LE COMTE DE BUSSY-RABUTIN
I. Son portrait fait par lui-même. — Mme de Sévigné. — IL Une entreprise imprudente de M. de Bussy. — III. Opinion de Saint- Évremond. — Chansons et réflexions sur cet événement.
« Le bon cœur est une qualité qui sera tonjours préférée au bel esprit dans la société civilisée. • (Saint-Évremond.)
Celui qui venait de tenter un coup de main si audacieux, Roger de Rabulin, comte de Bussy, que son Histoire amoureuse <fcs Gattlrs et la longue dcgrâce qu'elle lui attira, ses Lettres et ses Mémoires, mais surtout L'immortelle correspondance de sa spirituelle cousine Mmo de Sévigné, ont fait connaître depuis à tout le monde, n'était alors qu'un modeste seigneur rie la cour d'Anne d'Autriche. Cependant il avait déjà combattu avec gloire à Rocroy, à l'ribourg et à Nbrlingue, sous les yeux du prince de Condé, et revenait h Saint-Germain lieutenant général, ne sire de camp de la cavalerie; léger d'ar-
gent, il est vrai, mais plein de confiance dans la haute fortune que sa naissance, son esprit et son courage ne pouvaient manquer de lui faire obtenir. Fier de la noblesse de sa maison , qui remontait au moins au xne siècle, il en tirait assez de vanité déjà pour oser dire : « Je le cède à Montmorency pour les honneurs, mais non pour l'ancienneté !. » Il descendait, en effet, comme Mme de Sévigné, de ce Christophe de Rabutin dont toutes les chambres, au château de Bourbilly, étaient tapissées de son écusson , et qui , « après avoir mis ses armes en mille endroits et en mille manières différentes, s'en était encore fait faire un habit2.» Tous ces vieux Rabutin, on le sait, étaient orgueilleux de leur naissance, braves et spirituels, avec quelque chose d'original et une pointe d'humeur caustique dont Bussy n'avait que trop hérité. Mais, destinée singulière! de toute cette race orgueilleuse de gens d'épée, la seule renommée qui ait vraiment survécu est celle d'une femme d'esprit qui a écrit des lettres à sa fille.
Roger de Rabutin, fils du baron Léonor de Bussy- Habutin et de Diane de Gugnac, était entré, comme ses ancêtres, à l'âge de seize ans, dans la carrière militaire, et quatre ans après, son père, en renonçant au service, lui avait obtenu un régiment. Il avait ainsi fait quatre campagnes et était devenu
i Lettre à M™ de Sévigné du 21 novembre 1666. 2 Même lettre.
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mestre de camp, quand ses parents, dont la fortune était en très-mauvais état, le poussèrent de toutes leurs forces à rechercher quelque riche héritière; « lui proposant sans cesse pour exemple ceux qui, par leur bonne mine, avaient fait de grands mariages. »
Sans prendre à la lettre tout ce que Bussy a dit à son avantage, il faut cependant reconnaître qu'il avait des qualités séduisantes qu'aucune modestie ne l'empêchait de faire valoir auprès des femmes. Il était vif, hardi, spirituel et plein de courage. Pour son extérieur, il nous Ta fait connaître dans un portrait où il n'a point, comme dans celui de M"" de Sévigné, mêlé des ombres fâcheuses aux plus brillantes couleurs1. « Il avait les yeux grand? et doux, la bouche bien faite, le nez grand tirant sur Taquilin, le front avancé, le visage ouvert et la ph\>ionomie heureuse, les cheveux blonds, déliés et clairs. Il parlait bien, écrivait juste et agréablement -. »
La première héritière pour laquelle son père le pressa de déployer tous ses agréments, fut naturellement sa cousine Marie de Rabu tin -Chantai , qui était orpheline, et dont les cent mille écus de dot ' « eussent fort bien aceommodé sa fortune ». Mais
1 Notice sur M]u,t de Sévigné, par Ad. Régnier, en 1862.
2 Histoire amoureuse des Gaules, t. II des Mémoires de Hussy par LaJanne.
s Qui valaient environ sept cent mille francs à cette Époque,
le marc d'argent valant vingt-sii livres dix sont,
l'abbé de Coulanges, oncle et tuteur de la jeune fille, avec son bon jugement, ne voulut pas remettre en de telles mains l'avenir de sa chère pupille, et crut mieux faire en la gardant pour le marquis de Se vigne.
Blessé de ce refus, Bussy a prétendu depuis qu'il avait été effrayé par certaines manières étourdies qu'il avait remarquées chez Mlle de Chantai, et qui la lui avaient fait trouver « la plus jolie fille du monde pour être la femme d'un autre». Mais ces craintes délicates et un peu médisantes de Bussy sont d'autant plus suspectes pour nous, que nul , dans la suite, n'a plus longtemps et plus constamment aimé et loué Mme de Sévigné que lui-même. Personne n'a jamais eu pour son esprit une admiration plus grande , ni pour sa vertu une estime plus profonde. Il est donc plus naturel d'attribuer ces paroles à un mouvement de dépit, qui le porta sans doute aussi à épouser dans la même année (1643) une autre de ses cousines, Mlle Gabrielle dcToulongeon, qui était, comme Mmede Sévigné, petite-fille de sainte Chantai.
De ce mariage, qui n'avait pas été très-heureux, il avait eu trois filles, lorsqu'à son retour du siège de Courtray, qu'il a raconté en vers et qui marque l'époque la plus brillante de sa vie militaire, il perdit sa femme, le 20 décembre 1646. ce Elle m'aimait fort, a-t-il dit dans ses Mémoires, et j'en fus extrêmement affligé. »
Toul extrême qu'ait été la douleur de M. de Bussy, elle s'était promptement dissipée; car une année
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s'était à peine écoulée, que déjà il convoitait une nouvelle alliance pour rétablir sa fortune ébranlée. « J'aurais voulu, dit-il, de ces mariages de riches \eiives qui s'entêtent d'un beau garçon, et qu'on m'eût pris avec mes droits, sans demander autre chose. » C'est au milieu de ces circonstances douloureuses, et de ces réflexions désintéressées, que vient se placer l'audacieux attentat que nous avons raconté dans le chapitre précédent , et qui a si justement contribué à ternir la mémoire du comte de Bussy.
Mais, ne voulant pas qu'on puisse le juger sans lavoir entendu, nous allons lui laisser raconter à son tour ce qu'il a appelé « son entreprise imprudente».
« Sur la fin de l'hiver 1647, dit-il dans ses Mi moires , un vieux bourgeois de Paris, nommé le Bocage, voisin de campagne de mon oncle le grand prieur de France, vint me proposer un mariage avec une veuve, qui avait, me dit-il, quatre cent mille écus de bien1, et qu'il étail fort ami d'un révérend p< re de la Merci, Bon confesseur, qui la gouvernait. Moi qui cherchais du bien, parce que je savais qu'il servait autant que le mérite à faire obtenir les grands honneurs, je crus facilement tout ce qu'on
1 Environ deux millions huit cent mille francs de cette époque.
me disait là- dessus... Le Bocage me fit donc parler au confesseur, qui me promit son assistance, et qui après nous avoir fait voir deux fois, dans l'église de la Merci, la veuve et moi, mais sans nous approcher pour savoir si nous nous trouvions l'un l'autre à notre gré, me dit que je ne lui déplaisais pas; mais qu'elle n'osait rien faire en cette rencontre sans le consentement de ses parents, qui voulaient absolument qu'elle épousât un homme de robe; que cependant je le laissasse faire, qu'il ferait des tentatives auprès des principaux parents pour me faire agréer d'eux, et qu'en tout cas, il la persuaderait de disposer d'elle-même; et comme le temps de la campagne approchait, il me dit que je pouvais partir pour l'armée, et qu'il me donnerait avis de tout.
« Je partis donc, et me rendis à Péronne le 6 mai 1 648. . . Le 24 du même mois , au siège de Courtray, je reçus une lettre du confesseur de Mme de Miramion (qui était la veuve qu'on m'avait proposée), par laquelle il me mandait, sous des noms empruntés, que la dame n'avait pas la force de résister à ses parents, 'qui m'étaient contraires; mais qu'elle serait bien aise que je lui aidasse, par une violence apparente, à dire oui. Je compris qu'elle voulait que je l'enlevasse, et ce conseil me surprit beaucoup; néanmoins, me venant de la part d'un bon religieux, qui ne me paraissait avoir d'autre intérêt en cette affaire que l'avantage et la satisfaction des parties, je ne balançai pas à le
suivre ; d'ailleurs je me flattais un peu sur une chose que je souhaitais.
« Je communiquai mon dessein au prince de Condé, qui l'approuva, en voyant la lettre du père de la Merci, et il me promit de me donner à "porter à la cour la nouvelle de la capitulation dTpres, afin que je pusse retourner à Paris, sans donner aucun soupçon de quelque dessein; il m'offrit même Bellegarde, Tune de ses places fortes de Bourgogne, pour m'y retirer après l'enlèvement; mais je le remerciai, ne croyant pas avoir besoin de mener la dame plus loin que Launay, qui était une des maisons du grand prieur de France, entre Sens et Bray-sur- Seine.
« Le 25 mai, je fis réponse au confesseur que je serais bientôt à Paris, où je ferais tout ce qu'il jugerait à propos.
« Le 27, la ville d'Ypres capitula, et le prince me fit partir pour en porter la nom elle à la cour, où j'arrivai le 30 au matin.
« Aussitôt que je fus débarrasse des affaires de la cour, j'allai trouver le confesseur de .M' de Muamion , qui me parut dans les mêmes sentiments qu'il m'avait témoignés par sa lettre touchant l'enlèvement Je disposai donc quatre relais de carrosse, de Saint-Cloud, ou je devais prendre mon Hélène allant au Mont- Valérieo, jusqu'à Launa\
« Je pris a\cc moi mon frère, Guj de Rabutin, i\c Gillier, gentilhomme (\c mes amis, qui avait fait deux campagnes volontaire auprès de moi, et trois
gentilshommes à moi, le Lonzat de Fradel, mon parent, le Plessis et de Saint -Félix, deux braves hommes qui étaient à moi.
« Je rencontrai la veuve dans le carrosse de sa bellemère, *au- dessus du jardin de Mlledu Tillet, à Saint- Cloud. J'obligeai le cocher de repasser le pont, et d'entrer dans le bois de Boulogne, où était mon premier relais, et où je voulus faire changer de carrosse à la veuve, mais je n'en pus jamais venir à bout; de sorte que je fis seulement dételer ses deux chevaux, et en mettre six à la place; et ainsi nous autres tous, à cheval à droite et à gauche du carrosse, traversâmes la plaine de Saint- Denis, et nous entrâmes dans la forêt de Livry.
« Comme la dame criait fort, et que je crus que c'était la présence de sa belle- mère qui l'obligeait d'en user ainsi, je fis mettre pied à terre dans le bois à cette belle-mère, et je ne laissai qu'une demoiselle avec la veuve et un laquais sur le derrière; mais la dame ne fit pas moins de bruit après cela, et je connus alors que je m'étais trompé.
a Je voulus la renvoyer; mais mon frère m'en dissuada, disant qu'elle changerait peut-être, et qu'en tout cas, je la renverrais plus honorablement -pour moi de J^aunay que de la campagne , d'où l'on dirait que l'on me l'aurait tirée des mains. Je le crus donc, et lorsque nous fûmes à Launay, voyant que la dame ne finissait pas ses lamentations, je lui dis que si je n'eusse pas cru qu'elle eût consenti à ce que je venais de faire, je ne Tarirais pas fait; que je la sup-
j)liais de croire qu'elle était en étal de faire tout ce qui lui plairait, et que pour rien au monde je ne la voudrais contraindre. Elle me dit que si je la mettais en liberté, elle en userait bien. Je lui répliquai que je croyais que si elle sortait de mes mains, elle n'y rentrerait jamais; mais que je n'étais pas de condition ni d'humeur à forcer une femme; que je l'assurais encore que c'était (huis la croyance qu'elle ne serait pas fâchée que je l'enlevasse, que je l'avais fait; que si elle me croyait assez honnête homme pour la mériter, elle n'avait qu'à dire, et que je vivrais de manière avec elle, qu'elle ne se repentirait pas de l'honneur qu'elle m'aurait fait; que si elle s'en voulait retourner elle était la maîtresse, et que je la ferais conduire sur l'heure à Sens. Elle m'en pria, en me faisant entendre que je réussirais bien mieux par cette voie que par celle que j'avais prise. Je lui dis que je ne m\ al tendais pas; mais que je ne laisserais pas d'être son serviteur toute ma de. Je donnai cent pistoles à la demoiselle pour la dépense de sa maîtresse, et je la fis escorter par trois de mes gens, depuis Launay jusqu'à Sens.
« Les gens du roi , avertis de l'arrivée de la dame dans leur ville, la \ont trouver, el prennent sa deposition, qu'elle lit à ma décharge autant qu'elle put. Cependant, lorsqu'elle fut a Pan.--, ses parents lui disant qu'il y allait de son honneur de me poursuivre, l'obligèrent à le taire, et, sur cela , j'envovai un gentilhomme en poste trouver le prince de (.onde a l'armée, auquel j'écris is cette lettre :
62 MADAME DE MTRAMfON.
« Monseigneur
« Mon affaire n'a pas eu le succès que je m'en promettais : ce gentilhomme en dira le détail à Votre Altesse ; cependant je l'assurerai qu'une des choses qui me donne autant de chagrin de n'avoir pas réussi, c'est d'avoir manqué par là un établissement qui m'eût mis en état de mieux servir Votre Altesse que je ne pourrai le faire sans lui; car, pour mon intérêt particulier, Monseigneur, je m'en consolerai bientôt quand je recevrai des marques de la continuation de vos bonnes grâces et de votre protection. J'en ai besoin aujourd'hui, Monseigneur: les parents de la dame me poursuivent sous son nom ; un mot de la part de Votre Altesse, au sieur Bonneau, son oncle, arrêtera tout. Je la supplie très- humblement de me l'accorder, afin que je sois plus tôt en liberté de me rendre auprès d'elle, et d'essayer de mériter la qualité de... etc.. etc.. etc.. »
(( Mon courrier arriva auprès du prince le 20 août 1648 : il était sur le champ de bataille de Lens, qu'il venait de gagner. Aussitôt qu'il eut lu ma lettre, et qu'il eut appris du courrier le détail de mon affaire, il écrivit à M. Bonneau, d'un air qui sentait non -seulement le prince du sang, mais encore le victorieux; de sorte que cette lettre imposa silence à mes parties.
MADAME DE M1HAMJ0X. 03
« Tous mes amis de l'armée, n'ayant pas le loisir de m'écrire, me firent compliment sur mon aventure.
a Le 8 septembre, je me rendis à Calais; j'y trouvai le prince blessé d'une mousquetade aux reins, qu'il avait reçue au siège de Fume. Comme j'entrai dans la chambre du prince, il se mit à chanter en riant :
0 la folle entreprise Du prince de Condé !
qui était une vieille chanson faite autrefois du prince son père, et ensuite me fit conter le détail de mon aventure.
« Le prince partit pour la cour, et je le suivis. Le roi, s'étant retiré à Saint -Germain, avait résolu de châtier Paris; mais enfin les affaires s'accommodèrent.
« Dans ce temps-là, le prince pria deChampIatreux, mon ami , fils du premier président Mole, d'accommoder mon affaire avec les parents de la dame de Miramion, laquelle demandait de grands dédommagements pour les frais qu'elle avail faits à me poursuivre; et pendant que cela se traitait, je demeurais peu à Paris, pour 6ter les ridicules soupçons à la dame, qu'on lui avait donnés, que je la voulusse encore enlever. J'allai donc faire un petit voyage chez moi... et j'y aurais demeuré bien davantage, si je n'avais reçu une lettre de ma mère, par laquelle elle me mandait de Paris que j \ retournasse en dili-
gence, et que les fers étaient au feu pour raccommodement de mon affaire; cependant je ne la trouvai pas si avancée que je l'avais pensé.
«Je badinais ainsi avec mes amis, en attendant que mon accommodement se fit. Cependant Tannée 1648 s'acheva sans qu'il fût fait; et la veille des Rois de 1649 la cour partit la nuit du Palais -Royal, et se retira à Saint-Germain.
« Pour moi, qui logeais au Temple ( chez le grand prieur de France, son oncle), je ne sus rien de la sortie du roi que le lendemain, que l'on faisait bonne garde aux portes, et qu'il n'était presque pas possible de sortir. Cependant je trouvai le moyen de passera la porte Saint-Martin, et bien m'en prit; car si' mes parties m'eussent découvert à Paris, elles m'eussent fait un méchant tour, n'ayant alors qu'un très -médiocre respect pour le prince. Je me rendis auprès de lui à Saint-Germain... il me commanda d'aller quérir en Bourgogne sa compagnie de chevaulégers.
(( Je partis aussitôt, résolu de mettre le feu dans Rubelle, qui était un château près de Melun, appartenant à Mme de Miramion, laquelle, contre toutes Jes paroles données au prince de Condé, avait recommencé ses poursuites contre moi , depuis ma sortie de Paris. Cependant, quand j'arrivai à Rubelle avec sa compagnie de chevau- légers, je changeai de résolution ; et, quoiqu'en me vengeant de ceux qui me persécutaient, j'eusse pu bien mériter du côté de la cour, auprès de laquelle on se rendait recomman-
dable par le mal qu'on faisait aux officiers du parlement, je ne le voulus pas faire. Bien loin de cela, je mis dans le château un garde du prince, auquel je défendis de rien prendre au seigneur du château ni aux habitants du lieu, me chargeant de sa récompense. Ce procédé-là devait toucher le cœur de la dame, ou du moins l'empêcher de me poursuivre; mais pas du tout... Quand la paix fut faite entre la cour et le parlement), elle recommença de me persécuter, et ce fut Cham plâtreux qui, par son crédit, sa vigueur, et par l'autorité du prince, me tira de cette affaire, pour laquelle il me fallut donner quatre mille livres, outre plus de mille qu'elle m'avait déjà coûtées.
« Je n'ai que faire de dire que cette entreprise [ni imprudente; dès que je me suis résolu d'en faire le récit, je me suis attendu qu'elle serait condamnée; mais cela ne m'a point fait de peur, car je crains plutôt de mentir que d'être blâmé1.
Quoi qu'en dise M. le comte de Bussy, la vérité esl qu'il ne craignait guère plus de mentir que d'être blâmé; et le long exil dans lequel il a passé sa vie, ainsi que le jugemenl unanime et (lela\orab'le qu'ont port" sur hn tous ses contemporains, en sont des témoignages trop évidents pour être contestés.
1 Mémoires dn comte de Bussy-Rabutin.
m MADAME DE M1TIAMT0N,
TTI
Parmi les opinions qui ont été émises sur son caractère, nous nous bornerons à citer celle de Saint-Évremond, parce qu'il dit l'avoir connu trèsparticulièrement.
« Que peut-on penser, a-t-il dit dans sesOEuvres, sur le chapitre de M. le comte de Bussy, que ce que tout le monde a déjà pensé? Il est homme de qualité; il a toujours eu beaucoup d'esprit; et je l'ai connu en état de pouvoir espérer une haute fortune, à laquelle sont parvenus beaucoup de gens qui lui étaient inférieurs.
ce Mais il a préféré à son avancement le plaisir de faire un mauvais livre ( son Histoire amoureuse des Gaules ), et de donner à rire au public. Il a voulu se faire un mérite de sa liberté. Il a affecté de parler franchement et à découvert de tout le monde, et n'a pas soutenu jusqu'au bout ce caractère.
« Après plus de vingt ans d'exil, il est revenu à la cour, dans un état humilié, sans charge, sans emploi , sans considération.
« Quand on a renoncé à sa fortune par sa faute , et quand on a bien voulu faire tout ce qu'a fait M. de Bussy, de propos délibéré, on doit passer le reste de ses jours dans la retraite, et soutenir au moins avec quelque dignité le rôle fâcheux dont on s'est chargé mal à propos.
a II était d'ailleurs médisant à l'excès. Ses meil-
M \h.\MK DR MIRAMION. 67
leurs amis, et les personnes de la cour le roi luimême .., ne furent pas exempts des traits perçants de sa médisance. Il n'aimait personne, et parvint enfin à n'être aimé de qui que ce soit. Aussi, peu de gens s'intéressèrent-ils à sa disgrâce, et on dit que moins encore se sont intéressés à son retour. Le bon cœur est une qualité qui sera toujours préférée au bel esprit dans la société civile !. »
Voilà donc quel était le ravisseur de MD" de Miramion ; et comment le mensonge acheté d'un moine indigne, et l'erreur douteuse d'un grand seigneur ambitieux avaient pu rapprocher, pour quelques instants, les deux personnes les moins faites pour se comprendre, et les plus éloignées l'une de l'autre par leurs habitudes comme par leurs mœurs.
Peu de temps après, fidèle à ses habitudes de légèreté et de galanterie, M. de Buss\ , désireux d'oublier au plus vite une telle mésaventure, s'était hâté d'aller rejoindre son aimable cousine, qui était avec son mari, M. de Sévigné, à l'abbaye de Ferrières, chez M* de Neuchèze, évêque de Chalon, leur oncle commun. Là, il mettait déjà le temps à profit, et cherchait à s'insinuer dans les bonnes grâces de la jeune femme, quand il fut rappelé brusquement à Paris, pour répondre à la famille si cruellement offensée de M"" de Etfiramion; ce qui le contraria vivement. Mais, deux jours après BOB arrivée, son esprit et sa gaieté avaient repris le
i CEavradeSamt-Évremoiul; Londres, IW5, I vil. p.SM.
dessus; car il écrivait en riant à M. et à Mme de Sévigné :
« Depuis que je vous ai quittés, mes chers, je ne mange presque plus. Vous qui présumez de votre mérite, vous ne manquerez pas de croire que le regret de votre absence me donne ce dégoût; mais point du tout, ce sont les soupes de maître Crochet 1 qui me donnent du dégoût pour toutes les autres. »
Et c'est par ce billet qu'a commencé, avec Mme de Sévigné, ce commerce de lettres auquel Bussy a dû de passer a la postérité.
Pendant son séjour à Paris, ses amis, tout en allant lui offrir leurs services et leurs compliments de condoléance, ne laissèrent pas, suivant l'usage français, de le chansonner un peu, et partout, en l'apercevant, on fredonnait tout bas:
Pour aller à la potence.
Il faut enlever quelqu'un , Ou souffleter d'importance Un conseiller du commun ; 11 faut avoir, ce dit-on , Miramion ou Boislève Boislève ou Miramion ~.
Enfin, comme chez nous tout finit aussi par des . hansons, Bussy prit le parti de se chansonner lui-
1 Le cuisinier de révoque de Châlon. (Lettre de Bussy-Rabi>tin , 45 novembre 1658)'.
2 Allusion au conseiller Boislève, souffleté par M. de Marigny. (Manuscrits Maurepas, t. XXII.)
MADAME DE m RAM ION. 69
même, 'et le 15 septembre 1649, se trouvant à Clermont en Beauvoisis, avec son ami et son complice, de Gillier, il écrivit cette complainte à une dame :
Deux pauvres chevaliers errants, Et par monts et par vaux courants.
Tantôt pour enlever des dames , Maintenant pour tirer leurs lames, Prennent une heure de loisir Pour vous écrire le désir Qu'ils ont de retourner bien vite A Paris, dans le Temple ', au pile
M. de Bussy, qui, comme l'a dit le duc de Saint- Simon, « était aussi connu par la vanité de son esprit que par la sécheresse de son cœur » , eut soin, on le comprend, de ne parler de son entreprise ridicule que d'une manière ambiguë et propre à le justifier. C'est là ce qui explique comment M de Sévigné, et la plupart des auteurs de cette époque, ne l'ont connue et n'en ont parle que d'une manière incidente et très- inexacte. La beauté et les vertus de .M'"" de Miramion étaient, du reste, ignorées du monde, et surtout de la cour, où elle n'avait jamais paru.
Cet enlèvement lit donc peu de bruit, et s'oublia promptement, au milieu des événements politiques (iui agitaient la France. Les barricades avaient com-
1 Hussy habitait au Temple, chei son oncle le grand prieur ( Nf&urepas.j
niencé le jour même où Mme de Miramion revenait à Paris, dangereusement malade. Depuis, les troubles avaient grandi, et bientôt la cour, pour se soustraire aux murmures de la fronde parlementaire, aussi bien qu'aux cris et aux chansons du peuple, avait été obligée de s'enfuir à Saint- Germain. Toujours battues par les soldats de Gondé , les troupes parisiennes s'en vengeaient à coups d'épigrammes, et s'en consolaient par la gaieté la plus dissolue. Partout c'était comme une fièvre de plaisirs et de liberté qui s'emparait des deux camps. Enfin, la licence était si effrénée, qu'une nuit les principaux officiers de la Fronde, ayant rencontré le saint Sacrement qu'on portait dans les rues à un homme mourant, et soupçonné d'être Mazarin, reconduisirent les prêtres à coups de plat d'épée. Quel intérêt pouvait exciter le rapt d'une veuve, après de tels sacrilèges ?
D'ailleurs, il faut bien le dire, un enlèvement au xvne siècle, lorsqu'il avait pour but un mariage, était chose très -commune et nullement déshonorante. Les historiettes de Tallemant des Réaux, et la ballade de Sarrazin sur la méthode des enlèvements en amour, en sont la preuve. Le prince de Condé, déjà, avait prêté son concours à son ami le duc de Chastillon pour enlever Mlle de Montmorency-Boutteville , et forcer ainsi les parents à marier les deux fugitifs; ce dont on riait alors.
Plus tard, quand Louis XIV fut maître absolu du royaume, un enlèvement n'était plus traité tout à
fait aussi légèrement; car la fille du comte de Créance, après avoir vécu quatorze ans volontairement avec le marquis de Pomenars, put le faire poursuivre en justice pour crime de rapt. « Pomenars ne fait que de sortir de. ma chambre, écrit Mrne de Sévigné ' ; nous avons parlé assez sérieusement de ses affaires, qui ne sont jamais de moins que la tête. Le comte de Créance veut à toute force qu'il Tait coupée, Pomenars ne veut pas; voilà tout le procès. »
Mais, en 1648, au milieu des jours les plus licencieux de la Fronde, chacun n'était encore occupé que des espérances ou des craintes qu^autorisaient toutes les incertitudes de cette étrange guerre civile.
« Lettre à sa fille du 26 juillet 1671 .