RAPPORTS DE MADAME DE MIP.AMION AVEC LA COUR
l. Talent de Mme de Miramion pour les réconciliations. — Mme de Montespan. — II. Retraites à Coubron. — Oraison mentale. — III. Création de la maison de la Mère-Dieu. — Mort du président de Nesmond et du marquis de la Hoguette. — IV. L'hôpital Saint- Louis. — Mme de Pontchartrain. — Hommage rendu à Mme de Miramion par Bossuet.
« L'amcmr de Lieu animait toutes ses paroles, et leur donnait une force victorieuse de tous les cœurs. »
(Choisy, Vit de H™e de Miramion.)
« Personne n'eut jamais plus de talent pour les accommodements que Mm,> de Miramion ; les affaires les plus désespérées réussissaient entre ses mains, et Dieu donnait à toutes sortes de personnes une si grande confiance en elle, que chacun lui remettait tout d'abord ses intérêts1 . » Devenue distributrice et confidente des aumônes du roi,, appelée
i Choisy.
302 MADAME DE M1RAMION.
sans cesse à Versailles par Mme de Maintenon, qui ne voulait rester étrangère à aucune charité, Mme de Miramion, malgré toute sa modestie, était alors connue, estimée et recherchée de toutes les personnes de la cour.
« Toutes celles qui aspiraient au mérite de détruire ou de combattre les maux qui affligent l'humanité ou accablent l'infortune, croyaient même ne pouvoir accomplir leurs œuvres bienfaisantes sans sa participation.
« C'est elle que les princesses enviaient aux pauvres, et dont elles demandaient les conseils dans leurs afflictions, dont elles imploraient surtout la présence et les prières à leurs derniers moments i ; » elle enfin qui , voyant un jour un père irrité refuser de pardonner à un de ses enfants qui l'en suppliait, se jeta à genoux devant lui , et par son humilité arrêta sur ses lèvres la malédiction qui allait frapper un fils, et en fit descendre le pardon. Partout, chez les plus grands seigneurs aussi bien que chez « les moindres du peuple » , sa présence était invoquée comme une bénédiction , et ses conseils reçus comme des ordres.
« J'admire, disait-elle elle-même à ce sujet, coince ment se font les accommodements. Je ne sais que « dire pour réunir les esprits, je ne sais pas pource quoi on me vient chercher ; mais enfin les choses (( se rapprochent, et Dieu se sert d'un aussi faible
i Walckenaer.
MADAME DE MIKAMION. 303
k sujet que moi sans que j'\ fasse rien. Puisqu'il « le permet ainsi, accomplissons ses desseins, il tire « sa gloire de tout. »
Ce n'était pas qu'elle lût éloquente, mais sa piété envers Dieu paraissait dans toutes ses paroles. Et comme la bouche parle aisément de ce qui abonde dans le cœur, le sujet de ses entretiens était d'habitude celui qui était l'unique objet de son amour. Klle en parlait avec beaucoup de grâce, et faisait grande impression dans l'àme de tous ceux qui l'écoutaient. On ne pouvait l'entendre sans être saisi de ce respect qu'on a pour les choses saintes. Devant elle, le mari pardonnait à sa femme, la mère à sa fille. On ne résistait pas à ses prières, les cœurs étaient touchés, « et la paix était dans une maison quand Mmede MiramioD y était une fois entrée1. »
Non pas qu'elle aimât à se donner de l'importance ni à s'immiscer dans les querelles de famille; au contraire, « elle n'a jamais cherché les affaires, et ne s'en chargeait que malgré elle et lorsque la Providence semblait Y\ forcer2. Mlle écoutait alors paisiblement les parties intéressées , leur laissait duc toutes leurs raisons, ne les interrompant Jamais, quoiqu'elle vit d'abord le nœud de la difficulté; el pendant qu'on disait bien des paroles inutiles, elle cherchait avec Dieu les moyens d'accommoder tout, et trouvait toujours le dénouement. »
Parmi les personnes de la cour avec lesquelles
1 Choisy.
• Choi»v.
Mme de Miramion était en rapport fréquent de piété et de charité , on peut citer les princesses de Condé, de Gonti et d'Harcourt; les duchesses de Longueville, d'Aiguillon, d'Aumont, de Guise, de Vendôme et de Retz; les marquises de Maintenon, de Sablé, de Marans et de Magnelay, dont son biographe n'a pas cru devoir parler.
Mme de Montespan, qui depuis le mariage de sa fille, Mlle de Blois, avec le duc d'Orléans, ne paraissait plus à Ja cour, et se retirait souvent au couvent des filles de Saint-Joseph à Paris, « l'envoyait aussi quérir quelquefois pour voir si une conversation toute de Dieu lui pourrait faire oublier les hommes. Mme de Montespan embrassait alors Mme de Miramion, pleurait beaucoup, mais ses larmes étaient des larmes de faiblesse, de désespoir, et non de pénitence encore \ » Plus tard, lorsqu'elle s'enferma dans son château d'Oiron au fond du Poitou, le repentir vint, et elle donna tout ce qu'elle avait aux pauvres, travaillant pour eux à des ouvrages grossiers, et soignant elle-même leurs plaies. Elle fonda chez elle un hospice, et y établit un grand nombre de vieillards, dont elle se fit la servante bien plus que la supérieure, ne leur demandant en échange que de prier Dieu pour elle, s'imposant des pénitences sans nombre, et ne croyant jamais faire assez pour obtenir le pardon de ses fautes. « Voilà ce qu'on ignore quand on parle de la su-
i Mémoires de l'abbé de Choisy.
perbe favorite, et ce qu'il est bon que Ion sache pour son honneur et pour celui de la morale1. »
L'archevêque de Paris, M* de Harlay de Chanvalon, prélat de beaucoup d'esprit et de savoir, mais dont la jeunesse avait été malheureusement un peu légère, se plaisait aussi beaucoup dans la compagnie de M"8 de Miramion, et sollicitait souvent l'honneur d'être reçu chez elle. Celle-ci, à la prière de M. le premier président de Harlay, frère du prélat, avec lequel elle était liée depuis longtemps, se prêtait volontiers à ces pieux entretiens, dont on espérait beaucoup de bien pour le salut de l'archevêque. En effet, elle eut la satisfaction d'inspirer bientôt à Mgr de Harlay, par la ferveur de son zèle, le repentir sincère de ses fautes passées.
Son directeur, en la voyant ainsi presque toujours occupée des intérêts des autres, craignit pour elle l'entraînement que pouvait faire naine tant de succès, et il lui écrivit : « Madame, nonseulement vous accommodez les différends les plus difficiles, mais les personnes constituées en dignités ecclésiastiques pleurent leurs fautes à votre exhortation 2. On vous choisit pour les détourner des biens et des plaisirs que le démon leur pro] Avez-vous assez d'humilité, Madame, pour porter tout cela sans préjudice pour votre âme? Cette petite appréhension me vint hier, après avoir été
• M"»»' de Maintenon, par M. <1«' Noailles. Allusion au repentir de l'archevêque de Pat i>.
306 MADAME DE MIRAM10N.
témoin de la proposition qui vous a été faite, et j'ai cru que vous voudriez bien que je vous fisse part de ma crainte. »
Eh! Monsieur, lui dit-elle dans sa réponse, pourquoi avez-vous de la peine à faire la charité à la personne du monde qui vous honore le plus et qui a toute la reconnaissance possible de la grâce que vous lui faites? Et elle remercie M. Jolly « du meilleur de son cœur des avis qu'il veut bien lui donner, le suppliant de continuer à l'avertir de tout ce qu'il verra de repréhensible en elle1 ».
Quand Mme de Miramion sentait ses forces épuisées et son corps près de succomber à la fatigue, elle allait se reposer quelques jours à une maison de campagne appelée Coubron , qu'elle avait dans le villaged'Ivry, à une demi-lieue de Paris. Elle l'avait achetée dix mille francs, et en avait dépensé à peu près autant pour la mettre en état de servir à sa communauté, à qui elle l'avait donnée. On y envoyait les sœurs malades, et comme le jardin était grand et bien cultivé, il était d'une grande utilité pour la maison de Paris. C'est là , loin du tumulte de la vie
1 Ces lettres, trop longues pour être données ici en entier, seront reportées à l'appendice, où elles pourront servir à l'édification des personnes pieuses.
MADAMK DE MIRAMION. 307
et des importunités du monde, que M"" de Miramion aimait à suivre les penchants de son cœur et à s'abandonner toute à Dieu.
« Les vertus extraordinaires répandues sur toute sa vie procédaient d'un fond de vie intérieure que Dieu lui avait donné par sa grâce, mais qu'elle avait cultivé par l'exercice fidèle d'une oraison solide, qui, ayant commencé par la méthode ordinaire, s'était perfectionnée comme par degrés, et avait élevé peu à peu son Ame aux voies les plus spirituelles et les plus sublimes de la religion. Prévenue comme on l'a vu, dès l'âge de neuf ans, par les plus douces bénédictions du Seigneur, elle passait dès lors chaque matin une demi- heure à s'entretenir avec lui, et, bien loin de s'ennuyer dans cette prière du cœur dans laquelle, dit sainte Thérèse, l'âme s'entretient seule à seule avec Dieu, et ne se lasse jamais d'exprimer son amour à Celui dont elle sait qu'elle est aimée, elle y trouvait tant de goût, qu'elle a avoué depuis, qu'il lui aurait été difficile d'exprimer combien elle s'y sentait attendrie et contente. Aussi la faisait-elle quelquefois en secret, de peur qu'on ne lui ôtât un exercice si doux, comprenant dès ce temps-là par expérience ce que dit le Saint-Esprit, que les eaux de la grâce, qu'on puise ordinairement dans la source de la prière, ne sont jamais plue délicieuses que quand on les prend à la dérobée; et Dieu la conduisait déjà comme si elle eut su (pie la prière est un parfum qui s'évapore quand on l'expose trop à l'air, el une faveur du Ciel qu'il est
bon de cacher à la terre , parce que le monde n'est ni digne de l'éprouver en soi, ni capable de la respecter dans les autres. »
Dès l'âge de dix-huit ans, elle avait commencé à se donner chaque jour un sujet religieux à méditer pendant une heure. C'était ordinairement quelqu'une des plus importantes vérités de l'Évangile. Et déjà elle s'en pénétrait si vivement, qu'elle y trouvait une source inépuisable de réflexions tendres et pures, qui relevaient toutes vers Dieu. Lorsqu'elle eut atteint sa vingt et unième année, on lui permit, sur sa demande, de se relever une heure toutes les nuits pour prier et méditer à genoux. C'était de deux heures jusqu'à trois, ce qui ne l'empêchait pas de consacrer encore à cet exercice une antre heure le matin, et enfin une troisième le soir, mais qu'elle passait ordinairement dans l'église, devant le saint Sacrement. Cette règle devint celle quelle observa ensuite toute sa vie; seulement, à partir de cinquante ans , on lui ordonna,, à cause de ses infirmités, de prier la nuit assise sur son lit, au lieu de se relever pour le faire à genoux.
« Plus elle donna de temps à la prière, plus elle alla à Dieu par la foi et par l'affection. Elle était, il est vrai, dirigée par un saint prêtre, exact et sévère, qui la menait comme par la main, et dont elle suivait la conduite avec une docilité d'enfant. Dieu, qui la destinait à des oraisons plus élevées et qui voulait la faire marcher par des routes moins battues, prit soin de bonne heure de la prévenir
MADAME DE MlRAMlo.V 309
contre toutes sortes d'égarements , par une sage crainte des états extraordinaires.
« Ce qu'il y a de plus surprenant , c'est qu'au milieu de tant d'occupations diverses , et à mesure que ses heures de prières devinrent plus entrecoupées de distractions et d'ennuis, elle se détermina avec plus de courage à n'abandonner jamais ce sain exercice. La vue de Dieu, qui semblait lui manquer dans ce temps-là parce qu'elle était moins sensible, se répandait sur toutes ses actions, au milieu même des soins continuels que lui demandaient les bonnes œuvres. Alors on vit en elle ce que sainte Thérèse a écrit d'elle-même : elle fut plus occupée de la divine présence en agissant qu'en priant1. »
Elle aimait l'ordre dans les petites choses comme dans les grandes. Elle arrangeait d'avance l'emploi du temps, et ne livrait presque rien à l'imprévu; aussi le hasard, qui gouverne la vie de la plupart des hommes, avait-il peu de prise sur la sienne.
Pendant près de trente ans, la maison de Sainte- Pélagie, cet asile que le zèle et la charité de Mme de Miramion avaient fait ouvrir au repentir, s'était maintenue dans l'exacte observance de sa règle pri-
1 Choisy, livre V.
mitive; mais vers 169c2, la discipline de cet établissement se relâcha, et sa pieuse fondatrice eut le regret de voir que les réfugiées n'y vivaient plus dans les sentiments de pénitence et d'humilité que leur état commandait. Elle alla en parler à Mme de Maintenon, et obtint du roi la permission de créer dans l'enceinte de la même maison, mais dans un lieu séparé, un nouvel établissement, dont elle aurait seule la conduite, en y mettant une supérieure de son ordre pour le diriger. Son projet était de ne recueillir là que les filles qui voudraient vivre dans un état véritable de pénitence. Dès qu'elle eut ouvert ce refuge , « toutes les vertus chrétiennes, et principalement le silence et la mortification, commencèrent à s'y pratiquer d'une manière si édifiante et au milieu d'une si grande affluence de pénitentes, que Mme de Miramion fut obligée de les mettre dans une maison plus grande qu'on appela maison de la Mère de Dieu, Sous sa surveillance, ces Madeleines pécheresses menèrent une rie si pieuse et si exemplaire , que les administrateurs du refuge, jaloux de cet heureux résultat, vinrent prier Mme de Miramion de permettre et d'ordonner à ses filles d'aller demeurer avec les autres dans l'ancienne maison de Sainte- Pélagie, afin que leur exemple pût les porter à l'obéissance et à la piété. Elle y consentit avec joie, et malgré le danger d'une si prompte réunion, le succès fut complet. La bonne direction et les sages règlements qu'elle avait donnés à cet établissement ont
MADAME DE MIRAM10N. 31 i
été observés ensuite jusqu'à la transformation de cette maison en 17891.
Au commencement de Tannée 1693, M. le président de Xesmond, son gendre, qui avait eu pour elle pendant trente ans tous les égards et toute la tendresse d'un fils, fut pris d'une indisposition subite, a Sa maladie ne paraissait pas grave dans les commencements; mais comme il était d'une grande piété, il avait établi pour règle dans sa maison que personne n'y aurait la fièvre pendant trois jours, sans qu'il accomplit les devoirs de la religion chrétienne. Il voulut en donner l'exemple, et reçut tous les sacrements, quoique les médecins assurassent qu'il n'y avait point de danger. Cependant, dès le même soir, le transport au cerveau se fit, et il mourut le lendemain. Mme de Miramion fut trèstouchée de la mort de son gendre; mais sa résignation fit naître celle de sa fille, qui en avait besoin en perdant d'une manière si subite un mari qu'elle aimait tendrement*. »
Toute l'année fut pour elle un temps de deuil et d'affliction; car après avoir eu à partager la douleur et la soumission de sa fille, elle eut encore à soutenir le courage de sa nièce.
Le 3 octobre 1693, le marquis de la Hoguette, lieutenant général des armées du roi, gouverneur
1 La maison de refuge dite Sainte -Pélagie, instituée par M«"" de Miramion en 10G5, entre les mes Puits-LHermite et Copeau, a été transformée en prison depuis la révolution.
3 Cboisy.
de Mézières (celui qui avait épousé Mlle Bonneau de Rubelle), fut tué en combattant glorieusement sous les yeux du maréchal de Catinat, à la bataille de la Marsaille, près de Turin \ Cette perte et l'analogie des circonstances rappelèrent douloureusement à la mémoire de Mme de Miramion toute la peine qu'elle avait ressentie à la mort de M. de Tracy son frère, tué comme son neveu au milieu des triomphes d'une victoire, et au moment où le roi allait couronner ses services.
L'hiver de 1694 fut encore d'une rigueur extrême. Dieu sembla vouloir de nouveau éprouver la France par toutes les horreurs d'une disette, en même temps que par des maladies de toutes sortes. La récolte de 1692 avait été gâtée par les pluies, celle de 1693 fut entièrement perdue. Le blé manqua dans plusieurs provinces, et des villages entiers allaient chercher leur nourriture dans les villes. « C'était une chose pitoyable de voir Paris inondé d'un déluge de pauvres criant et mourant de misère 2. »
Mme de Miramion, malgré des infirmités naissantes, malgré ses forces qui diminuaient chaque jour, et une faiblesse imprévue qui l'arrêtait souvent au milieu de ses nombreux emplois, recueil-
i La bataille eut lieu le 4 octobre 1693, à la Marsaille, en Piémont, près de Pignerol et Turin, entre les troupes françaises commandées par Catinat et celles de Savoie. On se battit avec tant d'acharnement, que des bataillons entiers restèrent sur la place.
2 Mémoires du marquis de Sourches.
lit ce qui lui restait de force, et redoubla de zèle pour suffire aux nécessités nouvelles de ce lamentable hiver.
Après avoir été toute sa vie la mère des pauvres, après avoir vu de plus près que personne les souffrances du peuple, elle voulut se faire son avocat. Elle alla parler pour lui aux ministres, à Mn,e de Maintenon, au roi lui-même, « leur demandant de faire acheter à l'étranger des approvisionnements de riz pour suppléer au blé, qui coûtait alors cinquante francs le septier *. Ce qu'on fit à sa prière; et le roi, après en avoir donné une quantité considérable, en fit vendre à très-bas prix. »
« Vous avez de l'invention, écrivait de son côté M"* de Maintenon à Manceau, son intendant; voyez si des pois, des fèves, du lait, de la farine d'orge, si, dis -je, quelque chose ne peut pas suppléer au pain qui est si cher... Excitez tout le monde au courage et au travail V » Et en même temps elle se dépouillait de tout, vendait ses -chevaux et ses bagues pour suffire à ses charités.
Malgré tous les efforts tentés par la bienfaisance, la misère croissait encore, et la mortalité devenait générale. « Il y avait près de six mille malades à l'Hôtel -Dieu, M,ne de Miramion y était continuellement, et voyant jusqu'à douze personnes dans un même lit, attaquées de maladies différentes, les unes
1 Remplacé aujourd'hui par L'hectolitre.
'2 De Noailles. Histoire (le Mme de Maintenon,
mourant de leurs propres maux, et les autres ne pouvant guérir dans un air si infecté, elle alla demandera M. le premier président de Harlay, principal administrateur des hospices, de faire ouvrir Thôpital Saint- Louis, afin d'y mettre les malades plus à l'aise. Il approuva cette pensée, et la chargea de faire préparer cette maison ; ce qu'elle fit aussitôt avec beaucoup de soin. On y transporta un grand nombre de malades, et tous en furent extrêmement soulagés 1. »
Cet hôpital, composé de quatre grands pavillons d'un beau style, avec plusieurs cours et une belle fontaine, offrait un ensemble aussi vaste que salubre. Bâti en 4606, sous Henri IV, entre les faubourgs du Temple et de Saint- Martin, et destiné spécialement aux maladies contagieuses, en mémoire de saint Louis mort de la peste devant Tunis, il était presque toujours vacant. Mais après que Mme de Miramion en eut fait en quelque sorte une annexe de l'Hôtel- Dieu, les administrateurs de cet hospice continuèrent à y envoyer les malades scorbutiques; et, de nos jours, il est encore particulièrement destiné aux maladies chroniques, à la teigne, à la gale et aux dartres.
Ce rude hiver de 1694 acheva de dépouiller Mme de Miramion du peu qui lui restait de superflu. Mais dans les nécessités extraordinaires , sa charité savait faire de nouveaux efforts ; tout devint pauvre
l Choisy.
MADAME DK MIRAM10X. 315
dans sa maison comme sur sa personne, et l'aumône lui apprenait à se retrancher tous les jours quelque chose de nouveau. « C'est, en effet , la vraie grâce de l'aumône, en soulageant les besoins des pauvres, de diminuer en nous d'autres besoins qu'y fait naître la seule délicatesse, comme si la nature n'était pas assez accablée de nécessités l. »
Sa charité sans mesure pour toutes les misères connues, son assiduité continuelle dans les hôpitaux , ne l'empêchaient pas cependant de songer aux souffrances cachées. Elle trouvait encore le temps d'aller à la dérobée secourir et consoler les pauvres honteux, ceux qui, après avoir connu l'aisance, sont tombés dans la détresse sans oser l'avouer, et qui succomberaient sans secours dans la solitude de leur foyer, si la charité chrétienne ne Bayait deviner leur besoin assez tôt pour les sauver du désespoir et de la mort.
« Elle allait surtout visiter les familles de sa paroisse; et pendant tout le temps que dura la famine, elle fit faire de deux jours l'un chez elle plus de six mille potages, qu'on distribuait aux plus nécessiteux, employant utilement ainsi les grandes charités que le roi lui donnait pour le peuple, dans le temps même où il entretenait cinq cent mille hommes pour défendre la France contre l'Europe
1 Rossuet, Oraison funèbre (F Anne <>>• Gcmtague. a choisv.
Comme il fallait beaucoup de temps pour distribuer ces potages, on faisait aux pauvres qui étaient obligés d'attendre, des instructions religieuses et familières, afin que les âmes remportassent quelque nourriture aussi bien que les corps. Et ce qu'on ne saurait trop louer, c'est la patience héroïque avec laquelle M- de Miramion, qui assistait toujours à ces distributions, supportait les outrages de ces malheureux. Egarés par la misère, ils osaient accabler d'injures celle qui depuis quarante années leur sacrifiait sa fortune, sa santé et sa vie. Courage, mes sœurs, disait-elle alors aux filles de sa communauté, plus vous aurez de contradiction de la pari des hommes, plus votre mérite eroîtra devant Dieu; laissez-les dire et les servez toujours, votre patience les désarmera. En effet, ces pauvres si insolents le matin venaient dans l'après-dînée lui demander pardon les larmes aux yeux , tant la vertu a de force sur les âmes même les plus grossières.
Au mois de janvier de l'année suivante (1695) le premier président de Harlay et les autres administrateurs de l'hôpital général, ne sachant pas comment rembourser les cent mille écus que l'hôpital avait empruntés pendant la disette de 1694 décidèrent qu'il fallait renvoyer la plus grande ' partie
des pauvres, et qu'on ne garderait que ceux que l'âge ou les infirmités mettaient dans l'impossibilité de travailler.
Mme de Miramion, qu'ils vinrent, comme d'habitude, consulter sur une nécessité si regrettable, en gémit d'abord avec eux sans trouver d'objections à y l'aire; mais en songeant ensuite au sort de plus de neuf cents jeunes filles qui, du matin au soir, allaient se trouver sans asile, et abandonnées à elles-mêmes, « le zèle du salut des âmes la saisit, » et elle proposa sur l'heure plusieurs expédients que son cœur généreux lui inspirait pour les sauver. Aucun, malheureusement, ne parut acceptable. Désespérée, elle supplia alors les administrateurs de garder au moins ces pauvres filles jusqu'au mois d'avril, espérant que dans cet intervalle la Providence, qui ne l'avait jamais abandonnée, lui viendrait encore en aide, et lui fournirait un moyen de les sauvegarder. En effet, dans la nuit, comme elle cherchait dans la prière quelque inspiration, et s'humiliait devant Dieu en le suppliant de l'éclairer au milieu de circonstances si malheureuses, il lui vint à la pensée, qu'en renvoyant d'abord à leurs familles foutes les jeunes filles qui auraient encore quelques parents, on pourrait peut-être conserver ensuite les autres. Elle alla faire part de cette idée à >llle Pantaclin, supérieure de l'hôpital, qui la partagea, et se mit avec elle à interroger l'une après l'autre toutes les pensionnaires. Deux cents seulement avaient leurs parents; on les renvoya peu à peu. Mais il en
restait encore sept cents. Ces dames trouvèrent , en calculant, que si les administrateurs voulaient leur accorder seulement le logement dans les dortoirs vides de l'établissement, on pourrait peut-être les faire travailler assez pour les nourrir, en ajoutant à leur salaire trois sous par jour, ce qui demanderait environ quarante mille francs par an.
Après avoir tout considéré et levé dans son esprit toutes les difficultés pratiques qu'on pouvait lui objecter, Mme de Miramion alla soumettre son projet aux administrateurs. Elle leur offrit en même temps d'aller quêter dans la ville les quarante mille francs qui étaient nécessaires, et de donner ensuite ses soins, son temps et sa surveillance à la réussite de cette entreprise. L'administration, touchée de tant de générosité et de dévouement, accepta son offre avec reconnaissance.
Malgré la faiblesse qui commençait à l'accabler, malgré les prières de sa fille, qui craignait pour sa santé, Mme de Miramion, à soixante-six ans, recommença ces fonctions de solliciteuse, si pénibles à tout âge. Elle remonta dans ce carrosse qu'elle avait gardé contre son gré, bien plus, en effet, pour le service des pauvres que pour sa commodité personnelle, et, pendant plus d'un mois, on la vit du matin au soir aller de porte en porte demander humblement l'aumône.
La première personne à laquelle elle s'adressa fut M. de Pontchartrain, alors contrôleur général des finances, cousin de M. de Miramion, et ancien tu-
teur de sa fille '. Elle avait conservé avec lui et avec sa femme, personne d'une grande vertu, des rapports continuels de parenté et de charité, qui lui permettaient de compter toujours sur son appui aussi bien que sur ses conseils. « M. de Pontchartrain, dit Saint-Simon, était un petit homme maigre, avec une physionomie d'où sortaient sans cesse des étincelles de feu et d'esprit, et qui tenait encore plus qu'elle ne promettait. Jamais on ne vit tant de promptitude à comprendre , tant de légèreté et d'agréments dans la conversation, et en même temps tant de facilité et de solidité dans le travail... Avec ces qualités, une simplicité éclairée et une sage gaieté qui surnageaient à tout, et le rendaient charmant en riens et en affaires. Rempli de piété, de bonté et d'équité. » Après avoir accueilli Mme de Miramion avec toute son aménité ordinaire, M. de Pontchartrain lui conseilla de s'adresser au roi, et fui promit d'exécuter promptement les ordres que Sa Majesté ne manquerait pas de lui donner. Le lendemain, elle se rendit, en effet, à Versailles, et en parla à M ne de Maintenon, qui n'était pas difficile à persuader toutes les fois qu'il s'agissait d'honorer Dieu. Elle lui promit de parler au roi pour elle. M"" de Miramion, contente de s'être ménagée une si puissante sollicitation, s'en allait sans lui rien de-
1 Louis Phelippeaux, comte de Pontchartrain, cousin germain de M. dé Miramioo par Ba mère, Anne <lr Beauharnais, secrétaire d'Etat de la marine el contrôleur général des finances, en
320 MADAME DE M1RAMION.
mander, quand Mme de Maintenon la rappela, en lui disant : « D'où vient , Madame , que vous ne me demandiez rien? — Ah! Madame, lui répondit Mme de Miramion, vous faites tant de charités que je me ferais conscience de vous en proposer de nouvelles. Mais Mme de Maintenon ne laissa pas que de lui donner son aumône, ne voulant pas qu'il se fit du bien sans qu'elle y eût part l. »
Trois jours après , le contrôleur général , sur Tordre du roi , lui envoyait un bon de vingt-cinq mille francs.
Monseigneur le dauphin et Mme la princesse de Conti, douairière (Mlle de Bîois), qui voulait continuer les charités de sa belle -mère, lui envoyèrent deux cents louis d'or.
Monsieur, frère du roi, qu'elle alla solliciter au château de Saint-Cloud, « lui mit lui-même son aumône dans les mains ». Le cardinal de Bouillon, grand aumônier de France, lui donna cent louis d'or ; M. de Boucherat, chancelier de France, qui avait autrefois sollicité sa main, et qui avait conservé pour elle autant d'estime que d'admiration, lui envoya une somme importante. « Mme la duchesse de Guise, dont le nom, fort respecté à la cour, était en bénédiction parmi les pauvres, lui donna aussi, et se chargea de lui faire donner par plusieurs personnes de la cour, dont elle voulut bien recevoir elle-même les charités. Enfin, il n'y eut personne
1 Ghoisy, page 249.
à Versailles qui voulût ou qui osât la refuser. »
Après la cour, la ville suivit un si bon exemple. Mme de Miramion alla partout elle-même; toute la magistrature de Paris, la finance, la haute bourgeoisie, le commerce, plusieurs bureaux d'affaires reçurent sa visite, et lui donnèrent. « Elle eut bien quelques dégoûts à essuyer dans certaines visites particulières; mais elle eût souffert encore davantage pour l'amour de Celui qui la faisait agir. »
// faut bien aimer Dieu, disait -elle un jour à ce sujet, à la sœur qui l'accompagnait dans cette quête, pour faire ce métier -ci.
Mais son dévouement reçut sa récompense. Elle recueillit ainsi plus de cinquante mille francs, qui, grâce à son économie et à ses soins, firent subsister ces pauvres filles pendant deux ans. Dans cet intervalle on en maria quelques -unes, d'autres furent mises en place , celles qui savaient des métiers trouvèrent à gagner leur vie , et à la fin très-peu demeurèrent à la charge de l'hôpital.
Tant de zèle, tant de bienfaits répandus partout, portaient le nom et la réputation de M"" de Miramion jusque dans les villes les plus éloignées. A la fin de l'année 1695, une communauté établie depuis longtemps à la Ferté-sous-Jouarre envoya, comme l'avait fait celle d'Amiens, demander d'être réunie aux filles de Sainte- Geneviève. M"" de Miramion fit venir à Paris, l'une après l'autre, toutes les religieuses de cette communauté pour les
instruire elle-même, et alla ensuite à la Ferté pour leur donner l'habit et les établir solennellement. Cette cérémonie eut lieu en présence de l'évêque de Meaux, MgrBossuet, que son éloquence, ses ouvrages et son zèle éclairé pour la défense de l'Église, avaient déjà rendu célèbre. Ce prélat, voulant, comme l'avait fait Fléchier dans l'oraison funèbre de M. de Lamoignon, rendre hommage à la charité et au dévouement sans borne de Mme de Miramion , prit la parole à l'occasion de cette nouvelle union , « et prêcha sur ce sujet avec une éloquence apostolique l. »
(( Plus Mme de Miramion avançait en âge, plus elle croissait en vertu. Il semblait que Dieu, se préparant à la couronner de sa gloire, voulût l'en rendre, en quelque sorte, plus digne par l'abondance de ses grâces et la communication de ses lumières. » Son cœur, resté jeune, lui inspirait sans cesse quelque nouveau bien à faire, et sa pensée, toujours active, ne se reposait qu'en formant de nouveaux projets de charité. Le profond respect qu'elle avait toujours eu pour les prêtres lui faisait désirer de fonder une maison de retraite pour les ecclésiastiques que l'âge ou les infirmités mettaient hors d'état de rendre service à l'Église. Elle trouvait juste de soulager la vieillesse de ceux qui ont usé leurs forces à travailler à la vigne du Seigneur.
1 Ghoisv.
MADAME DE MJRAMION. 323
De plus, elle eût voulu créer un établissement destiné à recevoir les prêtres qui viennent à Paris solliciter pour leurs affaires, afin qu'ils fussent logés tous ensemble, sans être mêlés à des gens de mauvais exemple. Enfin, contristée à la vue de quelques membres du clergé qui , oubliant la sainteté de leur caractère, s'abandonnent à Tinconduite, elle se proposait d'ajouter à ces établissements une troisième maison, dans laquelle on eût enfermé ceux que les avertissements n'auraient pu corriger, afin que l'exemple de leur punition pût retenir les autres dans le devoir.
Ces projets étaient grands et dignes d'elle; malheureusement la mort ne devait pas lui laisser le temps de les accomplir.