‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inédits (1740-1805) (volume 2)Chapitre 9 sur 72 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Le ménage Huber

« Vous verrez de nouveaux originaux. v> (M"" de Charrière à M'" L'Hard}-.)

Dernier séjour de Benjamin à Colombier. — Cercle intime. — La comédie de y Emigré. — Louis-Ferdinand Huber et M"" Forster ; leur histoire. — Forster et Gœthe. — M" de Charrière et le général de Kaickreuth. — L'Inconsolable. — La Parfaite liberté. — Benjamin repart pour Brunswick : active correspondance avec Colombier. — Mort de Vincent de Tuyll. — Les Huber à Bôle ; leur vie, leurs relations.

Le bonheur n'a pas d'histoire. Nous n'avons que peu de chose à raconter sur Benjamin et sa vieille amie pendant cette fin de l'année 1793, qui s'acheva pour les habitants de Colombier plus paisiblement que pour beaucoup d'autres. Benjamin y arriva le 2 décembre après midi, comme le raconte la lettre suivante, qui atteste un renouveau de gaîté :

A 7 h. du matin, ce 3 décembre 1793.

« Je suis beaucoup mieux, chère Caroline. Toute la journée de hier a été très passable. L'après dîner, Constant arriva. M"^ L'Hardy était auprès de moi depuis un moment. Elle ne fut point eâarouchée, ni intimidée... A cinq heures et demie nous prîmes le thé, M. de Charrière, Constant et moi, et la chambre, quoique aussi embarrassée que vous le pouvez croire (tables, chaises, baignoire, tout était l'un sur l'autre), avait

pourtant un petit air de fête. Je voudrais que vous vous fussiez glissée à côté de moi. A 6 ^^ heures, je me mis dans l'eau et y restai jusqu'à près de 8. Constant me tint compagnie fidèlement et ne me quitta que pour aller souper. Nous nous amusions comme des rois. An heures, je me suis couchée : 'SI. de Charrière a eu la bonté de me lire un petit moment, mais j'étais si bien exempte de douleur que comptant sur une bonne nuit, je n'ai pas tardé à l'envoyer dans sa tanière, craignant qu'ici il n'eût froid. Quand je suis bien malade, je ne suis pas si discrète. Je ne me suis réveillée qu'après une heure et bientôt j'ai redormi jusqu'à passé 5. Cela me paraît comme à un général d'armée une victoire remportée... A 6 heures, j'ai sonné, j'ai bu mon thé, dans lequel j'ai trempé un morceau de pain, puis à la clarté du reste de ma bougie sortie de sa bobèche, et collée sur le rebord, je me suis mise à vous écrire... Voilà seulement 7 heures qui frappent au village. Voudriez- vous bien faire dire à mon Esculape que je me porte mieux ? Cela lui fera plaisir encore plus pour l'amour de moi que pour la gloire de son art ou la sienne propre. C'est un excellent homme que cet Esculape, sauf le respect que l'on doit à un Dieu. »

Benjamin occupait un appartement du vaste et antique château où avait résidé, trente ans auparavant, le gouverneur lord Keith, maréchal d'Ecosse, et où logeait maintenant M. Borel, receveur des dîmes. Du château, on n'a qu'une rue à traverser, et l'on trouve, à côté de l'église, l'escalier à larges degrés qui, longeant le verger du presbytère, descend au manoir du Pontet. L'aspect des lieux a un peu changé : la vieille et pittoresque église romane, démolie au commencement du siècle dernier, a été remplacée par un édifice d'une humiliante banalité ; mais l'escalier — dans le patois local les Egralets — subsiste encore, bien qu'il ait été un peu raccourci par la correction de la route où il aboutit. On aime à se représenter Benjamin franchissant, en quelques sauts de ses très longues jambes, la distance qui le séparait de la chère demeure. Il prenait ses repas chez les Charrière et faisait partie de la maison. Nous ne pensons pas qu'il ait beaucoup travaillé durant ces mois consacrés aux interminables causeries où il se plaisait tant. L'arrivée du courrier était une distraction, plus rare alors qu'aujourd'hui et plus impatiemment attendue. Constant avait grand'peine à ne pas ouvrir avant son amie les lettres, nombreuses, adressées à celle-ci.

« Il pénètre la lettre avec sa pensée, conte M'"*= de Charrière, fait mille conjectures, me les dit, m'ôte la lettre des mains.

s'il le peut, dès qu'elle est ouverte. C'est une comédie. Un jour, il me quitta et s'en alla chez lui de colère de ce que je ne voulus pas lire haut, ni lui donner à lire une lettre de Camille. Je ne m'en aperçus pas et je ne l'ai su que quelques mois après. » (A M"^"^ de Sandoz-Rollin, 26 juin 1794).

Benjamin rencontrait à Colombier tous ces visages déjà connus, le ministre Chaillet, les Sandoz-RoUin, toujours fidèles, DuPeyrou, que son carrosse amenait souvent l'après-midi; l'Allemand Huber, dont nous raconterons tout à l'heure les relations avec l'auteur de Caliste ; la bonne Muson, qui mettait ses jolis talents au service de la société ; M'^*^ L'Hardy, belle et imposante, pour qui M. de Charrière avait un faible qu'il ne cachait point. Ajoutez à tout cela le sémillant Pierrot, les visiteurs d'occasion, et vous vous figurerez assez bien l'aspect du grand salon ou du petit jardin pendant les longues après-midi.

On comprend que M"^*^ de Charrière se soit sentie gaîment inspirée par ce cercle d'amis prompts à l'applaudir. Elle écrit à d'Oleyres (15 janvier 1794) :

«C'est à l'invitation de Camille de Roussillon que j'ai écrit les Lettres trouvées dans des portefeuilles d'' émigrés... Je me flatte de pouvoir vous envoyer par le premier courrier une bagatelle plus nouvelle encore, car elle est sous presse. Cette fois, j'ai fait imprimer seulement 100 exemplaires ^, et à mes frais ; on m'enverra toute l'édition. C'est une petite comédie que j'ai intitulée VEmigré. La scène est en Suisse. On l'a déjà traduite en allemand, et je crois qu'on l'imprimera incessamment sous le nom de Schweizersinn. C'est l'effet d'un moment de gaîté. En trois jours, cela fut imaginé et fait. J'aurais eu mauvaise opinion peut-être d'un ouvrage si hâté, sans M. de Charrière et M. Constant, qui l'applaudirent et que surtout j'eus le plaisir de voir rire de bon cœur. Tout mouillé encore, VEmigré partira pour Turin. Ce n'est pas qu'on l'imprime à Neuchâtel : Fauche est trop aristocrate ; il refusait les lettres de mes émigrés, et imprimait les œuvres d'un certain Fenouillot, aussi plat que grossier et sale -. »

Le 25 décembre, DuPeyrou lui annonce qu'il a fait copier VEmigré, et ajoute :

« Il est bien inutile de vous parler du mérite de votre impromptu, qui est bien un véritable impromptu, dont la compo-

* C'est donc par erreur que Gaullieur dit que VEmigré fut tiré à douze exemplaires seulement.

^ Sur Fenouillot de Falbaire, voir chap. XVII (p. 9, note 3).

sition est presque plus rapide que sa transcription. Les maîtres ont applaudi à la vérité et variété des caractères contrastants ; au naturel et rapidité du dialogue ; à cette gaîté franche, qui ne court ni après les saillies de l'esprit, ni après les ambitieuses maximes de la philosophie, mais les fait sortir et les produit comme des plantes indigènes. Moi, faisant le métier de jardinier, je prends la serpe, au risque de la manier à tort et à travers. Je dis donc... »

Suivent sept pages de critiques, suivies elles-mêmes de ces lignes :

« ...C'est là ma manière de prouver mon intérêt en toute rencontre. Je dois encore vous prévenir que le secret recommandé sur votre comédie est un vrai secret de comédie : Pierrot en a parlé comme devant participer à la copie qui s'en prépare. »

Mais l'auteur ne céda pas à toutes les observations de Du- Peyrou, qui lui écrivait : « Je me rends, non pas à la force de vos raisons, mais à celle de vos poumons. »

L'excellent homme nous apprend qu'il vint alors à l'auteur l'idée funeste de transcrire sa comédie en vers, et que Benjamin eut le bon goiit de s'y opposer de toutes ses forces. Notons, à cette occasion, que M'"^ de Charrière a eu le grand tort d'écrire en vers plusieurs de ses comédies : il n'en faut pas plus pour qu'elles soient à peu près illisibles. Banville a remarqué ' combien les écrivains les plus spirituels de la fin du XVIIP siècle sont plats dès qu'ils s'avisent d'écrire en vers : leur langue, banale, sans saveur, n'a plus ni vivacité ni naturel. Il cite l'exemple de Chamfort et de sa tragédie de Mustapha et Zéangir. Qui pourrait y reconnaître l'étincelant misanthrope que ses « mots » ont sauvé de l'oubli ? Banville aurait pu, s'il l'eût connue, citer la spirituelle épistolière amie de Benjamin Constant, — sans parler de Benjamin lui-même, dont les vers sont détestables. Du moins sut-il faire bonne justice de ceux de son amie. M""^ de^Charrière tournait agréablement l'épigramme ou l'épître ; dès qu'elle vise plus haut, sa langue poétique est monotone et sans relief. Bénissons l'influence de Benjamin, qui a préservé des vers la vive et charmante comédie de V Emigré.

Ces trois petits actes sont une « tranche de vie » qui en vaut d'autres plus prétentieuses. L'auteur, en peignant le coin d'Emi-

' Petit traité de poésie française, ch. V.

gration qu'elle avait sous les yeux, voulait mettre en garde l'opinion contre les faux jugements qu'on portait en France et en Allemagne sur les dispositions de la Suisse à l'endroit des émigrés. On paraissait croire que ce pays allait abandonner sa neutralité pour entrer dans la coalition contre la France. L'hospitalité accordée aux émigrés était simple affaire d'humanité, et ne devait pas empêcher de considérer la Suisse comme une terre neutre, qui entendait le rester. Tel était, selon M""^ de Charrière, le sentiment helvétique : c'est pourquoi la pièce prit en allemand le titre significatif de Schweizersinn.'EWe nous montre cet « esprit suisse » en contraste avec le double esprit français, celui des émigrés et celui de la Convention.

M. d'Estourdillac est l'émigré bavard et vantard, qui n'a rien appris et n'oubliera rien ; bon garçon, au demeurant, dont l'étourderie amènera l'heureux dénouement de la comédie. Son ami, M. de Vieuxmanoir, Français sensé et réfléchi, bien résolu de ne pas porter les armes contre sa patrie, finira par se faire naturaliser suisse et par épouser la gentille Julie, fille de M. Jaeger. Celui-ci est le Suisse conscient de la dignité nationale, calme, judicieux, largement libéral : il ressemble fort à M. de Charrière, comme Vieuxmanoir ressemble à un Roussillon. M. Jaeger a une sœur, madame Vogel, dont le rôle est caractéristique : tout à fait aristocrate par les sympathies, elle a d'abord accueilli les émigrés avec un empressement que son frère jugeait excessif ; puis, aux premières menaces de la France, elle est devenue jacobine sous l'influence de la peur. On voit figurer aussi dans la pièce le ministre de la République française, qui est présenté sous un jour très favorable ; c'était reconnaître les services rendus aux deux pays par l'honnête Barthélémy, qui occupait alors ce poste difficile. Aussi M^^^ de Charrière lui envoya-t-elle la brochure avec ces lignes :

« Il n'a été imprimé de cette bagatelle que quelques exemplaires pour l'auteur et ses amis. Cependant il est possible que le public s'en occupe, et alors on en pourrait parler à M. Barthélémy d'une manière peu exacte. C'est du moins ce qu'a craint l'auteur, et il envoie VEmigré au ministre de la Répubhque française, bien sûr qu'il n'y verra rien dont il doive s'offenser, — En Suisse, ce iS*-' janvier 1794. »

M. Jaeger a accueilli chez lui l'émigré Vieuxmanoir. La sœur de M. Jaeger, M'^e Vogel, a comblé le jeune homme de prévenances

jusqu'au jour où la fortune des armes a paru se dessiner en faveur des Sans-culottes. Elle esquisse alors une prudente retraite, et voit de fort mauvais œil les amours naissantes de sa nièce Julie et de l'émigré. Dès la première scène, nous assistons à une discussion entre M. Jseger et sa sœur, le premier reprochant à la seconde son inconséquence : « Soyons neutres, ma sœur, comme nos souverains, et n'adulons personne. » Il lui rappelle les avances qu'elle a commencé par faire au jeune étranger :

« M'"'^ VoGEL. Je n'ai rien promis à M. de Vieuxmanoir...

Jaeger. Chacun de vos bons procédés était une promesse, et vous êtes obligée de les continuer tant qu'il les méritera.

]y[me VoGEL. Vous plaisantez.

Jaeger. Si peu, que j'exige de vous toutes sortes d'égards pour lui.

^me Vogel. Voulez-vous qu'il enlève votre fille ?

Jaeger. Il ne l'enlèvera pas.

]y[me Vogel. Qu'en savez-vous ? C'est la récréation de ces messieurs .. »

On attend dans la maison la visite du ministre de France. Presque en même temps que lui, survient la ridicule marquise de Valcourt, qui prétend depuis longtemps faire de VieuxmantDir son gendre ; le chevalier d'Estourdillac l'a indiscrètement instruite du petit roman que Vieuxmanoir et Julie sont en train d'ébaucher. La marquise accourt des bords du Rhin, accompagnée de la comtesse de Murville, sa parente, pour rappeler au jeune homme ses prétendus engagements. Cette femme est, non point la charge, hélas ! mais le fidèle portrait de beaucoup de dames de l'Emigration. Elle a des mots pris dans la simple réalité et qui sont de bonne comédie. C'est ainsi qu'à son arrivée chez Jaeger, elle admire, en attendant les maîtres de la maison, l'ameublement élégant et cossu de ce salon suisse :

« La Marquise. Vraiment, ceci n'est pas trop mal arrangé ; et depuis que je suis hors de France, je n'ai rien vu de plus passable que cette maison... Vraiment, avec ce sopha et cette chiffonnière, on pourrait supporter son exil !... Je me crois presque dans mon joli cabinet de Passy, et je prends singulièrement bonne opinion des maîtres de cette maison. Ils ont certainement du goût, et ne ressemblent en rien à ces Hottentots d'Allemands, avec lesquels il m'a fallu vivre.

La Comtesse. Je pense que les plus sensés de ces prétendus Hottentots paient notre mépris par un mépris égal.

La Marquise. Encore s'ils nous avaient ramenés chez nous avant Vhiver ! Je leur pardonnerais d'être ce qu'ils sont. »

Inutile d'ajouter que cette bavarde fait à I\L Jaeger toute l'histoire du mariage auquel elle prétend contraindre Vieuxmanoir, et de la préférence que ce nigaud accorde à une petite bourgeoise indigne de lui. Elle entreprend directement le jeune émigré, et lui reproche son inclination « pour une inconnue ». — « Oh ! riposte Vieuxmanoir, si tout ce que vous ignorez était inconnu !... » Puis il provoque en duel le maladroit Estourdillac et lui allonge au bras un coup d'épée que Julie a grand'peine à lui pardonner, car elle trouve ce duel absurde et coupable ; mais il a du moins pour effet de réconcilier les deux jeunes gens, et c'est Estourdillac qui force en quelque sorte la dignité de Vieuxmanoir à déclarer un amour qu'il n'osait avouer, étant pauvre, mais que Julie avait deviné, étant femme. Vainement la fi ère marquise fait briller aux yeux de l'émigré les avantages d'une union fort riche. Le dialogue est joli :

« La Marquise. On vous croira fou.

Vieuxmanoir. Jamais je n'aurai été plus sage. La Marquise. Yous croupirez dans l'obscurité... Vieuxmanoir. Je ne me soucie d'aucun éclat. La Marquise. Dans la misère...

Vieuxmanoir. Oh ! non, je saurai travailler, s'il le faut. La Marquise. Je vous déteste, je vous méprise,... je vous laisse.

Vieuxmanoir. Ce dernier mot répare toutes vos injures. »

La pièce se termine par une fête mi- villageoise, mi-citadine en l'honneur du ministre de France. Celui-ci s'approche de Vieuxmanoir, qui se tient seul dans un coin :

« — Jeune homme, pourquoi ne dansez-vous pas ? — Ma mère est en prison. »

Joli mot de la fin, qui clôt sur un éclair de sensibilité cette comédie de vive allure et de piquante observation. Les amis de la maison y saluaient autant de figures connues ; la bonne dame de Madeweiss, à qui le chevalier de Legualès avait remis à Stuttgart un exemplaire de V Emigré, écrivait à l'auteur :

LE MÉNAGE HLBER 89

« J'ai reconnu tout d'abord l'aimable Pierrot, que votre pinceau rend trait pour trait. Votre marquise est la copie de 50 originaux que j'ai vus et entendus bavarder, assurément moins bien qu'elle ; et dans la personne de M. Jaeger, il est impossible de méconnaître l'homme respectable dont vous portez le nom. »

Ce petit ouvrage était trop discrètement répandu dans le public pour produire grand effet. Aussi M'"^ de Charrière est-elle attentive aux moindres échos qui lui en reviennent :

<,< Je suis tentée de croire, écrit-elle à d'Oleyres à propos des Lettres d'émigrés, que tout a disparu, sans pouvoir deviner comment ; car à Genève on ne les a point lues : elles étaient trop aristocrates, comme à Neuchâtel trop démocrates. Ce qui me fait plaisir de la petite comédie, c'est qu'elle ne fâche pas ceux aux dépens de qui elle fait un peu rire. Du moins n'a-t-elle fâché ni M. de Roussillon, ni M. de Legualès. Il la lut hier ici pendant que je m'habillais et me dit après l'avoir lue que mes Français étaient bien français et que la pièce était fort bonne. » (i"-"' février 1794.)

U Emigré, traduit et publié dans un journal allemand ', eut sans doute plus de lecteurs sous cette forme que dans le texte original. Le traducteur était un littérateur de talent, secondé par une femme également fort bien douée. Le moment est venu de faire connaissance avec ce couple, amené dans notre pays par des circonstances non moins bizarres que celles qui y avaient conduit la demi-reine. Nous voulons parler de Huber et de M-^e Forster -.

^ Friedensprali?ninarien (voir Bibliographie). Une courte introduction de Huber rappelle les Lettres de Lausanne et Caliste, « connues des lecteurs allemands par des traductions » (?), et ajoute ces lignes sur l'auteur : « Dans tout ce qu'elle a écrit on trouve un sentiment aimable et simple, le don d'envisager les choses sans parti pris et avec délicatesse, une rtne moralité. Dans le pays où elle réside, qui jouit de la paix, mais n'est pas exempt des violences de l'esprit de parti, elle a saisi l'occasion de faire entendre, par ses jugements et ses actes, la voix de l'humanité et de l'équité. »

^ Consulter, sur les Forster et Huber, Ludwig Geiger, Thérèse Huber (i 764-1 82g), Leben und Briefe eiîier deutschen Frait (Stuttgart, Cotta, 1901). M. Geiger a eu entre les mains les papiers laissés par Aimé Huber, fils des époux dont on lira plus loin l'histoire. Dans ce riche dossier, figuraient les lettres adressées par M'"' de Charrière à M. et M"" Huber. Nous les avons largement utilisées. Elles appartiennent aujourd'hui à la famille de M"' Huber. — Voir aussi Arthur Chuquet, Etudes d'histoire, i" série. Le révolutionnaire George Forster (Paris, in-12).

Née à Gœttingen en 1764, Thérèse Heyne, fille du célèbre philologue, — dont elle était « l'orgueil », — fut, à bien des égards, une personnalité remarquable. Gracieuse et séduisante, sans être précisément belle, douée d'une intelligence vive, d'une riche imagination, d'un jugement ferme, de beaucoup de sens pratique, et d'une énergie de volonté qui l'aida à traverser de rudes épreuves, elle avait épousé, à l'âge de 20 ans, le voyageur, naturaliste et écrivain George Forster. Forster avait accompagné avec son père le capitaine Cook autour du monde et publié une relation de l'expédition. De dix ans plus âgé que Thérèse, il n'avait de séduisant que sa précoce renommée. La petite vérole, dans son enfance, plus tard le scorbut contracté au cours de ses voyages, avaient laissé leur fâcheuse empreinte sur son visage ; mais l'animation du discours prêtait, dit-on, quelque charme à sa laideur. Thérèse souhaitait de quitter la maison paternelle, où la vie lui semblait étroite et pénible : elle était sur le point d'épouser un veuf père de dix enfants, lorsqu'elle rencontra Forster, qui, de son côté, cherchait femme. Elle le suivit à Vilna, où il avait accepté une place de professeur. Quatre enfants, dont deux moururent en bas âge, naquirent de cette union, qui d'ailleurs fut loin d'être heureuse. Avec tous ses talents, avec une âme sensible et généreuse, Forster nous apparaît comme un esprit peu pratique, prompt à l'illusion, doué d'un optimisme qui résistait aux leçons de la réalité. Peu porté à l'économie, il eut le tort de ne pas tenir sa femme au courant de ses dépenses, qui excédaient ses ressources, de lui laisser ignorer ses soucis d'argent et la situation exacte de ses affaires. On comprend que Thérèse, qui était une ménagère accomplie, ressentît un vif déplaisir de ces procédés.

En 1788, Forster devint, grâce à la recommandation de Jean de Muller, bibliothécaire à Mayence. C'est alors qu'il rencontra Huber.

Fils de ce Michel Huber, de Leipzig, qui fit connaître en France la httérature allemande par ses traductions de Gessner, de Wieland, de Lessing, Louis-Ferdinand était né en 1764, à Paris, où son père avait résidé quelque temps. Intimement hé avec le juriste Koemer (le père du poète), il avait contribué avec lui, par de pressants appels, à attirer Schiller à Leipzig, où l'auteur de Don Carlos se fixa dès avril 1785, et partagea durant plusieurs

mois la chambre de Huber. Mais bientôt un refroidissement se produisit entr'eux. Le poète ne faisait pas très grand cas du talent littéraire de Huber, qui s'imaginait être poète, lui aussi, tandis que Schiller ne voyait en lui qu'un publiciste habile K Huber rêvait de vivre en écrivain indépendant : Schiller lui conseillait d'entrer plutôt dans la carrière administrative. Il s'y résigna, en effet, et accepta en 1788 le poste de secrétaire de la légation saxonne à Mayence. Mais ce qui paraît lui avoir aliéné plus sérieusement la sympathie de Schiller, c'est la rupture de ses fiançailles avec Dora Stock, belle-sœur de leur ami commun, Koerner '. Le cœur de Huber battait maintenant pour une autre : devenu à Mayence l'ami intime et le commensal des Forster, il n'avait pas tardé à subir le charme de Thérèse, qui, de son côté, se sentait vivement attirée vers cet aimable jeune homme. Les « âmes sœurs » s'étaient rencontrées....

Sur ces entrefaites, la Révolution éclata. Forster, que son éducation avait rendu un peu cosmopolite (il avait passé son enfance en Russie et en Angleterre, avait couru les mers, et n'était venu en Allemagne qu'à l'âge de 25 ans), Forster nourrissait une vive et intelligente sympathie pour la France révolutionnaire. M. Chuquet le met au rang des observateurs politiques les plus sagaces de ce temps-là.

Le 21 octobre 1792, Custine entrait à Mayence : Forster fut l'actif partisan de la politique française sur les bords du Rhin ; son intérêt, à défaut de conviction, eût suffi à l'y pousser, car il était alors chargé de dettes ; sa femme et Huber, qui partageaient son enthousiasme, l'exaltaient pour la grande cause de la liberté. Devenu un des administrateurs provisoires du pays rhénan, Forster fit preuve d'intelligence et de désintéressement. Mais bientôt se manifeste la résistance du parti allemand, et Forster, redoutant un siège prochain, autorise sa femme à se rendre avec les enfants à Strasbourg (décembre 1792) ". Puis

' Huber fit représenter en 1790, à Mannheim, un drame, Das heiinliche Gericht, que M. Chuquet trouve « confus et diffus », et qui n'est, dit-il, qu'une imitation de Gœt^ de Berlichingeti.

^ Celui-ci avait épousé Minna Stock. Huber demeura d'ailleurs en correspondance avec Schiller.

^ Dans les Souvenirs (inédits) laissés par Claire de Greyerz, seconde fille de George Forster, nous lisons : « Je n'ai aucun souvenir précis du départ,

il est élu à la Convention rhéno-germanique ; il en devient le président, il en est l'âme : il fait voter par acclamations, le 21 mars 1793, la réunion de l'Allemagne libre à la République française. Il est un des trois députés chargés de porter ce vœu devant la Convention nationale : le 25 mars il part pour Paris. Quatre mois après, les armées alliées reprenaient Mayence. Les papiers, les manuscrits, les livres et les collections de Forster,

qui formaient, avec le mobilier du ménage, le plus < lair de son avoir, furent confisqués parles Allemands, et nous verrons que Thérèse (qui, entre temps, avait gagné notre pays) ne put les recouvrer qu'avec l'aide de M'"*^ de Charrière.

On a apprécié diversement la conduite de Thérèse et celle de Forster. M. Chuquet semble donner tort à réponse, qui abandonna son mari à un moment si critique ; selon lui, Forster, qui avait des torts graves aussi, mais qui aimait passionnément Thérèse, fut « frappé en plein cœur » et ne se consola jamais de ne l'avoir pas retenue malgré elle. D'autres ont surtout blâmé Forster, qui, féru de politique et oublieux de ses devoirs les plus prochains, se déchargea sur Huber du soin de sa femme et de ses enfants. Nous n'avons pas à prendre parti

du voyage, du séjour à Strasbourg, où nous accompagna un jeune Anglais, nommé Brand, qui demeurait chez m'on père, et qui nous fit escorte parce que le pays était plein de troupes et fort agité. Ma mère racontait souvent qu'elle avait occupé à Strasbourg la chambre même où avait habité le comte Cagliostro. Il y avait plusieurs portes secrètes cachées par des tentures des Gobelins. On ne les levait qu'à-propos, pour aider aux mystifications et sortilèges du grand artiste... » (Ces Souvenirs de Claire, auxquels nous ferons d'autres emprunts, nous ont été aimablement communiqués par M'"' Haller, née de Greyerz, à Bernej.

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