‹ Madame de Beauharnais de MiramionChapitre 6 sur 55 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

I. Son éducation chrétienne. — Mort de sa mère et ses réflexions à ce sujet. — Les salons de la haute bourgeoisie. — II. La mode des eaux. — Mlle de Daillon du Lude. — MM. Bonneau de Rubelle.

• Ceui que vous voyez revêtus d'une robe blanche , ceux-là viennent d'une grande affliction. » (S.Jean.)

Mme de Miramion naquit à Paris, le 26 novembre 1629.

Son père, Jacques Bonneau, écuyer, seigneur de Hubelle, conseiller et secrétaire du roi ', et sa mère,

i Jacques Bonneau, écuyer, seigneur de Rubelle et dePurnon, conseiller et secrétaire du roi, couronne de France et de ses finances, contrôleur général des gabelles et échevin de Paris, appartenait à une ancienne famille originaire du Poitou, dont deux branches s'étaient établies, vers 1550, l'une à Paris et l'antre à Tours. C'est de la seconde qu'il descendait. Il était petit-tils d'Urphin Bonneau, procureur au présidial de Tours en 1570, marié à Anne de la Forge, et (ils de Thomas Bonneau, êfluyer, seigneur de la Goguerie et du Plessis-Saint-Antoine, échevin el maire de Tours en 1004, marié à Suzaim»- Robin. Les armoiries

2 MADAME DE MlRAMION.

Marie d'Ivry, d'une ancienne famille noble de Melun, relevèrent avec le plus grand soin. Mais, tout en (( ornant son esprit des connaissances qui convenaient à son sexe, » ils formèrent aussi son cœur aux sentiments religieux dans lesquels ils avaient été élevés eux-mêmes, et qu'ils considéraient comme l'élément le plus assuré du bonheur.

Ainsi, comme l'a dit avec raison l'abbé de Choisy ' , cousin et biographe de Mme de Miramion, dont nous emprunterons souvent la parole dans ce récit, « la vertu ne fut pas pour elle un bien étranger, elle la trouva dans sa propre famille. »

Sa mère surtout, femme d'un rare mérite, mais d'une santé délicate, s'occupait beaucoup d'elle; et comme si elle eût pressenti que Dieu devait la rappeler à lui de bonne heure, elle se hâtait de graver dans le cœur de sa fille les principes de piété qui pourraient plus tard la soutenir et la protéger dans la vie.

Mlle de Rubelle n'avait, en effet, que neuf ans lorsqu'elle perdit sa mère, ce Mais son esprit avancé lui fit sentir si vivement cette perte, qu'elle en fut malade. »

de cette famille, inscrites au Livre d'or de la ville de Paris dès 1577, et à l'Armoriai des maires de Tours en 1604, enregistrées par d'Hozier en 1650, sont : d'azur à trois grenades d'or, ouvertes de gueules et posées deux et un. (Voyez la généalogie dressée par d'Hozier, au cabinet des manuscrits de la bibliothèque impériale à Paris )

1 François-Timoléon de Choisy, prieur de Saint-Lô, doyen de la cathédrale de Bayeux , et membre de l'Académie française.

« Tout enfant qu'elle était, dit Choisy, elle fit sur cette mort des réflexions bien au-dessus de son âge. Elle comprit pour la première fois le néant de tout ce qui peut finir, et combien devra être amère la séparation éternelle d'avec Dieu, puisque la privation passagère de ce qu'on aime est capable de plonger l'âme dans une si extrême affliction. »

La santé de Mlie de Rubelle se rétablit néanmoins assez vite ; mais cette violence faite à une première affection, cette idée de la mort dès les commencements de la vie, avaient fait sur elle une impression si profonde qu'elle résista à tous les efforts que Ton fit pour l'effacer, et laissa dans son esprit comme sur son visage une teinte sérieuse et mélancolique que rien ne put jamais dissiper entièrement.

Elle regrettait surtout, ainsi qu'elle l'a écrit plus tard dans ses Confessions, de ri 'avoir pas assez (u'i/ir sa mère pendant le peu d'années qu'eile avait eues à la connaître. Mais quel cœur aimant n'a eu , sinon plus de remords, au moins de pareils regrets!

« Hélas! on n'aime bien ceux que l'on aime que deux fois dans la vie, à l'heure du départ ou à celle de la mort. »

Ces regrets cependant furent la source féconde on M11'' de Rubelle puisa Les sentiments do vertu qui devaient faire la consolation et la joie de toute s;i \ic; <;ir dès ce moment elle prit la résolution d'imiter sa mère dans l'accomplissement de t<>u> 1rs devoirs de religion et de charité qu'elle lui avait vu si souvent pratiquer-

La gouvernante qu'on lui avait donnée, personne d'une grande piété, et qui lui parlait sans cesse de la volonté de Dieu et de la soumission qu'on lui devait, contribua beaucoup aussi à développer en elle le penchant naturel qu'elle avait déjà pour la religion. Dieu m'a fait bien des grâces par le moyen de cette fille, disait Mme de Miramion dans la suite , en parlant de sa gouvernante.

M. de Rubelle, demeuré veuf avec cinq enfants, et dans un état de santé déplorable que le chagrin aggravait encore, vit avec inquiétude dans quel isolement les fonctions nombreuses qu'il remplissait allaient le forcer à laisser sa fille, et, voulant y remédier autant qu'il était possible, il accepta l'offre que lui avait faite son frère d'aller habiter avec lui.

Dès que le temps de réclusion exigé alors par les convenances d'un grand deuil fut écoulé, M. de Rubelle, accompagné de ses enfants et de ses domestiques, alla donc s'établir dans le vaste hôtel qu'occupait M. Bonneau au Marais. Là du moins ses fils seraient élevés en commun avec ceux de son frère, tandis que Mme Bonneau , femme capable et distinguée, surveillerait l'éducation de Mlle de Rubelle, en même temps que celle de sa propre fille.

Mais cette maison , où tout respirait le goût du monde et les habitudes élégantes d'une grande fortune, habitée par une famille nombreuse et une livrée considérable, était loin de ressemblera l'intérieur calme et réglé dans lequel MUe de Rubelle avait reçu de sa mère une éducation toute chrétienne.

M. Bon niau, éeuyer, seigneur du Plesns et de

Valmer ', secrétaire et conseiller du roi en ses conseils privés, ('lait un homme fort estimé, qui aimait beaucoup à recevoir, et sa femme, Mlle Fallu du Ruau (d'une bonne famille de Tours», faisait avec beaucoup d'esprit les honneurs de son salon.

On rencontrait là toute la magistrature de Paris, beaucoup de financiers, des hommes de lettres et même quelques personnes de la cour. Car dès cette époque, «la haute bourgeoisie, la bourgeoisie vivant noblement, comme on s'exprimait alors, c'est-àdire dans les loisirs d'une fortune faite et dans les habitudes de la classe élevée, avait aussi ses cercles non moins brillants et non moins aimables que ceux de la noblesse'2. »

Déjà le célèbre hôtel de Rambouillet, ce premier foyer du bel esprit en France, avait fait naître autour de Ici d'heureuses imitations: et la maison de .M. de Lamoignon, l'un des hommes éminents de cette époque, qui avait su le premier rassembler chez lui les savants et les poètes; le salon de M"' de la Sablière, l'immortelle amie de la Fontaine, ainsi que le cercle de Mme Cornuel, cette bourgeoise si célèbre par ses reparties, en étaient avec beaucoup d'autres de brillantes copies.

« Mme Bonneau , qui aimait beaucoup le monde,

1 Le château de Valmer, en Touraine, appartient aujourd'hui à M. le marquis de Chabi efj .

'' Histoire de .V"1? de Mainlenon , par M. !»■ duc de NoaUlet.

vernante, et, dans le temps que tout le monde ne songe qu'à se réjouir, je me dis : Voudrais- je mourir dans ce moment?

« Quelle grâce Dieu vous fait, Mademoiselle, lui répondait cette pieuse femme, de vous inspirer de si bonne heure d'aussi salutaires réflexions, profitezen , et songez à tous les dangers qui vous menacent au milieu de ces divertissements profanes. Les saints, vous le savez, portaient souvent des cilices ou des chaînes de fer, afin que la douleur présente les empêchât d'être sensibles à tout ce qui les environnait. »

Ces conseils produisirent tant d'effet sur l'esprit de Mlle de Rubelle, que, dès ce moment, elle prit la résolution de se mortifier par des privations et des souffrances, au milieu des plaisirs du monde, et de cesser d'y prendre part dès qu'elle ne dépendrait plus que d'elle-même. Dans la suite, en effet, lorsque sa tante la conduisit au bal , elle y porta toujours , sous ses vêtements, une grosse chaîne de fer qu'elle avait fait acheter en secret avec l'argent de ses menus plaisirs; et si elle allait à la comédie, t< elle y fermait les yeux ; mais quand sa tante riait, elle se tournait de son côté et riait aussi, comme si elle avait eu attention au spectacle1. »

Déjà la vérité seule l'attirait, et en fermant les yeux à la comédie, ses regards se tournaient instinctivement du seul côté qui ne trompe point : le devoir et Dieu.

i L'abbé de Ghoisy.

Elle avait à peine douze ans, que son plus grand plaisir était de soigner les malades de la maison, et de leur tenir compagnie en leur faisant quelque lecture pieuse, pendant les heures de récréation que lui laissaient ses maîtres.

Il arriva qu'un jour des Rois, comme un palefrenier de son père se mourait, au moment où tout le monde était en joie dans le salon de sa tante, elle quitta tout pour l'aller assister; son agonie fut effroyable, et son dernier soupir accompagné d horribles convulsions. On la cherchait partout pour commencer le bal, quand elle vint enfin tout éperdue, pâle, tremblante et pleine de l'image de la mort qui venait de lui apparaître dans toutes ses horreurs. Elle refusa de danser, et comme son visage altéré fit croire aisément qu'elle se trouvait malade, on lui permit de se retirer dans sa chambre. Là, tandis que les autres se réjouissaient, elle s'abandonna librement à ses réflexions, et pria seule pour le pauvre serviteur.

Au mois de juillet de l'année 1613, M"" Bonneau. qui avait besoin de prendre les eaux pour fortifier sa santé, emmena M"e de Hubelle à Forges en Normandie, où se réunissait alors la meilleure compagnie.

La mode des eaux n'est pas nouvelle , on le voi( : et la vie qu'on y mène fut, de tout tempe aussi, à peu

10 MADAME DE M1RAMION.

près la même, si l'on en juge, du moins, parles réflexions que faisait à ce sujet l'abbé de Choisy, il y a plus de deux siècles :

« On sait assez, disait-il , combien sont dangereux pour l'innocence tous ces lieux, où se rassemblent de divers endroits du royaume une multitude de gens oisifs , occupés uniquement du soin de leur santé, qui, sous des apparences d'une complexion délicate, cachent souvent des passions très-fortes; et qui se faisant une règle d'être éternellement ensemble, une loi de ne penser à rien de sérieux, une nécessité de laisser presque tout exercice de religion , et un devoir de s'amuser, se donnent ainsi mille occasions de se relâcher et de se perdre. Combien n'a-t-on pas vu de gens, en effet, qui ont fait là-dessus de funestes expériences, et qui, tout en allant chercher la santé du corps, ont malheureusement perdu la vie de l'âme. »

« Ce fut là pourtant, ajoute- 1- il, que Mlle de Rubelle conserva non -seulement la bienséance et la régularité convenables à sa vertu, mais encore toute la fidélité qu'elle gardait ai I leurs à ses devoirs de piété . »

Ce voyage, que Mme Bonneau avait fait, selon l'habitude du temps, à petites journées, dans son carrosse avec sa nièce, sa fille et leurs deux gouvernantes, accompagnée de quelques domestiques à cheval, et en séjournant dans les villes de Saint- Germain, de Mantes et de Rouen , avait été un enchantement continuel pour Mlle de Rubelle qui n'avait jamais quitté Paris.

MADAME DE MIRAM10N. 11

Pendant leur séjour à Forges, ou il y avait toujours beaucoup de monde, depuis que la reine Anne d'Autriche en avait mis les eaux en vogue, les deux jeunes filles eurent occasion de rencontrer souvent , à la source de la Reinette, M e Charlotte de Daillon, fille du comte du Lude, dont l'esprit vif et la beauté naissante faisaient déjà pressentir les succès qu'elle devait obtenir plus tard a la cour. Se voir, se plaire et s'aimer, sont choses faciles à cet âge; aussi bientôt les trois jeunes filles s'étaient -elles liées de l'amitié la plus tendre.

Mlle de Rubelle surtout, qui était un peu plus âgée que sa cousine, et douée déjà des qualités les plus attachantes, sut inspirer à II0* de Daillon une estime et une affection si durables, que quinze ans après , lorsqu'elle fut devenue la belle duchesse de Roquelaure, et s'éteignit tristement victime d'un amour malheureux, elle se souvint de cette amie de sa jeunesse, l'appela instamment près d'elle, et s'estima heureuse de mourir entre ses bras.

M '■'• de Rubelle était encore en Normandie, quand son père, vaincu par le chagrin, tomba gravement malade et expira avant qu'elle pût arriver à Paris.

Son allliction fut extrême; mais comme elle avait appris à adorer humblement la main de Celui dont elle rece\ ait de tels coups, si douleur, loin de l'abattre, ne lit qu'ajouter encore à l'ardente piété qui remplissait son cœur, et lui donner le désir «le se consacrer à Dieu en se faisant carmélite.

L'ordre Bévère des religieuses du Moni-Carmal,

près la même, si Ton en juge, du moins, par les réflexions que faisait à ce sujet l'abbé de Choisy, il y a plus de deux siècles :

« On sait assez, disait-il , combien sont dangereux pour l'innocence tous ces lieux, où se rassemblent de divers endroits du royaume une multitude de gens oisifs , occupés uniquement du soin de leur santé, qui, sous des apparences d'une complexion délicate, cachent souvent des passions très-fortes; et qui se faisant une règle d'être éternellement ensemble, une loi de ne penser à rien de sérieux, une nécessité de laisser presque tout exercice de religion , et un devoir de s'amuser, se donnent ainsi mille occasions de se relâcher et de se perdre. Combien n'a-t-on pas vu de gens, en etFet, qui ont fait là-dessus de funestes expériences, et qui, tout en allant chercher la santé du corps, ont malheureusement perdu la vie de l'âme. »

« Ce fut là pourtant , ajoute- 1- il, que Mlle de Rubelle conserva non -seulement la bienséance et la régularité convenables à sa vertu, mais encore toute la fidélité qu'elle gardait ailleurs à ses devoirs de piété. »

Ce voyage, que Mme Bonneau avait fait, selon l'habitude du temps, à petites journées, dans son carrosse avec sa nièce, sa fille et leurs deux gouvernantes, accompagnée de quelques domestiques à cheval, et en séjournant dans les villes de Saint- Germain, de Mantes et de Rouen , avait été un enchantement continuel pour M1,e de Rubelle qui n'avait jamais quitté Paris.

MADAMK DE MIRAM10N. 11

Pendant leur séjour à Forges, où il y avait toujours beaucoup de monde, depuis que la reine Anne d'Autriche en avait mis les eaux en vogue, les deux jeunes filles eurent occasion de rencontrer souvent , à la source de la Reinette, Mlle Charlotte de Daillon, fille du comte du Lude, dont l'esprit vif et la beauté naissante faisaient déjà pressentir les succès qu'elle devait obtenir plus tard à la cour. Se voir, se plaire et s'aimer, sont choses faciles à cet âge; aussi bientôt les trois jeunes filles s'étaient-elles liées de l'amitié la plus tendre.

i\llle de Rubelle surtout, qui était un peu plus âgée que sa cousine, et douée déjà des qualités les plus attachantes, sut inspirer a Mllede Daillon une estime et une affection si durables, que quinze ans après , lorsqu'elle fut devenue la belle duchesse de Roquelaure, et s'éteignit tristement victime d'un amour malheureux, elle se souvint de cette amie de sa jeunesse, l'appela instamment près d'elle, et s'estima heureuse de mourir entre ses bras.

MlIe de Rubelle était encore en Normandie, quand son père, vaincu par le chagrin, tomba gravement malade et expira avant qu'elle put arriver à Paris.

Son affliction fut extrême; mais comme elle avait appris a adorer humblement h» main de Celui dont elle rece\ait de tris coups, sa douleur, loin de l'abattre, ne lii qu'ajouter encore a t'ardente piété qui remplissait son coeur, cl lui donner le désir de -<v consacrer a Dieu en se faisant carmélite.

L'ordre Bévère des religieuses du Mont-Carmcl ,

transporté d'Espagne à Paris en 1602, par Mme Acarie, y avait acquis de suite une grande réputation de piété ; et le magnifique monastère qu'il occupait rue Saint-Jacques , fondé par des reines et des princesses qui y avaient leur logement et leur tombeau , jouissait déjà d'une célébrité que le repentir des duchesses de Longueville et de la Vallière devait augmenter encore *.

Mme Bonneau, qui, tout en vivant au milieu du monde, pratiquait ses devoirs religieux avec la régularité qu'on observait autrefois dans la classe élevée, avait souvent conduit sa nièce faire ses dévotions dans la chapelle de cet établissement.

Les couvents d'ailleurs à cette époque, où presque toutes les familles avaient quelque parent, étaient en rapports continuels avec les personnes du monde. On y allait faire des retraites, demander des conseils ou des prières, et assister à des prises d'habit.

Mlle de Rubelle, quelques jours avant son départ pour Forges, avait eu l'occasion d'être ainsi témoin, aux Carmélites, de la vêture d'une jeune personne de sa connaissance; et cette cérémonie imposante, à laquelle assistaient beaucoup de dames de la cour, avait fait sur son esprit la plus vive impression.

' Il s'étendait de la rue Saint-Jacques à la rue d'Enfer, où l'entrée subsiste encore au n° 67. « C'était une grande maison , un bon air, une nombreuse communauté, remplie de filles de qualité et d'esprit qui ont quitté le monde qu'elles connaissaient et méprisaient; or c'est ce qui fait les bonnes religieuses. » (M'ie de Montpensier.)

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A travers les nuages de l'encens et la mélodie des orgues, ce sanctuaire magnifique où le marbre et la peinturé luttaient d'éclat avec l'or des reliquaires, lui était apparu comme la demeure choisie de Dieu , et lui semblait l'asile le plus enviable qu'il pût y avoir sur la terre.

Sa tante, à qui elle fit part du projet qu'elle avait conçu , crut plus sage de ne pas combattre de suite cette résolution. Mais M. Bonneau , qui avait pour sa nièce toute la tendresse d'un père, ne put lui dissimuler la peine que lui causerait une telle détermination. Il lui parla de l'amitié qu'elle avait pour ses frères, des services qu'elle pouvait leur rendre en restant dans le monde, et en s'y établissant selon son rang et sa fortune. Ces réflexions, que la jeunesse lui avait empêché de faire, l'idée de cette séparation qui ne s'était pas encore présentée à son esprit, et, par-dessus toute chose, l'espoir d'être utile un jour à ses frères , lui firent renoncer aussitôt à ce projet.

« Et comme Dieu, dit l'abbé de Choisy , lui avait accordé dès lors le don d'intelligence au>si bien que celui de force, elle entreprit, n'ayant encore que quatorze ans et demi, de se mettre a la tète de sa l'a mille , et de remplacer auprès de ses plus jeunes frères les parents dont ils étaient privés.

« Elle devint en effet , dès ce moment, et demeura ensuite huile >;i \ie, le lien qui maintint toujours entre eux la plus parfaite union. »

Elle avait quatre frères, dont nous tracerons ici rapidement l'historique, ne devant plus en parler ailleurs.

L'aîné était Toussaint Bonneau, écuyer, seigneur de Rubelle \ qui avait alors vingt-deux ans. (Il devint bientôt après conseiller au parlement de Paris, et n'eut qu'une fille, mariée en 1684 au marquis de la Hoguette.)

Le second, Thomas Bonneau, écuyer, seigneur de Bellefond, qui en avait dix-huit. ( Celui-là mourut jeune et sans alliance.)

Le troisième, Henri Bonneau, chevalier, seigneur de Tracy ; il n'était âgé que de dix ans, et sa santé délicate, jointe à la douceur de son caractère, en faisait l'enfant gâté de M,le de Rubelle. ( Il fut capitaine aux gardes, maréchal de camp, gouverneur de Tournay , et périt au siège de Landrecy, en 1655.)

Enfin le plus jeune, Claude Bonneau, chevalier, seigneur de Purnon 2, qui avait huit ans. ( Il devint chambellan et premier maître d'hôtel de Monsieur frère du roi; épousa, en 1703, Anne du Tillet, et mourut, en 1721 , sans enfant.)

« Jamais famille n'a été plus unie que celle-là, dit Choisy, et personne ne s'est mêlé du partage de

• Le château de Rubelle, près Melun, avait été apporté en dot par Marie d'Ivry à Jacques Bonneau, écuyer, seigneur de Purnon et de Rubelle, son époux.

2 La seigneurie de Purnon, près Mirebeau en Poitou, était un ancien héritage de la famille Bonneau.

MADAME DE MIRAMIOX. tè

leurs biens, qui étaient cependant considérables. Enfin, chose rare, il n'y eut de querelles entre eux que parce que chacun voulait prendre les choses pour plus qu'elles ne valaient. »

Après la mort de son père, M"e de Ru belle obtint de rester dix- huit mois sans aller dans le monde. Ce temps de deuil, qui eût semblé long pour tout autre, lui parut encore trop court, tant il plaisait à son goût pour la retraite et pour les occupations sérieuses.

Avec ses frères et ses cousins, et dans la même maison qu'elle, habitait un jeune abbé, M. François Pallu, neveu de M"ie Bonneau, qui devait être le premier évèque français envoyé en Chine, sous le titre d'évèque d'Héliopolis. Ce savant ecclésiastique montrait déjà cette foi ardente qui devait le pousser bientôt à aller prêcher la parole de Dieu jusqu'aux Indes. M11'' de Rubelle , chaque fois qu'elle le rencontrait chez sa tante, prenait plaisir à l'entendre parler. Peut-être le zèle apostolique et l'éloquence précoce de cette âme toute vouée à Dieu contribuèrent-ils à développer encore clans son cœur les sentiments de piété que sa mère \ avait déjà

déposés.

Ainsi s'écoula l'enfance de M1" de Miramion, au milieu d'impressions douloureuses, dont l'influence, comme l'école du malheur, vint fortifier en elle les plus nobles facultés de l'âme. Ainsi ulle grandit, entourée de toutes les vanités (le la fortune, de toutes les séductions du monde et de ses plaisirs,

16 MADAME DE MlRAMlON.

sans y prendre aucune part, s'avançant seule et d'un pas ferme vers cette vie qui devait la conduire à Dieu. Dignes commencements d'une digne existence.

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