‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inédits (1740-1805) (volume 2)Chapitre 10 sur 72 · I.OriS-FEPDINAND HUBER (D'après un dessin de Dora Stock · texte numérisé non relu

I.OriS-FEPDINAND HUBER (D'après un dessin de Dora Stock

LE MÉNAGE HUBEk q3

sur cette question délicate. Mais ce qui est certain, c'est que Huber, qui avait vivement conseillé le départ de Mayence, avait pris aussi envers Forster l'engagement moral de veiller à la sécurité de sa famille, et tint fort bien parole. En juillet 1793, il rejoignait M'"^ Forster -et ses enfants à Neuchâtel, où ils avaient trouvé un protecteur et un ami en la personne de Georges de Rougemont, procureur-général, ancien élève du vieux Heyne à Gôttingen K

Chose peu aisée à comprendre pour nos esprits latins et superficiels, la jeune femme était demeurée en correspondance avec Forster, et celui-ci caressait l'espoir d'une réunion avec les siens, — y compris Huber !... Plusieurs témoignages établissent qu'il n'avait pas cessé d'aimer sa femme et que, tout en souhaitant de la savoir heureuse avec Huber, son plus ardent désir était d'achever sa vie auprès d'eux... Il y a là des complexités de sentiment qui nous dépassent...

jYjme Forster a raconté avec charme ses souvenirs de Neuchâtel ". Huber s'était logé dans le haut de la ville, tandis qu'elle

' M"' Forster séjourna d'abord quelque temps à Saint-Aubin, dans la maison de campagne de M. de Rougemont, puis se fixa à Neuchâtel, dans une maison appartenant à Fauche-Borel (Souvenirs de Claire). — Georges de Rougemont (1758-1824), entré à trente ans au Conseil d'Etat, a joué un rôle important dans notre pays, surtout pendant la période française de 1806-1814. De son mariage avec Charlotte d'Ostervald est né, entr'autres, Frédéric de Rougemont, qui s'est fait un nom comme philosophe et publiciste (Voir notre Histoire littéraire de la Suisse française, 2' édit., p. 55j- 558).

^ Voir L. -F. Huber's sàmmtliche Werke seit dem Jalire 1802, nebst seiner Biographie, Tubingen, 1806, t. I, p. 1-246. — Dans la seconde partie (II, 1810, p. 101-104), on trouve une série de lettres sous ce titre : Briefe ^ivischen Huber und Fr. von C, gewechselt vom lahre iyg3 bis ijgS. Ce sont cinq lettres de Huber à M"" de Charriera et cinq lettres de celle-ci à Huber (ces dernières, traduites en allemand) : deux d'entre elles seulement existent encore en original ; les trois autres ne nous sont connues que par la traduction de M"" Huber. Ce petit recueil de lettres est précédé d'une courte notice, où nous lisons entr'autres : « La femme avec laquelle Huber échangea ces lettres lui survécut un an seulement. Aussi intéressante par son esprit que par son cœur, elle a beaucoup influé sur son développement (Ausbildung), mais a surtout enrichi sa connaissance du cœur féminin. Elle avait beaucoup réfléchi sur elle-même et sur son sexe dans les cercles du grand monde où elle avait vécu, et ne craignait pas de communiquer aussi hardiment à son ami les résultats de ses expériences et de ses obser-

g, MADAME DE CHABRIERE ET SES AMIS

occupait un modeste appartement au bord du lac. Elle menait une existence simple et retirée, avec ses deux fillettes, — dont l'aînée, Thérèse, avait sept ans, — et une vieille et fidèle domestique amenée de Mayence. Huber mangeait à l'auberge ; chaque matin, la petite Thérèse allait prendre leçon chez son père adoptif, qui faisait, l'après-midi, une promenade avec toute la famille,

valions, qu'elle les a exprimés dans ses petits romans, sous le pseudonyme de VAbbé de la Tour. Sa correspondance, si ses amis osaient la publier, dépasserait de beaucoup en énergie et en originalité celle de mainte célèbre Française. » — Une autre source nous a été précieuse quant aux relations littéraires de M"" de Charriera et des Huber : ce sont les lettres que ceux-ci adressèrent de notre pavs, puis d'Allemagne, à Paul Usteri. Ces lettres sont la propriété de M. le colonel Meister, à Zurich, qui les a mises le plus obligeamment du monde à notre disposition. Malheureusement, les riches archives du colonel Meister ne contiennent plus que quelques lettres de M"" de Charrière à Usteri : elle a dû pourtant lui écrire fort souvent pendant plusieurs années; mais bon nombre de ces lettres paraissent avoir été données ou vendues, à une date déjà ancienne : nous en connaissons au moins deux qui appartiennent à des collectionneurs. Parmi les lettres de M"" Huber à Usteri, la plus importante pour nous est celle oîi elle lui donne des renseignements biographiques sur M"" de Charrière, en vue de l'article que devait écrire Usteri pour la Biographie Michaud (voir ch. V, p. 166-167}. On retrouve, en effet, dans cet article (signé U — i) plusieurs des erreurs que contient la lettre de M"' Huber. C'est ainsi qu'elle affirme — et Usteri après elle — que Belle de Zuylen fut élevée à La Haye, et passa sa jeunesse à la Cour du Prince d'Orange. (Ed. de 181 3 de la Biographie universelle, t. VIII.) — Sur Forster, nous renvoyons les lecteurs désireux d'en savoir plus long aux sources suivantes : Albert Leitzmann, Georg Forster's Be- •{iehungen \u Gœthe und Schiller (Archiv fi'ir neue Sprachen, LXXXVIII, p. 129 et sq.) et l'article complémen:aire du même auteur : Der Gœthe's Briejwechsel mit Georg Forster (Vierteljahrschrift fur Litteraturgeschichte, VI, p. i52-i56); puis L. Geiger, Briejwechsel L.-F. Huber s und K.-A. Bôttiger's (Zeitschrift Jûr vergleichende Litteraturgeschichte, neue Folge, XII). Plus spécialement sur la valeur scientifique, politique et morale de Forster, voir la discussion approfondie et très documentée de .\l. Hermann Kopp, Die Alchemie in œlterer und neuerer Zeit (t. II, p. 46-80 et 257-270). Nous devons un remerciement tout spécial à M. le D' O. de Greyerz, à Berne, qui nous a indiqué plusieurs de ces sources et qui nous a autorisé à reproduire les miniatures de Huber et de sa femme, qu'il possède comme descendant de Claire Forster. — Quant au portrait de Huber jeune, que nous avons donné p. 92, il a paru dans la Illustrirte Zeitung de Leipzig, numéro spécial publié en mai 1905 à l'occasion du centenaire de la mort de Schiller. L'éditeur, M. J.-J. Weber, a bien voulu mettre ce cliché à notre disposition ; nous lui en exprimons toute notre reconnaissance.

vieille servante comprise. Il revenait passer la soirée avec M""^ Forster et causer littérature ou politique, tandis que les enfants faisaient de la charpie. Cette petite colonie eut de terribles soucis d'argent, qu'elle eût pu s'épargner en acceptant les secours que de bons « aristocrates » neuchâtelois lui offraient avec empressement ; mais elle entendait se suffire. La belle humeur et la gaîté enfantine de Huber, — « qui faisaient de lui un favori des dieux », — réconfortaient la pauvre femme : plus soucieuse que lui, elle se prenait parfois à envier la situation du cantonnier allemand, qui a son salaire assuré, une jolie maisonnette au bord de la route et des têtes de salades dans son jardinet.

Huber lui adressait, le matin du nouvel-an 1794, ces lignes touchantes :

« Bonjour, bon an, ma douce petite amie. Nous voulons nous aimer beaucoup cette année, souffrir et nous réjouir ensemble, ne faire de mal à personne et tâcher que personne ne nous en fasse. Nous voulons supporter patiemment notre sort et tout le reste du monde, et peut-être réaliserons -nous le plus grand bonheur qui nous puisse arriver, — la plus précieuse récompense de notre amour : celle de pouvoir être l'un à l'autre sur une terre de paix et de liberté. »

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