ENLÈVEMENT DE MADAME DE MIRAMION
1. Lettre du confesseur de Louis XVI. — La Fronde. — Un pèlerinage au mont Valérien. — II. Un enlèvement au xvne siècle.
« Dieu me fit de grandes grâces; je ne perdis pas le jugement, et il me donDa nn courage qui ne pouvait venir que de lui seul, i
(M'"e DE MlRAMION.)
Deux années s'étaient écoulées depuis la mort de M. de Miramion, et sa veuve, toujours livrée à sa douleur et à ses regrets, toujours vêtue d'habits de deuil, malgré l'étiquette rigoureuse de cette époque1, n'avait pas encore quitté la solitude dans laquelle elle se plaisait à vivre; dérobant ainsi sa peine à tous les veux , pour en faire l'idole cachée de son cœur.
1 Les veuves portaient le deuil déni années et avec on ban deau bot !<• front ; mais a | urs L'expiration du deuil personne alors m.' s'habillait tir noir, cette couleur étant considérée comme trop funèbre,
Sa fille, il est vrai, d'une santé très-délicate, avait passé un hiver déplorable. Une affection de poitrine avait mis sa vie en danger, et les soins assidus qu'elle lui prodigua purent seuls la ramener à la vie. Mais cette existence, si frêle encore, lui devint d'autant plus précieuse qu'elle l'avait, pour ainsi dire, obtenue de Dieu une seconde fois au prix de ses larmes et de ses prières. Et quand cette enfant, qui avait grandi dans ses bras, sur son cœur, l'appela ma mère, elle sentit que désormais sa vie était liée à cette autre existence, qui lui était déjà devenue plus chère que la sienne. Le poëte l'a dit :
Nous n'existons vraiment que par ces petits êtres Qui dans tout notre cœur s'établissent en maîtres , Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas, Et n'ont qu'à vivre heureux pour ne pas être ingrats.
Cette tendresse que chaque jour augmentait, la crainte qu'elle lui donnait sans cesse de perdre sa fille, tout ravivait dans son cœur le souvenir de son époux, et souvent des larmes amères coulaient encore de ses yeux. Elle se les reprochait ensuite et s'en accusait comme d'un manque de soumission ou d'une défaillance dans la foi.
Mais non, « les larmes en elles-mêmes ne sauraient être un sujet de reproche pour nous, puisque notre divin Sauveur lui-même n'a pas craint d'en répandre. Il a fait plus : il leur a attaché une béatitude toute spéciale: Heureux, a-t-il dit, celui qui pleure! Le défaut seul de soumission et de résigna-
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tion pourrait donc les rendre coupables. Hélas! si au milieu des sacrifices que Dieu exige de nous, notre cœur pouvait ne pas sentir vivement, où serait le sacrifice? et sur quoi pourrions-nous fonder nos mérites? Il est donc autant dans l'ordre de la grâce que dans Tordre de la nature que la perte de ceux qui nous sont cliers agisse sur notre sensibilité, qu'elle l'altère, qu'elle l'accable, parce que c'est au milieu de cet accablement que se montre , dans tout son éclat, le pouvoir de la foi sur nos cœurs; et c'est au milieu de ces crises d'abattement qu'ils éprouvent, qu'ils deviennent souvent le véritable contentement de 'Dieu. C'est dans cet état qu'ils sont l'objet de ses complaisances, et qu'il fixe sur eux toute la tendresse de ses regards '. »
On était arrivé ainsi au printemps de l'année 1 6 18, année tout orageuse qui vit commencer à Paris les troubles de la Fronde. Mais, à notre grand regret, le caractère et l'étendue de ce récit ne nous permettent d'entrer dans aucun détail sur cet étrange et piquant épisode de notre histoire. Nous rappellerons seulement en quelques mots les faits principaux qui se sont passés entre l'enfance de Mn,e de Miramion et l'époque à laquelle dous voici parvenus.
Car, quelque retirée que soit notre existence, et si en dehors qu'elle se trouve placée du mouvement
1 Lettre de l'abbé Edgeworth, confesseui de Loufa Wi I m de tfontagu.
des affaires publiques, nous subissons malgré nous rinfluence des événements qui ont agité le siècle où nous avons vécu; et il nous semble, que pour être bien comprise, la vie des personnes, même les plus étrangères à l'ambition et au tourbillon du monde, a besoin d'être placée au milieu des grands événements politiques qui se sont accomplis de leur temps.
Après la mort du roi Louis XIII, sa veuve, Anne d'Autriche, avait été déclarée par le parlement régente absolue du royaume pendant le temps de la minorité de son fils LouisXI V, qui étaitalors âgé de dix ans. Les premières années de la régence avaient été illustrées par les glorieuses victoires de Rocroy, de Fribourg et de Norlingue, remportées comme en se jouant par le jeune prince de Condé. Jamais encore, tant et de si brillantes batailles n'avaient été gagnées en France avec plus de conduite et de courage. La cour triomphante se livrait aux plaisirs, et la reine, dont on vantait l'esprit, les grâces et la bonté, régnait heureuse au milieu des adulations de cette cour, la plus polie du monde. C'était enfin, comme l'a dit Saint-Évremond :
Le temps de la bonne régence , Temps où la ville aussi bien que la cour Ne respirait que les jeux et l'amour.
Mais à « cet âge d'or » qu'ont chanté tant de poètes , à ces premières années toutes brillantes de gloire, d'esprit et de politesse, tout occupées de belle
MADAME DE Ml RAM ION. 37
conversation et de belle galanterie, venaient de succéder les dissensions de la guerre civile. Anne d'Autriche, la bonne reine, ainsi qu'on l'appelait d'abord, avail Fail du cardinal Mazarin le maître de la France aussi bien que le sien. Et comme depuis la mort du grand roi Henri IV les finances étaient mal administrées, on voulut essayer de les relever. Te surintendant Émeri inventa, dans ce but, des ressources ridicules et vexatoires, qui soulevèrent un murmure général et firent prendre aussitôt le cardinal en horreur. Le parlement fit de l'opposition aux nouveaux édits, ce qui lui attira la confiance du peuple. Car, en ce temps-là. les habitants de Paris, el tout ce qui tenait à la robe, voyaient encore dans le parlement un corps auguste, qui rendait la justice avec intégrité et n'aimait que le bien de l'Etat, marchant d'un pas égal entre le roi et le peuple. Aussi l'appelait-on le père du peuple. C'est ainsi (pie commença la ligue parlementaire qui sous le nom de Fronde devait bientôt devenir maîtresse absolue de Paris, et amener en France tous les excès de la guerre civile.
La famille de .M""' de Miramion, qui était toute de robe, prit naturellement parti pour la Fronde, et M. de Choisy, sou grand-père, mécontent des résistances de la coin- el effrayé (\u tumulte qui agitait Paris, partit avec tente sa famille pour aller habiter une maison de campagne qu'il possédait à Issy,
dans cette vallée délicieuse de la Seine, dont M de
Sévigné disait . « Nous avons été hier à Issy » où les
rossignols, l'épine blanche, les fontaines et le beau temps nous ont donné tous les plaisirs innocents qu'on peut avoir. »
Mme de Miramion , à qui le calme et le silence de la campagne convenaient mieux que le bruit et l'agitation de Paris, se plaisait beaucoup sous les frais ombrages d'Issy. Elle trouvait là un refuge et une consolation contre les inquiétudes du dehors et son chagrin intérieur. L'habitation de M. de Choisy , bien bâtie , vaste et commode , entourée de jardins et de bois, était par elle-même un charmant séjour que venaient égayer encore de nombreux visiteurs.
Mais là, comme partout, Mme de Miramion vivait en dehors du monde, uniquement occupée de sa fille et de Dieu. Libre de son temps et maîtresse de sa fortune, elle quittait souvent le salon de M. de Choisy pour l'église, et la meilleure compagnie pour aller visiter les pauvres ou soigner les malades. De plus, nous apprend l'abbé de Choisy, comme elle avait une grande répugnance pour les mauvaises odeurs et la malpropreté , elle se fit une loi , pour se vaincre et se mortifier, de rechercher particulièrement certains malades dégoûtants, dont les plaies font horreur à la nature, et pendant son séjour à ïssy, quoique à peine âgée de dix-neuf ans, elle se força à panser elle-même tous les jours une petite fille si teigneuse , que personne n'osait y toucher. Elle la guérit à force de soins, et s'intéressa si vivement à elle, qu'après l'avoir mise en pension dans
MADAME DE MIRAMfON. 39
un couvent, elle paya plus lard sa dol et en lit lioe
bonne religieuse.
Telles étaient les occupations pieuses dans lesquelles M™6 de Miramion avait passé déjà une partie de l'été, quand elle résolut d'accomplir un \ou qu'elle avait fait pendant la dernière maladie de sa fille , et d'aller en pèlerinage à la chapelle du Mont- Valérien. Quelques personnes l'avaient bien l'ait avertir indirectement qu'on voulait l'enlever, pour l'obliger ainsi à se remarier; mais comme on ne lui nommait pas celui qui avait le projet de se porter à un tel excès d'audace, et que parmi tous ceux qui aspiraient à sa main, et qu'elle connaissait bien , pas un seul ne pouvait être soupçonné de songer à une action aussi coupable, elle n'ajouta aucune foi au propos qu'on lui tint à ce sujet et ne prit aucune précaution, ne pouvant s'imaginer qu'on enlevât les ^reiis en plein jour sans leur consentement '.
Le 7 août 1648, M de Miramion, uniquement
occupée de l'acte religieux qu'elle allait accomplir, partit d'Issj à sept heures du matin pour se rendre au mont Valérien. a Bile avait avec elle dans soncarro se sa belle-mère, un écuyer et deux demoiselles; car c'était alors l'usage, pour les femmes de condition, de ne jamais sortir sans être accompagnées
1 Walckenaei .
d'une vieille demoiselle et d'un écuyer d'un certain âge1. » Derrière le carrosse se tenait un valet de pied, jeune, mais très-dévoué, et quatre laquais à cheval qui gardaient les portières.
Cette escorte, qui paraîtrait formidable de nos jours, n'avait rien d'extraordinaire dans un temps où la haute noblesse s'entourait encore d'un grand nombre de pages et de gardes2.
11 faisait chaud, et, pour mieux jouir de la vue magnifique que présentent les sinuosités de la Seine des hauteurs de Saint-Cloud, on avait relevé les petits mantelets, sorte de rideaux de cuir qui remplaçaient les glaces que nous avons aujourd'hui audessus des portières. Déjà on était arrivé à un quart de lieue du mont Valérien , quand tout à coup le carrosse fut arrêté par vingt hommes à cheval qui l'entourèrent.
Les quatre laquais d'escorte , en apercevant des cavaliers masqués et bien armés, se sauvèrent aussitôt de toute la vitesse de leurs chevaux ; le valet de pied seul resta immobile à son poste. Le cocher fut jeté à bas du siège, et l'un des cavaliers s'empara de sa place, tandis que deux d'entre eux , s'approchant des portières, voulurent en abaisser les mantelets pour empêcher les prisonnières de recon-
1 L'abbé de Choisy.
2 Mme de Sévigné écrivait à sa fille plus de vingt ans après, le 22 février 1674 : « Il ne faut amener aucun page, c'est une marchandise de province qui n'est point bonne ici; il ne faut point de suite, point d'officiers; il ne faudrait que six laquais. »
naître La route et de se faire entendre. Mais M™* de Miramion, qui s'était recommandée à Dieu en se voyant tombée dans un guet-apens, se leva toute droite, et, saisissant le grand sac de velours brodé que portait sa suivante et où se trouvait son livre d'heures, elle en frappa à coups redoublés le visage el les mains de ses ravisseurs, en Griant au secours de toutes ses forces. Ils tirèrent alors leurs épées et coupèrent les courroies qui retenaient les mantelets; elle voulut leur arracher leurs armes et se mit les mains tout en sang; mais sa belle- mère, plus heureuse, saisit, L'épée d'un des ravisseurs et l'en blessa au bras grièvement1. Pour les deux demoiselles, elles étaient à moitié mortes de peur et ne pouvaient que murmurer des prières, tandis que le vieil écuyer semblait changé en statue.
Pendant ce combat si inégal, l'escadron, après avoir repassé le pont de Saint-Cloud, était entré dans le bois de Boulogne, où attendaient six chevaux frais qu'on attela aussitôt au carrosse, el qui remportèrent avec une nouvelle rapidité.
« Dès qu'elle se vit enlevée, M de Miramion demanda à Dieu de lui conserver tout -on jugement, «le lui donner du courage <i des forces pour se défendre, et surtout la grâce de ne le point offenser et (le se tenir toujours en si présence. Après cette courte prière, qu'elle dit du cœur plus que des le\ res, elle bc mil encore ;) crier qu'elle était M de
1 Tallemant dea Réaux.
.Miramion, qu'on l'enlevait de force, suppliant les passants d'aller à Paris avertir sa famille1. »
Mais les nuages de poussière que soulevaient tant de chevaux la dérobaient bientôt aux yeux de ceux à qui elle s'adressait, et le vent, le bruit et la rapidité de la marche, étouffaient ensuite ses cris et emportaient ses paroles.
Le carrosse , qui roulait toujours à toute vitesse à travers la plaine Saint-Denis, entra bientôt dans la forêt de Livry. Là , les routes devinrent si étroites que les cavaliers furent obligés de se diviser en deux troupes, l'une galopant en avant, et l'autre suivant par derrière d'aussi près que possible.
En voyant les deux côtés libres, il vint à la pensée de Mmf de Miramion qu'en se jetant par la portière dans le plus épais du bois, elle pourrait peut-être s'y cacher et se sauver. L'exécution suivit de près la pensée; elle se précipita dans les ronces et dans les épines, et courut à travers les broussailles sans songer qu'elle mettait ses habits en lambeaux et son visage tout en sang; mais voyant qu'elle était aperçue et déjà poursuivie par ses ravisseurs, elle eut peur qu'ils ne la fissent monter à cheval pour l'enlever plus facilement, et alors elle se rejeta dans son carrosse avec autant d'agilité qu'elle en avait mis pour en sortir2.
Dans la partie la plus solitaire de la forêt de Livry,
Choisy, Vie de Mm* de Miramion.
2 L'abbé de Choisy et Walckenaer.
on fit faire une halte. Tous le> hommes de l'escorte prirent à la hâte quelques rafraîchissements, et on en fit prendre également à toutes les personnes qui se trouvaient dans le carrosse. Mais ce fut en vain qu'on pressa M""de Miramion d'imiter leur exemple; elle déclara qu'elle était résolue à n'accepter aucune nourriture tant qu'on ne lui aurait pas rendu la liberté.
Ceux qui la conduisaient changèrent alors de relais et firent mettre pied à terre de force à la bellemère de Mn" de Miramion, à sa gouvernante et à son «cuver, disant tout haut qu'ils ne voulaient garder que M'!e Gabrielle, c'était le nom de la femme de chambre. Le carrosse repartit brusquement, et la jeune femme resta seule dedans avec la femme de chambre et le fidèle valet de pied monté derrière, que rien n'avait pu décider à la quitter. Ils trouvèrent ainsi quatre relais de si\ chevaux chacun. En passant dans les' villages, M"" de Miramion redoublait ses cris et ses plaintes, et, comme elle était parvenue à couper les mantelets de son carrosse avec un petit couteau , elle jetait de l'argent à tous ceux qu'elle rencontrait. Mais les cavaliers disaient que c'était une pauvre folle qu'on allait enfermer par ordre de la cour; et, dans l'état ou elle était, tout échevelée, San8 mouchoir de cou,
sans coiffe, ses habits déchirés, ses mains et son
visage1 pleins de sang, ils n'axaient pas de peine a le
persuader.
Enfin on arriva vers le soir au château de Lan
Ai
nay, forteresse féodale située à trois lieues de Sens et qui appartenait au grand prieur de France , Hugues de Bussy-Rabutin , cet homme de mœurs dissolues que Mme de Sévigné appelai t « mon oncle le corsaire » . Ce château, qui avait été une ancienne commanderie des Templiers, présentait encore une masse imposante de fortifications, qu'entouraient de toute part des fossés aussi larges que profonds. Pour y pénétrer il fallait passer sur plusieurs ponls-levis, qu'on abattait l'un après l'autre, avec un grand bruit de chaînes de fer, et qu'on relevait aussitôt; « rien n'avait plus l'air d'une prison, » dit l'abbé de Choisy.
Le fracas de ces chaînes et de ces ponts, les sons lugubres et sourds que fit entendre le carrosse en roulant au-dessus des fossés et sous les voûtes obscures des tours qui conduisaient à la cour intérieure, le grand nombre des gentilshommes qu'elle y vit rassemblés, la nuit qui commençait à tomber, tout contribua à accroître encore la terreur dont Mme de Miramion était déjà frappée.
Elle ignorait complètement le nom et les projets de ceux qui osaient ainsi se permettre envers elle tant de violence. La précaution qu'ils avaient prise de la séparer de sa belle-mère, le peu d'effet qu'avaient produit sur eux ses supplications, ses larmes, ses prières et ses menaces, les lui faisaient considérer comme des hommes féroces, inexorables, capables de tout '.
1 Walckenaer.
madame de miramion. 43
Aussi , dès que le carrosse fut entré dans la cour et qu'elle en vit oter les chevaux , Mme de Miramion déclara-t-ellc qu'elle n'en voulait pas descendre, et qu'elle était résolue d'y passer la nuit1. »
Un chevalier de Malte se présenta alors sans masque à la portière, et la supplia, dans les termes les plus respectueux, de vouloir bien descendre, et entrer dans le château.
M"8 de Miramion, sans quitter sa place, lui demanda d'une voix ferme , si c'était lui qui la faisait enlever, « Non, Madame, lui répondit-il respectueusement, c'est monsieur le comte de Bussy- Rahutin, lieutenant général et mestre du camp de la cavalerie, qui nous avait tous assurés qu'il vous enlevait de votre plein consentement et seulement pour forcer votre famille à lui accorder votre main.
— Ce qu'il vous a dit est faux, s'écria-t-elle aussitôt , et vous verrezstj'y consens.
— Madame, reprit le chevalier, nous sommes ici deux cents gentilshommes, ton- parents du amis du comte de Bussy. Mais s"il nous a trompe-, nous vous servirons, Madame, contre lui-même, et vous mettrons en liberté. Il faut seulement lui faire entendre raison; descendez donc sans crainte, sur ma parole, et vous reposez au château J 0
Le chevalier avail un air noble, honnête et doux,
1 Choisy.
2 Choisy, l ù d* M ion, liv, 1 . p. 17.
qui inspira confiance à Mmede Miramion. Cependant elle ne voulut pas, comme il le lui proposait, monter dans les appartements qu'on lui avait préparés; mais elle consentit à entrer dans une salle basse et humide qui était ouverte sur la cour. On y fit du feu, et comme il n'y avait aucun siège, elle se fit apporter, par son laquais , les coussins de son carosse pour s'asseoir. Sur une table se trouvaient deux pistolets; elle s'en saisit aussitôt, et, faisant remarquer qu'ils étaient chargés, elle les mit auprès d'elle pour se faire porter respect. Sa femme de chambre voulut la quitter pour un moment : Non, lui dit- elle avec autorité, non, restez, vous ne me quitterez point. On lui servit à manger; mais elle écarta les plats sans y toucher, refusant avec la même hauteur de prendre aucune nourriture et disant qu'elle voulait la mort ou la liberté.
Il vint alors plusieurs personnes considérables l'une après l'autre, tantôt pour la menacer de toutes sortes de violences, tantôt pour lui faire les offres les plus avantageuses, mais toujours pour l'engager à consentir à épouser le comte de Bussy.
Pour lui, il n'avait pas encore paru; voulant se dérober aux premières explosions d'une colère «qu'il espérait vaincre, il se tenait à l'écart. Sa surprise était grande, disait-il, de la trouver si forte, si courageuse et si inébranlable dans ses résolutions, car on lui avait assuré plusieurs fois que l'esprit timide et doux de la jeune veuve la ferait promptement consentir à tout; « mais, ajoutait-il, on m'a-
MADAMK DE M1KAM10N. 47
vait dit que c'était un mouton, et c'est une lionne en furie que je trouve. *
Cependant, comme jl présumait beaucoup de lui-même, il ne désespérait pas encore de la fléchir, et crut plus sage de faire préparer les voies d'accommodements par la personne la plus capable de la toucher.
Le chevalier de Malte qui avait parlé le premier à Mmede Miramion se présenta de nouveau devant elle, lassurant, parce qu'il y a de plus sacré, que les projets du comte de Bussy n'avaient rien que d'honorable, el (pie si elle voulait consentira l'épouser, elle trouverait toujours en lui le mari le plus tendre et le plus soumis. 11 lui fit l'éloge de M. de Bussy, de son caractère, de son esprit, et n'oublia pas de faire valoir son rang, son crédit à la cour, ainsi que l'amitié que lui portait le prince de Condé. Il ajouta que Buss\ , désespéré de l'erreur profonde dans laquelle l'avait fait tomber une personne tierce sur son véritable caractère, allait la mettre de suite en liberté, mais qu'auparavant il sollicitait d'elle la seule faveur de vouloir bien l'écouter un moment1.
Aussitôt Buss\ parut accompagné drs personnes les plus notables de son escorte ; mais, tout courtisan;) bonnes fortunes, tout bomme d'esprit el de courage qu'il était, il l'ut intimide à la vue d'une femme d' honneur pleine de dignité el »le courage, et ne put «pie tomber a genoux devant elle dès
1 Choisi et \\ alckenaer.
l'entrée de la salle1, la conjurant à mains joinles de l'entendre et de lui pardonner.
Je jure, s'écria-t-elle en le voyant, je jure devant le Dieu vivant, mon créateur et le vôtre, que je ne vous épouserai jamais. L'effort qu'elle fit en prononçant ces paroles acheva de lui ôter ce qui lui restait de forces, et elle tomba presque évanouie sur ses carreaux.
Un médecin, que M. de Bussy avait eu la précaution de faire venir de Sens au château, lui prit le pouls, et, n'y sentant presque aucun battement, il déclara qu'elle était dans un danger imminent. Plus de quarante heures s'étaient, en effet, écoulées sans qu'elle eût pris aucune nourriture, et cette longue abstinence, jointe à tant de cruelles émotions, avaient épuisé complètement ses forces2.
La peur des conséquences d'une mort dont on l'eût accusé en justice, les nouvelles qui lui arrivaient à tous moments de la ville de Sens lui apprenant que six cents hommes armés se mettaient en route pour venir assiéger le château de Launay, ainsi que la fermeté héroïque qu'avait montrée Mme de Miramion, décidèrent enfin M. de Bussy à abandonner ses projets et à lui rendre la liberté. Il l'en assura lui-même, et avec serment, afin d'obtenir d'elle qu'elle prit quelque nourriture. Quand les chevaux seront union carrosse et que je serai dedans,
1 Vie de Mino de Miramion, par l'abbé de Ghoisy. '■ rJ alternant des Réaux.
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je mangerai, répondit-elle d'une voix que l'espérance commençait à rendre plus assurée.
En elïèt, les chevaux furent mis, elle monta avec ses domestiques, et alors, sans se faire presser davantage, elle avala deux œufs frais, mais rien de plus, dans la crainte qu'on n'eut mêlé quelque narcotique aux autres aliments. Le carrosse sortit aussitôt du château, escorté parle chevalier de Malte, qui avait inspiré le plus de confiance à Mme de Miramion, et deux autres gentilshommes.
Ce chevalier, dont l'abbé de Choisy regrettait, a-t-il dit, de n'avoir pu savoir le nom, était Guy de Rabutin, frère du comte de Bussy1 (qui mourut au Temple, à Paris, chez son oncle le grand prieur, un an après cet événement). Il s'établit auprès de la portière du carrosse, et pendant toute la route employa son éloquence à excuser son frère auprès de Mme de Miramion, lui affirmant qu'il avait été trompé le premier par le confesseur qui la dirigeait, et que ce moine leur avait assuré qu'elle ne serait pas fâchée qu'on l'enlevât pour échapper ainsi à un mariage que sa famille voulait lui faire contracter avec un homme de robe. Il ajoutait que Bussy était désespéré de sa méprise et des * inséquences qu'elle pourrait avoir pour lui; que le père Clément seul était coupable, et il la suppliait de pardonner a Bussy, qui était innocent.
Ces explications, en faisant connaître a M"" de
1 Mémoire* du comte de Buuy, et Walcken&er
Miramion la noire intrigue du père Clément, qu'elle avait eu, en effet, pour confesseur, calmèrent un peu son indignation contre Bussy. Mais elle ne lui pardonnait pas, parce qu'il se croyait puissant, d'avoir voulu la forcer à l'épouser pour devenir maître de sa grande fortune; aussi, malgré toutes les supplications du chevalier, garda-t-elle le silence et ne voulut-elle rien promettre.
L'escorte, craignant d'être arrêtée par la justice de Sens, fit halte en arrivant à cent pas des faubourgs de la ville. Le cocher et les postillons dételèrent, le chevalier et les gentilshommes saluèrent humblement Mme de Miramion, et maîtres, valets et chevaux, tout disparut et s'enfuit à bride abattue vers le château de Launay.
Restée seule sur la route avec sa femme de chambre et son domestique, Mme de Miramion descendit de voiture et gagna péniblement à pied le faubourg de Sens. Quand elle y arriva, il faisait nuit noire et les portes de la ville étaient fermées; mais comme elle était incapable de se tenir debout plus longtemps, elle se réfugia dans l'hôtellerie la plus voisine. Là, on lui dit que toute la ville était en armes par ordre de la reine régente, pour aller au secours de la veuve d'un conseiller au parlement, qu'un grand seigneur avait enlevée de force. Hélas! ditelle, c'est moi; et, épuisée de fatigue, elle se mit au lit.
la nouvelle de son arrivée franchit bientôt les murs; un moment après son frère, M. de Ru belle,
et son cousin l'abbé de Marsilly , accouraient auprès d'elle. En les revoyant, sa joie fut si grande, qu'elle s'évanouit.
Dès qu'elle eut repris ses sens, sa première pensée fut pour Mme de Miramion sa belle-mère, que Bussy avait si inhumainement abandonnée avec le vieil écuyer et la gouvernante, au milieu de la forêt de Livry. L'abbé de Marsilly lui apprit alors qu'elle n'était pas restée oisive , qu'elle avait d'abord marché rapidement jusqu'au premier village, que là elle avait fait monter à cheval le vieil écuyer pour aller à Paris annoncera sa famille l'événement incroyable qui avait eu lieu, et y demander du secours; qu'ensuite elle avait pris pour elle des chevaux de charrue qui l'avaient traînée à Paris, où elle avait appris dès son arrivée que, d'après son message, un bon nombre de cavaliers, ayant M. de Rubelle à leur tète, étaient déjà partis et s'étaient dirigés sur Sens.
En effet, ils étaient arrivés depuis une demiheure environ dans cette ville, lorsque Mme de Miramion vint s'y réfugier.
Après avoir donné les premiers soins à sa sœur, M. de Rubelle, tout à sa colère et brûlant du désir de se venger, partit avec le prévôt de Sens, à la lête d'une forte troupe d'hommes armés, pour aller assiéger Le château de Launay et s'y saisir du comte de Bussy. Mais quand ils \ arrivèrent, Bussj et tous ses complices l'avaient quitté depuis longtemps.
A son retour à Sens, M. de Rubelle trouva sa sœur dangereusement malade. L'ébranlement que cet événement avait produit sur elle avait été trop violent pour qu'elle y résistât. A peine avait-elle été couchée, qu'une fièvre violente, accompagnée de délire, s'était emparée d'elle. Dès que l'accès fut diminué, son frère, inquiet de la voir malade dans une ville sans ressources, la fit transporter en litière jusqu'à Paris, afin d'y être plus à portée des secours. En y arrivant, ledanger augmenta encore; les remèdes, les médecins fameux, tout parut inutile, et on lui administra les derniers sacrements, désespérant de la sauver.
Cependant elle échappa à la mort; mais elle ne revint à la santé qu'après une longue et pénible convalescence.