la faim est rassasiée, que la nudité est revêtue, et que l'infirmité est guérie. La ferveur qu'on a d'abord pour les nouveaux établissements, l'honneur qu'on se t'ait d'avoir part aux grandes œuvres de piété..., tout contribua d'abord à fonder cette sainte maison. Mais elle fut bientôt ébranlée..., et l'on vit tarir les principales sources de la charité. M. le premier président, par le droit de sa charge, et plus encore par sa propre inclination, entreprit de maintenir un ouvrage que son prédécesseur avait commencé avec tant de succès.

« Quel soin ne prit- il pas de chercher des fonds dans un temps où la misère était augmentée et la charité refroidie!...

« Quelle application n'eut-il pas pour établir la discipline parmi cette troupe de mendiants renfermés!... Quel ordre nedonna-t-il pas pour les accoutumer au travail et à la piété!... 11 ne s'arrêta pas à la protection, il passa jusqu'aux assistances effectives, et il joignit à son crédit ses propres aumônes .. Car... il consacra ce qu'il retirait tous les anf du travail du palais à la subsistance des pauvres; il n'était pas content de leur avoir distribué du pain, s'il ne l'avait gagné lui-même; il ne leur offrait pas les restes de sa vanité ou de sa fortune, mais les fruits de ses propres mains... Cette portion de son

bien lui était sacrée; il \ mettait sou COBUr comme

à son trésor.

<( Vous le savez, pieuse conûdente de ses aumônes

secrètes (ajouta-t-il en s'adressant à Mme de Miramion ) , qui lui rendez aujourd'hui les oiïices publics d'une sainte amitié; vous le savez, avec quelle joie il dispensait ces revenus de sa charité pour racheter ses péchés, et pour honorer Dieu de sa substance 1. »

1 Oraison funèbre prononcée par Fléchier, le 18 février 1679, dans l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Fléchier était précepteur du fils de M. de Gaumartin, cousin de M™e de Miramion.

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