‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inédits (1740-1805) (volume 2)Chapitre 11 sur 72 · THERESE HUBER · texte numérisé non relu

THERESE HUBER

(D'après une miniature appartenant à M. O. de Grevcrz. à Berne).

Huber rédigeait un journal qui paraissait à Leipzig, les Friedenspraeliminarien, et collaborait à d'autres périodiques. Depuis qu'il l'avait rejointe à Neuchâtel, M"'^ Forster, « ne voulant pas être forcée d'obéir à l'opinion plutôt qu'à sa conscience », avait cessé de voir les personnes qui formaient sa société, jusqu'au moment où elle porterait un autre nom. Elle fit exception pour une seule famille, qu'elle ne nomme pas, mais qu'il est aisé de reconnaître à ce signe : « Sa façon libre de penser la mettait audessus de l'opinion ». Cette famille fut alors la seule conseillère des exilés :

« Douze ans plus tard, a écrit Thérèse, ce lien subsistait encore, et Huber donna à ces amis le gage le plus précieux de sa reconnaissance en leur confiant l'aînée de ses filles adoptives, qui fut comme leur fille à eux. >>

Nous retrouverons en effet la jeune Forster dans la maison de Colombier.

Huber n'était pas vu de très bon œil par le gouvernement de la Principauté. Son renom de jacobinisme et ce qu'il y avait de mal défini dans sa relation avec M™^ Forster, ne contribuaient pas à le faire bien accueillir dans la petite ville. Il n'eut pas de peine à démontrer dans un mémoire (en date du 17 octobre 1793) qu'il n'avait jamais été « jacobin », et qu'ayant reçu mandat de veiller sur la famille Forster, il avait eu le devoir de la rejoindre en Suisse. Plusieurs notables l'appuyèrent auprès des Conseils, rendirent témoignage à son caractère, et eurent soin de rappeler que nombre d'étudiants neuchâtelois avaient été reçus à Gœttingen dans la maison du vénérable He^^ne, dont on parlait aujourd'hui de proscrire les enfants. Huber reçut l'autorisation de prolonger son séjour à Neuchâtel.

Cependant la santé de Forster déclinait. Désireux de revoir les siens, il se fit envoyer en mission à Pontarlier par le ministre des Affaires étrangères \ et vint passer trois jours au Val-de-

' Il s'agissait de faire un rapport sur les dispositions des Suisses à l'égard de la France. — M"" de Charrière, qui connaissait le prétexte politique du voyage de Forster et son projet d'entrevue avec M"" Forster et Huber, écrivait à ce dernier, le 24 octobre lygS : « Vous allez être appelé. Monsieur, ainsi que .\l°" Forster, à quelques mensonges officieux; vous voudrez à Pontarlier représenter les Neuchâtelois comme encore plus raisonnables, plus neutres de cœur qu'ils ne le sont. Vous penserez que déraison n'est pas crime, et que, fùt-elle un crime, on punit trop sévèrement aujourd'hui; vous penserez aussi que la guerre, si nous l'avions, n'épargnerait tout à fait personne. Je souhaite, il fallait dire j'espère, que M. Forster, quelqu'ait été son zèle à Mayence, s'est déjà attiédi pour cette cause de la liberté, si belle dans son origine, si belle en spéculation, mais si gâtée par la manière dont on la plaide. Que ce soit ou non uniquement la faute de la partie adverse, n'importe quant aux affreuses suites du procès.» Il est certain que, comme le devinait et le souhaitait M"" de Charrière, l'ardeur révolutionnaire de Forster s'était refroidie. Il avait eu, à l'arrivée à Paris, un premier moment de désillusion et de découragement. Mais il se résigna et « finit, dit M. Chuquel, par se ranger ouvertement du côté de ces Montagnards qui l'employaient ».

Travers avec Huber et celle qui avait été sa femme pendant huit années. On a une page curieuse de M'"*^ Forster sur cette entrevue, où tous trois apportaient je ne sais quelle inconscience candide et sentimentale :

« Venir jusqu'à Neuchâtel eût été, vu les dispositions régnant dans le pays, une bravade inutile et aurait pu nuire à la protection dont y jouissaient les siens. On décida de se rencontrer dans un petit village sur les pentes du Jura, à une lieue de la frontière. Là, Forster embrassa ses amis et ses enfants pour la dernière fois : ils reçurent ses plus tendres bénédictions. Entourés de rochers couverts de neige, ils passèrent dans un misérable cabaret rustique cinq jours merveilleux, inoubliables. Ils avaient tout un monde de choses à se dire... »

Mais Forster, de retour à Paris à la fin de novembre, ne tarda pas à tomber gravement malade d'une pleurésie ; puis la goutte scorbutique dont il souffrait lui remonta dans la poitrine, et une attaque d'apoplexie l'emporta le lo janvier 1794 '.

Le 10 avril suivant, sa veuve devenait M'^^ Huber. Les époux vécurent chez nous dans la paix, l'amour et le travail. En quittant notre pays, Huber pouvait écrire :

« J'ai passé près de 6 heureuses années en Suisse. Ce n'est pas arcadiquement et sentimentalement que j'ai apprécié ce pays ; mais j'y ai rencontré d'excellents amis, et j'y ai trouvé, en somme, une simplicité et une moralité mieux conservées qu'ailleurs, et, là même où cela n'était pas, une indépendance personnelle et un sentiment d'humanité plus actifs qu'en aucun pays que j'aie vu ou dont j'aie entendu parler. Simples fruits de la liberté ! Dans la nouvelle serre chaude, ils ne prospéreront pas de longtemps. C'est avec horreur, avec malédiction que j'ai vu le monstre de la guerre s'approcher de ce sol unique en Europe, préservé par des siècles de paix ". »

La situation des époux n'ayant plus rien que de régulier, ils furent reçus avec empressement dans plusieurs maisons neuchàteloises, et M""*^ Huber s'écriait :

' Forster connut à Paris !a femme du banquier Lecoulteux, « qu'André Chénier, caché non loin de là, célébrait sous le nom de Fanny », et dîna chez elle, avec M"" Pourrat, sa mère. (Voir Chuquet, ouv. cité). Nous avons rencontré, ch. XII, ces dames qui furent un instant mêlées à la destinée de Benjamin Constant.

^ Lettre (sans date) à Usteri. Voir aussi les œuvres de Huber, II, p. 67.

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« Jamais des étrangers n'ayant ni rang ni fortune n'ont rencontré nuDe part l'affection et la considération dont nous avons joui dans ce pays. »

C'est à peine si, de loin en loin, on épiloguait encore un peu sur les débuts insolites de cette vie conjugale si heureuse. M"^^ de Charrière intervenait à l'occasion pour rétablir les faits :

« Je crois, écrit-elle plus tard à une amie, que vous avez fait un peu de tort à M. Huber en disant que Forster lui avait confié sa femme. M. Forster savait bien, avant de les quitter, qu'ils faisaient grand cas l'un de l'autre. ]\I. Huber n'a point ahusé d'une confiance, il a tout simplement aimé et il a fait subsister la femme et les enfants longtemps avant d'en être le mari et le père, tandis que M. Forster, entraîné par la passion de la politique et aussi mauvais économe que d'ailleurs il était homme de mérite et d'esprit, les laissait dans le plus absolu dénûment... Je crois que lorsque M. Forster quitta i\Iayence, et vint à Paris, M. Huber n'était plus à Mayence, mais à Francfort, et M™^ Forster, fuyant Mayence, vint ici seule avec ses deux enfants...» (A M'"'-' de Bosset-Deluze, sans date.)

Avant de poursuivre l'histoire des Huber-Forster, je désire soumettre aux amateurs de petits problèmes littéraires une idée que m'a suggérée mon savant confrère le docteur O. de Greyerz. Gœthe n'aurait-il pas pensé à Forster en écrivant les dernières pages d^Hermann et Dorothée ? On se rappelle le récit que fait l'héroïne à Hermann du discours d'adieu que lui avait adressé son premier fiancé :

« Oh ! laisse-moi, dit-elle, con:.acrer un instant à ce souvenir ! Car il le mérite, l'homme bon qui me donna cet anneau à son départ, et qui ne revint jamais dans sa patrie. Il prévoyait tout, dès ce temps où, brusquement, l'amour de la liberté, le désir d'agir dans un monde nouveau et transformé, le poussèrent vers Paris, là où il devait trouver la prison et la mort. Vis heureuse, me dit-il. Je pars ; car tout maintenant s'agite à la fois sur la terre et tout semble se dissoudre. Les lois fondamentales des plus solides Etats sont supprimées, la possession se détache de son antique possesseur, l'ami se détache de l'ami : ainsi aussi l'amour de l'amour. Je te laisse ici, et où je te retrouverai jamais, qui le sait !... Tu me conserves ton cœur ; et si nous nous retrouvons une fois sur les ruines du monde, nous serons alors des créatures renouvelées, transformées, libres, indépendantes de la destinée... Si une nouvelle demeure et de nouveaux liens t'attirent, savoure avec reconnaissance ce que te préparera alors la

destinée. Donne ton amour à ceux qui aiment et ta reconnaissance à la honte. »

L'analogie est frappante et l'état d'esprit du jeune enthousiaste est exactement celui de Forster. Or il se trouve que Gœthe connaissait Forster, qu'il avait de la sympathie, sinon pour ses idées, du moins pour sa personne. Ils s'étaient vus à Cassel en 1779 ; en 1785, Forster, passant à Weimar avec sa jeune femme, avait fait visite au poète ; puis ils avaient échangé quelques lettres. En août 1792, Gœthe, partant pour la campagne de France avec le duc de Weimar, passa deux jours à Mayence dans la compagnie de Forster, de Huber, de Sœmmering. Ecrivant à ce dernier en décembre suivant, il lui demande des nouvelles de Forster ; puis, ayant appris sa mort, il écrit à Sœmmering, le 17 février 1794 :

« Ainsi, le pauvre Forster, lui aussi, a dû payer ses erreurs de sa vie, bien qu'il ait échappé à une mort violente. Je l'ai plaint du fond du cœur. »

C'est à la fin de cette même année qu'il met la première main à son poème, qui ne fut achevé qu'en 1797. N'est-il pas naturel de penser qu'il s'est souvenu de Forster dans la page citée plus haut ' ?

Madame de Charrière avait accueilli dès leur arrivée ces émigrés allemands avec sa bonne grâce accoutumée. Reçus à Colombier comme des membres de la famille, ils n'allaient pas tarder à se rapprocher de cette hospitalière demeure, en se fixant dans le village de Bôle, où nous les retrouverons.

Vivement touchée de la situation critique de M'""^ Forster et de ses enfants, M'^*^ de Charrière s'avisa d'implorer en leur faveur le général de Kalckreuth "', à qui elle avait eu déjà l'occasion d'écrire.

« La connaissance a commencé entre nous comme entre vous et moi, dit-elle à d'Oleyres : je lui ai demandé des services et il

' Cette hypothèse nous paraît plus soutenable que l'explication un peu artificielle et forcée de M. Bielschowsky, lequel s'efforce d'identifier Dorothée et son fiancé avec Lili (la fiancée de Gœthe à Francfort) et son mari M. de Tiirkheim (voir D' Albert Bielschowsky, Gœthe, sein Leben und seine Werke, 4° éd., Munich, 1904, II, p. 184 et suiv., p. 214).

2 Frédéric-Adolphe, comte de Kalckreuth (1737-1818), général depuis la guerre de Sept-Ans, dirigea le siège de Mayence en 1798.

me les a rendus. D'abord il était question d'un jeune Français prisonnier ' ; puis de l'herbier, des livres, des manuscrits et des dessins de M. Forster, le clubiste de Mayence et plus anciennement le compagnon de voyage de Cook. »

Elle adressa au général une lettre si adroitement tournée, si gentiment flatteuse, que le commandant du siège de Mayence fut conquis d'emblée. Il répondit — j'ai sa lettre autographe sous les yeux — de Schwabenheim, près Mayence, le 30 juillet

« Madame, Dès la première lettre que vous me fîtes l'honneur de m'écrire, j'étais épris de vous... Votre dernière m'attache à vous pour la vie. On ne peut écrire comme vous faites, manifester des sentiments si distingués sans avoir une âme. Et moi, qui cours sans cesse, si souvent infructueusement, la chasse des belles âmes, comment pourrais-je désormais savoir votre existence avec une indifférence coupable !... »

Il continue sur ce ton de berger galant pendant une grande page. Mais la suite dut satisfaire davantage M'"^ de Charrière que ces madrigaux tudesques :

« Ce n'est que d'aujourd'hui que je puis vous dire avec certitude que les collections de M'"'^ Forster sont décidément sauvées ; j'ai fait ce que j'ai pu, mais la Providence a aidé davantage... Ici on dit que c'est madame qui a induit son mari [à adhérer aux idées révolutionnaires^ : cet exam^en ne me regarde pas ; il me suffit que j'aie la douce satisfaction d'avoir obéi à vos ordres, qui me seront toujours précieux... »

Toute fière de son succès, un peu grisée par sa conquête, elle récrit à son admirateur en faveur de son ami Camille, « qui serait, dit-elle, un charmant compagnon d'armes et de société pour un général à l'armée, pour un prince à la Cour... »

Les généraux prussiens de ce temps-là faisaient la guerre avec grâce : la France avait déteint sur toute l'Europe. On juge si le ton galant du soldat amusait sa correspondante ! Un jour, après lui avoir dit mille douceurs, il conclut par une étrange commission : ce bon guerrier adorait l'agriculture, passion inno-

^ Un nommé Graslin, de Nantes, recommandé à M"' L'Hardv par un oncle qu'elle avait dans cette ville. Avec son empressement coutumier, M"" de Charrière s'entremit pour ce jeune homme auprès du général de Kalckreulh.

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cente qu'il confesse en style mythologique : « Quand Mars m'en laisse le temps, Triptolème est mon saint. » Cet aveu fait, il charge sa nouvelle amie de lui faire savoir quelle partie de la Suisse produit les plus belles vaches et taureaux, quel en est le prix, etc. M™^ de Charrière communique à Huber cette lettre « si bizarre, si gentille, si sémillante, si tudesque », et s'écrie :

« Je n'avais encore rien vu de pareil... Oh ! la drôle de chose que les hommes et les nations ! Sans compter les vices, quelle variété de ridicules ! »

Puis la voilà qui écrit à un agronome expert de sa connaissance, M. de Garville, émigré habitant Greng, près Morat. Celui-ci croit avoir affaire à un homme et répond à M. de Charrière ; mais, s'apercevant de sa méprise, il s'en excuse bien vite et fort galamment :

« Recevoir une lettre de la femme la plus aimable, et adresser la réponse au mari !... Tout dans votre lettre a contribué. Madame, à mon erreur : une écriture brillante et de main d'homme, votre signature, et surtout vos informations détaillées sur des objets rustiques que j'avais crus entièrement étrangers à votre esprit comme à vos goûts... » (4 juillet 1794.)

Mais revenons à M"^*^ Forster. Ce qui nous frappe dans l'empressement de M'"= de Charrière à l'obliger, c'est qu'elle obéissait beaucoup moins à la sympathie qu'à la compassion. Benjamin lui écrivait : « J'espère que sa fermeté vous aura rendu un peu de bienveillance... » Elle répondait : « J'ai écrit à M""^ Forster. Je lui ai dit mon admiration pour sa gaîté et son courage. » En réalité, tout en rendant justice à son énergie et à son savoirfaire, elle n'aima jamais beaucoup cette femme : son tour d'esprit un peu alambiqué l'impatientait. Mais M'"^" Forster montrait un tendre et humble attachement pour M'"*^ de Charrière.

« Savez-vous, écrivait celle-ci le 3 août 1793, à Benjamin, quel effet produisent sur moi les tendresses et caresses de cette femme? Elles me font venir les larmes aux yeux. L'autre jour je ne lui présentai pas la joue, comme elle le prétend, je lui donnai un baiser bien tendre avec des larmes dans les yeux. ...Supposé que vous soyez allé à Chexbres, vous côtoyez à l'heure qu'il est le plus beau des lacs. Vous passerez tantôt dans le sombre Lutry, et enfin vous arriverez dans votre belle demeure. Muson fait une caresse à Muset... »

Quelques jours après :

« M""^ Forster arriva hier^ par la plus excessive chaleur, à pied, et d'un air si empressé, si obligeant, que j'en fus fort touchée. Elle avait le cœur gros de Mayence. Ce ne sont pas les vainqueurs qui maltraitent les vaincus, ce sont les Mayençois non clubistes qui maltraitent d'autres Mayençois clubistes... Mais une chose étonne infiniment M"""^ Forster, c'est que son mari n'est nommé ni comme un des coupables, ni comme un des punis. On se plaît à attribuer à d'autres un ouvrage imprimé et un discours prononcé qu'il est de notoriété publique que M. Forster a faits. Deux ou trois maisons de clubistes ont été pillées, la sienne ne l'a pas été ; enfin, son nom ne se trouve dans rien de ce qui se publie en Allemagne sur Mayence. M'"'^ Forster croit que tout cela est dû à ma lettre au général, mais je ne puis me]le persuader. » (7 août 1793.)

Quoi qu'il en fût, elle avait remercié le « héros » avec toute l'effusion convenable :

« Béni soit, lui écrivait-elle sur le mode lyrique, le vainqueur humain et généreux, qui atténue autant qu'il le peut les douloureux effets de la victoire !... Je vois que M'^'^ Forster se chargerait volontiers d'une partie du blâme jeté sur son mari ; mais je suis persuadée aussi que son mari repousserait toute excuse de ce genre. »

M'"'-' de Charrière se sentit d'abord plus attirée par Huber, qui a\-ait plus de naturel que sa compagne. Elle l'appelle familièrement « le citoyen », comme M""*^ Forster est « la citoyenne » ; elle se plaît fort à causer avec Huberchen (c'est encore un sobriquet qui revient fréquemment sous sa plume) : ce petit homme très instruit, de beaucoup de lecture, l'intéresse. Elle lui envoie les Lettres trouvées dans la neige, avec de spirituelles réflexions ; Huber répond en lui ouvrant son « âme politique» : elle en vient à se demander si, au fond, ce Huber ne serait pas un propagandiste du jacobinisme, et dit à Benjamin :

« Je vous céderais tous mes droits sur ce citoyen et cette citoyenne à très bon marché. Soyons juste cependant : il se peut que M. Huber soit le plus franc, le plus loyal, le plus doux des hommes. Il est certainement instruit et judicieux.»

C'est à cette opinion qu'elle s'arrête enfin, mais on verra qu'elle dit passablement de mal de Huber avant de lui rendre justice. Elle avait cependant éveillé la sympathie de ses amis en faveur des fugitifs, et la bonne Muson écrivait à M""^ Forster :

« Vous m'avez vraiment touchée et flattée en me parlant de l'hospitalité de mon pays ; je voudrais qu'elle fût plus grande encore qu'elle ne l'est, je voudrais que tous les cœurs fussent aussi bienveillants que le mien envers des étrangers aimables, et aussi peu disposés que je le suis à des soupçons fâcheux et à de malignes interprétations... L'hospitalité exercée envers vous ne peut que nous tourner à compte, et vous payez votre écot en lumière, esprit, et toute sorte d'agréments... »

Dès les débuts de leur relation, M"^*^ de Charrière s'était préoccupée de procurer des ressources et du travail au littérateur allemand et à sa compagne. Ces deux actives plumes ne demandaient qu'à courir : ni M'"'^ Forster, ni Huber — Huber bien moins qu'elle encore — n'avaient un talent créateur ; leur intelligence souple était en revanche bien propre aux travaux littéraires qui demandent de la diligence et du savoir-faire. C'étaient d'excellents traducteurs, et c'est comme tels que M'"*^ de Charrière les utilisa en leur étant utile.

Au moment même où paraissait la comédie de VEmigré, soit le i6 janvier 1794, Huber se mettait en devoir de la traduire, et avait déjà rédigé la préface de Schweizersinn. A la fin de février l'auteur achevait une nouvelle comédie, V Inconsolable. Avec une délicatesse rare, elle la donne à Huber en paiement d'un léger service qu'il lui a rendu :

« On paie comme on peut les bontés qu'on éprouve, et voici ce que ma reconnaissance vous destine. Aujourd'hui, ou dans trois jours (selon que M. DuPeyrou pourra disposer de son copiste plus tôt ou plus tard), vous recevrez une petite comédie intitulée V Inconsolable, qui vous amusera assez, je pense, et qui se prêtera fort bien à une élégante traduction, supposé que vous l'en trouviez digne... Je souhaite que V Inconsolable divertisse M""^ Forster et qu'il recommande son auteur à sa bienveillance comme à la vôtre. » (27 février 1794.)

'L'Inconsolable, que nous connaissons par une copie de la main même de l'auteur, n'a jamais été imprimé en français ; mais il a paru dans le journal de Huber avec une note du traducteur : « Raisonner ou badiner librement et sans parti pris, sentir avec humanité, agir avec sagesse, ce sont là des fruits de la paix que produit naturellement le sol suisse... »

Xavier est un émigré de noble origine, mais plein de sens, libre de tout préjugé aristocratique : il est devenu ouvrier de

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campagne chez un cultivateur suisse, dont il a épousé la fille. Il est parfaitement heureux. Son frère arrive un beau jour de l'étranger : c'est le comte d'Envers, émigré pessimiste, qui se lamente sans cesse sur l'effondrement de tout. Il tient le langage suffisant et ridicule du gentilhomme qui croit le monde fini parce que ses titres ne comptent plus... Il déplore la déchéance de son frère, qu'il retrouve paysan et mari d'une paysanne :

« D'Envers. A présent, Xavier, que veux-tu que je fasse ? Où veux-tu que je traîne ma malheureuse existence ?

Xavier. Ce ne serait presque pas la peine d'en délibérer si elle devait être toujours malheureuse, mais...

D'Envers. Tu es d'avis, n'est-il pas vrai, que je me tue ? J'y ai souvent pensé, et tu n'as qu'à approuver ce dessein pour que je l'exécute.

Xavier. A Dieu ne plaise ! Il faut vivre et cesser d'être malheureux.

D'Envers. Jamais ! ...Je dois être malheureux, je ne voudrais pas être heureux.

Xavier. Quelle manie !

D'Envers. La tristesse seule me convient, me plaît. Elle me rendrait presque heureux, si je n'y prenais garde. »

A son tour arrive M"^- d'Ange, une émigrée qui est depuis longtemps sans nouvelles de ses fils, dont l'un est à la Constituante, l'autre à l'armée des Princes ; mais elle n'en est pas moins gaie : «Serait-ce en pleurant beaucoup que je les retrouverais ? » On juge l'effet que produit sur elle le déplorable d'Envers :

«C'est plaisant d'être triste, lui dit-elle. J'ai vu ces jours passés un homme qui raconte en pleurant les chagrins de son bisaïeul lors du Refuge. Il m'a fait mourir de rire avec ses malheurs vieux de cent et dix ans ! Quand on est d'humeur à se désoler, on trouve toujours de quoi, et si l'on est d'une autre humeur, on se console de tout fort vite. Allons, Monsieur le comte, un peu de raison, un peu de ce qu'on appelle, je crois, philosophie, et vos malheurs vous paraîtront aussitôt comme s'ils étaient de l'autre siècle. »

Sur ces entrefaites, les hasards de l'Emigration amènent en Suisse le membre de la Constituante. M"™*-' d'Ange le reçoit sans se départir de sa belle humeur :

— Monsieur le Constituant, vous voilà donc ! Vous avez constitué si bien, si bien ! N'êtes-vous pas fatigué encore de ce bel ouvrage ?

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— Si VOUS saviez tout ce que j'ai eu à craindre et à souffrir !

— Oh ! cela se devine, et c'est cela que je te reproche. Mais je suis bonne mère, je te pardonne tous tes dangers et toutes tes souffrances {on rit)... Eh ! bien, ne voilà-t-il pas qu'à présent que je parle sérieusement, tout le monde rit !.... »

Puis son second lils apparaît, retour de l'armée de Condé :

«Ah ! Monsieur le conquérant, Monsieur le héros, bonjour !.. Comme vous voilà fait !... Que n'ai-je pas dit pour l'empêcher d'aller à cette belle croisade !... Il faut bien te pardonner comme j'ai pardonné à ton frère. »

Tout le monde est heureux au dénouement, sauf l'Inconsolable, qui s'éloigne en gémissant, bien que la joyeuse madame d'Ange soit prête à lui donner sa fille : « L'imbécile ! Chez moi il aurait ri en dépit qu'il en eût. — Chacun, conclut Xavier, se fait un sort à sa guise, et notre fortune est dans notre caractère. »

Un mois ne s'était pas écoulé depuis V Inconsolable, que déjà l'auteur travaillait à deux nouvelles comédies, La parfaite liberté, et Lord Hatewits ^ Huber, prodigieux abatteur de besogne, se mettait à l'ouvrage aussitôt le manuscrit reçu. Seulement, il n'était pas commode de collaborer avec M^'^ de Charrière, — car c'était bien une collaboration qu'elle lui imposait. Chaque jour, elle lui décochait un billet bourré jusque dans les marges et les angles de corrections et de variantes sur lesquelles il devait statuer. Mais l'on ne s'entendait pas toujours, bien que Huber sût le français à merveille, car M""*^ de Charrière savait très mal l'allemand : c'était alors des échanges de lettres où ils discutaient à perte de vue. Il y en a une de Huber, quatre grandes pages, qui est toute une dissertation sur le génie des deux langues et sur la possibilité de les traduire l'une dans l'autre. M'"'= de Charrière se pose au besoin « en défenseur de la langue française,» et affirme que « tout ce qu'un écrivain allemand a exprimé correctement en sa langue, doit pouvoir être exprimé clairement en français '\ » Huber excellait d'ailleurs à vaincre les difficultés de son métier, et avait pénétré si bien les intentions de M'"- de

' Benjamin fait allusion à cette comédie dans sa lettre de Gœttingen du 20 avril 1794 : « Lord Hatewits est-il fini ? Il m'intéresse, parce que je me trouverai bientôt dans le pays des lords Hatewits. »

2 Lettre du 6 mars 1794 (citée en allemand dans les œuvres de Huber).

Charrière, que celle-ci pouvait l'assurer qu'au gré de Benjamin, le TrosUose valait mieux que V Inconsolable.

La Parfaite liberté, ou les Vous et les Tu, est souvent mentionné dans les lettres de M™^ de Charrière et de Benjamin, sous le nom de Brusquet, qui désigne le héros. Cette comédie en 3 actes en prose est la contre-partie d'une pièce de Dorvigny, le Tu et le Toi, ou la Parfaite égalité, jouée en 1794. Nous avons trouvé parmi les papiers de Huber une dédicace de M"^^ de Charrière au « citoyen Dor\igny » :

« Je vous fais hommage, citoyen, d'une pièce à laquelle la vôtre a donné naissance. La mienne n'est peut-être pas aussi jolie que la vôtre, mais elle est sûrement aussi civique, et la France sera libre quand Gourmé et Brusquet y seront alternativement joués. Ce 4 avril 1794. »

Un brave homme, sottement épris des idées nouvelles, ne veut chez lui que des gens « qui le tutoient et se tutoient entre eux ». Les événements lui font sentir l'absurdité de cette manie, et la morale de la pièce est dans cette réflexion : « Plus les lois établissent de liberté, plus les mœurs doivent garder de bienséance. »

Aucune de ces pièces, non plus que celles dont nous parlerons plus loin, ne fut imprimée en français. « Cela est trop cher », exphque l'auteur. Huber envoyait le texte allemand à ses journaux, touchait les honoraires, et M'"^ de Charrière était aussi satisfaite que lui. Aussi ne peut-on se défendre de sourire quand M™<= Huber déclare : « Depuis que M-^e ^^ Charrière connut Huber, elle n'écrivit plus que pour le plaisir d'être traduite par lui. » Il y a, dans cette façon de renverser les rôles, une candeur de présomption qui désarme... C'est dans une lettre de 1806 à M"«= Reinhold, sœur du philosophe, que nous rencontrons ces lignes : M'"e Huber, écrivant quelques semaines après la mort de M'"*^ de Charrière, raconte la vie et trace le portrait de l'auteur de Caliste, à qui elle se piquait de ressembler ^ :

« Cette femme, dit notre Allemande, m'était si proche parente, que notre trop grande analogie nous empêchait de jamais nous bien unir. Depuis l'année 1793, elle fut une idole pour moi et longtemps l'objet de ma passion ; nous nous efforcions d'être

Cette lettre a été publiée par Geiger (ouv. cité), p. io5-i

intimes, nous nous admirions, nous nous comprenions, et comme il arrive de certaines électricités, nous nous repoussions. »

Que de chimères peuvent fleurir dans une cervelle germanique! . . . M"^^ Huber raconte ensuite, de façon assez fantaisiste, la jeunesse et le mariage de celle à qui elle croit ressembler si fort ; elle fait allusion à cette passion mystérieuse que Benjamin nous a révélée, puis ajoute quelques détails précis :

« Lorsque je la connus, elle avait bien passé la quarantaine ; le mal intérieur dont elle souffrait avait épaissi et déformé sa taille autrefois élégante ; son teint était rouge, et ses yeux souvent aussi ; les mains, la jambe, le pied étaient bien faits ; la gorge aussi était belle... D'ailleurs, comme qu'on la vît, cette femme vous enchantait, si elle voulait, ou plutôt si elle vous aimait... Benjamin Constant fut son dernier amour... Constant était infiniment aimable, libertin sans corruption ^ ,• il n'est pas homme de maison, n'a pas d'ordre, pas d'énergie active ; il a la plus grande facilité à se passer de tout, sait recoudre ses boutons comme un petit greffier, et faire sa soupe lui-même ; plein de connaissances, de zèle dévorant en affaires ; et, avec tous ces contrastes, sachant reconnaître non sans mélancolie le prix du simple et pur bonheur domestique. Comme Abadonna aux portes du ciel, il voyait avec une silencieuse douleur le bonheur de Huber et le mien. Une stature élancée, de la grâce mêlée de gaucherie, des traits nobles dans leur laideur, une virilité juvénile avec un teint blafard et des cheveux rouges — que j'ai toujours aimés depuis ; — en un mot, une créature manquée et désemparée par la vie, mais dont les dispositions naturelles sont si belles, que le sceau de la divinité n'a jamais été complètement effacé. »

Après avoir conté comment M"^*^ de Charrière avait sauvé Benjamin à l'heure critique de sa jeunesse, elle nous confie que ce jeune homme de 24 ans et cette femme de 43 ans [c'est 53 qu'il fallait dire^ faisaient, par la gracieuse expression de leur amour, battre son cœur, et qu'à cette vue, ses regards surpris cherchaient ceux de Huber :

« C'était-là, dit-elle, un phénomène qui déconcertait mon sens intime, mes principes, mais j'en fus témoin... Elle était, quand je la connus, rassasiée de la vie mondaine; la médiocrité timorée des gens autour d'elle, la résistance que rencontraient partout, et jusque dans son entourage immédiat, ses goûts, ses habitudes,

' Les mots soulignés sont en français dans l'original.

I08 MADAMK DE CHARHIÈRE ET SES AMIS

ses opinions ; les déceptions qu'avait sans cesse éprouvées son cœur, l'approche de l'âge, tout cela l'avait rendue difficile. Elle était aussi hardie qu'il est possible dans tous ses jugements, mais sans sortir de certaines limites étroites imposées par la convention française ; intimement vi^•ante, despotique, magnanime, noble toujours, jusque dans la plus grande injustice, noble comme je n'ai connu personne, d'une activité sans répit ; tranchante dans ses jugements, souvent C3^nique dans sa manière d'exposer ses idées, mais irrésistiblement séduisante quand elle voulait faire une conquête... »

Ce portrait, intéressant et fidèle à bien des égards, respire un enthousiasme que M"^*^ de Charrière n'éprouva jamais pour M"™^ Huber. Mais celle-ci ne s'en doutait point.

Au moment où nous voici parvenus, Benjamin repartait une dernière fois pour Brunswick. Il avait cru devoir, pour lui épargner une émotion pénible, lui laisser ignorer la date précise du départ. Elle écrivait à Huber \ le 5 avril 1794 : « Comment se portait M. Constant hier au soir ? Et à quelle heure est-il parti ce matin ? » Ainsi que dans ses précédents voyages, Benjamin écrit, d'étape en étape, de longues lettres tour à tour tendres et folâtres. La veille du départ, il fait ses adieux en ces termes :

« 3 avril 1794. Je ne veux pas quitter Neuchâtel sans vous écrire. J'ai lu votre pièce à M. Huber, qui a été content et ému de plusieurs endroits... Avez-vous été mécontente de moi et de mon départ inattendu ? J'ai peur quelquefois d'avoir été contre mon but et de vous avoir plus étonnée par cette manière que ne l'aurait fait un congé en forme. Si cela est j'en suis bien fâché, et vous en demande pardon. Il ne valait assurément pas la peine de perdre encore une jolie soirée pour vous faire un peu plus de mal que je n'aurais fait en vous disant simplement adieu.

J'ai vu Pierrot ce soir ; il n'est pas encore décidé sur sa destination, mais je crois qu'il penche pour l'Italie.

...Il est pourtant bien sot et bien fâcheux de s'en aller à 200 lieues de vous, quand on aurait tant d'envie de rester, et qu'on n'est bien qu'avec vous. Vous dites vous-même que j'ai raison, il faut donc que cela soit, il faut donc que cela se fasse.

...Je couche demain à Soleure, après-demain à Liestal et le jour après à Bâle. Je vous écrirai de là. Ecrivez-moi le plus tôt possible. Remerciez encore M. de Charrière de tout ce qu'il m'a

Huber résidait encore à Neuchâtel, où Benjamin passa la nuit qui précéda son départ.

LE MENAGE HUBEK lOC)

dit d'obligeant aujourd'hui à dîner. J'aurais bien voulu rester ; mais dès qu'on prévoit un départ, il faut se hâter. Cette idée gâte tous les moments qui le précèdent. D'ailleurs, chaque jour d'avancé est un jour de gagné sur le retour. Je ne resterai sûrement que deux mois à ce chien de B[runswickj, qui, à mesure que l'idée d'y reparaître prend plus de consistance, me devient plus désagréable.

...Bonsoir... Il est ii heures, et je pars demain à 4 heures. J'ai un peu sommeil, je suis assez triste, je voudrais savoir ce que vous faites. Je trouve très sot de m'éloigner de vous pour longtemps. Dormez bien, portez-vous parfaitement, causez de moi avec Henriette, et croyez que personne ne vous aime comme moi. »

La lettre est plus lasse que désolée. La suivante est de l'ancien ton :

« Bâle, 7 avril... Quelle faiblesse ! Quelle sottise ! Quelle extravagance à moi que tout ce voyage ! Je vais là où on désire de ne pas me voir, je quitte le seul endroit où je suis heureux, et tout cela pour que des indifférents ne disent pas que j'ai été renvoyé... Je quitte tout ce qui m'est cher pour me précipiter au milieu de tout ce qui m'est odieux.... C'est au qu'en dira-t-on seul que je me sacrifie, et vous, et tout le plaisir de mon existence! ...J'irai donc, il le faut. Mais vous, conservez-vous pour moi, aimez-moi, écrivez-moi. Quand je suis près de vous, je ne sens pas combien vous m'êtes nécessaire. Je ne le sens que trop à présent. Trop, non, c'est faux, car en vous écrivant j'ai repris quelque courage, et mon sang circule avec plus d'activité. Combien je vous aime ! Combien je sens, en vous comparant à tout ce que je connais, que vous seule me convenez complètement ! Oh ! ménagez-vous ! Portez-vous bien ! Vivez ! Vous êtes la seule idée sur laquelle je puisse m'arrêter. Dans ce désert où je vais, vous serez mon seul espoir. Si je n'avais pas cette possibilité de repartir quand il me plaira, et de vous aller rejoindre, et d'oublier avec vous tous les féroces et stupides fous que je vais trouver à grands frais et à 200 lieues de vous, je n'y tiendrais pas.

...Je me vois à Brunswick, ennuyé, comme la peste, prenant congé de toutes les bégueules et autres, me mettant en chaise et trottant comme un jeune rat qui cherche à se donner carrière, et vous retrouvant !... »

Il passe quelques jours à Gœttingen et va voir la famille Heyne. Une des filles du philologue, sœur de M'"*^ Forster, lui fait les honneurs de sa chambre avec cette liberté admise en Allemagne. Benjamin y note un certain alambiquage germanique, le goût immodéré du bibelot :

no madajME de chabbiere et ses amis

« Imaginez, écrit-il, une chambre tapissée de rose avec des rideaux bleus, une table avec une écritoire, du papier avec une bordure de fleurs, deux plumes neuves précisément au milieu, et un crayon bien taillé entre ces deux plumes, un canapé avec une foule de petits nœuds bleu de ciel, quelques tasses de porcelaine bien blanches, à petites roses, deux ou trois petits bustes dans un coin ; enfin, je me suis retrouvé chez Charlotte, avec cette différence que la personne n'était point ce que cet assemblage promettait, mais m'a paru assez spirituelle et assez sensée. Il faut toujours faire des allowances à une fille de professeur allemand. Il y a des traits distinctifs qu'elles ne manquent jamais d'avoir : mépris pour l'endroit qu'elles habitent, plainte sur le manque de société, sur les étudiants qu'il faut voir, sur la sphère étroite et monotone où elles se trouvent, prétentions, et teinte plus ou moins foncée de romanesquerie, voilà l'uniforme de leur esprit, et M""^ Heyne, prévenue sur ma visite, avait eu soin de se mettre en uniforme ; mais à tout prendre elle est plus aimable et beaucoup moins ridicule que les 19/20™*^* de ses semblables. »

Le 23 avril, il écrit encore : « Je ne dois plus penser qu'à vivre auprès de vous ». D'autre part, elle nous apprend qu'après le départ de son ami, elle fut quelques jours dans un état de prostration complète. Avait-elle le pressentiment que cet adieu était, en quelque sorte, l'adieu définitif, que la page heureuse était tournée ? Le 25 avril, elle dit à Huber :

« M""^ Moula m'a tirée hier de la léthargie où j'étais depuis le départ de M. Constant pour les choses d'esprit... Je lui ai écrit depuis son départ la valeur d'une petite brochure, et je n'ai écrit que cela. »

Cette « petite brochure », nous l'avons sous les yeux : M"^"^ de Charrière n'a guère rédigé en sa vie d'aussi longues lettres que celles des 8 et 20-21 avril. C'est son journal pendant cette quinzaine, ou plutôt une causerie ininterrompue avec l'absent toujours présent à sa pensée ; nous en transcrivons les passages les plus intéressants :

« Ce 8 avril, après les deux tasses de thé et pendant que là-bas

on loue Moniteurs et Gazettes sont venus en même temps, et

nous avons lu le grand complot qui dure depuis 5 ans et a varié à l'infini, ainsi que les événements. Que Danton et compagnie soient de grands coquins, ce n'est pas ce que j'ai de la peine à croire, mais... J'ai lu hier au soir les deux petits volumes de Dumouriez, ne sautant que quelques détails militaires. J'ai

trouvé cette lecture fort intéressante. S'il n'y avait pas une grande parade de probité, de pureté, j'y croirais davantage. La fin, ce qui s'adresse aux émigrés, est parfaitement raisonnable et dit avec une simplicité et rapidité qui me plaît. Il loue Weiss de manière à me faire soupçonner qu'il écrivait chez lui. Pour trouver si belle cette réponse faite à des Jacobins : « J'ai dans le cœur cent mille sentiments républicains, et vous n'en avez que mille », il faut des raisons particulières. En voilà beaucoup sur Dumouriez quand on a tant d'autres choses à vous dire. Mais se peut-il que j'aie lu et pensé et fait tant de choses, et qu'il ne soit encore que mardi, et que votre départ, duquel je date cette ère nouvelle, ne soit pas plus ancien que vendredi après-dîner !

Oui, ce fut vendredi après-dîner qu'on m'apporta cette clef et cette lettre ouverte. Je ne me fâchai pas du tout, je vous sus gré au contraire de votre intention, mais je restai muette de surprise et immobile, à mes doigts près, car Muson, qui était avec moi et qui pendant assez longtemps n'osa se mettre à musailler, m'a dit le soir que je travaillais comme le vent à mes festons. Ensuite, elle musailla un peu sur votre compte, et le texte m'était si cher, que j'eus assez d'indulgence pour le plus qu'à demi-bête commentaire. J'ai assez de plaisir à voir qu'on ne saurait me parler bien de vous. Ce ne sont pas les seules Musons qui échouent dans cette entreprise-là ; tous ceux qui s'en mêlent ont un mauvais succès presque égal... Je relus bien des fois votre lettre, et la très inutile phrase aimezmoi fut pourtant remarquée avec plaisir, et je comptai combien de fois elle revenait ; et tout fut apprécié de la même manière. Vous vous étiez trompé sur mon compte en un seul point : « La soirée d'hier ne vous a pas fait de bien, disiez-vous, celle de ce soir vous en fera encore moins » (c'est à peu près votre phrase) : la soirée du hier d'alors m'avait fait si peu de mal, je la comptais si peu pour fâcheuse, que j'aurais beaucoup donné pour en passer une semblable, ou plusieurs, et j'avais remarqué avec surprise que malgré un très grand mal de tête j'étais fort heureuse. Je me souviendrai tout le reste de ma vie de cette soirée comme d'une suite d'heures précieuses. Vous nonchalamment assis, moi couchée, le clair de lune donnant sur l'autre bout de ma longue couchette, la conversation douce et lente, je vois et entends tout cela encore. Ces derniers jours et surtout ce soir-là, je fus frappée de votre sens droit, vrai, impartial, ne négligeant aucune lumière qui se puisse acquérir sur ces mêmes objets sur lesquels il semble que vous ayez l'habitude de juger d'après un peu de passion, de prévention. Je vous ai accusé quelquefois de ne pas revoir pour les corriger des impressions anciennes ; et point du tout, il se trouve que vous réexaminez et réappréciez les hommes et les choses avec une patience

étonnante. Ce procès des Brissotins, celui du roi, la conduite de R. le lo août, la teneur et l'esprit et l'intention de ses discours tenus depuis cette époque à la Convention et aux Jacobins, vous savez tout et ne faites ni grâce ni faveur. J'ai trouvé votre morale aussi sévère que votre raison est éclairée. Si plusieurs fois je ne vous ai pas admiré, c'était, je crois, pour ne vous pas interrompre et parce que la conversation allait trop bien pour la vouloir détourner le moins du monde, même de cette agréable manière. M'ôter une soirée comme celle que vous pensiez m'avoir fait du mal, n'était donc pas à mon gré me faire du bien ; mais votre intention était aimable, et tout en vous regrettant beaucoup, j'applaudis à votre départ, sans trouver à redire à aucune de ses circonstances.

...Deux mois ! Vous vous proposez de revenir dans deux mois ! Puisse la chose dépendre de vous : en ce cas elle sera, car vous n'êtes guère plus à votre place loin de moi que moi je ne suis bien sans vous. Je trouve bien qu'en spéculation et aux yeux des autres, les choses ne doivent pas être égales et que... Mais à quoi bon les considérations encore plus tristes que modestes dans lesquelles j'allais nous engager ! Revenez ! Personne ne vous aime tant, ne vous entend si bien, ne vous apprécie et ne vous prise si haut ni si juste que moi, et si je meurs aussi longtemps avant vous que cela doit naturellement être, alors vous prendrez d'autres habitudes, et il est inutile de les prendre d'avance.

J'entends clocher 9 heures ; tout à l'heure on sonnera le souper. Bonsoir donc. Je reprendrai demain... Dimanche, nous eûmes M. Georges Chaillet et sa femme, qui furent charmants et excellents. Vous auriez été très content d'eux. ...Le citoyen et la citoyenne vont après demain à Diesse se marier. Adieu cette fois. Bonsoir, Constantinus. »

La suite de la lettre-brochure, écrite au jour le jour, a trait à DuPeyrou, toujours plein de sollicitude pour ces malheureux prêtres, « qui ne savent où poser leurs têtes, pour la plupart chenues». — «Je ne lui dirai pas, ajoute-t-elle, qu'ils m'inspirent un médiocre intérêt. »

« Vendredi entre 2 et ^ heures... Pierrot fut ici avant-hier. Je le trouvai assez gaillard, il va décidément en Italie avec M. de Virgile, dont il me disait : C'est un Français si vous voulez. On le dit très français. J'ai un peu endoctriné Pierrot, l'exhortant à ne faire ni le démocrate, ni l'aristocrate, parce qu'avec des imprudences ou des mômeries, on finit par se perdre ou se déshonorer. Il m'a promis d'être fort raisonnable. Il est convenu aussi que le raisonner faux, non seulement ne menait à rien,

LE MÉNAGE HUBER I l3

mais était un chemin cul-de-sac, raboteux, fatigant, ennuyeux au possible. Notre querelle nous a fait du bien en ce qu'elle m'a conduit à lui parler plus clair. Il est sorti de son insensibilité et a frémi pour Legualès, quand je lui ai dit qu'il retournait à l'armée de Condé. On y est donc bien horriblement mal !

...Voilà votre lettre. M. DuPeyrou, qui est venu pendant que je la lisais, vient de me quitter. J'ai eu les larmes aux yeux en lisant toute votre première page et encore la moitié de la seconde. Puis j'ai ri tout haut au montant en chaise et trottant comme un jeune rat... Savez-vous que bien des fois, depuis votre départ, j'ai souhaité et un peu espéré même (un peu) que vous rebrousseriez chemin, mais jamais je n'ai pu être tout-à-fait fâchée que vous fussiez parti. Votre mobilité eût été contraire au rester, si vous étiez resté ; j'aime bien mieux qu'elle se tourne contre le partir ; d'ailleurs, outre le public, qui aurait mal pensé du rester, vous n'eussiez jamais bien su qu'en penser vous-même. Un jour ou l'autre, de temps en temps, BrTunswick se fût présenté avec des charmes qu'il n'a pas à votre imagination trompée par les distances et par elle-même. »

Ce dimanche de Pâques 20 avril, pendant que, si tout est bien allé, vous êtes à Gœttingue. Ainsi est datée la suite de la longue épître. Elle raconte l'effet produit sur les bonnes, Henriette, la grosse Suzanne, par les cadeaux qu'elle leur a remis de la part de Benjamin. Une page est consacrée à la chronique de Colombier. Puis, élargissant son cadre, elle s'écrie : « Parlons un peu de Robespierre. » Et les considérations sur les événements politiques remplissent plusieurs pages.

« ...On motive la condamnation prévue de Chaumette sur le soin qu'il prenait de prêcher et d'établir l'athéisme ! Ils deviendront persécuteurs religieux à la vieille manière. Avant-hier, M"^ L'Hardy montra de la curiosité de ce que dit la Monarchie prussienne touchant les Illuminés ; M. de Charrière était là, je le priai de nous le lire. Savez-vous que j'y trouvai de grands motifs de se consoler de la Révolution ? Qu'importe que l'on soit tyrannisé par l'ambition et les intrigues des Ja... ou des Je... ' ?

' Les Jacobins et les Jésuites. L'oscillation de la France entre ces deux fanatismes préoccupait vivement l'esprit tolérant de M"" de Charrière. Elle raconte à d'Oleyres (19 novembre 1794) qu'un émigré de la maison de Narbonne-Lara a fait visite à M. de Saïgas (qui était un Narbonne-Pelet) : « Le bigotisme despotique de Louis XIV, ajoute-t-elle, avait fait de l'un, il y a un siècle, ce que l'irréligion et les sans-culottes viennent de faire de l'autre :

...Chacun dans ce moment est à l'église. Je voudrais y être aussi pour savoir l'effet que cela ferait sur moi, si je serais un peu touchée de ce rassemblement de gens qui tous ont, pour quelques moments du moins, un objet d'attention et d'intentions autre que le vil intérêt ou d'autres sordides passions, ou bien si l'ennui du sermon, des liturgies, etc., etc., serait tout ce que j'éprouverais. — Pendant que ceci sèche, je lirai les Moniteurs.

J'ai lu ; il n'y a rien de neuf.

...Je ne touche pas plus à Brusquet que vous. Brusquet aussi ne me fait rien, ni Gourmé, ni ceux pour qui on écrit, ni le traducteur. Robespierre, dans sa rage, tutoyait Dufourny. Cela ne leur fait rien qu'on se tutoie ou non, qu'on soit patriote ou non. Régner, et tuer tout ce qui les empêcherait de régner, voilà tout ce qui les occupe. Et qu'importe ? Si ceux-là ne tyrannisaient pas ouvertement, d'autres tyranniseraient sourdement. Les Ja..., les Je..., l'aqua tofana ou la guillotine, tout cela est bien égal. Je disais l'autre jour à ....gen ^ : « Si ceux qui guillotinent aujourd'hui sont guillotinés demain, l'on dira que c'est encore fort bien ; ceux-ci à leur tour auront été les traîtres, et je vois que l'on a le bon esprit de régler ses opinions sur les événements. » Il sourit, balbutia un peu, puis dit : « Ce n'est pas tout à fait cela, mais on explique les événements par ses opinions, et comme on espère et croit que tout tend vers un meilleur ordre de choses, on regarde tout ce qui se fait comme un acheminement au bien ou comme un bien.» — « Oui, dis-je, moyennant cela, on appelle coupable tout ce qui est puni. Moi, je ne vois pas d'innocents parmi eux. Mais ce n'est pas, tant s'en faut, une espérance pareille à la vôtre qui me mène à cette manière de juger ».... Ne m'aviez-vous pas dit qu'après votre départ, rien ne m'empêcherait d'aimer cet homme ? Eh bien, je ne sais comment il se fait que je ne puis plus du tout le souffrir. Si cela change, je vous le dirai. Le mâle et la femelle me sont aujourd'hui vraiment insupportables...

...Il fait beau temps aujourd'hui ; je pense que vous vous serez fait bien joli garçon, et que, suivi de Favori, vous arpentez les rues de Gœttingue, salué à droite et à gauche par les aspirants à la science, et caressé par ceux qui l'enseignent. Les jeunes Anacharsis vous rendent hommage et les vieux

des émigrés sans fortune et sans état. Entre les Jésuites et les Jacobins, on pourrait dire : Décide, si tu peux, et choisis, si tu l'oses. » — Le 23 juillet 1799, elle mande à Huber : « Qui est-ce qui gouvernera le monde, des Ja... ou des Je... ? Y aura-t-il, pour les résultats quant au bonheur public, une grande différence d'une voyelle à l'autre .'' » Tout cela est encore actuel.

* Abréviation de Hûberchen, ou Hubergen, car, en hollandais, le ^ remplace le ch, et l'on écrit, par exemple, Middagten pour Middachten.

LE MENAGE HUBEB Il5

Platons sont ébahis de vous... Avez-vous déjà vu Charlotte ?... Que dites- vous ? Que faites- vous ? Je serais bien tentée d'envoyer ce soir tard à Neuchâtel pour avoir votre lettre, s'il y en a une.... Gen envoya hier les Moniteurs avec les Gazettes. Il était assez tard, à la vérité, et il pouvait les avoir lus ; sans cela, je le croirais en colère de ce que personne de nous ne se montre empressé de les avoir à Colombier. M'^'^ Moula lit à cet égard précisément ce qu'il fallait, et rien de plus ; elle accompagna madame au village. Point de musonnage du tout.... Indépendamment de ma froideur pour les traducteurs, les traductions, les lecteurs français, allemands, etc.,... je crois qu'on ne pense déjà plus en France à la Parfaite égalité, je doute qu'on la joue, et avant que l'autre pièce fût connue, la parfaite tyrannie ou la parfaite anarchie régneront en France. Il ne faut plus rien dire à ces gens, qui n'ont plus de théâtre intéressant que l'échafaud. Ils y sont tantôt auteurs, tantôt acteurs ; pourrait-on les distraire, ou faut-il essayer de leur enlever des spectateurs ? Non, laissons cela. Dans ce moment, le monde politique est tout, le monde littéraire n'est rien. Voltaire et Rousseau euxmêmes ne se feraient plus entendre au milieu du bruit qu'ils ont excité.»

Le lendemain, ayant moins mal à la tête, elle est beaucoup mieux disposée pour le citoyen et la citoyenne, à qui elle envoie un gentil message destiné à « compenser sa froideur » :

« Vous voyez qu'après tout je suis une bien bonne femme, car ce n'est pas tant pour les traductions, ce que j'en fais ; je me f... de tout cela quand vous êtes loin d'ici... Je leur veux assurément beaucoup de bien, mais sans inclination quelconque pour leurs personnes. J'estime le mari en sa qaulité d'amantmari. Sa paternité qui a pris les devants, de façon qu'il a été père avant même d'être beau-père de ces deux petites filles, me paraît belle et touchante... Vous me dites de vous écrire très souvent. Oui, sans doute, je vous écrirai très souvent. Pourrais-je faire autrement ? Adieu. Je vous donne un baiser sur le front, je vous serre la main, je vous aime. »

Le même jour. Benjamin lui écrivait une tendre et jolie lettre. Il a paru, lui dit-il, un livre sur la Religion, qui lui a fait grand peur : il a cru son monumentum aère perennius f.... Mais, grâce au ciel, l'ouvrage ne vaut pas le diable. Puis viennent les douceurs :

« Je vous aime encore mieux que l'univers et la postérité, c'est tout dire... Que j'écrive bien ou mal, vous ne m'en aimerez pas moins... Vous savez que nous nous convenons autant que

Il6 MADAME DE CHARRiÈRE ET SES AMIS

je VOUS aime. Mille choses à tout Colombier, et surtout à l'excellente M"*-' Louise. Je ne dis rien de particulier à M. de Charrière : lui demander un service est mieux que lui faire un compliment. Je me recommande au souvenir de Muson, et je prie Henriette de me continuer sa protection. »

Mais la lettre suivante est d'un ton bien différent : Benjamin, qui a pris en amitié les Huber, a été agacé par la façon cavalière dont son amie parlait d'eux. Il règle d'abord quelques questions d'intérêt, et propose un arrangement pécuniaire pour le cas oii il reviendrait faire à Colombier un séjour de quelque durée ; puis il laisse éclater sa mauvaise humeur :

« Je ne puis guère retourner à Colombier pour y vivre aux dépens de M. de Charrière, non plus pour un mois, puis de semaine en semaine, — ce qui déguisait au moins l'étrangeté de la chose,

— mais pour 6 mois ou un an Si la proposition de la pension

est acceptable, faites-la de ma part ; vous savez tout ce qu'il faut dire à ce sujet : désir de n'être pas privé de votre société pendant les repas, impossibilité de vivre sans cesse aux dépens des autres, répugnance à être indiscret, etc., etc., etc. Sinon. je puis aussi m'arranger pour dîner d'ordinaire chez moi et souvent avec vous. Enfin voyez, décidez, ordonnez ; je souscris d'avance à tout.

...Je ne vous cacherai pas, malgré toutes les douceurs que vous me dites, que toutes les trois pages de votre lettre qui traitent des Huber n'ont pas ajouté la moindre chose au plaisir qu'elle m'a fait et qu'elles ont laissé chez moi précisément l'impression qu'auraient produite 3 feuilles de papier blanc. Je ne vous trouve pas le moindre mérite à n'avoir pas embrassé madame ; il m'est impossible d'admirer votre silence, ni de m'amuser de ou de m'intéresser à votre mauvaise humeur contre le sang-froid du mari... Je ne suis pas honteux pour elle de ce que vous n'ayez rien pu tirer d'autre de votre gosier, parce que, assurément, elle était ce jour-là comme d'autres jours, et que par conséquent ce n'était pas sa faute. Votre dissertation sur ce que vous la verrez peu, et l'emphase avec laquelle vous annoncez cette résolution, comme un acte d'héroïsme, produit en petit ce que produisait quelquefois en grand votre déclaration, que vous voudriez que la foudre écrasât 600,000 âmes. Enfin, tout cet article a été totalement nul pour moi ; il me paraît si égal pour vous, pour eux (car vous ne leur convenez guère, d'après le plaisir que vous trouvez à leur témoigner de l'indifférence), il me paraît, dis-je, si égal pour vous, pour eux, pour moi, que vous les voyiez, ou non, froidement, chaudement, parlamment, ou muettement, que je ne puis sympathi-

ser à aucun des détails que vous me transmettez là-dessus, avec une sorte de satisfaction dans laquelle je ne vois que de l'enfantillage. Que vous les receviez ou non dans votre chambre, ou même dans votre petit jardin, qu'outre cela vous ne descendiez point pour boire du thé avec eux, je ne vois dans tout cela rien que le fait que si vous ne les recevez pas en haut, ils resteront en bas, et que si vous ne descendez pas pour boire du thé, vous en prendrez dans votre chambre. A tout cela je ne puis rien répondre sinon Que diable veux-tu que fen die ? Colas vivait, Colas est mort. Voilà une page qui vaut bien les trois sur le citoyen. ...Bonsoir. Je ferais peut-être mieux de ne pas vous envoyer ceci : mais je vous aime trop pour vous cacher les impressions que vous produisez sur moi. »

Il a beau ajouter que dans deux mois il repartira pour Colombier, « qui est, dit-il, la vraie place où je doive être, où je sois heureux, où je suis entendu et aimé, et où j'aime et j'entende » ; il a beau amortir le coup en s' écriant : « J'ai été grognon comme un dogue, je suis bavard comme une pie, *>, — la leçon est dure, impertinente dans la forme, mais elle n'est pas tout à fait imméritée, et M™*^ de Charrière dut s'en rendre compte. Le surlendemain, il dit en post-scriptum :

« Je ne suis pas encore consolé de tout ce que vous m'écrivez des Hùberchen : il y a une injustice dans votre prétention à ce qu'on ménage vos amis et à ce que vous n'ayez pas besoin de ménager ceux des autres, une injustice qui me met en colère. Dans la même lettre où vous m'écrivez 3 pages contre Huber, vous me louez vos Chaillets. Mais vous n'aimez pas plus ces gens que je n'aime Huber, ils n'ont pas eu pour moi de meilleurs procédés que Huber n'en a eu pour vous ; ainsi, je serais très en droit de vous répondre par une diatribe contre eux, ce qui, vous en conviendrez, ferait une très jolie correspondance ! Mais comme ils n'en peuvent mais, je n'irai pas me venger sur eux de vous, et je les laisse pour ce qu'ils sont. Une chose seulement me chagrine, c'est que d'après la gloire que vous mettez à haïr le Huber, vous ne lui communiquerez pas mes nouvelles ; il faut que je les lui écrive, et cette double copie me fait perdre un temps que je pourrais mieux employer. Cependant il ne faut pas qu'il souffre de votre humeur, et je viens de copier l'article de Pologne et de lui écrire 4 pages... Je vous embrasse et vous demande un peu de pitié pour votre traducteur \..

* M"" de Charrière était fort chatouilleuse sur le chapitre de ses amis, mais sa mobilité d'impression déconcertait souvent son entourage. Quand elle fut en froid avec Benjamin, elle parla de lui sur un ton qu'elle n'eût

Il8 MADAME DE CHARBIÈBE El SES AMIS

4 mat. Parlons un peu de Robespierre, dites-vous : non pas, s'il vous plaît, n'en parlons point, ou plutôt, car j'aime bien que vous en parliez, parlez-en, mais permettez-moi de m'en taire ; car je n'y entends rien et je veux attendre... Je vois beaucoup de mal, je vois une distance immense et de nombreux et profonds abîmes entre le bien et l'époque actuelle ; mais il est sûr que nous marchons. Est-ce vers le bien ? Je l'ignore. Mais je n'en désespérerai que lorsque nous nous serons arrêtés au mal.

...Quant à Hiiberchen, j'observerai le même silence, mais par une autre raison, à moins que vous ne vouliez que je vous dise du mal des Chaillets et de M"''^ Sandoz.

On m'a proposé ou plutôt indiqué un moyen de divorce, qui ne produirait nul éclat, et satisferait M'^'^de C[onstant] aussi bien que moi. Si je m'y décide et qu'il réussisse, voulez-vous me marier avec M"^ L'Hardy ? Et voudra-t-elle de moi ? C'est moitié en plaisantant, moitié sérieusement que je vous le demande. En écrivant ceci, je réfléchis qu'elle a une mère, des frères, des oncles, des tantes ; je ne veux pas épouser tout cela, ainsi je me rétracte. »

\^ers le même temps M"^*^ de Charrière écrit à Benjamin :

«Mai 1794. ...Quand je regarde le beau temps, ou mes deux jolis tilleuls, ou mes sapins qui jettent leurs petits bonnets bruns et sortent leurs petites têtes chevelues, d'un vert naissant, je voudrais bien que vous fussiez ici et vissiez tout cela. M"^ L'Hardy m'a brodé une garniture de peignoir et de jupon ; c'est très joli, mais j'aurai quelque regret à le porter sans que vous le voyez, quoique vous ne le regardassiez que pour vous moquer de moi.

M"<^ Louise est très sensible à vos douceurs et vous aime beaucoup. C'est très bien, et ce serait flatteur, vu son bon sens, si elle n'aimait pas beaucoup une quarantaine de pécores à deux pieds, de tout âge, sexe et condition. Muson ne vous dit

rien, dit-elle, parce que vous vous f d'elle. Il y a plusieurs

jours qu'elle me chargea de vous le dire...

Je vous féhcite de votre ardeur pour l'étude et pour le travail. C'est très bon pour vous et ne l'est guère pour moi. Si vous

pas supporté de la part des autres un an auparavant ; mais elle n'admettait pas qu'on critiquât devant elle ses nouveaux amis. Le grand Chaillet lui écrivait à ce propos : « Vous-même, Madame, auriez-vous soutîert que Pierrot, tout Pierrot qu'il est, eût plaisanté il y a un an sur Benjamin ? Il aurait été relancé tout aussi bien que quelqu'un qui s'aviserait actuellement de donner un ridicule ou dire une méchanceté sur Pierrot, le serait aujourd'hui. »

VOUS trouvez passablement à Br[unswick], si la vie de M[auvillon] se prête à ce que vous désirez en faire, vous ne reviendrez ici de bien longtemps. N'importe, il faut se réjouir de ce qui vous convient. Les vieux amis doivent cela à leurs jeunes amis, tandis qu'il est très permis à ceux-ci d'user les autres à leur service et de ne les aimer que pour soi, car c'est encore bien de l'honneur qu'on leur fait. Je parle très sérieusement. Rappelez- vous mon conseil. Point de faiblesse, de pusillanimité, de dissimulation ; mais point de boutade, ni d'humeur, ni d'exagération non plus. La pusillanimité peut amener l'imprudence chez quelqu'un qui, n'étant pas naturellement et toujours craintif, se fâche contre ses craintes quand il en a eu, et contre ceux qui les lui ont inspirées ; alors il outrepasse la franchise et le courage, il dit ce qu'il ne pense pas, et ce qui serait aussi peu bon à penser que cela est dangereux à dire. Gardez-vous de tout cela, ce qui vous est fort aisé, car vous n'avez qu'à dire toujours ce que vous pensez. Ne vous piquez pas, par plaisanterie, ni complaisance, ni bravade, de telle ou telle manière de penser ; énoncez du doute quand vous avez du doute, enfin soyez vous tout seul, et personne que vous, et vous tout entier, même avec vos vacillations, qui non seulement sont aimables, mais que je trouve être de l'essence d'un homme de votre esprit qui n'a que 27 ans. Les jeunes bêtes ne doutent de rien ; les sages vieillards doutent encore de beaucoup de choses. Adieu. »

La lettre suivante (16 mai 1794) est la réponse à la lettre mordante de Benjamin sur les Huber : M'""' de Charrière ne semble pas en avoir été affectée le moins du monde et ne dit que quelques mots brefs sur l'incident. Elle s'étend bien davantage sur la plaisante idée d'épouser M"^ L'Hardy :

« Je ne pense pas qu'en épousant M"*^ L'Hardy on épousât sa famille ; n'importe, quoique j'aime assez votre passagère pensée, je trouve fort bon que fugitive elle courre avec tant d'autres après lesquelles il ne faut pas courir. On pourra cependant encore se promener de temps en temps avec celle-ci, supposé qu'elle revienne. Hier, en brodant le fichu de M^^^ L'Hard}^ je me promettais de lui dire : « Ne faites pas un de ces vulgaires mariages que le vulgaire trouve bons parce qu'ils n'ont rien qui séduise ou surprenne. Faites-en plutôt un biscornu qu'un plat, qui vous ennuierait à mourir et dans lequel chacun vous condamnerait à vous trouver très suffisamment heureuse. A l'heure qu'il est, vous passez quelquefois tout un jour à planter des pommes de terre ou à repasser du linge, mais ensuite vous en passez un autre à broder et à lire, ou bien vous venez dîner avec moi et me dites tout ce que vous voulez, sans avoir là un mari

qui vous retienne ou vous contrôle. Si tous les jours il vous fallait faire très régulièrement de très minutieuses petites choses, cela serait cent fois plus ennuyeux que d'en faire parfois de très fatigantes ». ^^ous épouser, vous, Constantinus, ne serait pas du tout contrevenir à mes directions ; cela ne serait pas du tout vulgaire et serait un tant soit peu biscornu ; point ennuyeux non plus ne serait son sort avec vous... Voilà pour elle ; quant à vous, si je pouvais vivre toujours, je ne vous trouverais pas trop seul ; mais moi ad patres, qui aurez-vous ? Des domestiques ? Cela est fort triste. Une femme aimable et parfaitement désintéressée, qui se donnât de cœur et d'âme, et à vous, non à un stand [position], ni à une fortune, serait une bien bonne chose. Dans ce moment, je ne connais rien de mieux que M"*^ L'Hardy. Mais la relation de mari et femme vous convient médiocrement, tant d'âme que de corps. Il faut attendre. Je tâcherai de vivre et d'empêcher que M"^ L'Hardy ne change ou ne fasse un plat mariage. S'il s'en présentait un très bon, quand il ne serait ni biscornu ni cornu, je la laisserais faire, mais si peu d'hommes mettent assez de différence entre une femme et une femme pour qu'il y ait presse autour de IM"*^ L'Hardy !

Il arrive un de ces jours chez M. Berthoud ^ un Anglais, son fils et sa fille, laquelle fille doit épouser le frère de M"^^ Berthoud, lequel frère arrive donc aussi, et aussi la mère, et aussi un autre frère, et peut-être aussi un père et un troisième frère. La pauvre M""^ Berthoud, nourrice de ses deux jumeaux, garde d'enfants de deux autres enfants, succombe d'avance sous le poids de ces deux familles. Son mari dit tour à tour que c'est trop et que ce n'est pas trop de monde, que les parents de sa femme ont grand tort de tomber comme cela chez lui et qu'ils ont grand raison. Il dit en sautant par la chambre qu'il leur donnera la bénédiction nuptiale et 6 bouteilles de vin rouge. Il est à mourir de rire, et, excepté les gens dont il n'y en a que deux ou trois chaque siècle, je ne connais rien de plus agréable que lui. C'est l'homme le plus original de la comté de Neuchâtel.

A Neuchâtel, quelqu'un à qui Muson disait : « Il est fort heureux que personne n'ait péri dans l'incendie de La Chauxde-Fonds %» lui répondit: «Ah ! Mademoiselle, il y a pourtant un

' Le pasteur de Bôle, déjà mentionné chap. XVII. Cet excellent homme avait une réputation bien établie de gaîté et d'étourderie charmante. Un jour, dans une réunion de pasteurs, il s'écria : « Je gagerais ma tête que... — Frère Berthoud, interrompit le pasteur Gallot, mettez du moins quelque chose dans la gageure ! »

^ Le grand village industriel fut détruit presque complètement par un incendie le 5 mai 1794. Ce sinistre fut l'occasion d'un grand mouvement de charité dans notre pays et dans toute la Suisse (voir La Chaux-de-Fonds, son passé et son présent, notes et souvenirs historiques, publiés à l'occasion du 100 ■"■ anniversaire de l'incendie. 1894).

mort ! — Eh ! non, pas un, j'en suis sûre. — Un mort. Mademoiselle. Il y avait deux morts : on en a sauvé un, mais l'autre... » Enfin, il se trouva que de deux corps morts déjà dans la bière, l'un a été porté et reporté aux dépens de beaucoup de choses précieuses que six hommes, occupés de ce corps mort très pesant, laissaient brûler, — qu'il a, dis-je, été porté de place en place, de maison en maison, si bien qu'il a pu être mis entier en terre le lendemain, mais que l'autre, non moins soigné, non moins heureux, a été la proie des flammes et tout aussi bien brûlé que Patrocle et que les Divins empereurs de Rome. Voilà ce qui a excité la pitié et les regrets de beaucoup de gens aux Montagnes. Et cependant ils lisent et méditent, il y a parmi eux des esprits forts, etc., etc. On dit que plusieurs Jacobins, soit mômerie ou terreur, componction momentanée ou sérieux repentir, ont dit qu'avant toute chose, ils rebâtiraient l'église et la maison du pasteur ; et alors la collecte était déjà faite. Leurs voisins, les communautés de la Sagne et des Ponts, ont beaucoup donné, ce qui n'a pas laissé de me surprendre.

...M. de Charrière est revenu de Neuchâtel et a ramené avec lui l'homme dont je ne parlerai plus en bien ni en mal \ Il me semble au reste que je ne vous en disais pas du mal, je vous disais mes ondoyantes impressions, et je souffrais bien plus que je ne jouissais de ce qu'elles avaient de peu favorable. Quant à lui, je crois qu'à peine il s'en apercevait, mais il sufht qu'il ne vous plaise pas en être ennuyé. Je vais dîner et je ferai en sorte qu'il n'ait pas à se plaindre de moi.

— Nous avons dîné, et n'avons point disputé du tout. »

La suite fait allusion à une idée que l'active M'"*^ Huber avait conçue et soumise à M'"'^ de Charrière : elle désirait écrire une suite des Lettres d'émigrés, que l'auteur, fidèle à sa coutume, avait laissées inachevées, — car, si l'on en prévoit le dénouement, il n'est pas explicitement raconté. M"^'^ de Charrière répondit à M.""" Huber :

« J'ai d'abord trouvé votre idée singulière, mais je n'ai pas hésité sur le consentement que vous me demandez et dont je ne sais pas si vous aviez besoin. M. de Charrière a pensé comme moi, mais il a trouvé que je devais demander que vous avertissiez le public, par le titre ou autrement, que ce n'était pas le premier auteur des lettres qui les continuait... Cela me paraîtrait aussi convenable qu'à M. de Charrière, car il ne faut pas que j'aie l'honneur de ce que vous pourrez écrire; mais je ne sais si je suis en droit de l'exiger. Quelque autre que vous. Madame, n'a qu'à avoir la même pensée, il l'exécutera sans me rien deman-

Huber, évidemment.

der... Quant aux lettres que j'ai écrites par-delà les imprimées, je ne puis du tout les montrer. L'une roule sur l'Angleterre, et je puis avoir envie quelque jour de mettre les mêmes idées dans un autre cadre. L'autre est une réponse sur les sacrifices que l'on fait de quelques hommes à d'autres quelques hommes, et chacun doit répondre là-dessus selon sa raison et son cœur. Bonsoir, Madame. Je trouve votre projet honorable et obligeant pour moi. » (15 mai 1794.)

C'est poli, mais froid. Elle ajoute le lendemain :

« Quant à moi, je dis gaîment adieu à Pauline, à Germaine, à Laurent, à Alphonse, les croyant en bonnes mains et leur souhaitant bon voyage. »

Mais, dans la lettre à Benjamin, elle dit le fond de sa pensée :

« Je vois que cela deviendra un roman tragique : Laurent pourra bien être guillotiné. A la bonne heure. Pauline peut-être se noiera. Soit. »

]^jine fjuber publia, en effet, avec la traduction des premières lettres, un fin de sa façon, qui n'offre qu'un intérêt purement romanesque \

Benjamin correspondait activement avec Huber, et s'en vantait avec une maligne insistance :

« Je lui ai écrit trois lettres et lui écris aujourd'hui la quatrième. Il me semble que pour un mois c'est très bien. Du reste, je ne varie pas sur son compte : je l'aime et l'estime, et je me félicite d'avoir fait sa connaissance. »

Benjamin n'était plus un enfant (l'avait-il jamais été ?) et commençait à trouver importune cette espèce de tutelle morale que l'affection trop exclusive de son amie exerçait sur lui. Ce ton d'indépendance agacée reparaît de plus en plus fréquemment dans ses lettres. Sur la politique, ils sont loin d'être d'accord : il lui propose de n'en point parler quand ils se reverront: « Nous nous aimerons beaucoup, et nous avons assez de choses à nous dire pour que ce topic-lk puisse être banni.» (6 juin 1794.)

' tlle a paru dans le tome \'I des Friedenspràliminarien, avec ceno. note : « .A. partir de la lettre 24, les lettres ont été rassemblées par un autre éditeur, et ne figurent pas dans la collection imprimée d'après laquelle les premières ont été traduites. » Cette suite, qui ne remplit pas moins de yS pages, aboutit au mariage de Germaine et d'Alphonse. C'est de la littérature pour gens qui aiment à savoir comment les histoires finissent.

LE MÉNAGE HLBER 123

Quant au mariage, il reprend :

« Si M"^' L'Hardy veut faire un sot mariage, ce n'est pas ma faute. Je ne la connais pas encore assez pour être sûr que je l'épouserai. Je l'aime parce que vous l'aimez, plus que pour une autre raison, car elle a toujours été silencieuse et même un peu sèche devant moi. Mais vous m'en avez dit du bien, et je ne puis pas ne pas aimer ceux que vous aimez. »

Puis ce sont des récriminations — suffisamment connues — contre M'^= de Constant, « le monstre le plus perfide et le plas vil. » Pour changer de sujet, il s'égaie fort de « la pitié des Neuchâtelois pour les morts brûlés », demande si incendie est masculin ou féminin, et poursuit par cette réflexion :

« Croyez-moi, nos doutes, notre vacillation, toute cette mobilité qui vient, je crois, de ce que nous avons plus d'esprit que les autres, sont de grands obstacles au bonheur dans les relations, et à la considération, qui, si elle n'est pas toujours flatteuse, est toujours utile et très souvent nécessaire. »

En faisant de telles réflexions, n'était-il pas près de juger celle qu'il aimait tant et de marquer le défaut de ce ferme esprit, dont un scepticisme incurable affaiblissait l'influence ? Sa réputation même s'en ressentait : on la tenait pour capricieuse et changeante. Benjamin eut trop souvent l'occasion de la défendre contre les préventions de sa parenté ou de ses amis. Il écrivait à sa tante, M'"'^ de Nassau-de Chandieu :

« M"^'' de Charrière m'a envoyé ses Lettres trouvées dans des portefeuilles d'émigrés, probablement^, qui m'ont fait un grand plaisir et à cause de leur mérite intrinsèque, et à cause de l'auteur, que j'aime beaucoup, comme vous savez. C'est une femme qu''on méconnaît et qui, f en conviens, mérite d'être méconnue; mais elle a de bonnes, de grandes, de chaudes et de loyales qualités, et plus d'esprit qu'il n'en faudrait pour faire trembler la moitié de la Gsrmanie '.»

' Cette même lettre (publiée par M'" Melegari, p. 216-219) contient un passage remarquable et qui montre combien B. Constant était prêt à subir l'influence réconfortante du génie de M"" de Staël : « Revoyez mon éducation, cette vie errante et décousue, ces objets de vanité dont on a allaité mon enfance, ce ton d'ironie qui est le style de ma famille, cette affectation de persifler le sentiment, de n'attacher du prix qu'à l'esprit et à la gloire, et demandez si c'est étonnant que ma jeune tête se soit montée à ce genre. J'en ai trop souffert pour ne pas l'abjurer. J'ai trop senti qu'on a beau se

Benjamin continue sa causerie, que nous avons un instant interrompue :

« Les Huber restent à Neuchâtel ; voilà vos frayeurs calmées. Je vous félicite de l'embellissement de votre chambre. Je n'avais pas besoin de plafond pour y être bien, et les souris auraient ch — tout le jour sur moi, que je m'y serais trouvé mieux que partout ailleurs... Ni moi non plus je ne m'intéresse guère à Alphonse, Laurent, Germaine, Pauline, etc., sous leur nouveau pilote. Au lieu de la jolie petite brise qui les conduisait si paisiblement, et qui me laissait le temps de les suivre dans leur doux et pourtant piquant voyage, nous aurons un grand diable d'ouragan qui les élèvera aux nues et les plongera dans les abîmes, de la grêle, de la pluie, du tonnerre, des éclairs. Pour moi, je me cache quand il fait si mauvais temps. Adieu donc, bonnes petites gens, vous allez devenir des héros, grand bien vous fasse ! »

L'émancipation de Benjamin se dessine dans ce passage de la même lettre, dont Sainte-Beuve a souligné l'importance :

« Un sujet de plaisanterie que nous aurons perdu, c'est la littérature allemande. Je l'ai beaucoup parcourue depuis mon arrivée. Je vous abandonne leurs poètes, tragiques, comiques, Ij'riques, parce que je n'aime la poésie dans aucune langue. Mais pour la philosophie et l'histoire, je les trouve infiniment supérieurs aux Français et aux Anglais. Ils sont plus instruits, plus impartiaux, plus exacts, un peu trop diffus, mais presque toujours justes, vrais, courageux et modérés \ »

A son retour définitif d'Allemagne, en août 1794, il fait, comme nous l'avons indiqué déjà, une courte halte à Colombier.

piquer de se mettre au-dessus des côtés touchants pour ne voir que les côtés ridicules, on ne sonde pas les profondeurs ; le plaisir d'amour-propre que cette manie donne n'équivaut pas à une minute où l'on sent. Je suis fatigué de mon propre persiflage, je suis fatigué d'entourer mon cœur d'une triste atmosphère d'indifférence qui me prive des sensations les plus douces. Puisque ce faste de dédain ne m'a pas rendu heureux, au diable la gloire d'être supérieur à ceu.x qui sentent ; j'aime mieux la folie de l'enthousiasme, etc.. » — Ce n'est point, certes, la sensibilité, ni la bonté qui manquaient à M""' de Charrière. Mais l'enthousiasme ?...

' Les étudiants suisses, s'il en est qui lisent ces pages, me sauront gré de reproduire le post-scriptum de cette lettre (7 juin 1794): «Je vous envoie une chanson en vers latins rimes qui m'a fait plaisir par sa naïveté et son harmonie ; vous devriez la mettre en musique. » Suivent les paroles du Laiiriger Horatius, telles qu'on les chante encore dans toutes les universités d'Allemagne et de Suisse. Mais comment Benjamin n'en connaissait-il pas la mélodie .''

LE MÉNA<ÎE HUBEH 125

Quelque temps auparavant, M"^*^ de Charrière avait appris que son frère cadet, Vincent de Tuyll, colonel de cavalerie dans l'armée hollandaise, venait d'être blessé, puis fait prisonnier à Maubeuge. On avait retrouvé sur le champ de bataille son sabre et son écharpe, puis on le retrouva lui-même. Par respect pour sa belle conduite, on ne le fouilla pas, raconte M"^^ de Charrière, et on lui laissa la montre de son père, à laquelle il tenait fort. Elle attend impatiemment des nouvelles :

« Il a écrit, disait-elle à Huber (2 juin 1794), de manière à persuader qu'il n'était pas en danger. Cependant il a reçu sept blessures, une au nez, une au front... Assurément il n'en a point au dos. Notre public en Hollande, notre village, celui où je suis née, dont mon frère aîné est seigneur, tout le monde a témoigné une inquiétude lorsqu'on ne savait pas ce qu'il était devenu et une joie lorsqu'on a appris qu'il était du moins encore en vie, qui consolent un peu. »

Elle se rassura quand elle sut que le blessé avait pu écrire à sa femme, et qu'il était fort bien soigné à l'hôpital de Pont- Saint-Maxence où on l'avait transporté. Ce frère, que nous avons vu séjourner à Colombier avec sa jeune femme en 1780, elle ne devait pas le revoir : il mourut le 19 août suivant, non de ses blessures, mais de la dysenterie, qui faisait des ravages parmi les prisonniers. La nouvelle de cette mort arriva à Colombier le 28 août. M'"*^ de Charrière attendait trop peu de la vie pour que ce coup, auquel son cœur fut très sensible, lui arrachât de longues plaintes. Elle écrit simplement à Benjamin, alors à Lausanne :

« J'ai reçu hier la triste nouvelle de la mort de mon frère. C'est le chirurgien en chef qui écrit, avec sensibilité et regret, et de manière à ne pas laisser de doute sur les soins donnés à son malade. Voilà qui adoucit un peu la plaie qu'une pareille mort fait à l'imagination ; mais la perte, le regret, pour les enfants, pour la veuve, pour mon frère aîné, qui avait trois frères et n'en a plus, tous ces effets aussi longs que douloureux me tourmentent, je les prévois et les sens les uns après les autres avec amertume. »

C'est par Colombier qu'avaient passé les quelques lettres adressées par le prisonnier à sa famille pendant sa maladie. Elles sont brèves, mais touchantes, et celles de M. de Char-

rière à sa belle-sœur ne le sont pas moins ^ : déjà il s'apprêtait à recevoir chez lui le convalescent... M'"^ de Charrière écrit à M"''' Vincent de Tuyll une lettre simple et tendre :

« ...Vous me demandez pour vous et pour vos enfants une partie des sentiments que j'avais pour mon frère. Vous en étiez en possession déjà, et mon frère vous était trop attaché pour que je ne joignisse pas mes vœux pour vous à mes vœux pour lui ; vos enfants aussi se confondaient dans ma pensée avec leur père et leur mère... L'aîné est en âge de sentir son malheur et de compatir au vôtre ; il est donc de son devoir de l'adoucir. Il peut, s'il veut, faire en sorte que vous n'ayez plus de peine pour lui, et il peut diminuer par son exemple et ses encouragements la peine et les soucis que doivent donner de plus jeunes enfants à une mère comme vous pleine de tendre et vive sollicitude. Si quelque jour vous voulez, ma chère sœur, m'entretenir de vos enfants, de vos arrangements et projets à leur égard, so3^ez sûre de m'inspirer tout l'intérêt possible. Que l'occasion est triste où je vous donne cette assurance ! Qu'il m'eût été doux d'avoir à vous féliciter et à joindre ma joie à la vôtre ! ...J'ai longtemps espéré : mes espérances ont été vaines, et ce sont mes larmes que je mêle aux vôtres. »

A M"e L'Hardy, elle écrivait :

« Demain, ma belle-sœur recevra cette affreuse nouvelle. Je frémis de l'état où elle sera. Elle perd pour le cœur, la fortune, la considération ; elle est bien malheureuse. Peignez cette situation à M'"'-' ** la comtesse Dœnhoff :

Quiconque en pareil cas se croit haï des dieux. Qu'il considère Hécube, il rendra grâce aux cieux.

Ma belle-sœur n'est pas tout à fait Hécube, mais, je le répète, elle est bien malheureuse, et son sort aussi est bon à considérer. Oh ! mon Dieu, que de considérations de ce genre se présentent partout à faire ! Jamais la triste consolation que peuvent offrir les maux d' autrui n'est venue aux malheureux de tant de côtés, ni avec tant d'abondance. C'est une lugubre profusion ; mais qu'on ne dise pas qu'elle ne sert de rien. Il y a une certaine honte aujourd'hui à se plaindre avec excès, qui, comprimant la douleur et la forçant à se taire, la détruit peu à peu. » (6 septembre 1794.)

* Ces lettres et la suivante, de M "" de Charrière, appartiennent aux descendants de Vincent de Tuyll et nous ont été obligeamment prêtées, avec d'autres documents déjà indiqués, par M. le baron Reginald de Tuyll, à la Haye, mort dès lors (igoSj.

Elle eut bientôt repris ses menus travaux, qui lui devenaient plus nécessaires encore pour tromper sa mélancolie croissante. Nous la voyons achever une comédie, Elise ou V Université, qui devait être publiée en allemand au profit de son traducteur. Nous ne mentionnons cet ouvrage que parce qu'il lui fournit l'occasion d'une confidence intéressante ; elle dit à Huber la prédilection qu'elle éprouve pour les « petites gens : »

« Partout, dans ce que je ferai, je mettrai en scène des gens de la classe appelée basse, pour leur faire jouer un rôle honnête, noble même à un certain point. C'est ma démocratie à moi. Le rôle de Bertrand dans la Parfaite liberté a la même intention, est écrit dans le même esprit. J'attaquerai toujours les préventions avantageuses et désavantageuses qu'on établit pour ou contre des classes quelconques, et l'on sera auprès de moi prince impunément, ainsi que laquais.

Je suis payée pour cela. Ma femme de chambre actuelle vaut bien Caroline ; auparavant j'en ai eu une autre qui ne valait guères moins, et plus

anciennement j'ai eu 9 ans à mon service une Allemande à qui je n'ai eu aucun vice de classe à reprocher. Chez mes parents, j'ai vu 30 ans une Brabançonne, femme de chambre et rien de plus, qui avait toute la délicatesse, le désintéressement, la noble fermeté d'âme que je pouvais désirer pour moi-même. »

Dans cette comédie d'Elise figurait une dame à qui le traducteur avait donné le nom de Burmann. M'"'^ de Charrière invite Huber à trouver un autre nom :

«J'ai connu tant de pédants Burman en Hollande \ que je vous supplie de changer tant soit peu le nom de la Hojràthin. Qu'elle s'appelle Bergmann, Behrmann, Berkmann, je serai

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