CHAPITRE II
I. Son portrait. — La famille de Beauharnais. — II. La comtesse de Choisy . t son salon. — III. Veuve et mère à seize ans. — La petite vérole. — Mot de Mme Cornuel.
« Je serrais les bras; mais j'avais déjà perdu ce crue je tenais. »
(S. Ambr., Oral, de ob. Sat. fr.)
M1"" de Rubelle entrait à peine dans sa seizième année, quand sa tante, suivant l'usage de ce temps \ la produisit dans le monde. Elle avait déjà tous les caractères de la véritable beauté; non pas de cette beauté toute de convention qu'invente chaque époque, et qui a fait naître ces frêles idoles poudrées et musquées qu'ont adorées, sous leurs mouches, les marquis du xvui* siècle; mais de cette beauté parfaite, dont Kaphaél et Léonard de Vinci nous ont laissé le modèle achevé, et qui réunissait
1 Mle de Sévigné n'avail aussi .pie seize ans quand sa mère la conduisit à la cour, en 1663.
48 MADAME DE MÎRAMION.
la force du corps à la délicatesse du visage et la pureté des formes à l'élégance de l'ensemble.
Elle était grande et d'une taille admirable que les avantages d'un léger embonpoint embellissaient encore, mais de cette grandeur qui n'enlève rien à la grâce. « Elle avait le teint d'une blancheur éblouissante, ranimée à tout moment par un incar- 'nat toujours nouveau; le nez aquilin et un peu long, mais bien fait; la bouche petite, riante et vermeille.» Enfin, pour rendre sa beauté plus éclatante, elle avait des sourcils finement marqués et « les plus beaux yeux du monde ». lis étaient bleu foncé, fendus en amande, vifs et brillants; mais la mélancolie douce et l'exquise bonté qui remplissaient son cœur s'y faisaient voir souvent, et leur donnaient une expression vraiment angélique.
En ajoutant à ces traits : « des cheveux châtains, frisés à grosses boucles sans que l'art s'en mêlât; un air fier et modeste qui, faisant naître la tendresse dans tous les cœurs, inspirait en même temps un respect qui en modérait les désirs; et surtout une physionomie fine, qui découvrait en un instant un esprit naturel cultivé et orné par toutes les connaissances qui convenaient à son sexe; » on aura le portrait exact de Mlle de Rubelle \
i Portrait tracé par l'abbé de Choisy , dans son histoire manuscrite de la princesse Aimonnette, et complété par la description du portrait peint par do Troy, qu'on voit encore au château de Marsay en Poitou, chez le marquis de la Messelière, héritier de M. de Purnon.
« Et, dit encore son biographe, comme elle avait tous les avantages de l'esprit aussi bien que ceux du corps, elle parlait bien et naturellement; son jugement était droit et solide. » Peut-être, ainsi qu'elle s'en est accusée elle-même dans ses confessions, avait-elle l'air un peu trop fier; mais cette apparence de hauteur, qu'elle devait surtout à la régularité de ses traits, était adoucie par la douceur de sa \oix, comme par la politesse exquise et l'élégance de manières qui distinguaient fortement alors toute la haute classe de la société.
a Partout l'éclat de ses charmes, plus encore que ses grandes richesses !, attirait sur ses pas une foule de jeunes gens qui briguaient l'honneur d'obtenir sa main 2. »
Mais déjà M"" de Rubelle avait remarqué à l'église Saint-Nicolas-des-Champs M. de Miramion, qui y accompagnait souvent sa mère, femme d'une piété et d'une charité exemplaires : et la déférence et le respect qu'il lui témoignait l'avaient particulièrement prévenue en faveur de ce jeune homme.
Aussi, quand parmi les partis que sa famille lui présenta, elle entendit prononcer le nom de M. de
1 Le comte de Bussy - Rabutin , dans ses Mémoires, dit qu'elle était riche de quatre cent mille écus (qui, à cette épo que, ne valaient guère moins de deux million- cinq oenl mille francs; le marc d'argent valant alors vingt -sii Livres dii
sons).
Mi n 01 ' ■ - nir la oie ei les écriti de Muu' de S ar le
baron de Walckenaer édit. de 1845 . p. lv2î. t. lr.
Miramion, sa rougeur apprit-elle à tous quel était celui que son cœur avait choisi.
Le 27 avril 1645, elle épousa, en effet, Jean- Jacques de Beauharnais, chevalier, seigneur de Miramion et de la Couarde l, conseiller au parlement de Paris ; c< fils unique de messire Aignan de Beauharnais de Miramion, conseiller d'État, contrôleur général de l'extraordinaire des guerres, et de haute et puissante dame Marguerite de Choisy; » d'une famille noble et déjà illustre de l'Orléanais, dont la descendance devait s'asseoir plus tard sur plusieurs trônes de l'Europe 2.
M. de Miramion ce n'avait pas vingt-sept ans; il était beau, bien fait, du caractère le plus heureux et d'une fortune égale à la sienne3. » Enfin il était ce qu'on appela, pendant tout le xvne siècle, un parfait honnête homme; ce qui voulait dire alors :
• Voyez à l'Appendice la généalogie de la famille de Beauharnais par d'Hozier, en 1741,
2 Le duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires, a dit, en parlant de Mrae de Miramion, « qu'elle avait épousé un bourgeois d'Orléans fort riche, dont le père avait obtenu des lettres patentes pour changer son nom en celui de Beauharnais. » Mais il y a là une erreur grossière; car la famille de Beauharnais n'a jamais porté d'autre nom patronymique que celui-là, et elle remontait à Guillaume de Beauharnais, seigneur de Miramion et de la Chaussée, vivant en 1380, dont le fils, Jehan Beauharnais, ligure, en qualité de témoin, au procès pour la justification de Jeanne d'Arc. Cette famille a dû une illustration nouvelle au règne de Napoléon Ier, et l'empereur Napoléon III est parent, au dixième degré, de M">e de Miramion. (V. la filiation à l'Appendice.)
;5 L'abbé de Choisy, Walckenaer et Saint-Simon.
avoir des sentiments élevés, être brave, galant, libéral, avoir de l'esprit et de belles manières, mais sans aucune ombre de pédanterie l.
« Une union si bien assortie lui fit éprouver un bonheur qu'elle n'avait connu que dans son enfance : elle aimait, elle était aimée; Dieu s'y trouvait. Elle ne formait plus qu'un seul vœu : c'était de mériter, par l'innocence du cœur et la pureté de l'âme, que les bénédictions versées sur elle dans cette vie ne pussent nuire aux espérances qu'elle avait conçues pour la vie à venir2. »
Elle pria donc M. de Miramion de lui permettre de continuer à vivre dans les pratiques pieuses qu'elle avait observées jusque-là, et lui parla de la religion avec des sentiments si nobles et si élevés, qu'il en fut touché, admira sa vertu et l'en aima davantage, lui promettant non -seulement de ne la contraindre en rien dans sa piété, mais encore de ne rien faire luimême qui put L'offenser à ce sujet.
Quelques jours après son mariage, M™* de Miramion fit en pleurant ses adieux à ses frères, et quitta la maison de son oncle pour aller demeurer avec s< d beau-père el sa belle- mère, chez .M. de Choisy, grand-père de son mari.
M. de Choisy écuyer, seigneur d<i Baleroy, conseiller d'État , qui avait été longtemps l'ami presque autant que le conseiller des rois Henri IV el Louis XIII,
1 La comtesse Dash.
2 Walckenaer, dans les Mémoires touchant /<< vieet les écrits
de .W"''' de 8év\
jouissait à la cour de la plus grande considération; et sa femme, Madeleine le Charron , personne d'une haute vertu, était la plus tendre et la plus dévouée des mères. Ces deux respectables vieillards ne s'étaient jamais séparés de leurs filles , Mmes de Miramion et de Caumartin , et ils habitaient avec elles un très-bel hôtel, situé à l'angle de la rue du Temple et de la rue Michel-le-Comte, dans la paroisse de Saint- Nicolas- des -Champs \
Mme de Caumartin, dont le mari, conseiller d'État et ambassadeur à Venise, était mort en 1624, n'avait qu'un fils, et comme il était de l'âge de M. de Miramion, les deux cousins avaient été élevés ensemble et s'aimaient comme deux frères.
Cette famille, qui vivait dans une union patriarcale sous le toit hospitalier de M. de Choisy, accueillit la jeune épousée avec la plus grande joie. Chacun voulut la recevoir et la fêter à son tour; et pendant plusieurs semaines ce ne fut autour d'elle que présentations, soupers et plaisirs de toutes sortes.
Mme la comtesse de Choisy surtout, tante de M. de Miramion, donna à cette occasion une collation magnifique au palais du Luxembourg.
MmR de Choisy ( petite fille du chancelier de l'Hô-
1 Hôtel connu depuis sous le nom d'hôtel de Caumartin, parce qu'il échut ensuite en partage à cette famille, qui l'a longtemps habité.
pital , dont le mari, fils aîné de M. de Choisy, conseiller d'État, était alors chancelier du duc Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, a été, on le sait, du petit nombre des femmes qui , par la grâce de leur esprit, ont fait l'ornement de la société au xvne siècle. C'est elle qui faisait les honneurs de toutes les fêtes que le duc d'Orléans était alors obligé de donner à son neveu Louis XIV pour lui plaire; « et comme elle avait un grand talent de conversation et des façons de cour si brillantes qu'il n'y avait point de femme en France plus capable qu'elle d'en professer (l'exemple ou de parole, on prétendait qu'elle formait le jeune roi, et lui disait : « Sire, vous ne par- \ iendrez jamais à être un honnête homme si vous ne venez passer chaque jour au moins une heure avec moi. » Et le roi y allait l; car, pour reconnaître ses soins, Louis XIV donna plus tard à M'ne la comtesse de Choisy une pension de huit mille livres. »
Aussi son salon du Luxembourg était-il célèbre; Corneille y lisait Cinna, et le comte de Bussy ses Ma rimes d'amour. Les reines de Pologne et de Suède étaient en grand commerce de lettres ci d'amitié avec elle; enfin la princesse de Montpensier, qui la connaissait beaucoup, a tracé d'elle le portrait sui- \;mt : « Vousa\ex l'esprit vif, brillant et agréable, plus que personne que je connaisse : vous parle/ bien, délicatement et juste; personne ne lait plus galamment ni plus plaisamment un récit que vous*
i Voiries amours do Bnssy-Itabutin , par la comtesse I et les Mémoires do l'abbé de Choisy.
vous avez un grand charme dans la conversation, quoique vous ne soyez ni railleuse, ni médisante. Jamais personne n'a décidé avec tant d'autorité sur toutes choses et sur toutes sortes de gens que vous. » On comprend d'après cela que peu de personnes aient pu réunir au même degré qu'elle tant de qualités éminentes.
Si Mme de Miramion avait eu du goût pour le monde, rien, on le voit, ne lui eût été plus facile que de le satisfaire sous le brillant patronage de son aimable tante. Mais, loin d'ambitionner les succès que sa beauté faisait naître autour d'elle, elle en avait, pour ainsi dire, peur, et n'aspirait qu'aux joies pures du foyer domestique et à la retraite qu'elle s'était promise de garder dès qu'elle en aurait la liberté.
M. de Miramion, au contraire, ce n'était pas indifférent au monde l; » mais comme il avait joui de bonne heure de tous les plaisirs qu#il donne, il commençait à sentir la lassitude et l'ennui que traîne toujours après elle une vie légère et désœuvrée. Le bonheur si pur qu'il trouvait dans une union privilégiée, en diminuant encore le goût qu'il avait pour la société, le retint bientôt près d'une femme dont la piété douce et aimable n'eut pas de peine ensuite à le ramener à Dieu. Car dans les sentiments extrêmes, dans la joie comme dans l'affliction , notre âme se rapproche toujours de son Créateur.
i Choisy.
« Je renonçai au jeu, au bal et à la comédie, a a dit M'"e de Miramion en parlant de ces premiers « temps de son mariage, ce qui causa beaucoup « (Tétonnement. Je commençai une vie réglée; je « gagnai mon mari et l'amenai à vivre en bon ehré- « tien. Enfin nous étions fort unis et très-aimés de « toute notre famille, avec laquelle nous n'avions <( jamais de démêlés que pour me faire divertir1, t
Rien, en effet, ne pouvait être plus propre à imposer aux âmes mondaines que la vue de tant de vertu dans deux êtres si jeunes. Unis par une concorde sainte, pleins d'humilité et de pureté devant Dieu, pleins de charité et de bonne volonté envers les hommes, pleins d'amour l'un envers l'autre, mais d'un amour qui les entraînait tous deux vers Dieu , ils offraient au ciel et à la terre le plus doux et le plus édiOant spectacle, et réalisaient d'avance le charmant tableau que le grand poète catholique Dante a tracé d'un mariage céleste :
La lor concordia, e i lor lieti sembianti, Amcre e maraviglia e dolce sguardo Faceano esser cagion de' pensier santi 2.
Six mois seulement six mois! s'écoulèrent dans 1rs délices d'une telle existence. Au bout de ce temps M. de Miramion fut atteint d'une fièvre violente
1 Voyez les Confessions de Mn|p de Iffiramion, à la fin 'l<i ce volume.
0 Vie de sainte Elisabeth , par M. de Montalembei 1 . p. 254.
accompagnée d'une fluxion de poitrine, qui le mit aussitôt en grand danger.
Il vit la mort s'approcher et la reçut avec une résignation et un courage que la foi chrétienne peut seule inspirer.
Les dernières paroles de M. de Miramion à sa femme ne nous ont point été conservées ; mais comme le duc de Thuringe à Elisabeth de Hongrie, il eût pu dire : « Que Dieu te bénisse, chère petite Elisabeth, épouse bien-aimée, mon doux trésor! Que le Seigneur très- fidèle garde ton âme et ton courage! qu'il bénisse aussi l'enfant que tu portes sous ton cœur, adieu; souviens-toi toujours de notre vie commune, de notre tendre et saint amour; ne m'oublie jamais dans aucune de tes prières, adieu1.»
Car lorsqu'il mourut, le 2 novembre 1645, sa veuve, comme la duchesse de Thuringe, était enceinte de quatre mois et demi.
Jamais on ne vit une âme s'être plus donnée à une autre âme que celle de Mme de Miramion ne s'était donnée à son mari; et comme si leurs deux existences n'en eussent fait véritablement qu'une seule, à l'instant même où il cessa d'exister, la vie parut aussi s'arrêter en elle. Elle s'affaissa sans dire une parole, sans jeter un cri, et tomba évanouie sur le corps de son mari. Elle resta plusieurs heures sans connaissance, et l'on crut un instant qu'elle allait en mourir.
1 Vie de sainte Elisabeth, par M. de Montalembert.
MADAME DK IfIRAMION. 27
Enfin elle revint à la vie; mais elle resta si faible, si immobile et si glacée, que si ce n'eût été le cœur qui battait encore, on aurait pu croire qu'elle était morte.
Étendue sur son lit, sans parole et sans larmes, elle semblait éternellement dormir, repoussant tout ce qu'on approchait de ses lèvres. Ces mots : Buvez pour votre enfant, murmurés par sa belle-mère , qui trouvait dans ce faible espoir la force de supporter sa propre douleur, ces mots seuls purent la décider à vivre. « Oui, il faut que j'attende qu'une autre vie seit séparée de la mienne, » répondit- elle; et depuis elle obéit machinalement à toutes les prescriptions.
« La voilà donc cette heureuse femme que nous avons vue dotée, dans une union chrétienne, du plus riche bonheur de la vie; la voilà veuve à seize ans; voilà l'épouse aimante et tant aimée condamnée désormais à l'épreuve souveraine de la solitude du cœur ■ ! »
lu maintenant, qui lui donnera la force de supporter un tel coup? qui la consolera dans sa detresse? qui la soutiendra désormais;» travers la vie?
Mais, nous le savons, son passé nous le dit : ce Bera Celui que tous les affligés Invoquent, aiment et
1 Vie de sainte Elisabeth, par M. de Rfoatalembert.
sentent en eux ! Celui qui n'abandonne ni les veuves ni les orphelins, Celui qui donna à une mère la force de suivre son fils au Golgotha !
Et, du milieu de son abattement, au plus fort de cette crise douloureuse, dans laquelle la chair et le sang payaient à la nature un si cruel tribut de souffrance, Mme de Miramion sentit son cœur, mort à toutes les joies de ce monde, renaître à Dieu, pénétré d'humilité et d'amonr pour lui, et tout rempli de charité pour ceux qui souffrent. Oh ! joies du sacrifice, douceurs secrètes de la douleur, voies mystérieuses de la Providence, que vous êtes admirables!
« N'avons-nous donc, en effet, dans la vie d'autre but que celui d'être heureux, et qu'une fois le malheur arrivé, il ne nous reste plus rien à faire?
« Non, Dieu nous défend de trop souffrir d'un malheur supportable, et de laisser éteindre, dès les premiers pas, l'intelligence et la force qu'il nous a données pour nous conduire pendant une plus longue route \ »
Mais si la religion et l'amour maternel purent rattacher Mme de Miramion à la vie, sa constitution, ébranlée par de si rudes secousses, eut bien de la peine à résister à tant d'épreuves. Plusieurs fois encore elle fut malade à l'extrémité. Elle passa dans son lit tout le temps de sa grossesse, et on la saigna neuf fois malgré l'état où elle était. Après quarante-
l Résignation, par M d'Arbouville.
MADAME DE MIRAM10N.
six heures de souffrances et à l'heure où les médecins désespéraient de pouvoir la sauver, elle fit un vœu à la sainte Vierge pour obtenir la grâce de voir son enfant baptisé; sa prière fut exaucée, et, le 7 mars 1646, elle mit au inonde une fille.
La première fois qu'on lui apporta son enfant, et qu'en l'embrassant elle revit dans ses traits l'image de son mari, des larmes, des larmes secourables, trop longtemps refusées à sa douleur, s'échappèrent enfin par torrent de ses yeux. Cette enfant malheureusement avait beaucoup souffert , et naissait si languissante et si faible, que les soins les plus assidus pouvaient seuls la disputer à la mort. L'idée d'être utile à un être si cher ranima bientôt son courage et ses forces, et peu à peu elle reprit à la vie, à cause d'un tout petit enfant. Quelle merveille que notre cœur! et que de peu de chose il sait faire beaucoup !
M"" de Miramion passa les deux premières années de son veuvage dans la retraite la plus austère, toujours au pied des autels ou du berceau de sa fille.
et Ce fut alors qu'elle éprouva ce que l<i> femmes, dit l'abbé de Choisy, regardent comme la plus sensible de toutes les afflictions. Elle était belle, elle eut la petite \érole l; on craignit même pour sa vie; ses yeux furent en danger. Rien ne f ébranla; la mort, la laideur, la perte de la vue, ne furent pas
• Cette maladie étail alors très-dangereuse et très-redoutée,
surtout par tes femmes, dont fil»' incitait toujours la beau!
pé] il.
30 MADAME DE MIRAM10N.
capables de la troubler, tant sa soumission à la volonté de Dieu faisait sa tranquillité. »
« Ne pleurez pas, disait-elle à sa belle-mère qui était près de son lit , est-ce qu'une beauté périssable et une vie inutile valent ces larmes? »
Sa seule inquiétude était pour sa fille, qu'on avait éloignée d'elle , sa seule privation était de ne plus la voir.
« Elle guérit contre tout espoir; ses yeux furent sauvés, et, son visage n'ayant reçu aucune marque, sa beauté resta, mais l'éclat en fut ôté. Elle parut insensible à une perte qui, au sentiment de la plupart des femmes, est la plus grande de toutes. Au contraire, cet accident lui sembla une espèce de déclaration de la volonté de Dieu; elle espéra que le monde, la trouvant moins aimable, ne la rechercherait plus avec tant d'empressement, et la laisserait exécuter les bons desseins qu'elle avait toujours formés pour sa perfection \ »
En la voyant si pieuse, tous ses parents, dont elle était très- tendrement aimée, craignaient qu'elle ne voulût se faire religieuse : ils désiraient vivement la conserver au milieu d'eux ; et son extrême jeunesse leur fit espérer que le moyen qu'ils avaient employé efficacement après la mort de son père, leur réussirait une seconde fois. Ils laissèrent d'abord un libre cours à sa douleur; puis, croyant que le temps y avait apporté quelque adoucissement, ils la pressèrent de contracter un nouveau mariage.
1 L'abbé de Gboisy.
« Des partis brillants se présentèrent, et lui étaient chaque jour proposés; plusieurs de ceux qui la recherchaient regrettaient, en la voyant si belle, qu'elle fût si riche, et que la fortune fût un obstacle à leurs désirs, ou un motif de suspecter la sincérité de leur amour \ »
Un jour, Mme Cornuel, qui était célèbre par la vivacité de son esprit, ayant eu l'occasion de rencontrer Mm" de Miramion dans le salon de AI. de Ghoisy, fut si frappée de l'admirable beauté de son visage, encore pâle et muet de douleur, qu'elle s'écria : « Si cette magnifique statue s'avisait de proues ver qu'elle a de l'esprit, toute la cour serait en a déroute. »
Mais ses résolutions, au point de vue d'un second mariage, n'étaient pas douteuses. Elle ne laissait échapper aucune occasion de les exprimer de manière à faire renoncer ceux qui la recherchaient au projet qu'ils avaient conçu.
Elle se reprochait souvent, en leur présence, les passions qu'elle faisait naître involontairement, et en témoignait son chagrin.
Cependant, vivement touchée de l'attachement et du désintéressement de ses parents, elle n'osait fermer sa porte aux prétendants qu'ils introduisait ut près d'elle.
Son humilité lui faisait penser aussi qu'elle c'était
1 Mi-moires touchant la vie et 1rs écrite de M"* de Sévi pur Walckenaer.
pas encore digne de se consacrer à Dieu ; elle semblait hésiter, et suppliait qu'on lui donnât du temps pour décider.
En attendant, elle multipliait les prières et les actes de dévotion , dans l'espérance que Dieu parlerait à son cœur, et lui révélerait sa volonté *.
i Walckenaer, sur Mme de Miramion.