DEUXIÈME JOUR
PREMIÈRE ORAISON
Des inclinations naturelles.
Je me suis occupée dans la pensée que la grâce nous portail à notre lin, et que nos sentiments naturel» nous en détournent, et qu'ils non- perdront si
nous ne les perdons.
J'ai vu que je n'avais point de plus grande ennemi que moi-même, et que mes inclinations se joignaient au démon et au monde pour me faire la guerre, et que je leur ouvrais la porte et leur donnais des armes pour me perdre, parce que tous ensemble ils me portaient à ma perte. J'ai fait beaucoup d'actes de confiance, que Dieu me défendrait et me vengerait de mes ennemis ; j'ai protesté que je ne voulais ni paix ni trêve avec eux, et surtout avec mes inclinations, qui sont portées à l'amourpropre, à l'orgueil, à la vanité, à l'abattement d'esprit , à l'inégalité d'humeur, à la délicatesse sur moi, à l'appréhension de souffrir et bien aise d'être plainte; l'empressement et promptitude accompagnent toutes mes actions, paroles et pensées; j'ai renoncé à toutes ces choses, et ai demandé à Notre -Seigneur ses grâces pour les combattre; j'ai trop de complaisance pour le monde, qui me porte au mal et m'empêche de faire le bien, disant : Que dira-t-on? J'ai renoncé à toutes ces considérations.
DEUXIÈME ORAISON
De la mort.
J'ai considéré qu'à l'heure de la mort je voudrais avoir pratiqué toutes sortes de vertus et m'être détachée de toutes mes inclinations, et avoir fait dans ce monde tout ce que les saints ont fait; Dieu m'a donné la pensée que quand je vivrais encore mille
ans, ce ne serait point encore assez pour faire ce qu'il désire, qui est la parfaite renonciation à mes inclinations et l'acquisition des vertus. Je me suis olferte à lui pour commencer dès ce moment, et pour ne finir qu'avec ma vie. J'ai regardé la miséricorde de Dieu, qui m'a conservé la vie, et qui m'a retirée des mains de la justice que j'avais méritée, pour attendre que la grâce me ramenât à lui pour faire pénitence, renoncer à moi-même et pratiquer les vertus. Je suis demeurée dans la confiance que je ne verrai point la mort qu'auparavant la grâce ne m'eût fait pratiquer ces choses, parce que sans cela il n'y a point de salut pour moi; Dieu m'a renvoyé à mon directeur pour m'aider à connaître mes inclinations et me les faire rompre.
TROISIÈME ORAISON
Du jugement.
J'ai considéré quel est le jugement que peut attendre celui qui vit selon ses sentiments et ses inclinations.
J'ai vu que Celui qui est juge, c'est Celui-là même qui défend de vivre ainsi, et qui est mort pour faire mourir en nous nos inclinations; il examinera à quoi elles nous ont porté, le bien, le mal et les actions indifférentes; il ouvrira dos consciences, notre amour-propre ne sera plus là pour non- le- cacher, et le démon ne nous fermera plus les yeux, et nous nous verrons tels que noua sommes. C'est un juge
qui ne se laisse point gagner, il faut être jugée; tout le bien que tu auras fait y sera, et sera trouvé indigne d'être présenté à Dieu, puisque ce n'est pas pour lui seul que tu l'as fait, mais, au contraire, que tu as abusé de ses grâces.
Les actions qui paraissaient indifférentes seront peut-être jugées péchés, parce que tu as perdu le temps et les occasions qui t'étaient données pour servir Dieu.
Les mauvaises seront reconnues plus criminelles, à cause de leur multitude et de l'habitude que tu as prise de suivre tes inclinations.
J'ai avoué devant Dieu que si je mourais, je ne pourrais pas éviter une terrible sentence de condamnation; j'ai reconnu que le jugement des créatures n'était pas semblable à celui de Dieu, et que je ne devais pas m'y appuyer ni sur le mien propre.
Je méjugerai selon le jugement de Dieu, afin d'éviter cette terrible sentence, et renoncerai à celui des créatures qui jugent selon leurs maximes , et non selon la vérité. J'ai résolu, mais tout de bon, de ne plus vivre selon ma volonté, mais selon celle de Dieu , de me souvenir autant que je le pourrai , que ce n'est pas le démon , le monde ni moi-même qui me doivent juger, mais Dieu, et cela, plus tôt que je ne pense ; il faut se dépêcher de travailler.