‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inédits (1740-1805) (volume 2)Chapitre 12 sur 72 · MADAME VIN'CENT DE TUYLL · texte numérisé non relu

MADAME VIN'CENT DE TUYLL

(D'après un portrait conservcau château

de Coelhorst.)

' Entr'autres le pasteur qui avait dirigé son instruction religieuse (voir t. I, chap. I, p. 28-3o).

contente. Au reste, gardez-moi le secret de mon sot enfantillage. Rien est-il plus bête que cette aversion pour certains noms, et ne serait-il pas bien égal d'appeler Fahry le plus loyal personnage du monde ; LeBel, un héros ou une héroïne ; Perrot, un savant littérateur', etc.? » (30 juillet 1794.)

Les circonstances politiques allaient rapprocher les Huber de Colombier et rendre plus cordiales leurs relations avec M""'= de Charrière. On a vu qu'à plus d'une reprise les Conseils de la ville s'étaient occupé de Huber, comme de tout étranger qui, en ces temps troublés, venait résider à Neuchâtel. Nous le voyons comparaître devant le Petit Conseil, le i'^'" février 1794 :

Il a représenté que le mari de la dame pour laquelle il était dans le cas de solliciter un divorce, étant mort, son séjour ici n'irait pas au delà de 2 mois, ce qui lui a été accordé. »

Puis, le 16 juin suivant :

« Le sieur Louis-Ferdinand Huber, qui a épousé la dame veuve Forster, domiciliée aujourd'hui chez M"""^ Dulong, sollicitant par requête une prolongation de tolérance pour 6 mois, a été éconduit par diverses considérations ; on lui accorde le courant de ce mois pour finir ses affaires ; après quoi il doit partir. »

Cette rigueur était fondée sur le préavis d'une commission consultative, dite la Commission patriotique, constituée le 9 juin 1794, qui avait entr' autres pour mission de surveiller les agissements des émigrés et de prévenir les inconvénients qui en pouvaient résulter. A la date du 23 juin 1794, on lit dans le Registre du Conseil de ville :

« Les circonstances critiques dans lesquelles nous nous rencontrons ayant impérieusement engagé le Conseil d'admettre aujourd'hui le préjugé de la Commission patriotique touchant les étrangers que nous avons en ville, ne peuvent lui permettre d'appointer l'itérative requête de M. Huber, et cela malgré le nombre de recommandations respectables qui l'accompagnent, qui lui font honneur et qui rendent témoignage à ses qualités du cœur et de l'esprit, ainsi qu'au mérite personnel

.* Fabry était confiseur et conseiller de ville; M"' de Charrière se défiait fort de ce personnage, qu'elle tenait pour un mouchard. Quant à LeBel, qu'elle ne tenait pas pour un héros, c'est précisément, nous l'avons dit déjà, le héros d'un roman de Bachelin.

de madame son épouse. Ce n'est qu'avec regret que le Conseil ne peut y obtempérer, ne pouvant faire une exception en leur faveur, trop sujette à conséquences. »

Les répondants des époux Huber n'étaient pas les premiers venus, comme le montre assez le ton de ce procès-verbal : leur requête était appuyée par le général de Kalckreuth, et par divers notables : le pasteur Dardel, l'inspecteur des Ecoles Touchon, le secrétaire d'Etat Alphonse de Sandoz-Rollin et M. de Charrière. Les Huber ne savaient où aller : ils songèrent à se réfugier à Couvet, dans le Val-de-Travers ; à Peseux, tout près de Neuchâtel. Mais Couvet était trop éloigné du cheflieu et de Colombier : « Mes occupations littéraires, écrivait Huber, souffriraient prodigieusement de cet éloignement. » En outre, le châtelain du Val-de-Travers passait « pour être le plus emporté aristocrate de tout le pays \ » Les Huber finirent par se fixer à Bôle, village agreste et paisible situé à un quart d'heure au-dessus de Colombier.

M'^^ de Charrière juge sévèrement dans ses lettres les «étranges décrets » des Conseils de la ville, qu'elle accuse de lâcheté et d'inconséquence. Elle parle avec dégoût de ces tripotages et commérages, et du « perfide espionnage » qui fleurit dans les deux partis :

« J'en ai, dit-elle, des preuves pour ainsi dire personnelles : une lettre de Colombier à Neuchâtel a été perdue, et l'on en a récité des phrases entières à M. Constant à Brunswick. » (A d'Oleyres.)

La lettre était adressée à Huber par Constant lui-même, et c'est le confiseur et conseiller Fabry qu'on soupçonnait de l'avoir interceptée... L'attitude des autorités de la ville n'était certes pas glorieuse, mais leur situation était difficile : le ministre de France ne cessait de se plaindre des intrigues des émigrés et demandait qu'on les réprimât. Ces réclamations n'étaient point sans fondement ; il fallait bien en tenir quelque compte. Les Huber en pâtirent, mais ils trouvèrent des compensations dans le voisinage de Colombier.

M'"^ Huber a consacré des pages d'une sentimentalité un peu exaltée, mais qui n'exclut pas l'émotion vraie, à ce séjour

' Samuel Monvert, que nous avons déjà rencontré chap. XVIII.

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dans l'agreste village de Bôle K Elle a décrit la vue grandiose qu'on a de ce lieu sur le vignoble, le lac, la chaîne des Alpes ; Estavayer étincelant sur l'autre rive, aux derniers rayons du couchant ; les forêts de sapins qui s'étendent derrière le village, sur les coteaux du Jura étages en gradins ; la population paisible et laborieuse de Bôle ; les notables, groupés autour de la fontaine où s'abreuvent les vaches et assistant curieux à l'arrivée du pauvre ménage... Le forgeron, plus renseigné que les autres, déclara : « C'est un savant philosophe qui fait des livres. » Les petites Forster, qui parlaient déjà joliment le français, ser\'irent de lien entre leurs parents et les gens du village, avec qui Huber et sa femme entretinrent bientôt les relations les plus cordiales. Ces paysans, propriétaires des champs et des vignes qu'ils cultivaient, ayant tous « un certain degré de dignité et de liberté », n'étaient point dépourvus d'instruction. Le soir, assis devant leurs portes, ils lisaient les gazettes, parfois même

' Les lecteurs neuchàtelois nous sauront gré de traduire ici quelques lignes des Souvenirs de Claire de Greverz : « A Bôle, dit-elle, nous demeurions dans la maison d'un M. LeBel, qui avait été autrefois valet de chambre chez un lord anglais [lord Wemyss] ; celui-ci possédait dans le voisinage une terre avec un joli château [Cottendart], et une fortune assez considérable, qu'il légua à sa fille naturelle, mariée à ce M. LeBel. Celui-ci eut d'elle un fils, officier de hussards au service prussien, et une fille, qu'il avait déjà mariée à un négociant de Xeuchàtel, M. Meuron, à l'époque oij nous y arrivions. La maison, située au milieu du village, était de construction récente; devant, il y avait une fontaine, derrière laquelle passait le chemin conduisant vers le lac. Cette maison avait un grand jardin assez solitaire, entouré de vignes que M. LeBel cultivait lui-même. Sa femme devait avoir été belle; elle s'habillait à la vieille mode, mais richement : c'étaient probablement des restes de la garde-robe de M"' sa mère, ou des présents de M. son père, qu'on disait descendant de sang royal... Elle racontait cela volontiers et avait des airs de reine. Avec cela, elle était peu éduquée et assez commune, ce qui fait qu'elle se chamaillait parfois avec son époux. Lui, en revanche, mettait volontiers le nez dans le verre... Nous allions quelquefois à leur propriété de Cottendart, qu'ils louaient à des étrangers. Il y avait alors une famille d'émigrés avec beaucoup d'enfants. J'ai oublié leur nom: le père était titré co?7ite [ce devait être la famille du Routier, voir chap. XVII, p. 14]. Ce qui nous frappait beaucoup, nous, enfants, c'est que les filles, jusqu'à l'âge de dix ans, portaient des habits de garçons... » — Voir, sur LeBel et sa femme, les détails et documents que nous avons recueillis dans Art et Patrie, Auguste Bachelin d'après son œuvre et sa correspondance (Neuchàtel, Attinger, iSgS), p. 169-172.

Racine ou Gil Blas, et surveillaient les devoirs d'école de leurs enfants ou leur faisaient réciter leur catéchisme. Il y avait aussi à Bôle et aux environs quelques notables de la ville qui venaient y passer la belle saison. Ces deux catégories d'habitants se fondaient dans des réunions simples et cordiales, sans faste ni gêne, sans fausse humilité de la part des paysans, ni morgue de la part des citadins.

• Les Huber exerçaient la bienfaisance dans la mesure de leurs moyens, portaient de la soupe

aux indigents, des remèdes aux "^^

malades. L'affection générale était leur récompense. Mais les livres manquaient à Huber, qui n'était plus au courant de la littérature allemande, si bien qu'en rentrant dans son pays en 1798, il lut pour la première fois une ligne de Jean-Paul...

La principale société des Huber, c'était le pasteur du village, M. Berthoud, homme jeune et vif, plus pasteur que théologien, qui était pour ses paroissiens un père et un ami. On faisait des lectures en famille chez cet excellent M. Berthoud. M'"--' la ministre, quand elle avait préparé

quelque régal — des oreilles de porc, par exemple — invitait les Huber à en prendre leur part ; M'"^ Huber, cuisinière experte, conviait le pasteur et sa femme, quand, pour récompenser Huber de son labeur, elle lui servait « un plat du bon vieux temps ». Pendant une maladie des enfants, M. Berthoud vint passer la nuit à leur chevet, et aux heures sombres, qui ne manquèrent pas, il soutint la mère par ses consolations.

Huber avait noué avec Benjamin Constant une amitié solide ; il s'était attaché pour toujours à ce jeune homme «infiniment aimable et bon, singulier et sympathique ». Nous verrons qu'il séjourna chez Constant, à Lausanne, au début de la liaison de ce dernier avec M'"'^ de Staël.

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