LOUIS-FERDINAND HUBER
(D'après une miniature appartenant à M. O. de Greyerz. à Berne).
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Bientôt la considération fut acquise au laborieux petit ménage de Bôle :
« Les Huber, dit M"'^ de Charrière, se conduisent si bien, si doucement, qu'on ne parle presque pas d'eux, et le peu qu'on en dit est à leur louange. » (A M"^ L'Hardy, 6 septembre 1794.)
La première lettre de Huber datée de Bôle est du 22 août. M'^'= de Charrière souhaita la bienvenue à la mère de famille en lui envoyant un coupon d'étoffe pour faire des robes à ses fillettes; ce présent était accompagné d'un billet aussi gracieux que délicat :
« Vous savez. Madame, qu'il faut un peu se conformer aux usages d'un pays où l'on arrive, pour y être reçu avec plus de plaisir : voici donc du guingan, qui est l'uniforme des jeunes filles de Bôle ; vous voudrez bien, je vous en prie, en habiller M"" Forster. La petite Berthoud aura une robe précisément comme elles, et ce jeune régiment, peu redoutable encore, fera plaisir à voir. C'est par étourderie qu'Henriette et moi avons séparé si mal à propos les parts de Thérèse et de Claire. J'espère que cela ne nuira à rien. Une fée comme vous réparerait bien d'autres sottises. »
Dès ce moment, elle est la confidente de tous les soucis domestiques de la vaillante M'^'^ Huber ; le mari lui vient aussi conter ses peines, et jusqu'aux tracas que lui cause son serviteur Johann, dont elle prend un peu le parti, au risque de vexer le maître :
« De tout temps, lui dit-elle, j'ai été sujette à me prévenir pour les domestiques contre leurs maîtres, pour les enfants contre leurs pères, pour les sujets contre leurs princes. Mille fois désabusée, ayant rougi mille fois de ma crédulité, je ne me corrige pas... Vous êtes fâché de tout ceci parce que Johann est allemand, vous êtes fâché en votre qualité d'Allemand et pour les Allemands... Eh ! mon Dieu, si vous aviez successivement un St-Jean français, un Giovan italien, etc., vous seriez fâché pour les hommes et en votre qualité d'homme. Ce n'est pas une belle race que la nôtre, mais il faut la supporter, vivre avec elle, — et se souvenir qu'on en est. » (23 août 1794.)
Le Johann venait d'être engagé par M"'^ L'Hardy, qui allait rejoindre la demi-reine, comme nous l'avons dit à la fin de notre chapitre XVI, et à qui sa vieille amie écrivait alors ces lignes qu'il faut recueillir :
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« Camille se met en apprentissage chez Kramer [le menuisier de Colombier], c'est une chose arrangée, et je l'attends à tout moment. Constant était à Neuchâtel depuis la veille au soir quand vous en êtes partie. Sa description des émigrés de l'armée de Condé, parmi lesquels il s'était vu deux ou trois fois, était affreuse. M'^*^ de Balbi nomme par Monsieur, aux places de cette misérable armée, des gens qui volent en petit comme autrefois on volait en grand \ Mêmes malversations, intrigues, inutiles clameurs, représentations impuissantes. O femmes ! O princes ! Il vaut mieux dire : O hommes ! C'est plus juste comme plus court, car de charger plus particulièrement certaines classes d'hommes que d'autres, certaines nations que d'autres, on ne peut s'y résoudre pour peu que l'on réfléchisse, et quoique les Français révoltent dans ce moment notre imagination d'une manière particulière, quoique je doive à leur affreuse révolution la perte de mon frère, l'inquiétude et la douleur de toute ma famille, et mes propres regrets, et les désastres, la ruine peut-être de mon pays, je ne veux pas les distinguer dans mon indignation du reste de notre race humaine. On voit ce qui se passe à Genève. Sait-on ce qui arrivera en Pologne ? A propos, savez-vous qu'à Genève les principaux fusilleurs sont à leur tour fusillés ? » (6 septembre 1794.)
Le départ de M"*^ L'Hardy fut un peu compensé par la présence d'amis non moins précieux. Le bon M. de Saïgas fit alors à Colombier un séjour dont M. de Charrière ne jouit pas moins que sa femme. Celle-ci attachait le plus grand prix à l'opinion de cet homme judicieux et cultivé. Elle causait avec lui de leurs amis de Genève, qui traversaient des heures d'angoisse, car la révolution, on vient de le voir, sévissait aussi dans la « turbulente petite république ». (Lettre à d'Oleyres, 29 juillet 1794.) M. de Saïgas prenait son amie par son faible en l'assurant des progrès que réalisait Benjamin, « qu'il n'avait vu que presque enfant encore, mais enfant brillant et promettant ». «M. de Saïgas, écrit-elle toute joyeuse, a été aussi content que je l'espérais de mon jeune ami. » Elle avait aussi auprès d'elle sa fidèle Muson, qu'elle tâchait de défendre contre les épigrammes de Benjamin. C'était un noble cœur que cette demoiselle Moula :
* Nous avons cité par anticipation, chap. X\'I, p. 5 10, une lettre du 25 août 1794 à d'Oleyres, où elle conte sommairement les mêmes choses, et mentionne aussi la comtesse de Balbi. Celle-ci figure dans le récit d'Ernest Daudet: Autour d'un mariage princier (Repue des Deux Mondes, i5 novembre 1904).
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elle perdit alors une tante, qu'elle soigna pendant une maladie très pénible avec le plus grand dévouement, et IM'"^ de Charrière s'empresse de conter le fait à l'implacable railleur :
« ]M'^*^ Cordier est morte. Muson a eu des soins d'elle admirables, des soins si dégoûtants, si fatigants, si douloureux ! Toute mon attention dans ce moment est pour elle. Je veux la récompenser, la rengraisser, l'égayer. Pour la première fois je l'ai reçue avec attendrissement et un vrai plaisir... Tout le monde cro3'ait qu'elle serait héritière ; point du tout, ce sont deux parentes éloignées ; et }.Iuson le savait et avait pour ainsi dire présidé au testament. Messieurs de Lausanne, S et autres, que ditesvous de cela ? » (24 septembre 1794.)
Elle raconte le même fait à ]\I"*^ L'Hardy, et s'écrie :
« Tout le monde, excepté elle, a admiré son désintéressement. Je suis contente de ses procédés et de sa manière de les apprécier. Comme je suis difficile sur ces choses-là, c'est beaucoup dire. »
^M'^*^ de Sandoz-Rollin demeurait aussi une fidèle amie :
<' Votre bonne et aimable cousine, écrit-elle à d'Oleyres, est venue passer quelques jours auprès de moi après que j'eus reçu la nouvelle de la mort de mon frère. Puisse la Providence vous garantir longtemps des maux et des chagrins ! » (6 octobre I794-)
Une figure nouvelle apparaît alors à Colombier, celle d'un petit jeune homme tout frais émoulu de ses études de droit, qui va devenir un des hôtes assidus de la maison et aspirera à remplacer auprès de M"^^ de Charrière le déserteur Benjamin. Nous voulons parler de César d'Ivernois, qui fut nommé maire de Colombier à la fin de 1794. Dès le 26 septembre, M"^'^ de Charrière annonce cette nouvelle à M"*^ L'Hardy :
« Nous avons pour maire nouveau M. d'Ivernois, dont on n'est pas fâché. Il est si jeune qu'on ne le connaît guère. Il ne manque sûrement pas d'esprit. Aura-t-il quelque fermeté ? On n'en sait rien, et l'on ne sait pas non plus si, aujourd'hui, l'indolence ne vaut pas bien la vigilance. Mon scepticisme va toujours croissant, et je pourrais en venir à n'être pas très démocrate, même au sein d'une monarchie tyrannique, ni très aristocrate au milieu du républicanisme le plus désordonné. Rien n'est si mauvais, que son contraire ne puisse paraître encore pire. Je pense à ces grandes irrésolvables questions
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le moins que je puis, et me borne à de petites indignations et pitiés individuelles, partielles, privées. Genève toute seule en fournit de celles-là plus que je ne voudrais, et il y a là de quoi haïr la démocratie tout autant qu'il y a à Constantinople de quoi prendre le despotisme en horreur... »
Nous retrouverons bientôt à Colombier César d'Ivernois, qui fut un type assez complet du Neuchâtelois cultivé de cette époque, avec ses solides qualités, et aussi ses défauts petits. Il vit encore Benjamin quelquefois, mais n'eut pas le temps de faire intime connaissance avec lui, car c'est dans le courant de l'automne 1794 que se produisit l'événement qui décida de la carrière de Constant, — sa rencontre avec M'^^ de Staël.
Nous allons suivre, pour ainsi dire jour par jour, les péripéties de ce drame intime : Benjamin s' éloignant de Colombier pour aborder à Coppet.