MADAME DE MIRAMION DIRECTRICE DES FILLES DE LA PROVIDENCE
I. Origine des ouvroirs. — II. Mme de Polallion. — III. Maladie de Mme la présidente de Nesmond. — IV. Exhumation des restes de M11* Legras. — Voyage à la Flèche et à Angers. — L'évoque Heni i Arnauld. — V. Lettres de Mme de Miramion.
« Aimer quelque chose plus que soi-même , là est le secret de tout ce qui est grand ; UToii vivre ^u dehors de sa personne, là est le tint de tout instinct généreux. » (E. S.)
On peut dire de M"" de Miramion, suivant l 'expression de l'Écriture sainte, que, dans le cours de sa vie, un jour apprenait à l'autre quelque nouveau service à rendre à Dieu. Les nuits mêmes ne gardaient pas pour elle de silence, l'une ajoutai! à l'autre quelque nouvelle lumière pour glorifier un si grand maître.
Elle avait, en effet, des heures réglées de prière pendanl la nuit, aussi bien que pendant le jour. Et
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quand tout dormait autour d'elle, à l'heure où l'oubli semble, avec le sommeil, descendre sur toutes les existences, elle se levait pour prier et songer à la mort. Ainsi la nuit n'était pour elle ni solitaire ni oisive; car, durant ces pieuses veilles, son esprit, toujours en présence de Dieu, découvrait souvent quelque nouveau moyen de l'honorer en soulageant encore l'humanité.
Un soir de l'année 1678, en rentrant chez elle par le quai, elle entendit, sur le port de la Tournelle , plusieurs jeunes filles qui jouaient et causaient d'une manière inconvenante avec de jeunes garçons. L'idée du mal qui pouvait résulter d'une telle familiarité, et le spectacle scandaleux qu'on avait sous les yeux, la frappèrent. Elle y songea plusieurs fois dans la nuit, et chercha quelque moyen d'y remédier. Le matin, elle fit appeler chez elle quelques-unes de ces jeunes filles, après en avoir parlé à leurs mères. Elle leur demanda, sans les gronder, ce qu'elles faisaient toute la journée, et reconnut aisément, par leurs réponses, que l'oisiveté et le manque de principes religieux pourraient les entraîner bien vite au désordre. Désireuse de les arracher à tout prix à un danger si menaçant, elle leur proposa de venir le jour même chez elle, y apprendre à travailler à l'aiguille, et leur promit de les mettre promptement en état de gagner honnêtement leur vie si elles le voulaient. Elles acceptèrent, et peu de temps après M"u' de Miramion les établit commodément dans une maison qu'elle loua
clans son voisinage, et qu'on appela la chambre de travail de la paroisse. Cet établissement était dirigé par deux maîtresses chargées d'instruire les jeunes filles. Elles commençaient et finissaient la journée par la prière; et pour occuper leur esprit pendant les heures consacrées au travail manuel , on leur faisait chanter de pieux cantiques. Elles apprenaient ensuite à lire et à écrire, et trois fois par semaine on leur faisait le catéchisme. A midi, le dîner était servi gratuitement pour tout le monde, et, le soir, celles qui avaient gagné suffisamment, recevaient encore à souper. La plupart retournaient coucher chez leurparents; mais celles qui n'en avaient plus restaient alors comme pensionnaires, ce qui faisait de cette maison un orphelinat en même temps qu'un ouvroir.
L'utilité de cet atelier de travail, et les nombreux avantages qu'il offrait à la jeunesse, ne tardèrent pas à être justement appréciés par les familles pauvres de la paroisse. On estimait davantage les jeunes Biles qui étaient admises à en faire partie, et celleslà, sachant mieux travailler, trouvaient ensuite plus facilement à s'établir.
Le succès qu'obtint dès ses débuts cette heureuse création, la lit bientôt imiter, d'abord dan- plusieurs paroisses de Paris, et ensuite à Versailles, à Fontainebleau et à Saint-Germain, ou M"" de Main tenon voulut bien la prendre sous son bienveillant patronage.
Le roi, dès qu'il connut ce nouveau moyen de
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moralisation , l'approuva haurement, et fit complimenter Mme de Miramion de l'heureuse inspiration qu'elle avait eue.
Depuis cette époque, cette pensée féconde, développée et perfectionnée comme tout ce qui est véritablement bon, a donné naissance aux orphelinats et aux ouvroirs qui de nos jours rendent partout de si grands services à la jeunesse et à lu famille.
Dans le courant de la même année, la vertueuse directrice des filles de la Providence, M]le Viole, étant venue à mourir , quatre sœurs religieuses de cette communauté vinrent supplier Mme de Miramion de vouloir bien accepter la direction de leur maison.
Elle eut d'abord beaucoup de répugnance à s'en charger, dans la crainte, disait-elle, que la multitude des affaires extérieures ne l'empêchât de songera sa propre perfection.
Mais l'Esprit de Dieu, qu'elle interrogeait sans cesse, lui inspira ensuite d'autres pensées, et voici ce qu'elle-même écrivit à ce sujet :
<( Après avoir témoigné aux sœurs toute la peine « que j'ai de prendre soin des filles de la Provi- « dence, j'ai pensé, la nuit suivante, dans mon « oraison, que je n'aimais pas Dieu purement, ne
voulant pas m exposer pour lâcher de lui gagner
<( des âmes; après y avoir pensé avec peine, il m'est « venu à l'esprit : La peur que tu as de te blesser, « fait que tu n'oses pas te jeter dans la mêlée pour « empêcher que l'on ne blesse à mort Celui que tu <( dis (pie tu aimes; ce n'est pas aimer Dieu pure- « ment, il te soutiendra pour faire de toi ce qu'il a veut.
« II te reste encore à faire le sacrifice de tout ton <' temps, pour être employé comme il le veut et non « comme tu le veux . Quand tu le sers dans la retraite, « crains de le servir pour l'amour de toi; mais quand a tu le sers pour le prochain, tu leserspourl'amourde s lui-même. Celui qui est appelé à la retraite, qu'il y a demeure; celui qui e-t appelé à l'action, qu'ilagisse. « Les saints ont l'éternité pour contempler, ei cette « vie est donnée pour travailler à ceux qui y sont « appelés. Ne crains pas d'être trompée et de trop ce entreprendre, d'être dissipée ou louée, pourvu « (pie lu ne fasses rien que par obéissance et « soumission , et en disant toutes choses simpleo ment.
o Mon esprit aime naturellement ;i entreprendre ' et à faire beaucoup. Dieu m'a toujours donne un « cœur pour toul faire; ce qui m'a l'ai( cl me l'ait « encore me déôer de me- pensées. Depuis long- " temps je désire la retraite el j'appréhende toujours
de me trop dissiper, quoique j'aimasse à travailc 1er pour Dieu. »
M" de Miramion s'en rapporta ensuite, comme
elle le faisait toujours, à la décision de son directeur, M. Jolly : « Pesez, je vous supplie, toutes « choses devant Dieu, lui écrivait-elle, mon peu de « capacité et de vertu et le peu de loisir que j'ai; « cependant je vous obéirai en cela comme en toutes « choses. » M. Jolly lui ayant ordonné de se charger de cette communauté, elle obéit et fut élue directrice des filles de la Providence.
« Elle y allait souvent et leur faisait des conférences capables d'exciter les moins ferventes ; l'amour de Dieu animait toutes ses paroles et leur donnait une force victorieuse de tous les cœurs; on ne se plaignait plus quand on l'avait entendue, la pauvreté et l'humiliation se faisaient désirer, et chacune de ces filles se croyait heureuse d'avoir quelque chose à souffrir1. »
Cette communauté, instituée en 1643 par Marie de Lumagne, veuve de M. de Polallion , sous la conduite de saint Vincent de Paul, avait été d'abord très-florissante. Mais depuis la mort de ses fondateurs , elle n'était plus guère soutenue que par les libéralités du roi, et semblait près de s'éteindre. M"" de Miramion en fut la seconde bienfaitrice. Depuis le jour où elle en devint directrice el jusqu'à l'heure de sa mort, elle ne cessa de lui prodiguer ses dons et ses soins. Grâce à elle, l'institution fut relevée et resta longtemps prospère 2. Au moment
i Choisy.
2 Cette maison , située faubourg Saint-Marcel , a été détruite à
de mourir, elle était encore préoccupée de l'y venir de cette communauté, et elle voulut écrire pour lui léguer une rente et la recommander à la générosité du roi. Enfin, après sa mort et sur sa recommandation, sa fille, Mm la présidente de Nesmond , fut élue directrice des fdles de la Providence, et continua d'accorder à cette maison les témoignages d'intérêt dont elle avait eu l'exemple.
La charité de Mme de Miramion était inépuisable, car, en même temps qu'elle entreprenait tant d'oeuvres diverses à Paris, elle s'occupait encore «lu sort des campagnes. « Elle y envoyait des missionnaires, et y faisait établir des écoles; car, dans tous les temps, le salut des âmes a toujours été le but principal de ses charités. Elle a ouvert ainsi dans plusieurs provinces, et à différentes époques, plus de cent écoles pour l'instruction de la jeunesse . et elle a fait prêcher à ses frais dans les villages plus de deux cents missions *. » Ses revenus, ses propriétés, ses bijoux, rien n'était épargné pour fournir à ses bonnes œuvres. Aussi, quand un jour son homme d'affaires \int lui annoncer, tout éperdu, qu'elle ve uait de faire une perte considérable : Ce n est pas moi,
l.i révolution, et --n église, comme la communauté, <->t devenue une propi iété particulière.
1 Cli<>is\ .
lui dit- elle froidement, qui suis à plaindre y ce sont les pauvres x .
Les pauvres, en effet, pouvaient seuls souffrir de l'amoindrissement de sa fortune; car depuis longtemps elle leur avait destiné tout ce qu'elle possédait. Sans doute, si sa fille avait eu des enfants, elle eut, ainsi qu'elle l'a écrit dans son testament, pris cela en considération, et agi différemment. Mais Mme de Nesmond, qui avait hérité du côté de son père d'une fortune considérable, étant restée sans postérité après plus de dix-huit ans de mariage, Mme de Miramion considérait qu'elle était libre de suivre son inclination naturelle, et de consacrer la plus grande partie de ses biens au soulagement des pauvres et au triomphe de la religion.
Si quelque chose surprend quand on considère tout le bien qu'a fait cette généreuse femme, pendant le cours d'une vie encore assez longue, c'est que sa fortune, toute considérable qu'elle était, ait pu suffire à tous les actes de bienfaisance, à toutes les œuvres pieuses qu'elle a accomplies. Mais la charité, on le sait, est une œuvre essentiellement collective. C'est là le secret de ses inépuisables ressources. Et souvent pour les établissements charitables aussi bien que pour les institutions religieuses, Dieu permet que l'initiative et une lég. re mise de fonds soient les seules choses vraiment nécessaires pour atteindre le but. L'idée du bien une fois émise germe d'elle-
i Choisy.
même dans les cœurs, et la première obole offerte en attire mille autres, que l'amour- propre augmente ensuite, et qui viennent à l'envi concourir à l'achèvement de l'œuvre.
A la fin de l'année 1679, Dieu, qui voulait sans doute éprouver Mme de Miramion par des peines plus sensibles pour elle que toutes les pertes d'argent, et plus cruelles que toutes les douleurs qu'elle avait ressenties jusque-là, vint la toucher dans ce qu'elle avait de plus cher au monde. Sa fille, Mme de Nesmond, dont la santé débile avait été pour elle un sujet continuel d'alarmes, s'affaiblit de plus en plus, et devint si dangereusement malade de la poitrine, que les médecins déclarèrent la science impuissante à la guérir, et annoncèrent sa mort prochaine. Qui n'a souffert qu'en soi, ne connaît pas l'amertume de la souffrance. Ceux qui ont craint pour ce qu'ils aimaient, ceux qui ont interrogé en tremblant cette science terrible, qui sait si peu de chose, ont éprouvé tout ce qu'il y a d'anxiété dans cette cruelle attente. Mais ceux-là seuls qui ont vu souffrir leur enfant et l'ont entendu condamner, ceux-là seuls connaissent tout ce que le cœur humain peut endurer d'angoisses poignantes et d'inquiétudes mortelles, en présence d'un tel arrêt. Le temps n'a plus de mesure, la vie est suspendue, et toutes nos facultés s'arrêtent comme pour se concentrer dans la seule force de sentir et multiplier on nous la puissance de souffrir.
« 0 mon Dieu! que votre volonté soit faite, et
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non pas la mienne! » s'écriait, comme Notre -Seigneur, Mme de Miramion au plus fort de sa douleur. Mais dans cet instant même elle espérait encore, et contre tout espoir. Car Dieu peut tout! et la dernière lueur d'espérance ne s'éteint dans le cœur de l'homme qu'avec son dernier souffle. Oui , Dieu peut tout! et contre toute attente, en dépit de l'arrêt rendu par la science, Mme de Nesmond guérit. Malgré l'automne et sa froidure, malgré l'oracle d'Épidaure, la pauvre poitrinaire se rétablit. Mme de Sévigné, dans une lettre à sa fille, va nous apprendre même de quel moyen 1 inépuisable nature s'est servie pour achever cette miraculeuse guérison. Voici cette lettre :
n Livry, le mercredi jour de la Toussaint 1679.
(( Je vis l'autre jour cette petite Mme*de Nesmond, a elle a été malade à l'extrémité de la poitrine ; elle « revient à vue d'oeil avec du lait d'ânesse le soir et « le matin; elle avait une toux qui lui était la voix. « Je ne vous dis pas d'en prendre, puisqu'il vous « est contraire; mais je me plains, comme d'un « très -grand malheur, que vous soyez privée d'un ce si sûr et si salutaire remède. »
Mme de Grignan, qui était en relations d'amitié avec Mme de Nesmond, écrivit aussitôt, dans sa réponse à sa mère , quelques mots pour témoigner sans doute de la joie qu'elle avait eue d'apprendre cette heureuse guérison; car le mercredi, 13 décembre, Mme de Sévigné, en écrivant de nouveau
a sa fille, lui disait : « Je vous remercie de votre « ligne pour M. et Mme de Nesmdnd. »
Il y avait alors vingt ans que Mlle Legras, la pieuse fondatrice des filles de Charité, était morte. Elle n'avait précédé dans la tombe son saint directeur, Vincent de Paul, que de quelques jours; et, conformément à sa demande, elle avait été enterrée comme une simple religieuse dans l'église de Saint- Laurent le 15 mars 1660 . Mais son fils, M. Legras et les filles de sa communauté, désireux de donner à ses restes une sépulture plus honorable, vinrent presser M1"* de Miramion d'obtenir de l'archevêque de Paris la permission d'ouvrir son tombeau. MUe Legras avait dirigé la première M111' de Miramion dans les étroits sentiers de la charité, et celle-ci avait conservé la plus grande vénération pour la mémoire de cette pieuse amie. Elle fit donc aussitôt toutes les démarches nécessaires, et obtint prompte ment l'autorisation qu'elle sollicitait.
« Le 10 avril 1680, à neuf heures du soir, l'ouverture de la tombe fut faite par Nicolas (iabillon, curé de Saint- Laurent, en présence de M. Edme Jolly, supérieur général «le la mission, <lu missionnaire Henri Moreau, de M"" de Miramion e( d'une fille de sa communauté, enfin de M. Guérin, directeur des filles de la Charité et de M Legras, belle-
fille de la défunte, etc.. On ne trouva que des ossements sans odeur qui furent déposés dans un cercueil de plomb , portant une inscription détaillée sur plaque de cuivre, qu'on descendit de nouveau dans la fosse. ' » Grâce à ce culte pieux, rendu aux restes de MUe Legras, par l'affection filiale et une sainte amitié, les cendres de cette humble fondatrice ont été conservées à la vénération de ses filles, et reposent encore, après plus de deux siècles et les perturbations de deux révolutions, dans la chapelle de leur monastère, rue du Bac, à Paris.
A quelques jours de là, Mme de Miramion reçut une lettre de l'évêque d'Angers, Mgr Henri Arnauld, qui était frère du docteur Arnauld, le célèbre janséniste, et d'Arnauld d'Andilly, le sage et savant courtisan de Louis XÏV. Ce prélat, qu'elle avait connu autrefois à Paris, était alors fort âgé et ne quittait plus depuis longtemps son diocèse; mais la reconnaissance publique apportait souvent jusqu'à elle le bruit des vertus privées de ce pieux évêque. « Sa sainteté jointe à sa vigilance pastorale, disait de lui Mme de Sévigné, est une chose qui ne se peut comprendre. C'est un homme de quatre-vingt-sept ans, qui n'est plus soutenu dans les fatigues continuelles qu'il prend que par l'amour de Dieu et du prochain. J'ai causé une heure en particulier avec lui ; j'ai trouvé dans sa conversation toute la vivacité de l'esprit de ses frères; c'est un prodige que je suis ravie d'avoir vu de mes yeux. »
1 Vie de saint Vincent de Paul, par l'abbé Maynard.
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W Arnauld écrivait à Mme de Miramion qu'il avait eu souvent à se plaindre des sœurs religieuses de l'hôpital de la Flèche, que leur zèle indiscret et mal réglé jetait sans cesse dans le trouble, et qu'après avoir tenté vainement tous les moyens capables de les apaiser, il allait les abandonner à elles-mêmes, si elle n'avait la charité de venir l'aider à sortir de ces difficultés. Il la suppliait, en conséquence, de vouloir bien faire le voyage de la Flèche, pour y voir par elle-même la cause de ce désordre, ne doutant pas, disait-il, que si elle pouvait se rendre à sa prière, son expérience et ses conseils ne ramenassent bientôt la paix au milieu de cette communauté.
.M"1, de Miramion était malade quand elle reçut cette lettre. « Mais comme l'attention à sa santé ne l'avait jamais arrêtée quand le service de Dieu l'appelait quelque part 1 , » elle répondit aussitôt à M-' Arnauld, qu'elle allait se rendre à la Flèche, et qu'ensuite elle irait à Angers lui rendre compte du résultat de sa mission.
Elle fit ce voyage dans la voiture publique, accompagnée de deux sœurs de Sainte - Geneviève. Quand elle arriva à la Flèche, presque toute !;i population vint au-devant d'elle jusqu'à une demilieue de la ville, et l'accompagna à l'église, où l'on chanta un Te Deum en son honneur \
Des qu'elle fut libre, M"" de Miramion, confuse • le la réception presque royale qu'on venait de lui
i Choisy.
3 Choisy.
faire, courut s'enfermer dans la communauté des filles de l'hôpital. Là, après avoir examiné séparément toutes les sœurs, elle persuada à celles qui avaient causé le désordre de se retirer doucement, et établit, avant de partir, une des sœurs qu'elle avait amenées comme supérieure, en lui laissant l'autre pour la seconder pendant les commencements.
ce Elle alla ensuite à Angers, rendre compte à l'évêque de ce qu'elle avait fait , et le prier d'oublier les sujets de plainte que lui avaient donnés les sœurs. Le cœur de ce pieux évêque revint aisément; il ne voulait que le bien de son diocèse, et depuis plus de trente ans qu'il le gouvernait, il n'en était point sorti '. »
« Elle revint encore quelques jours à la Flèche pour y surveiller l'exécution des règlements qu'elle avait faits, et retourna à Paris dans la même voiture, malade et toute seule; mais cet air de pauvreté lui plaisait. A son retour, elle fut fort incommodée d'un flux de sang qui dura quinze mois, sans que la faiblesse où il la réduisit, l'empêchât de travailler comme à l'ordinaire à la gloire de Dieu et au soulagement du prochain \ »
Loin de l'enorgueillir, ces honneurs et ces succès ne faisaient que la rendre plus humble et plus cir-
J Choisy.
2 Ghoisy.
conspecte. Elle ne parlait jamais d'elle, et, dans sa modestie, elle n'osait avouer à ses confesseurs les grâces particulières que Dieu lui faisait dans ses prières. Dans la crainte, sans doute , de s'en faire un mérite à leurs yeux, ou d'en être trop louée. J'ai toujours appréhendé, disait-elle, que les personnes qui me conduisent eussent bonne opinion de moi , pensant qu'il n'y avait rien à craindre qu'ils l'eussent mauvaise, et tout à craindre pour mon esprit glorieux qu' ils V eussent bonne. Je crains bien moins l'applaudissement des autres que le leur. Quelquefois il lui semblait entendre une voix intérieure qui lui disait: « 11 faut être continuellement occupée de l'amour de Dieu ; agir, souffrir, prier comme étant entièrement à lui, et destinée à le suivre sans relâche. Toujours souffrir, te voilà bien surprise; cela te doit apprendre à tout dire; car que crains -tu en disant tout? tandis que tu as tout à craindre en te taisant; c'est donc orgueil. Si ce sont choses de Dieu, Ton te le dira; tu seras responsable, sans cela, du bien qui peut-être se fut fait par la grâce, et qui ne se fera pas. »
Elle voulait en parler à son directeur, et ne l'osait pas. J'ai été trois fois pour le dire, a-t-elle écrit , mais je rejetais ces grâces connue des tentations. Quand elle écrivait à M. Jolly, loin de solliciter son indulgence, ce n'était , au contraire, que pour le prier de l'avertir sévèrement de ses fautes
« C'est , Monsieur, de toute retendue de mon
« Cœur, lui disait-elle dans l'une de ees lettres, que
a je consens et que je souhaite que nous agissiez
(( avec moi , comme vous le faites avec les sœurs de « la Charité \ Je regarde cela comme le plus grand « bien qui me puisse arriver. Faites donc tout ce « que vous croyez qui pourra plaire davantage à « Notre - Seigneur dans ma conduite. Je m'aban- « donne à lui par vous. Quand même vous vous « apercevriez que j'en souffrirais, ne me laissez pas c< en chemin pour cela, car je veux que ma volonté « meure, et elle ne mourra pas sans peine; mais je « veux encore cette peine pour en faire un sacri- « fice à Dieu. Agissez donc, Monsieur, avec une « pleine autorité et fermeté. »
Et M. Jolly lui répondait : (( Les instances que vous m'avez faites, Madame, de vous dire avec liberté ce que je croirais que Dieu voudrait de vous pour votre sanctification, m'ont porté à relire la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et il m'a semblé y voir une description naïve de ce qui se passe dans l'homme : une bonne volonté au fond du cœur, un désir des humiliations et de la vie intérieure, et dans la nature une grande appréhension... Dieu demande de vous une grande obéissance et un grand détachement des choses créées; vous avez besoin d'appréhender plus que vous ne faites de faire votre propre volonté. Je crains que vous n'ayez une grande pente à cela ; les vrais obéissants appréhendent que leurs su-
l Dont il était directeur.
MADAME DE MJRAM10N.
a périeurs aient égard à ce qu'ils veulent ou ne veu- <( lent pas, et pour cela ils tâchent de ne nous « montrer ni inclination, ni aversion pour rien de « ce qu'on peut leur ordonner. Je crains que vous « ne vous flattiez de la bonne volonté que vous a avez d'obéir, et que vous n'ayez de la peine quand a on ne tombe pas dans votre sentiment, et il me « parait que vous êtes fort aise que l'on applaudisse oc à ce que vous faites, et assez fâchée que Ton vous « contredise.
« Pensez souvent que les exemples que vous dona nerez d'obéissance, d'amour, de pauvreté et de « cordialité seront imités par vos filles, et qu'ainsi « le bien spirituel de votre communauté dépend, « après la grâce de Dieu , de vous ; car ce qu'elles <( ne vous verront pas faire, n'attendez pas qu'elles « le fassent.
« Soyez très-humble en traitant avec elles, autre- <( ment l'esprit d'humilité ne serait point en votre f( communauté. Prenez et entendez de vos conseilo 1ères leurs vues et la vôtre en toutes les affaires et <c délibérations. Ne montrez aucune inclination ni « pour, ni contre, mais une parfaite indifférence , « et désirez seulement qu'on connaisse ce qui est « du plus grand service de Dieu et de la conmiiiq nauté, pour qu'on le suive...
<( Je voudrais encore ajouter sur la pauvreté, que a votre communauté ayant le bien d'être pauvre, q il la faut élever comme telle; cependant Ion y « est magnifiquement logé, et l'on n'\ \it pas, ce
(( me semble, avec un assez grand esprit de pau- « vreté.
ci Pour vous-même, n'usez des biens que vous « avez que comme pauvre, craignant de rien em- « ployer à choses superflues, et demandez la perce mission pour toutes les dépenses extraordi- « naires. »
Le directeur, on le voit, n'épargnait en rien sa pénitente. « Mais, loin de s'en plaindre, MmedeMiramion était ravie quand il l'avertissait ainsi de ses fautes. » Voici, du reste, en quels termes elle l'en remerciait, et comment elle recevait ses conseils :
« J'ai reçu aujourd'hui votre lettre, Monsieur, a et comme je l'ai ouverte, je me suis défiée que « c'était des avis que vous vouliez bien me faire la <( grâce de me donner. Devant que de la lire, je « me suis mise à genoux , et ai demandé à Dieu ce qu'il me fit la grâce de les recevoir et de les prac< tiquer selon son bon plaisir. Je les ai lus et relus « avec tout le respect et toute la reconnaissance que « je dois... vu le grand besoin que j'ai de tout ce <( qui y est contenu. Le principal me reste à faire. ce qui est l'exécution, et je la demande à Notre- « Seigneur; je me confie à lui, et espère tout de sa a bonté. »
Mais ce qui montre peut-être mieux encore toute l'humilité et la bonne volonté dont le cœur de M,ne de Miramion était animé, c'est la règle qu'elle avait établie pour chaque sœur de sa communauté, de demander publiquement la grâce d'être avertie
MADAME DE MIPxAMION. 2M
de ses fautes, et l'exactitude qu'elle mettait toujours à s'y soumettre la première.
Ces avertissements, qu'elle recevait verbalement de ses filles, elle s'empressait ensuite de les écrire, afin de les avoir souvent sous les yeux, et de s'en mieux pénétrer. Voici quelques-uns de ces avis, qui, tout en révélant les imperfections et les faiblesses inhérentes à la nature humaine, font admirer néanmoins le sentiment de pénitence qui en inspirait la conservation.
« Ma sœur V" m'a donné avis que je n'étais pas assez cordiale avec nos sœurs, et trop fière à l'égard des personnes du dehors;
« Que je ne prends pas assez de soin des petitdéfauts de la communauté. Ma sœur N*** m'a dit que je me faisais trop craindre, que j'avais un air trop impérieux, que je ne me familiarisais pas assez avec nos sœurs, et que je devais être un peu plus à la communauté. Je ne suis pas assez égale dans mon humeur et dans ma manière d'agir; je veux bien une chose, et une autre fois je ne la veux plus. Je dis dans un temps d'une façon, et dans un autre temps d'une autre. Je témoigne plus d'ami tic et d'estime à de certaines sœurs qu'à d'autres; j'ai témoigné trop d'opposition pour de certaines fautes. Je n'ai pas assez de compassion des sœurs, de leurs peines et de leurs faiblesses, de ne jamais reprendre à la récréation, ni avertir devant les autres sœurs. >:
Après avoir vu avec quelle humilité et quelle
soumission Mme de Miramion recevait les moindres avis de ses filles, on ne sera pas étonné d'apprendre qu'elle sut toujours les conduire avec la plus grande douceur, et ne vit jamais s'altérer la bonne harmonie qu'elle avait fait régner entre elles. Maintenir la paix dans la maison était, il est vrai, sa grande préoccupation. Elle mettait ordinairement toutes les affaires de la communauté en délibération devant les conseillères, leur exposait le fait simplement, et laissait dire à chacune son avis. Sa grande expérience lui faisait souvent voir de suite le parti le meilleur à prendre. Mais quand, malgré ses raisons, les sœurs ne partageaient pas son opinion, elle se rangeait à l'avis de la majorité, et ne songeait plus qu'à prévenir les inconvénients qu'elle prévoyait, gardant encore pour elle les reproches que le public ne manquait pas de lui adresser.