‹ Madame de Beauharnais de MiramionChapitre 21 sur 55 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

DERNIÈRE MALADIE ET MORT DE Mmp DE MlHAMIoN

I. Le Jubilé. — Dernières retraites. — Mort de Mme la duchesse de Guise. — II. Derniers jours de Mme de Miramion. — III. Jugement porté sur elle par Dangeau. — Saint-Simon et Mme de Sévigné.

« Mourir comme le grain de froment pour revivre en vous , mon Dieu ! »

MIUC de Miramion )

« Et maintenant, que reste-t-il, qu'à montrer comment elle a usé de sa vie pour arriver à une bien heureuse mort1 ? »

Sa vie, nous Favons vu, n'a été, à proprement parler, qu'un acte de foi envers Dieu et un acte de charité envers son prochain. ,

Ses derniers jours et sa fin seront encore la suprême et dernière expression de ces deux sentiments. Le jubilé de 4696 va être la dernière manifestation de sa toi. Les soins qu'elle prodiguera a

1 Hossuet.

Mme de Guise resteront le dernier acte de sa charité; et sa mort, belle et calme comme sa vie, résumera toute son existence. Pour elle, Je dernier jour sera véritablement le maître jour, le jour juge de tous les autres i .

Le 1er mars 1696, le cardinal de Noailles, archevêque de Paris (qui venait de succéder à Mgr de Harlay, mort subitement à Conflans)2, ayant fait publier un jubilé, Mme de Miramion en profita pour faire commencer chez elle une retraite pour les pauvres, et elle en suivit tous les exercices avec la ferveur la plus exemplaire.

L'amour de Dieu, qu'elle avait choisi pour le sujet de ses méditations pendant cette retraite, la pénétra d'une manière si vive et si forte , qu'on eût dit qu'elle ne tenait presque plus à la terre; et à la fin de ses exercices de piété , elle avoua à son directeur, qu'à aucune autre époque de sa vie elle n'avait senti tant d'espoir d'obtenir les indulgences du jubilé 3.

ce Une personne à qui elle parlait de cela en confidence, lui ayant demandé , quelques mois avant sa mort, comment se passait alors le temps de ses oraisons, elle lui avoua, que souvent il lui semblait que

1 Montaigne.

2 Frappé d'apoplexie le 5 août 4695.

3 Un quart de siècle avant, le 23 mars 1671 , l'ouverture d'un jubilé avait eu lieu à Notre-Dame , et le 28 le roi communia publiquement aux Récollets, et toucha 1 ,200 malades des écrouelles, ayant le Dauphin et Bossuet à ses côtés.

M U)AME DE MIRAM10N. 327

Dieu rapprochait de lui de si près, et la tenait si fortement liée et unie à lui, qu'elle croyait aller expirer; ce sont ses propres termes, comme si elle eût voulu dire que dans ces transports, qu'il D'est pas permis à tout le monde d'éprouver, ni même de comprendre, il lui semblait qu'elle subsistait moins en soi qu'en Dieu , et qu'étant plus attachée à lui qu'à elle-même, elle se sentait prête à quitter l'un pour demeurer inséparablement unie à l'autre1 . »

Dans la seconde quinzaine du jubilé, elle (it faire une autre retraite pour les dames du monde, qui fut aussi très-suivie, et à laquelle elle donna également tous ses soins. Elle n'était pas encore achevée, quand Mme de Miramion fut obligée de quitter subitement >a maison pour aller à Versailles, où Mmc la duchesse de Guise4, qui se mourait, la faisait appeler avec instances.

Dangeau, dans son journal, dit à la date du mercredi \\ mars 1696 : « .M"" de Guise est considérablement malade, d'une maladie qui approche de celle dont mourut M. de Luxembourg L'année passée. Les médecins en ont très-mauvaise opinion. x> Kt Le lendemain 15 il ajoute: a Au sortir du conseil, le roi alla chez M:i" de Guise, dont La maladie augmente fort .

Cette princesse, qui était tille de Gaston d'Or-

1 Choisy.

" Elisabeth d'Orléans, troisième fille d€ Gaston et de Mai rite de Lorraine, née en 1646, veuve en 1671, de Louis-Joseph ri.iiuc. duc de Guise; morte le 17 mars II •• Iles.

léans , cousine du roi et sœur puînée de la grande Mademoiselle, n'avait alors que cinquante ans. Elle était veuve de Louis de Lorraine, duc de Guise, célèbre par ses duels, ses amours romanesques et l'audace malheureuse de son entreprise sur Naples. Elle habitait ordinairement le petit Luxembourg à Paris, où elle avait ses dames d'honneur, et recevait officiellement les ambassadeurs; mais comme elle avait toujours été fort attachée au roi, elle était souvent à Versailles.

« Mme de Guise, dont toute la vie n'avait été remplie que de bonnes œuvres, ne laissait pas cependant de craindre la mort, et elle était déjà au plus mal, que personne autour d'elle n'avait encore osé lui apprendre le danger dans lequel elle était1. » Mme de Miramion, qui était douée d'un talent particulier pour assister les mourants et pour consoler les affligés en faisant entrer peu à peu dans leurs cœurs des sentiments véritablement chrétiens , lui parla de la mort avec une pieuse liberté, lui fit recevoir les derniers sacrements, et reçut ses derniers soupirs.

L'effroi de la mort qui avait troublé l'esprit de cette princesse pendant toute sa vie se dissipa aussitôt que Mme de Miramion fut près d'elle, et ne l'inquiéta plus un seul instant.

« Grâce à ses soins pieux, sans terreur, sans remords, « L'agonie en ses bras plus doucement s'achève 2. »

1 Choisy.

2 La Pitié, par Delille.

Et n'est-ce pas, en effet , une grande faveur de Dieu, une garantie d'une bonne et sainte mort, que d'expirer ainsi purifié et béni , avec des paroles de foi et de piété sur les lèvres, dans les bras d'une sainte femme qui recueille notre dernier soupir et offre à Dieu avec amour et supplication cette ame qui va quitter la terre?

« Le samedi 17 mars, le roi, au sortir de la messe, alla chez Mme de Guise, qui était à l'extrémité ; elle s'attendrit en voyant le roi , à qui elle était fort attachée, et elle lui dit : Si Dieu me fait miséricorde, comme je l'espère, je prierai pour Votre Majesté et pour la paix. Deux heures après elle mourut, ayant conservé la raison et la parole jusqu'au dernier moment; elle avait reçu le matin à six heures l'extrême-onction; elle est morte dans la tranquillité d'une personne qui a mené une vie innocente. Le roi était sorti de sa chambre le matin en pleurant, et nous en a parlé plusieurs fois dans la journée, la louant toujours fort1. » Digne petite-fille de Henri IV, elle eût pu recevoir une sépulture princière dans le caveau des rois ses ancêtres, mais, selon son désir, elle l'ut enterrée sans aucune cérémonie, aux grandes Carmélites de Paris, le mardi 20 mars 1696.

Mn" (le Miramion revint à Paris le dimanche IX, très-fatiguée; il lui avait fallu veiller plusieurs nuits

1 Dangeau.

330 MADAME DE MÎRAMION.

et beaucoup parler. Son âge et sa santé ne permettaient plus tant de fatigues. Mais comme ses propres maux lui paraissaient toujours légers lorsqu'il s'agissait da soulager ceux des autres, elle n'avait écouté que son cœur. Ainsi, comme elle l'avait demandé souvent dans ses prières, elle s'était dévouée jusqu'à la mort, à l'exemple de notre divin Rédempteur.

« Son heure était venue : le lendemain matin, 19 mars 1696, on la trouva dans son lit, le visage livide et le pouls intermittent, avec de grandes envies de vomir. Elle avait souffert toute la nuit, mais sans vouloir réveiller personne. »

Sa fille, dès qu'elle entra, vit bien qu'elle avait épuisé le peu de forces qui lui restait, et que sa fin serait prochaine, ce On courut aux médecins, qui, prenant son mal pour une apoplexie, lui donnèrent à deux fois dix-huit grains d'émétique. Son pouls revint, mais ses douleurs augmentèrent: elle les offrait à Jésus-Christ. »

Calme et résignée au milieu de l'inquiétude de tous les siens , elle vit approcher la mort sans demander grâce, n'ayant jamais eu qu'un désir, celui d'accomplir la volonté du Seigneur. La douleur n'arracha jamais de sa bouche ou de son cœur, je ne dis pas une plainte amère, une parole de murmure, mais un seul mouvement d'impatience, ou un mot d'inquiétude. Il semblait que ce fût pour elle que le Psalmiste eût dit : « Pour moi , je me coucherai en paix et je jouirai d'un parlait repos ,

parée que c'est vous, non Dieu, qai m'établissez

dans une solide espérance. »

M. Pollet, vicaire de Sain l -Nicolas, confesseur de si < ommunautt' et le sien, accourut. Je crains de m1 impatienter, tant je souffre, lui dit-elle. Et comme il lui répondait que Dieu peut-être lui épargnerait les souffrances du purgatoire: Hélas! Dieu nw fera une grande miséricorde , murmura-t-elle, s'il veut s'en contenter, craignant encore de ne pas souffrir assez.

On n'osai I pas lui apporter la communion, à cause des vomissements continuels qu'elle éprouvait. Elle vit l'embarras de son confesseur au silence qu'il gardait à ce sujet, et lui dit : Ak! Monsieur, j'ai reçu tant de fois Notre- Seigneur pendant le cours de ma vie, peut-être indignement, que je mérite bien de n'avoir pas la consolation de le recevoir à la mort.

On lui demanda alors si (41e voulait recevoir l'exhrnie-onction. Elle répondit aussitôt que, ne pouvant recevoir le saint viatique, die s'estimait encore bien heureuse que Dieu lui accordât la grâce d'obtenir ce dernier sacrement des mourants; et , s'étant confessée pour mourir, elle le reçut avec autant d'attention etde ferveur que si elle n'eût rien souffert

Quelques heures après, ses vomissements ayant cessé, on l'avertit qu'on allait lui apporter la communion. On \it alors cette femme mourante, mais toujours forte en Dieu, oublier ses souffrances qui augmentaient de moment en moment, 1)0111' ne penser plus qu'au bonheur de s'unir .1 son divin Matin

et recueillir toutes les forces de son esprit et de son cœur pour aller au-devant de Dieu, au moins par ses désirs.

« Levée à mi-corps sur son lit, immobile par attention et par respect, les mains jointes, les yeux tantôt élevés vers le ciel, tantôt arrêtés vers la sainte hostie, le visage enflammé de l'amour le plus ardent, pleine de foi, d'humilité et de contrition, l'air tranquille et répondant à tout par les actes les plus fervents, elle reçut le corps adorable de Jésus-Christ avec une dévotion édifiante, et souhaita de mourir dans le baiser du Seigneur. Mme la présidente de Nesmond la pria instamment de demander à Dieu sa guérison. Ma fille, lui répondit-elle avec un visage riant, il faut aller jouir de lui; je l'ai bien offensé, mais j'espère en sa miséricorde. Comme elle souffrait extrêmement et baisait souvent un crucifix qu'elle tenait à la main, sa fille lui dit : « Notre-Seigneur, vous attache à sa croix. — Trop heureuse, lui réponditelle, de la part qu'il m'en fait. Je vous le donne ce cher crucifix, ma fille : il y a trente ans qu'il est à moi.

« On ne peut rien ajouter à toutes les marques de tendresse qu'elle donna à une fille qu'elle avait toujours si chèrement aimée, et dont elle n'avait jamais eu, disait-elle, aucun sujet de se plaindre. MM. de Rubelle et de Purnon, ses frères, la retrouvèrent aussi dans ce moment, telle qu'elle avait toujours été à leur égard, pleine d'une affection vraiment maternelle. La piété n'avait point éteint en elle les sentiments de la nature, et son cœur, en

se donnant tout à Dieu, avait donné à sa famille la part qui lui était due1. »

Vers le soir elle se fit apporter la cassette où étaient enfermés tous les papiers qui regardaient sa conscience, et quoiqu'elle pût à peine se soutenir sur son lit, elle voulut en faire un paquet pour les brûler à une bougie qu'elle venait de faire allumer, mais sa fille s'en étant aperçue, la supplia de ne pas prendre cette peine, et de remettre ce soin à une autre fois. Elle obéit, et la Providence ayant permis qu'elle n'y songeât plus dans la suite de sa maladie, ces papiers furent ainsi conservés 2 .

« Les médecins ordinaires ne réussissant pas, on fit venir M. Helvétius, qui , après l'avoir examinée, dit, quatre jours avant sa mort, qu'elle n'en pouvait revenir, et ne voulut lui donner aucun remède. M. Caretti hasarda les siens, qui furent inutiles. On lui donna des cordiaux et des gouttes d'Angleterre, on la saigna deux fois, on voulut la faire suer, on lui donna aussi du quinquina. Mais comme elle souffrait beaucoup d'un point de coté et qu'elle crachait I»1 sang, elle prit ce remède en disant : Avant-hier /' émet ique Jiier les saignées, aujourd'hui le quinquina : ils font ce qu'ils peuvent !

Les soins qu'elle avait donnes aux- malades pen-

i Ghoisy.

">■ Ce sont ceux qui ont été réunit à l'appendice sous le titre général d'écrits de M"» de Miramion.

dant toute sa vie, lui avaient fait acquérir une grande expérience des maladies et des remèdes. Mais elle s'abandonna sans résistance aux conseils des médecins, à ceux mêmes qui étaient contraires à son avis, par pure obéissance chrétienne. Cependant ses douleurs augmentaient, et quoiqu'elle pût à peine les supporter, elle les acceptait encore avec une plénitude de volonté et de courage aussi méritoire qu'édifiante. Jamais il ne lui échappa de demander qu'elles cessassent; seulement elle avouait de temps en temps qu'elle souffrait au delà de tout ce qu'elle pouvait exprimer, et craignant de perdre patience, elle conjurait ceux qui l'approchaient de prier Dieu pour elle afin d'obtenir qu'elle eût la force de souffrir patiemment.

« Gomme elle savait que cette force est un des principaux effets du pain de vie, qui est appelé pour cela la nourriture des forts , elle manifesta le désir de le recevoir encore une fois. Mais les règles de l'Église ne permettaient pas de réitérer le saint viatique dans l'espace de si peu de jours. Sa fille en demanda l'autorisation à Mgr de Noailles, archevêque de Paris, qui se fit un grand plaisir de dispenser Mme de Miramion des règles ordinaires. Elle reçut Notre-Seigneur pour la seconde fois avec une consolation et une ferveur si sensibles , qu'elle en demeura comme transportée d'une joie chrétienne dont elle garda l'impression jusqu'au dernier soupir. »

Toutes les filles de sa communauté, qui étaient à genoux autour de son lit, lui demandèrent alors sa

MADAME DE IflRAMION 335

bénédiction. Je ne suis pas digne de la leur donner, ditelieà son confesseur en faisant effort sur sa faiblesse; mais Dieu les bénira , pourvu qu'elles soient fidèles à leur vocation. Elles vinrent ensuite l'embrasser l'une après l'autre, et elle donna à chacune les conseils qui lui convenaient le mieux. A peine avait-elle achevé de leur parler, qu'une sœur d'une communauté de Paris qu'elle aimait beaucoup entra et lui dit tout haut sans ménagement : a Madame, notre communauté voudrait bien avoir votre cœur quand vous serez morte. » Elle sourit à cette proposition, et lui répondit en montrant les sœurs de la communauté : Mon cœur est à mes filles.

L'archevêque de Paris vint la voir deux jours de suite, et lui donna sa bénédiction, après l'avoir assurée qu'il prendrait toujours soin de sa communauté. Son confesseur, M. Jolly, qui était lui-même très-malade, voulut" aussi la voir, et se fit porter deux fois chez elle.

Comme, malgré ses douleurs, son esprit restait toujours lucide, elle demanda qu'on voulut bien procédera l'élection d'une autre supérieure avant sa mort, afin de pouvoir mourir simple fille de Sainte- Geneviève ; mais l'abbé Pollet lui ayant dil que cela ne se pouvait pas, elle n'en parla plus.

mbliant alors elle-même pour ne songer qu'aux intérêts des autres, elle voulut prier une dernière Fois M de Maintenon d'obtenir du roi la continuation de ses libéralités pour quelques-unes (\r< uu\ pes

qu'elle avait fondées. Mais la force lui manqua poui

écrire, et elle lut obligée de dicter à sa fille une lettre, qu'elle la chargea de porter elle-même à Mme de Maintenon après sa mort. « Quoi! Madame, vous pensez à autre chose qu'à Dieu! » lui dit son confesseur, qui était présent et qui craignait sans doute pour elle la fatigue : Oui, Monsieur, répondit-elle, quand c'est pour Dieu. Puis, avec une présence d'esprit et une tranquillité admirables elle dicta ce qui suit :

« Madame,

ce J'ai chargé ma fille d'avoir l'honneur 'de vous « aller voir après ma mort , pour vous remercier de « toutes les bontés que vous avez eues pour moi ce pendant ma vie , et vous assurer, Madame , que « je meurs pleine de reconnaissance et d'estime « pour les grâces et les vertus que Dieu a mises « en vous , et vous assurer que s'il me fait misé- « ricorde, comme je l'espère de sa bonté, je le « prierai de vous en donner la persévérance et « l'augmentation.

« Permettez -moi, Madame, de vous demander « une dernière grâce, qui est d'obtenir du roi une a partie de la continuation des aumônes de quar- « tier qu'il m'a données à distribuer depuis la mort ce de Mme de Lamoignon, pour aider à faire subsister (( l'apothicairerie des pauvres , que nos dames pance sent tous les jours au nombre de cent, et quelce quefoisdeux cents. Cela fait un très -grand bien,

MADAME DE MIRAMION. &'tf

« et aussi pour la maison des retraites, c'est une « œuvre fort utile, et aussi pour faire subsister la u chambre de travail de Saint -Nicolas; dix -huit « cents livres ou deux mille livres tous les ans « aidant bien à soutenir ces trois œuvres, sans quoi « elles ne peuvent subsister; notre communauté « n'est pas en état de le faire, quelque volonté « qu'on ait.

« Je demande donc cette grâce au roi par voire « entremise, Madame; je ne demande cette charité « que pour quelques années, parce qu'il y a des per- « sonnes qui ont promis de donner après leur mort. « Si ce secours manquait, il y aurait bien des dépenses « perdues que j'ai faites pour établir les retraites. « J'espère en Dieu et en la bonté du roi; cela lui « attirera de grandes bénédictions du Ciel; je les « demanderai au Seigneur pour Sa Majesté inces- « samment, si je suis assez heureuse pour le pos- « séder dans l'éternité. J'espère qu'il continuera de ce donner aussi sur ses aumônes deux mille livres « pour les pauvres malades de la ville neuve; cela « est fort utde. J'espère, Madame, que vous n'a- (( bandoDoerez pas toutes ces bonnes œuvres, et « que vous voudrez bien continuer votre protection t à nos sœurs. Je meurs dans les mêmes sentiments <( que j'ai vécu, et suis, Madame, votre très-humble « et très-obéissante servante,

<( Marie Bonheac di Miramion.

i Permettez-moi de vous supplier d'avoir toujours

338 MADAME DE MIRAM10N.

« de la bonté pour la bourse cléricale, cette œuvre

<( a besoin de votre protection ; et les pauvres filles,

« de la Providence qui font beaucoup de bien, elles

'« ont besoin que le roi leur continue son aumône

« de douze cents livres \ »

Après avoir achevé cette lettre, elle s'entretint longuement avec son confesseur de ses péchés et de l'abus qu'elle avait fait des faveurs de la Providence ; mais quand il échappait à ce dernier quelques paroles sur la confiance que sa vie passée devait lui donner en la miséricorde divine, elle l'interrompait en lui disant : Hélas ! Monsieur, est- ce ainsi que vous parlez à une pécheresse ! Elle prit elle-même le cierge bénit, et fit sa profession de foi en renouvelant les vœux de son baptême. Dans un moment où on crut qu'elle allait expirer, son confesseur lui ayant dit: os Madame, vous n'avez plus de pouls, mais vous avez encore un cœur, qu'en faut-il faire? » Elle se réveilla comme en sursaut, et répondit avec force: // faut en aimer Dieu. Quelque temps après, il ajouta : Madame, vous allez mourir, en quelle disposition voulez-vous que Dieu vous trouve? Elle répondit aussitôt : Dans V exercice de son saint amour. Elle resta ensuite deux jours entre la vie et la mort. Mais, un soir, M. Pollet lui ayant dit : Madame, vous ne pensez point à Dieu? J'y pense, répliqua-t-elle , et je Vaime.

• Histoire de M™c de Maintenon , par le duc de Noailles , 1849. Tome II , p. 175, ch. m.

Sa iille, sa nièce M"" de la Hoguette, ses frères MM. de Rubelle et de Purnon, sa communauté, tout le monde était autour do son lit ; on la voyait toucher à sa dernière heure; ce spectacle devait attendrir, et cependant personne ne pleurait. Chacun sentait la perte qu'il allait faire; mais on ne pouvait se plaindre en la voyant prête à recevoir la récompense promise, car sa vie répondait de sa mort. Pendant qu'on faisait la prière des agonisants, Mme de la Hoguette l'entendit dire tout bas : Mon Dieu , /accepte la mort et la destruction de nwn corps, qu'il soit réduit en pourriture, qu'il soit la pâture des vers; et toi mon âme, sors et va t'unira ton bien !

M. Caretti ' voulut encore tenter de nouveaux remèdes , et lui faire appliquer d'autres vésicatoires : elle fit tout ce qu'on voulut. Cela ne me guérira pas, disait-elle à sa fille, il est temjjs d'aller à Dieu. (( Madame, n'avez- vous^aucune peine? lui demanda son confesseur. Oui, Monsieur, lui répondit -elle, d'avoir été- si infidèle à Dieu ; mais je me confie en lui, il est mon père.

Enfin le moment de la séparation suprême arriva, M"' la présidente de Nesmond se mit a genoux auprès de son lit,, et lui demanda sa bénédiction. Ma chère fille > lui dit-elle, ne pleurez point, remerciez Dieu des grâces qu'il vous a faites, aimez-le et !<• g r-

1 Caretti était un médecin empirique. M ■ de Sévignéen par

lanl <!»> lui dans une de ses lettres, dit : « Ah quel fou ! »

340 MADAME DE MUIAMION.

vez de tout votre cœur, il n'y a que cela de bon; on est bien aise à la mort d'avoir été toute à lui; s'il me fait miséricorde , ah ! que je le prierai pour vous!

MM. les abbés de Brisacier et Tiberge, qui ne l'avaient presque pas quittée pendant les derniers jours de sa maladie, étaient au chevet de son lit; mais ils ne la croyaient pas près de mourir, parce qu'elle avait encore l'usage entier de tous ses sens, lorsqu'elle dit à l'un d'eux: Ah! Monsieur, que je souffre! — Oui, votre souffrance est grande, lui répondit-il ; mais le bonheur que Dieu prépare dans le ciel à la palience des âmes fidèles est infiniment plus grand; vous le connaîtrez quelque jour. Je le confiais déjà, reprit-elle avec une force et une foi qui surprirent. Ce furent ses dernières paroles; car, i'abbé ayant ajouté : « Dites, Madame, que vous le croyez déjn; vous ne le connaîtrez que dans la gloire, )) elle acquiesça par un mouvement de tête à ce qu'elle venait d'entendre, et elle expira quelques instants après sans convulsions. Ses paupières s'abaissèrent d'elles-mêmes, sa bouche demeura fermée, et au milieu de la pâleur de la mort, il se répandit sur son visage une expression de sérénité qui semblait répondre de son bonheur éternel \

C'était le samedi 24 mars 1696, à midi et demi.

Dès qu'elle fut morte le peuple voulut la voir, et força les portes de la communauté. Depuis plusieurs jours on ne pouvait plus passer devant sa mai

1 Choisy.

son, tant le nombre des carrosses et l'affluence des personnes étaient grands. Toutes les classes de la société semblaient être intéressées à sa vie. 11 y avait cinquante ans qu'elle se consacrait tout entière au soulagement des malheureux. Aussi les pauvres pleurèrent ils comme s'ils avaient perdu leur mère, et l'affliction de sa famille et de sa communauté devint -elle véritablement l'affliction générale.

Le récit de sa mort suffit à son éloge.

Pendant deux jours il fallut la laisser exposée à l'empressement du public, sur le lit même où elle semblait s'être endormie dans le Seigneur, avec une paix inaltérable : encore semblable dans la mort à la femme forte que Salomon nous représente ; « mourant avec un visage tranquille et riant, digne d'être reçue dans le ciel, où elle se présente accompagnée de ses bonnes œuvres, et chargée des trésors d'honneur et de grâce qu'elle a amassés. »

On l'enterra, ainsi qu'elle l'avait ordonne par son testament, comme une simple tille de sa communauté, sans appareil coûteux, ni cérémonie pompeuse.

Six pauvres portèrent son corps à l'église; tous les ecclésiastiques de Saint-Nicolas-du-Chardonnet , et un grand nombre de ceux des autres paroisses l'accompagnèrent. Les trente sœurs de si communauté, chai une un cierge à la main, venaient en suite avec les quatre-vingts jeunes filles de la chambre de travail, et les trois cents (Mitants qu'on instruisait

dans sa maison. La supérieure de l'hôpital général, marchait après, suivie de ce grand nombre déjeunes filles, à qui, deux ans auparavant, elle avait sauvé plus que la vie, et dont les larmes exprimaient la reconnaissance.

« Ses deux frères, tous les membres de sa famille, et un grand nombre d'amis conduisaient le deuil. Dans toutes les rues par lesquelles le convoi passa il se trouva une foule immense, qui semblait avoir tout perdu en la perdant. Mais il n'y eut dans l'église 1 aucune tenture, peu de lumière. La pauvreté et la simplicité qu'elle avait tant aimées pendant sa vie l'accompagnèrent jusqu'à la mort 2. »

Son corps fut inhumé dans le cimetière de Saint- Nicolas, dans la partie attenante à la chapelle des filles de Sainte-Geneviève, et son cœur déposé dans l'intérieur de cette chapelle, sous deux tablettes commémora tives de marbre blanc, Tune placée sur le pavé, et l'autre adossée au mur3.

ÏIÏ

Ainsi mourut Mme de Miramion , à l'âge de soixantesix ans accomplis.

1 Saint-Nicolas-du-Chardonnet , sa paroisse.

2 Choisy.

3 Description de Paris, par Piganiol de la Force. — C'est là que reposèrent les restes de Mme de Miramion jusqu'à la suppression des maisons religieuses, le 6 septembre 1790; depuis cette époque sa communauté, dispersée, n'a plus été rétablie.

MADAME DE MIRAMIOK.

Et maintenant que son âme a rejoint son créateur, maintenant que la terre a reçu tout ce qui devait périr, rappelons pour la dernière fois les qualités et les bienfaits qui doivent la faire revivre dans notre souvenir, et graver à jamais son nom dans les annales de la charité.

Une grande noblesse de cœur et une élévation naturelle de pensée; un ardent amour de tout ce qu'il y a de bien, de beau et de bon; un mélange exquis de sensibilité et de raison , de réflexion et d'enthousiasme; enfin, je ne sais quoi de gracieux et de triste, d'austère et de doux à la fois, qu'on aime et qu'on révère: voilà sous quels traits elle doit apparaître désormais à toutes les mémoires.

Les orphelins recueillis; la jeunesse égarée ramenée au bien, et les âmes pénitentes sauvées du désespoir; les pestiférés arrachés à l'abandon et secourus ; les hôpitaux fermés s'ouvrant à sa voix ; la parole du Christ portée jusqu'aux Indes; l'enfance préservée par le travail; la vieillesse assistée; toutes les souffrances physiques et morales soulagées par sa charité ou adoucies par sa piété, voilà ses principaux titres au respect de la postérité.

Du reste tous les écrivains du vrii siècle qui ont parlé de M de Miramion ont porté sur elle un jugement unanime.

Dangeau, dans son journal, dit a la date du c2i mars 1696 : M" de Miramion mourut a Paris; c'est une grande perte pour les pauvres, à qui elle faisait beaucoup <le bien; le roi l'aidait beaucoup

dans les bonnes œuvres qu'elle faisait, et ne lui refusait jamais rien. »

Mme de Sévigné, qui devait mourir elle-même peu de jours après, disait dans la dernière lettre qu'elle écrivit de chez sa fille à M. de Coulanges : « Je fais la révérence à la sainte et modeste sépulture de Mme de Guise, dont le renoncement à celle des rois ses aïeux mérite une couronne éternelle... Et pour Mme de Miramion, cette mère de l'Église, ce sera une perte publique !. »

Enfin, le duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires, dit : « On perdit en même temps Mme de Miramion, à soixante -six ans, dans le mois de mars, et c'en fut une véritable. Elle s'appelait Bonneau... » Et, après avoir fait un résumé de sa vie et de ses bonnes œuvres, il ajoute : « Le roi eut toujours une grande considération pour elle, dont son humilité ne se servait qu'avec grande réserve et pour le bien des autres, ainsi que de celle que lui témoignèrent toute sa vie tous les ministres, les supérieurs ecclésiastiques et les magistrats publics. »

Telle a été la vie de Mme de Miramion.

Elle a passé dans le monde, comme la vierge symbolique de Byzance : les deux bras ouverts au genre humain. Elle s'est élevée vers Dieu par la foi et par les œuvres Digne par sa piété de porter ce titre de Mère de l'Église, que lui ont donné ses contemporains, et justifiant par l'abondance de ses

• Lettre du 29 mars 4696.

MADAME DE MIRAMIOS. 345

charités coite heureuse expression de grande Aumônière du xvne siècle, dont vient de la qualifier un des écrivains les plus distingués de notre temps, M. le duc de Xoailles, dans son histoire de M"'e de Maintenon.

Ainsi s'e.-t écoulée l'existence de celte véritable femme de bien, dont pas un jour, pas un moment, n'a été inutile.

Malade, sans mouvement, à l'agonie, c'est elle qui, par sa palience, sa résignation et le calme de son visage, a su donner encoie le bon exemple et faire le plus de bien.

Sa mort même a couronné dignement sa vie. Tout a été beau, tout a été calme et serein dans cette mort comme dans celle du juste.

Et si sa perte a causé aux siens des larmes passagères, le souvenir de sa vie laisse à tous un exemple consolant et un enseignement durable.

LES ECRITS DE MADAME DE MIliAMlON

Page 1