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CHAPITRE XII

Mme DE MIRAMION BIENFAITRICE DES MISSIONS ÉTRANGÈRES

I. Origine des fourneaux économiques. — Le maréchal de Navaille.

— II. Mort de M. de Bellefond. — Maladie de Mme de Miramion.

— III. Retour de Mgr Pallu en France. — Ambassade siamoise à Paris. — IV. Mariage de Mlle de Rubelle.

» Son prix a été appelé de loin, et sa valent a été connue aux extrémités de la terre. »

L'hiver de 1682, après avoir été très-lontr et d'une rigueur extrême, amena dans la classe pauvre un redoublement de misère et de souffrance qu'on ne savait comment apaiser. Mme de Miramion, que son imagination, toujours inspirée par le caMir, rendait ingénieuse à trouver sans cesse de nouveaux moyens de pratiquer la charité, eut l'idée, pour venir en aide aux ouvriers, sans blesser leur amourpropre, de faire distribuer, au parloir de sa communauté, des portions de bœuf bouilli et de bouillon

chaud qu'on leur vendait, mais fort au-dessous de la valeur réelle.

Ce mode de secours , qui a été souvent imité depuis et que nous avons vu de nos jours se répandre et se vulgariser dans presque toutes les villes de France, était alors nouveau. Plusieurs grands personnages, voulant encourager une œuvre qui leur paraissait utile, allèrent visiter le parloir des Miramionnes, et y goûter le bouillon qu'ils payaient ensuite trèsgénéreusement.

Le nom d'un seul de ces illustres visiteurs nous a été révélé par la lettre suivante, que Mme de Miramion, confuse de tant d'honneur, crut devoir écrire à son directeur pour l'en informer :

« M. le maréchal de Navaille1 m'envoya hier an « soir demander une portion, pour mardi dîner « dans notre parloir avec moi, parce qu'il veut « m'entretenir à son aise de bien des choses, et qu'ace près nous irons au salut ensemble. Je suis bien « honteuse de la grande confiance qu'un général « d'armée a pour une si misérable créature. Je « crains bien que je ne trompe le monde; l'on me « croit tout autre que je suis. »

On peut juger, par le nom de ce solliciteur,

1 Philippe de Montault de Bénac , duc de Navaille , pair et maréchal de France, chevalier des ordres du roi, généralissime de ses armées; marié, en 1651, à Suzanne de Baudéan de Parabère, parente et marraine de Mme de Maintenon; mort en 1684. Saint- Simon a fait le plus juste éloge des qualités et des vertus du duc et de la duchesse de Navaille, et Voltaire les appelle les plus honnêtes gens de la cour .

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de l'importance des autres, et voir par là dans quelle estime générale était tenue Mme de Miramion, et de quelle considération elle jouissait dès ce moment à la cour.

Mais, loin de s'en réjouir, elle écrivait à M. Joli y : « Je suis depuis quelque temps dans un état de « peine de tous ces grands applaudissements et <( louanges qu'un si grand nombre de personnes « me donnent. Je sens bien que je ne les mérite pas ; (( cependant quelquefois cela ne désagrée pas à une « nature corrompue comme est la mienne. Souvent a Dieu me fait la grâce que cela me déplaît; et toute jours, après quelque réflexion, je reconnais le vide a de ces discours et leur inutilité, et même le danger « où ils mettent. Pour l'ordinaire, Dieu me fait la « miséricorde que cela me fait peu d'impression, a et je regarde cela comme un vent qui passe et des « mouches qui m'incommodent. Cela ne laisse pas c< de me faire tout craindre, et m'a fait dire à Dieu « plusieurs fois : Me voulez-vous, Seigneur, abandon- « ner à ce vent dî orgueil. Je regarde cela comme a un cruel ennemi de ma perfection que j'ai toua jours appréhendé; et j'ai toujours plus craint <( cette tentation que toutes les autres, parce que « naturellement je suis superbe. Je vois que cette e guerre est grande et augmente. Je suis faible el a j'ai sujet de me défier de moi-même ; el quoique Notre~Seigneur me fasse la grâce de me déplaire rayent dans ces louanges, je ne laisse pas d'appréhender le mépris et le blâme, Je me trouve

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ce encore dans une très-grande dissipation depuis « longtemps. Je ne puis fixer mon esprit en Dieu, « ce qui me cause un grand mécontentement de « moi-même. Il me semble que je suis une hypo- « crite, que je parais ce que je ne suis pas, et cela ce afflige mon cœur, qui a toujours été porté à désicc rer la vie cachée. Je me trouve dans un état tout ce contraire, car Ton trouve le bien en moi qui n'y « est pas; il est vrai que Notre-Seigneur me fait « l'honneur de se servir de moi pour faire de bonnes « choses; mais je les fais si mal et avec si peu d'es- « prit intérieur, que je crains que ces bonnes choses « ne deviennent mauvaises pour moi. Je n'y vois de « remède que de me retirer pour aller vivre dans « l'obscurité , inconnue aux créatures et seulement a vue de Dieu, pour finir mes jours dans la péni- « tence, l'humiliation et une continuelle obéissance. « Tout de bon, j'ai peine à croire que ces pensées « ne soient pas de Dieu ; je les soumets pourtant à « votre jugement. »

Mme de Miramion fut ainsi tentée plusieurs fois de ne plus se mêler d'affaires et de se consacrer tout entière au soin de sa communauté.

Elle était honteuse d'avoir encore un carrosse, et voulut s'en défaire, afin d'avoir un prétexte pour ne plus tant sortir de sa maison. Elle en parla à M. Jolly : Je suis incapable d'affaires, lui disait-elle, et j'en suis accablée. On me vient chercher de tous côtés; j'ai honte de me mêler de tant de choses. On me voit patout. Je n'ai pas un moment à donner à Dieu;

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le prochain emporte tout mon temps; ma communauté, puisque j'en suis supérieure, n'est -elle pas mon premier devoir?

Mais M. Jolly lui assura que, ne recherchant pas les affaires, elle était obligée en conscience de travailler à celles que la Providence lui envoyait; que c'était suivre la volonté de Dieu, et que son carrosse lui étant absolument nécessaire, elle devait le garder. Le carrosse resta donc, mais beaucoup moins pour son usage particulier que pour le service de la charité publique.

Cependant, comme cette crainte des louanges et le goût naturel qu'elle avait pour la solitude revenaient sans cesse inquiéter sa conscience ou tourmenter son esprit, elle pensa que l'archevêque de Paris, qui était son supérieur ecclésiastique, devait être son juge et faire cesser ses incertitudes par l'autorité de sa décision.

Klle alla le trouver, lui exposa l'embarras dans lequel elle était et le pria de décider ce qu'elle devait faire.

« Madame, lui dit l'archevêque après l'avoir écoutée attentivement et lui avoir adressé plusieurs questions, la solitude n'est pas faite pour vous; la volonté de Dieu parait clairement dans les bénédictions qu'il donne aux affaires dont vous vous mêlez, et je vous ordonne, comme votre archevêque, de continuer. Puisque la seule foi vous a fait venir à moi, la place où je suis m'oblige à vous parler avec

cette autorité. »

— Mais, Monseigneur y murmura-t-elle, pavais espéri que vous me répondriez selon mes désirs, et j'aurais obéi avec joie, sans crainte d'être infidèle à ma vocation. »

Elle se soumit toutefois à cet ordre. Et depuis ce jour elle n'eut plus qu'une seule crainte, celle de ne pas remplir assez exactement toutes les obligations de sa position.

« Moins nous vivons à notre goût, moins il y a de choix dans nos actions, a dit saint François de Sales, plus il y a de bonté et de solidité dans notre dévotion; car il est forcé que quelquefois nous laissions Notre Seigneur pour agréer aux autres pour l'amour de lui. »

Telle fut désormais la conduite de Mme de Miramion, et si par moments elle paraissait s'éloigner de Dieu ce n'était que pour agréer mieux aux autres; elle ne se contentait pas d'être dévote, elle voulait encore, suivant l'expression du même saint, rendre la dévotion aimable , utile et agréable à chacun.

Sans doute elle avait le don de se faire une solitude intérieure au fond du cœur ; mais il n'y avait dans ses manières au milieu du monde, ni affectation ni pruderie. Elle était partout, et avec tout le monde, douce, modeste, souriante, n'inspirant autour d'elle que le respect et l'affection. Dans ses heures de recueillement , tout en elle se ressentait de cette sainte présence, de cette intime union de l'âme avec Dieu. Elle semblait comme enveloppée d'une lumineuse

atmosphère, non visible, mais dont l'influence bienfaisante agissait puissamment sur l'âme Ses regards étaient plus doux et sa voix plus pénétrante, ^Tous ceux qui l'approchaient, éprouvaient près d'elle un bien-être et un contentement qu'on ne peut exprimer, mais que ceux à qui il a été donné de connaître une personne véritablement pieuse pourront comprendre, en se rappelant de quelle aimable joie, de quelle tendre bonté, et de quelle pureté parfaite brillent constamment les yeux, le visage, et, pour ainsi dire, les actions et les paroles de ces natures sanctifiées.

Vers la fin de l'année 1682 , M"ie de Miramion eut la douleur de perdre son frère, M. de Bellefond , qui habitait la campagne. Dès qu'elle eut appris sa maladie, elle alla s'établir près de lui et lui prodigua tous les secours que la tendresse et la religion peuvent inspirer. En recevant son dernier soupir, elle offrit à Dieu ce nouveau sacrifice de l'une des affections les plus chères de sa jeunesse, et le supplia de se servir de son chagrin pour l'avancer davantage dans la voie d'abnégation et de renoncement qu'elle avait résolu de suivre. Car aussi longtemps que lame est revêtue d'un corps, elle marche à travers les ronces et les épines, et ne saurai! échapper Bans secours à l'aiguillon des tentations.

En revenant de chez son frère dans les premiers jours du mois de janvier 1683, Mme de Miramion, accablée de fatigue, fut prise d'une fièvre continue accompagnée d'un grand mal de côté. Bientôt une fluxion de poitrine se déclara suivie d'un vomissement de sang, et en quelques heures elle fut dans le plus grand danger. Sa famille et sa communauté étaient dans la consternation. Mais, « tranquille au milieu de ses souffrances , elle parlait de l'éternité avec joie , espérant être bientôt réunie à Dieu. »

Malgré l'expérience qu'elle avait en pharmacie , elle s'abandonnait entièrement au jugement de ceux qui l'entouraient, ne se permettant aucune réflexion sur les remèdes que les médecins proposaient pour la soulager. On crut même s'apercevoir qu'elle s'était imposé la loi de ne jamais rien demander ni rien refuser, mais de tout prendre avec un air riant, quelque fatiguée qu'elle fût.

Sa fille, Mme la présidente de Nesmond, qui ne la quittait pas, lui dit alors : « Je vois bien , ma mère, que c'est pour vous mortifier que vous ne demandez rien , pas même à boire. — Ne pouvant pas faire de grandes choses pour Dieu , répondit-elle, il faut bien être fidèle aux petites. »

Un soir que sa fille et ses frères, MM. de Rubelle et de Purnon, la croyaient assoupie et parlaient à demi-voix près de son lit, elle les entendit qui disaient que si elle se relevait de cette grave maladie, ils ne la laisseraient plus prendre autant de peine et

de fatigue, et qu'ils la soigneraient mieux afin de la conserver encore longtemps :

Mes enfants, dit-elle en les interrompant , je suis à Dieu et non pas à vous ni à moi ; s'il me donne la vie , ce sera pour remployer à son service.

Te dimanche suivant, une des sœurs de sa communauté vint fort empressée, au sortir de la messe, lui dire que M. le curé avait parlé d'elle avec beaucoup d'éloges dans son prône. Mais, sans lui laisser le temps d'achever, M-8 de Miramion appela sa fille et lui dit : Ne souffrez pas, nta chère plie, qiion me vienne rien dire qui me puisse donner bonne opinion de moi même, nous ne sommes qu'orgueil. Quand le démon ne peut pas nous attaquer par le désespoir, il nous attaque par la vanité, (l'est une terrible chose que de rendre compte a Dieu de ses bonnes œuvres; il y en a peit qui soient de poids devant lui.

Le mal augmentant toujours, et les médecins désespérant de la sauver, on lui donna la communion. L'évangile de ce jour se trouvait être sur la guérison de l'aveugle-né; .M""' de Nesmond voulut en profiter pour supplier sa mère de demander à Dieu sa guérison, a l'exemple de l'aveugle, dont la prière avait été exaucée, ne doutant pas que si elle le faisait elle ne fût entendue. « Nous savons, dit l'Evangile, que Dieu n'exauce pas les pécheurs; mais si quelqu'un l'honore et qu'il fasse sa volonté, c'est celui-là qu'il exauce.

— Ma fille, répondit Mn,e de Miramion d'un air tranquille, je demande à Dieu de le voir éternelle-

ment; mais pour ma vie, elle est entre ses mains. »■ Le lendemain, son état s'étant encore aggravé, M. Jolly vint la voir, et Mme de Nesmond le pria instamment d'ordonner à sa mère de demander à Dieu sa propre guérison, ce qu'il fit. Elle obéit alors ; mais avant de le faire elle dit à sa fille : Promettez-moi de me laisser agir à mon ordinaire, sans me tourmenter sur ma santé; car, si Dieu me la rend , ce nyest pas pour la ménager, c'est pour en employer tous les moments à procurer sa gloire et le salut du prochain. Mmede Nesmond, après le lui avoir promis se retira, et M. Jolly se mit à genoux auprès du lit. Leur prière fut courte. Dès que Mme de Nesmond revint, M. Jolly lui demanda si elle n'avait pas quelque remède à donner à la malade. « Hélas ! Monsieur, lui répondit-elle, on nous en a proposé plusieurs; mais, en l'état où elle est, ils seront fort inutiles. — N'importe, répliqua-t-il, donnez-lui-en quelqu'un, le temps en est venu. » Elle lui fit donner un médicament qui était composé de germes d'œufs; on l'avait proposé aux médecins, et ils ne s'y étaient pas opposés, bien qu'ils le crussent inutile. Trois heures après elle fut prise d'une sueur abondante, la fièvre la quitta, et les médecins la déclarèrent hors de danger.

Bien souvent, durant sa maladie, toute la maison s'était mise en prière, pour demander la conservation d'une vie si précieuse. Ces vœux furent exaucés ; peu de jours après la malade revenait à la vie comme par miracle, et la joie fut aussi vive dans toute la

communauté que l'avait été la douleur. Dès qu'elle le put, Mme de Miramion reprit toutes ses occupations habituelles, et le seul changement qu'on obtint d'elle, fut qu'elle cessa de coucher sur des sangles , comme elle l'avait fait depuis l'âge de vingt ans.

JII

Pendant ces événements, W Pallu, évêque d'Héliopolis, était revenu des Indes. Mme de Miramion, qui avait pour lui le respect et la déférence que ses travaux apostoliques à Siam lui avaient mérités de tout le monde, profita avec joie de la présence de cet ami d'enfance pour lui soumettre ses projets et lui demander ses conseils sur sa conduite.

Il y avait plus de vingt ans déjà que Mgr Pallu était parti pour la Chine, et durant un si long espace de temps il n'était rentré en France qu'une seule fois, pour y recruter à la hâte de nouveaux missionnaires. Son séjour même y avait été si court , que Mme de Miramion avait à peine eu le temps de le voir. Ce voyage, d'ailleurs, fut des plus malheureux; car, au moment où il allait atteindre la Chine, une tempête affreuse le poussa à Manille, dans les îles Philippines, où il fut pris par les espagnols, qui le renvoyèrent en Europe, mais par le Mexique. L'abbé de Choisy fait remarquer, à cette occasion, que Mgr d'Héliopolis fut ainsi le premier qui fit le tour

du monde, en marchant toujours vers l'Orient, l'Espagnol Sébastien Cano, l'Anglais Francis Drake et le Hollandais Olivier de Nord, qui l'avaient fait avant lui, ayant été, au contraire, toujours vers l'Occident.

Ramené en France au commencement de 1683, par suite de ce voyage malencontreux , Mgr Pallu s'occupait activement à Paris de réunir d'autres missionnaires, et de préparer un nouveau départ.

Mme de Miramion, qui avait pour la sainteté de sa vie et pour son caractère autant d'admiration que d'estime, voulut lui donner des sœurs de Sainte- Geneviève à conduire à Siam, pour y établir des écoles et y faire des catéchismes de jeunes filles. « Toutes voulaient y aller et elle-même la première l, » croyant partir pour une nouvelle croisade et conquérir de nouvelles âmes à la religion chrétienne.

Mais le prudent évêque refusa de les associer au labeur et aux dangers d'une telle mission, avant que la religion fût plus assurée en Chine. Il partit seui , et put arriver cette fois sans accident au terme de son voyage.

Plein de reconnaissance pour Mme de Miramion , l'ancre était à peine jetée que déjà il lui écrivait :

i Choisy.

A la Chine , ce 19 janvier 1684

q Madame ,

* C'est seulement pour m'acquitter de la parole a que je vous ai donnée de vous écrire aussitôt que a je serais arrivé dans ce grand royaume, où je n'ai « de temps à mon abord que pour expédier M. Le- « blanc, l'un de nos missionnaires à Canton, et « l'autre à Fockien , et de là chez les Pères domini- <( cains. Ce dernier pourra être de retour dans un « mois; mais je n'attends l'autre que dans cinq ou « six. Pendant ce temps je ne serai pas inutile, et a commencerai de faire ma mission en moi-même, « et auprès de Notre -Seigneur. C'est maintenant « qu'il faut que tous les amis de nos missions re- « doublent leurs prières pour bien établir la relief gion dans ce grand empire. Je les salue tous en (( particulier, et suis tout à vous pour la gloire de « notre Maître.

<( François, évèque d' Héliopolis, vicaire <c apostolique de la Chine. »

Mais Dieu so contenta de la bonne volonté de ce fidèle serviteur, et le rappela à lui avant l'entier accomplissement de cette pénible tache. M. Pallu mourut, épuisé de fatigue, moins d'un an après son retour en Chine; et sa dernière lettre l'ut encore pour M*" de Miramion, comme s'il eut voulu adres-

ser sa dernière pensée sur la terre à la personne qui avait rendu le plus de services aux missions, et pour laquelle il avait le plus d'estime.

A Fogan, province de Fockien, à la Chine, ce 3 décembre 1684.

(( Madame,

« La Providence a voulu pour ma consolation « qu'il soit parti de Siam (où Mme de Miramion lui « avait écrit ) pour la Chine un vaisseau anglais ; « j'ai reçu par cette voie, bien avant le temps ordi- « naire, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de « m'écrire en 1682. Le saint usage que vous faites « de la mort de M. votre frère, le courage que « vous avez eu de l'aller assister dans son extrême mité, l'application que vous mettez à faire tout ce « que vous croyez que Dieu demande de vous, les « sentiments qu'il vous inspire de vous consacrer « de plus en plus à son service, sont des marques ce bien tendres qu'il vous donne de l'amour qu'il a « pour vous. Qu'il en soit béni à jamais; je vous « assure que, ni en ce monde ni en l'autre, je ne « cesserai de l'en remercier, et de le prier de con- « tinuer à répandre ses grâces dans votre cœur, où « il sait qu'il ne les répand pas inutilement.

« Je dis en ce monde et en l'autre avec d'autant (( plus de raison , que j'ai tout sujet de croire qu'en « peu de temps se terminera le reste de mes jours. « Il y a quatre mois que mes forces diminuent sen-

(( siblement, Dieu m'avertit de penser à la mort; et k j'ai à présent si peu de forces, que je ne puis pas ce même vous écrire de ma main, comme je le sou- « haiterais , pour vous donner témoignage de ma « reconnaissance. Cette lettre , écrite par N. T.-C. F. « Maigrot, ne laissera pas de vous marquer com- « bien le souvenir de tous les bienfaits dont vous <( avez soutenu l'ouvrage du Seigneur, combien, a dis-je, ce souvenir m'est cher, puisque je le con- « serve jusqu'à la mort. Mais après avoir eu tant de « bonté pour moi pendant ma vie, ne m'oubliez pas « dans vos prières après ma mort, dont vous ap- « prendrez probablement la nouvelle en même « temps que cette lettre vous sera rendue. Je suis « tout à vous en Notre-Seigneur.

« François, évêque d'Héliopolis, vicaire <( apostolique de Fockien. »

Mgr d'Héliopolis mourut peu de temps après, et M. Lanneau, vicaire deSiam, l'apprit à M™ de Miramion, par le courrier qui lui portait en même temps la lettre du saint prélat.

t Je voudrais vous consoler de la mort de M. d'Hé-

(( liopolis, que je sais vous devoir être très-sensible,

« lui disait -il; mais j'avoue que vous devez plutôt

« me consoler en cette occasion... Dans le fort de

<( ma tristesse, j'ai pourtant reçu une joie parheu-

a lière de voir votre zèle pour ces mis>K>n> s'aug-

« menter, jusqu'à consentir à ce que quelques-unes

k de vos filles vinssent dans ce pays. Bien que j'eusse « beaucoup d'estime pour votre vertu, néanmoins " je n'eusse pas cru que votre zèle allât jusque-là. « Aussi j'étais bien éloigné de vous le proposer; « mais puisque vous avez daigné leur inspirer à a elles-mêmes cette pensée, je suis obligé de vous (( dire que c'est une des choses que je souhaite le « plus.

a J'en ai fait parler à la princesse fille unique du <( roi pour les prendre sous sa protection, en cas « qu'elles viennent. Elle en sera très- contente, et « les assistera en toutes choses... Les obligations « que toutes nos missions vous ont depuis tant « d'années, sont trop grandes pour vous remercier « comme il serait nécessaire... Cependant nous ne « manqueronsjamais de prières pour vous... Je suis « et serai toute ma vie, Madame, votre très-humble « serviteur,

« Louis, évêque de Métellopolis, vicaire « apostolique de Siam. »

Mais ce projet d'envoyer quelques filles de Sainte- Geneviève en Chine dut être promptement abandonné; car, peu d'années après, « ce même évêque de Métellopolis , M. Louis Lanneau, eut à soutenir à Siam toutes les cruautés d'une violente persécucution : on l'exposa à la bouche d'un canon, et plus d' une fois il s'offrit au martyre, sans que la prison, la faim, la soif et tous les outrages diminuassent le

zèle qui l'avait poussé pendant trente- cinq ans à la conversion des infidèles \ »

Cependant le roi de Siam, persuadé par les Pères jésuites et par les missionnaires catholiques que rien ne pouvait être plus avantageux pour ses vastes Étais qu'un traité de commerce conclu avec la France, se décida, à la fin de 1 68 i, à envoyer auprès de Louis XIV une ambassade solennelle chargée des plus riches présents.

Le goût naturel qu'avait toujours eu le roi pour toutes les choses d'éclat, l'ut extrêmement flatté par l'arrivée pompeuse de cette ambassade lointaine. Le Père Tachard, supérieur des jésuites, qui accompagnait les ambassadeurs siamois, ayant donné à entendre à Versailles que l'on pourrait peut- être amener le monarque asiatique à embrasser la religion chrétienne, le roi, séduit dans sa vanité et trompé dans sa religion par cette espérance flatteuse, consentit à envoyer également au roi de Siam une ambassade magnifique composée de deux ambassadeurs, qu'il lit accompagner de six jésuites, de huit cents soldats et de beaucoup d'officiers, ayant pour aumônier l'abbé de Choisy, ce cousin de M™* de Miramion, qui devait être plus tard son biographe. Le roi de Siam, flatté de ce premier gage d'alliance, accorda d'abord de grands privilèges à nos missionnaires. Mais, en somme, l'éclat de ces pompeuses ambassades lut le seul fruit qu'on iv-

270 MADAME DE M1RAMION.

tirade part et d'autre de ces coûteuses démonstrations. *

Mme de Miramion n'avait plus que deux frères, M. de Rubelle et M. de Purnon. Le premier, qui seul avait été marié, était devenu veuf de bonne heure, et n'avait eu qu'une fille. Cette enfant, recueillie à Sainte-Geneviève par sa tante, qui l'aimait comme une seconde mère, y avait été élevée avec le plus grand soin, et était devenue une jeune fille accomplie, joignant aux avantages de l'éducation et de la fortune les dons les plus heureux de la nature. Elle avait une beauté remarquable, beaucoup d'esprit, et, par-dessus tout , une grâce et une modestie parfaites. Un portrait d'elle, peint à cette époque, et qu'on peut voir encore chez les héritiers de M. de Purnon l, a transmis heureusement jusqu'à nous l'image fidèle de cette belle personne. Mlle de Rubelle y est représentée en grand habit de cour; mais une colombe qu'elle tient dans ses mains vient atténuer ce que ce costume aurait de trop grave, et indique bien la jeunesse du personnage. Comme régularité de traits et comme finesse d'expression, il est impossible de rien voir de plus agréable et de plus riant que ce portrait: des cheveux châtain-

1 M. le marquis de la Messelière, au château de Marsay, en Poitou.

clair, légers et frisants y encadrent d'une manière charmante un Iront pur et un visage d'une fraîcheur délicate. Enfin des yeux brun très- foncé éclairent toute la physionomie de tant de vie et d'esprit, qu'on en subit encore l'attrait.

En la voyant si belle et si bien faite pour le monde, sa tante ne formait qu'un vœu, celui de l'y voir établie aussi heureusement et aussi dignement que ses bonnes qualités le méritaient. Ce désir fut satisfait.

« Le lundi, 11 septembre 1684, dit officiellement le journal de Dangeau , M11,e de Miramion maria sa nièce, M"8 Marie Bonneau de Rubelle, avec M. Charles Fortin, marquisdela Hoguette, lieutenant des mousquetaires du roi. » Cette union fut des plus heureuses, et M. de la Hoguette, aussi distingué par sa bravoure que par ses talents militaires, devint bientôt lieutenant général des armées du roi , et gouverneur de Mézières '.

1 M. de la Hoguette fut tué eu 4693 à la bataille de la Marsaille, et ne laissa qu'une fille: Marie-Marguerite, qui épousa Armand de Trichateau, marquis de Nangis , lieutenant général, en 17v2.\ Un portrait de M™ de Nangis , placé près de celui de sa mère au château de Marsay. la représente comme une très-jolie blonde aux veux bleus.

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