CHAPITRE XX
Madame de Charrière et Madame de Staël
« Ce ne sont ni des querelles maritales, ni des querelles d'amants. Comment font-elles pour être si vives ? »
(M""deCharrièreàM"' L'Hardy).
Lettres de M"" de Staël à M"" de Charrière. — M"' de Staël à Colombier. — Zulma. — Antipathie instinctive de M"" de Charrière. — Elle se querelle avec Benjamin. — Lettres inédites. — Nouvelle visite de M"" de Staël. — Le Singe et le Lion. — Première rencontre de Benjamin et de M"" de Staël. — La grande oflfense. — La fable du Barbet. — Les adieux.
Disons tout de suite les choses comme elles sont : M'"'^ de Staël fit toutes les avances possibles à M'^'^ de Charrière, et celle-ci ne témoigna jamais à son égard qu'aigreur et défiance.
GauUieur a publié quelques lettres de M'"^ de Staël qu'il nous faut parcourir \ La première, qui doit être de la fin de juillet 1793,
^ On les trouve en partie dans l'édition de Caliste publiée par Sainte- Beuve en 1845. Plusieurs de ces lettres ont paru aussi dans VAlbum de la Suisse romane, t. IV (Genève, Gruaz, 1846), et dans les Etudes sur l'histoire littéraire de la Suisse française déjà citées. Malheureusement, les mêmes textes figurent dans ces diverses publications avec des variantes qui déconcertent le lecteur, et les originaux ne sont pas à notre disposition. Nous ignorons ce qu'ils peuvent être devenus (voir chap. XII, t. L P- 336, note).
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se rapporte, semble-t-il, aux Observations et conjectures politiques :
« Nous avons admiré, dit-elle, leur raison, leur justesse et la tournure piquante que vous donniez à des idées saines d'où dépend le salut du monde. Je me suis vivement intéressée aux Lettres neuchâteloises ; mais je ne sais rien de plus pénible que votre manière de commencer sans finir. Ce sont des amis dont vous nous séparez... Qu'est-ce qu'un roman appelé Mistriss Henley, qu'on prétend aussi de vous, c'est-à-dire qu'on trouve charmant ? J'ai donné ordre qu'on me l'achetât, mais celui-là aussi est-il fait à moitié ? Vous abuseriez un peu du talent qu'il faut pour tourmenter ainsi. Je ne sais rien que je préférasse au plaisir de lire sans cesse un roman de vous. Je crois que cela suspendrait la Révolution et que ce monde chimérique deviendrait le mien.
Je ne crois pas que tout votre esprit même pût servir à deviner la sensibilité. Je pense donc que l'auteur de Caliste a un très bon cœur, et je la remercie beaucoup de sa lettre à Francfort en faveur de M. de LaFa^-ette. Si elle est lue, j'en espère tout ; il me semble que vous lire est toujours une émotion, même pour un roi... Adieu, vous êtes bonne comme la vraie supériorité. »
Pour comprendre la fin de cette lettre, il faut se rappeler que LaFayette, arrêté près de Namur, était alors prisonnier dans la forteresse d'Olmiitz. M^^^ ç^g Staël, pensant que M'"^ de Charrière pourrait, grâce à M"*^ L'Hardy et à la demi-reine, avoir quelque accès auprès du roi de Prusse, vint lavoir à Colombier pour la prier d'intervenir en faveur de l'illustre captif. Dans sa lettre du 7 août 1793, dont nous avons déjà cité (chapitre XVIII) quelques fragments, M""^ de Charrière disait à Benjamin :
« Je voudrais particulièrement que vous fussiez ici dimanche, et cela parce que M'"*^ de Staël m'a fait annoncer sa visite. M. de Charrière l'a vue à Coppet. Elle veut voir l'auteur de Caliste. Oh ! combien volontiers je la dispenserais de cette envie ! Si je vous avais, ce ne serait rien, mais, seule, je n'aime point à soutenir un examen. Ce n'est pas le résultat qui m'en effraie, c'est l'examen même, c'est la peine d'avoir à écouter et à répondre autrement que je ne serais d'humeur de le faire. Je donnerais beaucoup pour que vous fussiez auprès de moi. M*"^ Achard m'a expliqué ce voyage et cette visite : on ne parle que d'aller voir l'île de la Motte \ et de me voir en passant,
' Nom fréquemment donné à l'Ile de Saint-Pierre (où Rousseau passa deux mois en lyôS).
MADAMK DE CHARRIÈRE ET MADAME DK STAËL I So
mais la dame songe à s'arranger pour l'hiver à Neuchâtel. Coppet l'excède, et sa mère ne l'attache pas. Ainsi, vous serez en Allemagne, et M'"^ de Staël viendra de Neuchâtel me débiter de temps en temps son bel-esprit ! Si je la trouve moins fâcheuse
MADAME DE CHARRIERE (Daprès un portrait appartenant à M"" Jean de Montmollin).
que je ne m'y attends, j'aurai la bonne foi de vous le dire ; si ses louanges me font grand plaisir, je vous le dirai. Quant aux vôtres, j'en raffole et en raffolerai toujours. »
A quoi Benjamin répond le 9 août 1793 :
« Moi aussi je voudrais être après-demain près de vous. Est-ce en qualité de fille que M™<= de Staël s'intéresse à Caliste ? Cela
lAO MADAME DE CHABRIERE ET SES AMIS
ressemble aux princes allemands qui se barbouillent de tabac d'Espagne pour ressembler au roi de Prusse. »
Il semble donc bien (comme nous l'avons déjà indiqué chap. XII) que, contrairement aux affirmations de Gaullieur, les deux femmes ne s'étaient point encore rencontrées. Peut-être M'"^ de Charrière avait elle vu à Paris, dans son séjour de 1771, Germaine Necker, alors âgée de 5 ans ; peut-être encore l' avaitelle revue, âgée de 20 ans, en 1787. Mais elle ne fait nulle part aucune allusion à une rencontre de ce genre et parle toujours de M"^^ de Staël comme d'une personne qu'elle ne connaît que de réputation. On vient de voir que, de son côté, M""^ de Staël parle de Caliste comme d'un livre qu'elle goûte sans en connaître personnellement l'auteur. Quoiqu'il en soit, elle vint toute confiante faire sa première visite à Colombier.
Voici comment M'"^ de Charrière en parle dans une lettre à d'Oleyres (30 novembre 1793) :
« ...Il y aurait un chapitre Staël. Monsieur et madame me sont venus voir. Madame m'écrit. Elle s'était mis dans l'esprit que je pouvais quelque chose pour M. de LaFayette. Rien de si faux. Mais j'ai vu un mémoire de M. de Lally qui a été présenté au roi, et j'ai su ce qu'on en pouvait espérer. On en a dû délibérer le 8 de ce mois à Berlin... Le mémoire était bien fait et beau, avec aussi peu de pathos et d'étalage de soi-même que l'auteur en peut mettre. J'ai donc pu, sinon obliger, du moins informer M'"^ de Staël. Oh ! qu'elle parle bien, cette femme ! C'est une élégance, une facilité, une précision si parfaites, si soutenues ! J'ai connu pour ainsi dire à la fois M"^*^ de Staël et M'"'^ Forster. L'art a bien plus perfectionné la première, la nature avait plus richement commencé la seconde. L'organe du parler, le langage et l'accent, sont ce qu'il y a de mieux chez l'une, et de pis chez l'autre. Elles ne sont jolies ni l'une ni l'autre, et toutes deux font, quand elles le veulent, la même impression que si elles l'étaient \ »
Nous trouvons un autre écho de l'entrevue dans une lettre de Camille de Roussillon (29 août 1793) :
' S'il est un don que tout le monde s'accordait à reconnaître à M"" de Staël, c'est celui de la conversation. Elle était, au témoignage même de ses plus passionnés détracteurs, la plus éblouissante des causeuses. L'entendre était un plaisir de roi... ou de reine, au gré de M"" de Tessé, qui disait: « Si j'étais reine, je lui ordonnerais de me parler toujours ».
MADAMK DE CHAKHlERt; ET MADAME DE STAËL I4I
« Je vois que vous avez été très contente de M"'*^ de Staël... Oh ! elle a, quoiqu'ils en disent [les émigrés de Constance], prodigieusement d'esprit. »
M""*^ de Charrière, persuadée par l'éloquence de sa visiteuse, envoya à M. de Luze-Bethmann, à Francfort, une requête qu'il se chargea de faire parvenir en haut lieu. Puis elle écrivit à M"""^ de Staël, qui répondit par cette lettre, dont M"'"^ de Charrière fut, comme on verra tout à l'heure, fort mécontente :
« Coppet, 12 septembre [1793].
« Je demande instamment Mistriss Henley ; je n'ai pu la trouver à Genève... Je veux toujours avoir quelque chose à vous, afin de me persuader que je ne vous ai pas tout à fait quittée. Vous avez été bien bonne de vous intéresser à nos malheureux prisonniers, mais il y a un point positivement faux dans le récit qu'on vous a fait. On vous a dit qu'ils se voient, et il est positif, par une lettre d'eux, qu'ils n'ont pas la moindre communication ensemble... Dites-moi, je vous prie, si vous avez lu une correspondance des émigrés ^ faite à plaisir, qui m'a paru spirituelle, et qu'on vante beaucoup. Ce n'est sûrement pas d'un Suisse, c'est trop français pour cela. C'est en Hollande, à ce que je crois, qu'on apprend le mieux notre langue... »
On n'est pas plus aimable, plus câline. Mais voici comment M™<= de Charrière et Benjamin s'expriment sur son compte :
Benjamin écrit le 25 septembre " 1793 :
« M"^^ de Staël n'a pas senti plus que Muset en écrivant son Apologie de la reine. Qu'est-ce que c'est que cette platitude : brillante et frivole comme le bonheur et la beauté I L'idée est fausse. Le bonheur n'est ni brillant ni frivole. Et puis des antithèses et des phrases cadencées, quand on a devant les yeux l'image de si longs et si affreux tourments ! C'est à cracher dessus. »
A quoi M'"^ de Charrière répond :
« 28 septembre 1793. Nous sommes bien de même avis sur M'"<= de Staël. Son esprit n'est pas simple, ni toujours juste, et son sentiment n'est que de l'esprit. Avec tout cela, vous l'admirerez si vous la voyez. Très bien comprendre, très bien répondre,
' Lei Lettres trouvées dans des portefeuilles d'émigrés (voirchap. XVIII). '^ Et non décembre, comme a lu M'" Melegari. A la ligne suivante, lire Muset (le chien de Benjamin), et non Muret.
s'exprimer avec grâce, rapidité et élégance, c'est assez rare pour qu'il faille l'admirer. Avec tout cela, je ne me soucierais pas du tout de la société intime, ni seulement fréquente, de M"^^ de Staël. »
Deux jours après, elle se plaint vivement de l'ambassadrice :
«30 septembre 1793... J'écrivis à M. de Luze-Bethmann, à Francfort, et j'ai envoyé sa réponse à M™^ de Staël, la priant de me la renvoyer ou de la brûler (c'était surtout à cause d'une faute ou deux d'orthographe, crimes capitaux, je pense, auprès de la gent académico-bel-esprit). Elle me répond, ne me renvoie rien et ne me dit pas qu'elle ait brûlé, mais elle dit : Telle chose qu'on vous mande est positivement fausse. Là-dessus, je la prie positivement de me dire si elle a brûlé ma lettre, lui disant que d'autres qu'elle, moins judicieux que je ne la suppose, imputeraient à M. de Luze une erreur qui, si elle existait, ne devrait être imputée qu'à ceux qui l'ont informé. Mais ce ne peut pas être une erreur, encore moins une fausseté, car l'information vient de Magdebourg, d'où l'on n'oserait écrire que les prisonniers mangent ensemble, si, comme l'affirme M'^'^de Staël, ils ne se voyaient point du tout. Cette rigueur serait l'effet d'un ordre, et l'on n'oserait écrire que l'on contrevient à un pareil ordre. Voilà ce que j'ai écrit à M'"'^ de Staël ; et point de réponse ! A moins que ce ne soit la faute de la poste, je trouve son procédé fort mauvais. Tout est dit entre nous si, parce qu'elle fait des phrases, elle se croit dispensée de cette rectitude de procédés sans laquelle il n'y a rien de sûr ni de tranquille. Toutes les flagorneries du monde ne me feraient pas excuser cette sotte et dégagée manière d'agir. Je pense qu'elle n'a aussi que de la grande morale ; mais avec moi, il en faut de toutes les tailles, et si c'est en ministre d'Etat qu'elle veut se conduire, tout est dit entre nous. Peut-être a-t-elle pris Catherine seconde pour son modèle, et des vertus royales et impériales pour ses vertus de prédilection. Si par hasard vous la voyez, vous pouvez lui dire mon admiration pour son parler, et mon mécontentement de son faire. Je crois comme vous que les maux de Marie-Antoinette lui ont laissé le cœur fort paisible et les yeux fort secs... M'"'^ de Staël est quelque chose d'entièrement factice ; l'abbé Raynal, M. Guibert, son père, sa mère, l'ont faite. Peut-être, si on l'eût laissée être, n'eût-elle rien été ; peut-être aussi eûtelle été quelque chose de plus vrai, de plus réel, de meilleur. Il serait assez drôle de lui dire ce qu'on pense d'elle, qu'elle n'a pas plus senti que Muset, etc., etc., que son : Qu' est-il arrivé P Son malheur et son courage... est très ridicule, ainsi que son : La mort finir ait-t-elle cette longue agonie ? Et le : brillante et frivole comme le bonheur et la beauté, et le : Menacez-les de votre
MADAME DE CHARRlÈRE ET MADAME DE STAËL I43
résignation. Cette femme n'a-t-elle donc jamais lu le Misanthrope :
Ce style figuré dont on fait vanité,
Sort du bon caractère et de la vérité,
Et je prise bien moins, etc., etc. '
1 A propos de ces âpres critiques de M"' de Charrière et de Benjamin, nous avons fait une constatation assez amusante. En consultant le texte de cet écrit de M"" de Staël, tel qu'il figure dans les éditions générales de ses oeuvres, en particulier dans l'édition Treuttel et Wûrtz, 1820, nous avons eu la surprise de n'v point trouver les phrases emphatiques dont se moquaient si impitoyablement Benjamin et son amie ; point de «brillante et frivole comme le bonheur et la beauté»; point de «menacez-les de votre résignation... » Nous nous reportâmes alors à l'édition originale, Réflexions sur le Procès de la Reine, par une femme, août lygS (in-8°, 37 pages, s. 1. n. d. Bibl. nat. L. b. 41. 3272), et nous y avons lu : «Jadis peut-être, brillante et frii'ole comme le bonheur et la beauté, son caractère ne s'est prononcé, n'a attiré l'attention de l'Europe, n'a redoublé la haine de ses détracteurs que par des traits de courage et de sensibilité qui supposent toutes les vertus»... ip. 12). — « Le peuple français peut être ému par le courage et la vertu ; le fanatisme des opinions politiques le dénature, mais lorsque des républicains le rappelleraient à ses sentiments naturels, le menaceraient de leur résignation, défieraient sa fureur en s'v livrant sans résistance, non, ils n'auraient rien à craindre»... — Ces passages et quelques autres ont donc été corrigés par M"' de Staël, dont Benjamin devint l'ami l'année d'après. On est fondé à croire qu'il ne fut pas étranger à ces retouches et à ces suppressions, qui tendaient à simplifier le style un peu prétentieux de l'ambassadrice. Il ne nous déplaît pas de surprendre la trace d'une influence heureuse exercée par Colombier sur Coppet... — Après quoi, nous ne chercherons pas à justifier M"" de Charrière et Benjamin de l'évident parti pris que montrent leurs critiques. Il nous sera pourtant permis de citer, sur M"' de Staël, l'opinion d'un homme qui n'est pas le premier venu et qui se rencontre précisément avec l'auteur de Caliste. Stendhal, dans sa lettre à M. Colomb, en date du 17 juin 1818 (Correspondance inédite, t. I) s'exprime ainsi, après avoir lu les Cotisidérations sur la Répolution : « M"" de Staël est lancée dans les salons de l'Europe et passe sa vie avec les premiers hommes du siècle ; elle accroche une phrase sur chacun des grands problèmes qui sont en discussion depuis trente ans... Elle a casé dans sa mémoire toutes les phrases spirituelles qu'elle a dites, et entendu dire surtout... Elle cherche l'esprit, et quel esprit!... Quand même cet esprit-là vient à lui manquer, elle a recours aux phrases sentimentales et à ce qu'on appelle le style romantique. Quand M"" de Staël, à force de chaleur de tête, était parvenue à déguiser un sentiment commun sous l'emphase des mots extraordinaires et singulièrement groupés, elle croyait fermement avoir fait faire un pas au style du siècle de Louis XIV ; c'était une maladie de famille»... Et plus loin : «Combien ce style tendu et visant à l'etïet est au-dessous de sa charmante et entraînante conversation ».
J'ai relu ma lettre. Ce qui me rend fâchée, en attendant, contre moi, c'est d'avoir envoyé la lettre de M. de Luze à M'"^ de Staël. Il faudrait connaître autrement les gens que par leurs sublimes amphigouris pour attendre de leur part un procédé simplement honnête. » i
«L'ambassadrice a-t-elle réparé ses torts ? » demande Benjamin, qui épouse les griefs de son amie. Mais M-^^ ^e Staël, ne se doutant guère des sentiments qu'on nourrit à son égard à Colombier, redouble d'amabihté. Elle écrit de Nyon (fin octobre 1793) :
«Comment se fait-il que je ne vous aie pas écrit plus tôt, quoique j'aie lu si vite et si bien le charmant roman de Mistriss Henley ? C'est que je meurs depuis un mois de tous les genres d'inquiétudes. Il en est une qui a cessé par le plus atroce malheur '... Cette mistriss Henley se meurt du dégoiit de la vie, de vains efforts pour s'attacher à toutes les idées douces repoussées par tous les sentiments froids. Son malheur est analysé avec une finesse d'esprit et de cœur étonnante ; mais aujourd'hui tout est si fort, si violent, si terrible, qu'on n'appelle douleur que les tourments de la roue. Je les sens un moment suspendus quand je vous lis. Je voudrais que vous écrivissiez sans cesse. Chaque hgne serait un soulagement pour tout ce qui sait sentir. Vous avez eu la bonté de me donner deux exemplaires de la comédie de VEniigré ; mais vous devez croire qu'ils se sont multipliés par le nombre des lecteurs. C'était fort la mode dans la capitale de Lausanne de lire et de louer cette comédie. Ecrivez toujours. Pensez au besoin que le genre humain a de distraction. On a lu Caliste dans les soirées de Lausanne comme si elle venait de paraître. J'ai fort approuvé ce renouvellement d'enthousiasme. Je crois que vos ouvrages se varient encore à la dixième lecture...
...Pour jouir de tous les charmes de la société, j'ai toujours envie de me rapprocher de vous. Dites-moi si vous n'avez point entendu parler d'une bonne maison de campagne à louer dans votre voisinage. Dites-moi surtout si vous n'avez rien écrit de nouveau, vous qui en avez encore la force ; vous le devez. Vous voyez à quoi m'a servi un inutile effort ; je me suis attachée davantage à la malheureuse personne que je voulais défendre, et sa mort a été pour mon cœur une peine insupportable. Savez- vous quelques moyens de vivre dans cette époque affreuse ? Prêtez-les moi pour un peu de temps. — Je reviens
' L'exécution de la reine.
à croire que c'est vous voir et vous entendre qui peuvent seuls empêcher de mourir. — Adieu. ^ »
Plus M'^* de Staël s'exalte dans son admiiration pour M'"^ de Charrière, plus celle-ci, qui n'y croit guère, se montre agacée, se retire, se refroidit pour elle. Ce double manège devient presque comique. Deux mois plus tard, M'"*^ de Staël écrit, à propos d'une lettre de M'"^ de Charrière qui s'est perdue :
« Nyon, 31 décembre... Je reçois tous les jours les plus insignifiantes lettres du monde, tandis que je me vois privée des vôtres, que je place immédiatement après celles de la personne du monde que j'aime le mieux... Vous voulez bien me demander ce que je fais et où je vais. C'est une vraie faveur que cette question, puisqu'elle suppose de l'intérêt. Je reste ici jusqu'au i*^"" de mars. Alors je verrai quel est le lieu de la Suisse où ma colonie, accrue de M. de Talleyrand, sera paisiblement... Neuchâtel, vers lequel votre séjour me fait sans cesse tourner les regards, le roi de Prusse n'y pourrait-il faire prendre un étranger qui lui déplairait ?.... Vous voyez que les Français triomphent. C'est une époque, dans l'histoire morale, comme le déluge. Toutes les idées ont été englouties. Quelle colombe nous rapportera la première branche ?... Si vous savez quelque chose de nos pauvres prisonniers, soyez assez bonne pour me le mander. Pourquoi n'écrivez-vous pas au roi de Prusse ? Votre nom et votre talent exciteraient sa curiosité. Lally est éloquent, mais il est prévu. — Mon Dieu, que je voudrais n'avoir pas lu Caliste dix fois ! J'aurais devant moi une heure sûre de suspension de toutes mes peines. — Parlez de moi à M. de Charrière, et soyez à jamais bonne pour moi, qui ai admiré plus que personne ce que tout le monde admire en vous. »
M™*^ de Staël était sincère dans son éloge de Caliste. Preuve en soit cette lettre que Rosalie de Constant adressait, le mardi 4 janvier ri79i] à M'""-' de Charrière :
« Je voudrais savoir vous redire tout ce que j'ai entendu l'autre jour sur Caliste. Si vous eussiez écouté à la porte, je crois que vous n'auriez plus trouvé que M'"^ de Staël ait trop d'esprit ; ce n'est point avec une fausse chaleur, ni avec des
1 Nous avons reproduit cette lettre avec quelques scrupules, car il y a
tout lieu de croire qu'elle est formée de passages empruntés par Gaullieur
à des lettres de dates différentes. Comment s'expliquer, sans cela, que
M"" de Staël, écrivant le 23 ou 2S octobre lygS (Gaullieur donne tour à tour
ces deux dates), fasse mention de l'Emigré, qui fut composé en décembre
1793, et imprimé en janvier 1794?
1J.6 MADAME DE CHARBlÈRE ET SES AMIS
expressions recherchées, qu'elle la louait, c'était avec un sentiment vif et vrai ; jamais un roman, une situation, ne l'ont plus intéressée.
— Mais, lui disait-on, cet homme n'est point intéressant.
— Les hommes intéressants sont rares ; c'est dans l'âme d'une femme qui aime que peut se trouver la vraie délicatesse, le désintéressement et l'héroïsme ; et qui sut aimer comme Caliste ?
— Mais pourquoi se marier, pourquoi forcer son cœur à deux parjures ?
— Les circonstances, la manière dont la société est établie.... D'ailleurs, les faiblesses, les vices même sont dans la nature : si on veut la peindre, il faut les placer dans le tableau, surtout lorsqu'ils sont rachetés par un sentiment sublime et par des vertus.
Je vous rends bien mal tout cela. Madame ; croyez que cela fut dit avec bien plus d'esprit et d'intérêt... C'est une femme bien étonnante. Le sentiment qu'elle fait naître est absolument différent de celui que toute autre femme peut inspirer. Ces mots : douceur, grâce, modestie, envie de plaire, maintien, usage du monde, ne peuvent être employés en parlant d'elle, mais on est entraîné, subjugué par la force de son génie ; il suit une route nouvelle ; c'est un feu qui vous éclaire, qui vous éblouit quelquefois, mais qui ne peut vous laisser froid et tranquille. Son esprit est trop supérieur pour faire valoir celui des autres et pour que personne puisse en avoir avec elle. Lorsqu'elle est à quelque endroit, la plupart des gens deviennent spectateurs ; elle est seule sur la scène, ou si quelqu'un ose s'y placer un moment, tout l'avantage du raisonnement et de la dispute est de son côté, et l'admiration qu'elle inspire fait qu'on lui pardonne sa supériorité. Elle demanda si vous n'écriviez plus. Madame, et comme elle aime mieux lire que chanter, elle s'affligea de ce qu'on lui dit que la musique occupait votre temps et votre pensée... »
C'était donc de bonne foi que ]\I"^'^ de Staël louait dans ses lettres M"^^ de Charrière ; mais celle-ci n'admire que son beau parler :
« M'^^ de Staël, dit-elle à d'Oleyres, ne cesse de m'écrire que je devrais solliciter l'élargissement de son ami, de l'ami de ses amis ; et moi je ne cesse de lui répondre que cela ne servirait à rien. M. de Lally est éloquent, mais il est prévu, m'écrivait-elle l'autre jour. Voilà un échantillon de son style ! Ce n'est pas quand M"""^ de St. écrit qu'elle m'étonne ou me charme le plus, c'est quand elle parle ; c'est le parler qui lui sied à ravir. On ne saurait avoir plus de facilité, de rapidité, de précision. Je crois avoir vu des gens qui avaient bien autant d'esprit qu'elle.
mais je ne me souviens pas d'avoir entendu parler aussi bien. Je crois qu'on exagère ses défauts, et quant aux vices qu'on lui prête, je les crois bien vraiment prêtés. Au reste, je la connais fort peu. » (i'^'" février 1794.)
Il est à peine besoin de faire remarquer qu'elle s'exprime sur le compte de sa correspondante avec beaucoup plus de mesure dans ses lettres à d'Oleyres que dans ses confidences à Benjamin. — Mais bientôt M'"*-' de Staël elle-même commencera à sentir la sourde hostilité que M'"'^ de Charrière oppose à toutes ses effusions. Quand parut Zulma, l'auteur s'empressa d'envoyer un exemplaire de ce petit ouvrage à Colombier. Politesse pour politesse, M ■^'^ de Charrière répondit par l'envoi de VEmigré, accompagné, dit-elle, d'une « jolie lettre ». — Jolie est une façon de^parler. Jugez plutôt :
« Je lui dis, écrit-elle à Benjamin, que Zulma était un bien mauvais ouvrage. Oui, voilà ce que je lui ai dit en d'autres termes encore plus forts, mais moins froids, de sorte qu'il y a de la brusquerie et de l'amitié dans ma manière de le lui dire. Nous verrons ce qu'elle me dira. Si elle prend ma lettre sincèrement en bonne part, cela lui fera honneur. »
La dernière lettre de M"^*^ de Staël montre qu'elle est maintenant fort piquée du ton de sa correspondante :
« Zurich, 18 avril. Je n'ai pas le moindre tort, Madame, excepté celui de voyager : vos lettres ne m'ont atteinte que fort tard, et voilà que j'ai manqué V Inconsolable, et ne puis que prendre sa place par mes regrets \.. A mon retour, je ne m'occuperai pas d'autre chose que de rassembler le Noble, Mistriss Henley et les Lettres neuchâteloises "'. Mais, en vérité, vous me traitez trop sévèrement pour le tort de les avoir gardés... Je ne m'explique pas autrement ce billet signé, daté de l'année, et tout|à fait sec, sur Zulma. Je voudrais bien me flatter que vous avez un peu d'humeur contre moi de ce que je ne m'établirai pas à Neuchâtel, depuis qu'on en renvoie les émigrés... Au reste, vous n'avez peut-être pensé à rien de tout cela, et vous m'avez écrit une lettre sèche, simplement '' parce que vous étiez ennuyée de moi. S'il vous prend quelques remords,
' Voilà précisément un de ces traits un peu cherchés qui exaspéraient M"" de Charrière.
^ Que M"" de Charrière lui avait prêtés.
^ Uniquement, dans une autre version de la même lettre donnée par Gaullieur.
et que vous ayez envie de me faire lire V Inconsolable, c'est à Lausanne qu'il faut tout m'adresser... Adieu, Madame ; moi, je suis décidée à ne pas signer. Adieu. »
Vers le même temps, M'"^ de Charrière mande à d'Oleyres à propos de V Inconsolable :
« 14 juin 1794. ...Je ne veux pas le faire imprimer en français : cela est trop cher. Je n'en ai qu'une seule et unique copie, sans quoi je serais bien tentée de vous l'envoyer. Ma simplicité vous reposerait de l'esprit de M'^'^ de Staël. Je vous envoie Zulma. J'en ai été si mécontente, qu'après avoir d'abord répondu en Normande à son auteur, je lui ai dit ensuite très franchement ma pensée. Constant m'écrit qu'il veut bien se faire couper les deux oreilles si elle me le pardonne sincèrement. Pour moi, je crois qu'elle a déjà oublié ma critique. Son genre, son esprit, son style sont ceux du jour, sont ceux de ses maîtres. Elle les a admirés et s'est faite semblable à eux... M. Guibert, M. de Lally, M. de Narbonne, et même M. de Champcenetz, le détracteur, l'ennemi de M'"*-" de Staël, tout cela écrit avec une espèce d'incorrection, de hardiesse, de subtilité, voulant tantôt comme proposer des énigmes, tantôt frapper, surprendre par des mots nouveaux ou des tournures bizarres. Avez-vous lu une certaine lettre de M. de Narbonne au duc de Brunswick, lettre dont le style fut assez bien imité par le duc dans sa réponse ? Ce sont, à mon avis, deux pièces très curieuses. Je voudrais voir Bossuet et Fénelon les lire, sans qu'ils eussent rien lu depuis eux-mêmes de ce qui s'est publié. Je crois qu'ils demanderaient si c'est là la même langue dans laquelle ils ont écrit. C'est de très bonne foi que je pardonne à M"^^ de Staël d'être de son siècle. Mais je ne puis m'en mettre, aussi peu que je puis me faire plus jeune que je ne suis. Je déteste cette affectation. Longtemps avant d'avoir vu M'^'^ de Staël, j'avais un jour écrit :
J'aime peu de Parthénice Le style subtil et brillant ; Son feu me semble d'artifice,
Aussi froid que sémillant.
C'est fâcheux, et ma critique Peut amuser à mes dépens :
« L'Automne, dira-t-on, s'applique
A médire du Printemps... »
« Je l'ai vue, et elle parle si bien, si bien, que je souhaitais la pouvoir admirer dans tout ce que désormais elle pourrait écrire. Je ne le puis pas, et c'est doublement fâcheux, car j'en suis
fâchée tout de bon et très indépendamment du ridicule qu'il peut y avoir à lui refuser mon admiration. Il me semble que si je l'avais auprès de moi, je lui ferais honte de ce faux esprit, de cette fausse chaleur... Mais en cela je me flatte trop : quel titre aurais-je auprès d'elle pour morigéner son goût, son habitude ? Laissons-la se faire admirer de ses vrais juges, de ses pairs, de ses contemporains. »
Telles étaient, — nous prions le lecteur d'y prendre garde, — telles étaient déjà les dispositions de M'"'^ de Charrière envers sa future rivale, lorsque, vers la fin de l'été 1794, Constant quitta déhnitivement Brunswick. Il ne s'était arrêté que peu de temps à Colombier au retour et avait pris logis à Lausanne au Lion d'Or. Dans une des premières lettres écrites alors à M'"*^ de Charrière, datée du 9 septembre ou 23 fructidor, l'an II, il se plaint de sa parenté et des critiques qu'il en essuie :
«Je me suis entendu dire pendant deux heures que j'avais incroyablement de prétentions, que je ne parlais sur l'homme, sur moi, etc., que pour briller, que je n'avais que cet esprit de l'école, qui fait que les jeunes gens affichent des opinions extraordinaires, que ce genre, le seul que j'eusse, était passé de mode. »
Benjamin leur a vertement répondu. Mais M""^ de Charrière saisit l'occasion de lui dire quelques vérités :
« II septembre 1794. Je suis d'avis qu'un homme d'esprit doit profiter de tout, des louanges exagérées, des sottes critiques, de tout, en un mot. Vos dames se sont fort trompées, mais qu'est-ce qui les a induites en erreur ? Qu'est-ce qui leur a fait dire que vous ne vouliez que briller ? Ne sont-ce pas ces phrases brillantes, ces assertions plus hardies que justes, ces doubles ironies qu'elles ne savent pas distinguer du fond de votre raisonnement ? Elles croient que vous ne parlez que pour placer tout cela, et ne voient pas que c'est un jeu dont vous vous amusez (c'est comme vous datez de fructidor), et comme une manière moitié badine, moitié sérieuse, de combattre vos adversaires... A présent, je vous prie d'apprécier tout cela. C'est bon d'abord parce que cela vous amuse, puis parce que cela amuse vos admirateurs, puis parce que cela en impose à beaucoup de sots, puis parce que cela déroute les meilleurs raisonneurs. C'est mauvais parce que cela vous fait mécomprendre et méconnaître, et parce qu'inspirant de la défiance et ennuyant ceux que cela n'amuse pas, cela les empêche d'écouter ce que vous dites de vraiment sage et solide. Je ne sais
l50 MADAMK DE CHARHIÈBE ET SES AMIS
pas si ce genre a passé de mode, mais j'ai peine à le croire. Il en est de cela comme du pathos; qui en a le knack ^ l'emploie. Et pourquoi non ? Le raisonnement rigoureux ne mène pas a great way. Peu de choses sont démontrables, et il faudrait presque s'en tenir à prouver que 2 et 2 font 4, si l'on ne voulait aider un peu à la vérité, comme certains joueurs aident à la fortune. Adieu. Il ne tiendrait qu'à moi de me réjouir de ce que si peu de gens vous entendent, mais j'ai cessé d'être vaine et je partage de bon cœur ma gloire avec M'"'^ Mauvillon. Pour Hùberchen, il est allemand et ne comprend pas toujours votre français. Quelquefois vous lui en dites tant qu'il n'y est plus du tout. »
Lettre étrange, qui commence par une juste remontrance et finit par une profession de scepticisme. De telles inconséquences suffisent à expliquer que M"^*^ de Charrière ait pu amuser et intéresser prodigieusement Benjamin, mais qu'elle n'ait exercé sur lui aucune influence positive. Faut-il aller jusqu'à lui reprocher, avec Sainte-Beuve, d'avoir « favorisé l'aridité de ce jeune cœur en se faisant la confidente de son libertinage d'esprit ? » Ce jugement a été discuté par Savons, qui nous semble avoir défini avec finesse le genre d'action qu'elle exerça sur Benjamin '". Outre que celui-ci, quand il la connut, n'avait déjà plus guère de naïveté à perdre, il lui accorda moins d'empire qu'on ne l'a cru sur ses idées philosophiques. Elle ne lisait pas même et il ne lui soumettait point ce qu'il écrivait à Colombier sur la religion. En sa société. Benjamin ne se livrait pas tant à l'analyse des idées qu'à celle des gens, et à « cette sorte de gaîté qui tire parti du ridicule » (expression de M'^<^ de Charrière).
« Sur les idées, remarque Sayous, on n'était pas d'accord, puisqu'on disputait beaucoup. Très sceptique par humeur et réflexion à l'égard des hommes, M'"'-' de Charrière avait sur les choses des idées beaucoup plus fermes, et sur les grandes et insondables questions une modération d'opinions qui n'était ni de l'incrédulité de parti pris, ni de l'indifférence... En résumé, M'"'^ de Charrière nous paraît avoir développé l'esprit de Benjamin Constant en l'aiguisant, son scepticisme sur les hommes en le partageant, mais elle ne nous semble avoir exercé aucune influence sur ses opinions... »
* En langage neuchàielois, on dirait : « qui v a le coup ». '■' Le Dix-huitième siècle à l'étranger. 11, p. 124-125.
MADAME DE CHARRIERE ET MADAME DE STAËL l5l
Pendant le mois de septembre 1794, il y eut entre eux un échange de lettres assez pénible. Dans celle de Benjamin du 26 fructidor \ on lit entr'autres :
« Pourquoi êtes-vous fâchée que notre querelle soit de nature à n'être jamais finie ? Quel besoin y a-t-il que nous soyons du même avis? Pourvu que nous nous convenions, j'espère que ni l'un ni l'autre de nous n'est assez fol pour prétendre faire de son opinion la règle universelle, et je vous déclare que l'opposition que je trouve entre nos façons de voir, ne change en rien mes sentiments envers vous. Quant à ce que vous me dites de la nature des choses, hélas ! je ne sais pas trop ce que c'est que la nature des choses. Je prendrai bien garde sans doute de ne pas me jeter dans l'opiniâtreté de l'esprit. J'ai pris note de votre avertissement avec sa date, et j'en ferai usage. Cependant, qu'importe que j'aie ce défaut-là ou un autre ? Le plus grand sera toujours de ne pas être de votre avis. »
Il la prie, en termes assez désobligeants, de brûler les lettres où il lui contait ses amours avec Charlotte de Hardenberg :
« Pendant que je me moque d'elle avec vous, je lui écris de temps en temps, par honnêteté, de tendre ou pompeux galimatias, et si quelqu'un comparait mes lettres à elle avec mes lettres sur elle, on me regarderait avec raison comme un fou méchant et faux. Il faut, ou ne plus avoir de relations avec elle, ou ne plus me moquer d'elle ni avec vous, ni avec personne... Je vous prie donc, et je crois que j'ai presque un droit de le demander, de brûler ce que je vous ai écrit sur elle... Si mes lettres qui nagent dans votre appartement échouaient en quelques mains étrangères, cela donnerait le coup de grâce à ma mourante réputation... Ainsi, de grâce, brûlez, et oubliez, ou du moins ne redites pas. Voilà une longue réponse à vos deux lignes : il ne faut épouser ni une mademoiselle Floyer, ni une Charlotte. Vous m'écrivez des lettres de rien. Qu'avez-vous donc tant à faire ? Adieu, ma laconique, conseillante et aristocratique amie. Salut et fraternité ! »
« Quand vous serez ici, réplique-t-elle, nous trierons, relirons, brûlerons tant que vous voudrez ; auparavant je ne ferai rien de tout cela, sinon relire ce qui se présente, relire toute une lettre dont un coin sort de dessous d'autres papiers. Il ne s'égare rien de ce qui est dans mes chambres. Henriette seule y touche, et jamais elle ne lit. Je vous envoie une grosse lettre de Charlotte. Ne soyez pas surpris que mes lettres ne soient plus si
* Ceue leure termine le recueil de M'" Melegari et ne porte pas de millésime. Elle est certainement de septembre 1794.
l52 MADAME DE CHABBIERE ET SES AMIS
grosses. Vous me persiflez souvent : cela dessèche. Vous ne manquez dans aucune de vos lettres de dire quelque mot dédaigneux et dénigreur. Aujourd'hui, c'est : Hélas ! je ne sais pas trop ce que c'est que la nature des choses ! Vous ne doutez pourtant pas, je pense, que chaque chose n'ait une nature, et si je dis qu'il est de votre nature de persifler, vous ne le nierez pas. Je ne sais donc pas sur quoi tombe le hélas ! ni le dédain. Répondrai-je à cela plus au long ? Ce serait m'attirer quelque autre dédaigneuse phrase. Cela me tente peu. Je ne répondrai donc pas, et vous me reprocherez mon laconisme ! Ma conseillante, ma laconique amie, dites-vous. Mais si je suis conseillante de manière à vous importuner, je ne suis pas encore assez laconique. J'en ai trop dit quand j'ai dit : « Il ne faut épouser ni une miss Floyer ni une Charlotte. » Et voici le chapitre des conseils et celui de Charlotte interdits l'un comme l'autre. A la bonne heure ; mais ne pensez pas que j'écrive, quand il n'y aura plus rien sur quoi je puisse écrire en liberté. Il faut être pour cela votre amie d'Ecosse... J'ajoute que si vous vous donnez pour un tiers, je suppose, à Hùberchen et à sa croyance, pour un autre tiers à Charlotte et à sa folie, vous pouvez disposer quant à moi comme il vous plaira du troisième tiers. Je n'y prétends plus. — Je suis bien le maître, dites-vous, de vouloir ce que je veux. — Ah ! mon Dieu, qui en doute ? Veuillez tout ce qu'il vous plaira. Vous êtes surpris que l'interminabilité de notre querelle me fasse quelque peine, et me dites que nous ne devons prétendre ni vous ni moi que notre opinoin soit universelle. Nous ne le devons pas, mais chacun de nous a cette prétention, et cela sans y être intéressé du tout, et point du tout par orgueil, ni par despotisme, mais par la nature de la chose, parce que notre opinion est nôtre, parce que nous croyons que penser comme nous, c'est penser juste. Mais il y a plus ici. Je suis fâchée de ne pas voir comme vous, ou, ce qui est la même chose, de ne vous voir pas voir comme moi. Cela me déplaît et m'embarrasse. Et indépendamment de votre mépris, de vos hélas ! de votre aristocratique amie, et d'un certain harcelage auquel nous nous sommes accoutumés, — lequel se fait de ma part lourdement et franchement, de la vôtre finement, joliment, ironiquement, — indépendamment, dis-je, de tout cela, je cherche avec déplaisir, surprise, et sans pouvoir trouver ce que je cherche, la cause de notre différente manière de voir. Nous n'avons l'esprit faux ni l'un ni l'autre ; j'ai plus vécu, mais vous avez plus lu que moi ; nous avons tous deux beaucoup pensé ; nous sommes également désintéressés dans le sujet de la dispute. Qu'est-ce donc qui fait que nous nous disputons ?... Ce que vous m'écrivez est dur, ce que je vous réponds est tendre. Si vous m'écriviez encore quelques lettres comme celle que j'ai reçue ce soir, je ne serais plus la laconique amie, mais
MADAME DE CHAHRIÈRE ET MADAME DE STAËL l53
l'amie ne disant plus mot... Je vois bien que vous n'avez pas eu le dessein de m'imposer silence, et cependant je ne sais comment vous pourriez mieux vous y prendre si vous l'aviez voulu.
Vous demandez ce que je fais tant. Je brode, je joue à la comète, je rêve à vous, je pense à ma famille, pour laquelle la mort de mon pauvre frère est dans ce moment toute récente, je reçois des nouvelles de M™'' Achard (nous mettons un petit Bontems chez M. Berthoud), de M"*^ L'Hardy, de la comtesse Dœnhoff, de Camille... » (Sans date.)
C'est alors qu'elle exhala son dépit dans un apologue, le Singe et le Lion (i8 septembre 1794), demeuré, comme les lettres précédentes, inédit jusqu'à ce jour, et dont nous citons les passages essentiels (il n'a pas moins de 46 vers) :
Chez un Lion, prince de grand courage,
Galant, aimable, et dans la fleur de l'âge. Certain vieux Singe fut admis.
Le roi, le courtisan, paraissaient bons amis.
L'un racontait d'agréable manière
Soit les exploits de sa valeur guerrière,
Et les lauriers qu'il cueillait tous les jours, Soit ses plaisirs et ses amours.
Le Singe avidement l'écoutait d'ordinaire, Et, prenant grande part aux destins du héros. Parlait ab hoc, ab hac, et d'amour et de guerre, Et donnait son avis souvent mal à propos.
Finie était sa propre histoire ; De feu son amour-propre il s'occupait fort peu. Et c'était du Lion qu'il désirait la gloire, Pour lui-même de glace et pour autrui de feu.
Mais le Lion, gâté par l'admiration du monde, finit par ne plus permettre au Singe de lui parler librement, et lui fait sentir la distance qui les sépare :
« Je consens que parfois un singe me délasse « Par des jeux enfantins et tours de passe-passe; « Flattez-moi, je le veux ; avec moi badinez, « Mais ne conseillez plus, jamais ne raisonnez...» ...11 dit. Le courtisan demeura confondu. Se fâcher ? — A quoi bon 1
Le Singe préféra prendre le parti de s'éloigner :
« Adieu ! J'y vais rêver dans quelque solitude...» ...Le Singe, ayant parlé, salua, fit un saut. S'esquiva. — Revint-il ? — 11 ne fut pas si sot.
l54 MADAME DE CHAHRIÈRE ET SES AMIS
L'humilité et l'abnégation sont assurément de belles vertus. Mais le lecteur ne trouve-t-il pas avec nous que M"™^ de Charriera pousse ces vertus au-delà des limites qu'impose le respect de soi-même ? Cette femme, alors âgée de 54 ans, qui se compare au singe amusant un lion de 27 ans, nous est pénible à contempler. Sainte-Beuve, qui ne connaissait pourtant pas cet apologue, avait raison de dire qu'à la relation de Benjamin et de sa vieille amie manquait une certaine dignité.
« L'excès d'analyse, ajoute-t-il, la facilité de médisance et d'ironie, une habitude d'incrédulité et d'épicuréisme, venaient corrompre à tout instant ce que cette influence pouvait avoir d'affectueux et de bon. »
M""^ de Charrière ne parlait-elle pas tout à l'heure de ce harcelage auquel ils s'étaient accoutumés ? — Mais Benjamin, comme tant d'autres fois, fit son meâ culpâ, avec cette franchise câline qiii lui est particulière :
« Lausanne, ce 20 septembre 1794. Si vous êtes généreuse, vous me pardonnerez parce que je vous demande pardon, parceque j'ai reconnu le tort de ma lettre, parce que je vous aime tendrement. Si vous êtes égoïste, vous me pardonnerez encore, parce que mes torts ont eu l'effet de me faire sentir combien il me serait affreux de vous perdre. Sans eux, je n'aurais pas su quel prix j'attachais à votre amitié ; cette folie qui m'avait saisi de me suffire à moi-même aurait pu durer et rendre notre commerce de jour en jour moins doux et moins agréable. J'en suis guéri ; votre silence, puis cette réponse, que je n'ai considérée que comme une sentence cruelle, et dont l'esprit ni les grâces n'ont pu me charmer, parce que j'y voyais un arrêt insupportable, ont dissipé cette illusion que je m'étais faite, que je pouvais me passer de tout et de vous-même. C'est avec vous que j'en ai fait la première expérience, parce que, de tout ce qui me dominait, dans le monde, mon attachement pour vous était ce qu'il y avait de plus vif. J'ai besoin de vous, j'ai besoin de votre amitié, et la frénésie d'une après-dînée ne m'en privera sûrement pas. Hier, je vous fis des excuses, mais à moitié... Aujourd'hui, il n'y a amour-propre qui tienne : je reviens à vous sans menace, sans restriction, m'humilie, vous aime, et demande grâce... »
« Votre lettre était un désobligeant délire, répond-elle. Vous deviez naturellement en revenir.» Puis elle lui demande de corri-
MADAME DE CHARRIÈRE ET MADAME DE STAËL l55
ger, dans la fable, un vers qui n'est pas l'expression juste de son sentiment :
« Paraissaient bons amis est bien mauvais. Il n'était pas question d'apparence. Lisez : Vivaient en bons amis. Du reste, la fable dit ma pensée. Je ne dois pas vous dire : « Ne me raillez, ne me chicanez plus, ne vous moquez plus de mes benoiteries, de mes inepties, etc.. » et vous ne devez pas me dire : « Ne me conseillez plus, laissez-moi en repos sur ma démocratie, mon Huber, ma Charlotte, etc.. » Nous ne devons pas ! Je ne veux pas dire qu'il ne vous soit très permis de me faire la loi que vous voulez que j'observe, mais c'est tuer toute une liaison entre nous. Samedi, votre autre lettre arrive. Elle contenait plus de repentir qu'il n'en fallait pour effacer des torts plus grands ; mais vous faisiez toujours les mêmes conditions, ces conditions qu'il m'est si aisé d'observer, à condition aussi que nous ne sachions plus que nous dire et ne trouvions dans la société l'un de l'autre ni intérêt, ni amusement. Vous aviez eu le temps d'y penser, vous n'étiez plus en délire. Quoi ! être si aveugle ou si indifférent sur les suites inévitables de la gêne que vous m'imposez !... Tout cela s'expliquera et s'appréciera quelque jour. Adieu. Je vous embrasse encore, dans l'espoir que l'explication sera bonne, et que, l'appréciation faite, nous verrons que nous avons encore tout notre prix. » (21 septembre 1794.)
Sur l'annonce de sa visite :
« Venez vite, lui écrit-elle, vous serez reçu avec autant de joie et de tendresse que jamais ; un peu plus même peut-être. L'enfant fanfaron sera reçu comme le fut l'enfant prodigue. » Puis encore : « Vous avez cessé de croire que vous puissiez vous passer de moi, mais moi je suis bien près d'en être persuadée, et je ne m'en plains pas. Je puis mourir bientôt, et alors cela ne sera-t-il pas fort bon ?
Nous avons reçu des lettres de Hollande. Celles de ma bellesœur à M. de Charrière et au chirurgien de l'hôpital nous ont fait fondre en larmes et je n'y pense pas sans pleurer. C'est de la vraie douleur sans étalage, et de la douleur modérée par la raison, la sagesse, la piété et l'amour maternel. » (27 septembre I794-)
Trois jours auparavant, M""*^ de Staël était revenue à Colombier voir celle qui recevait si froidement ses avances. M'"*^ de Charrière instruit Benjamin de cette seconde visite par ces lignes curieuses :
« 24 septembre (1794)... L'année dernière, elle me laissa séduite et charmée, mais le prestige cessa quand je me la rappelai en
l56 MADAME DE CHARBIÈRE ET SES AMIS
détail. Cette fois, elle a été bien aussi aimable ; nous étions seules ; c'était plus de la conversation ; cependant, je ne sais pas si nous pouvions ^ nous entendre passablement sur aucun point. Elle m'a laissé entrevoir toutes sortes de badauderies, se piquant d'esprit comme si elle n'en avait guère, d'amis titrés comme si eue eût été prise hier par M. de Staël dans l'entresol d'une marchande de modes, et de la société de Paris comme une provinciale qui n'y aurait passé que six semaines ". Elle ne m'a pas tant louée cette fois, mais peu et joliment, et elle m'a donné deux petits coups de patte pour venger Zidma : « Pour écrire des romans, il ne faut que du talent, il ne faut pas d'esprit. Ce n'est pas que dans Caliste, etc.» Et, à propos d'Adèle de Sénanges : « Ce n'est pas grand chose. Pour le fond, c'est un peu comme les Lettres de Lausanne. » J'ai souri, et applaudi à cette dernière petite griffade. Quant au talent et à l'esprit, j'ai dit que je n'entendais pas trop ces sortes de distinctions. C'est une femme agréable à entendre, mais ce serait folie que de vouloir avoir plus de liaison avec elle qu'avec ]\Iolé jouant à merveille le plus joli rôle possible ^. Il n'y a pas là de réalité. Nous nous amuserons encore bien des fois à nous la rappeler ensemble. Il me tardait que vous l'eussiez vue.
...Une demi-sottise, demi-perfidie de la dame de Staël, c'est qu'elle parle dédaigneusement des gens absents, que, présents, je suis sûre qu'elle flagorne. Elle se dédommage comme cela des louanges excessives, et se refait, se restaure des nausées
' Ou pouvions (poumons) : le mot est peu lisible.
^ Nous avons cité Stendhal tout à l'heure. Voici encore quelques lignes tirées de la même lettre et où il se rencontre de nouveau, d'une façon assez remarquable, avec M" de Charriera : « Un des inconvénients attachés à cette noblesse que M"' de Staël adora avec toute la ferveur d'un parvenu, c'est que, si d'abord on est accueilli sur parole, bientôt on est jugé sans appel»... «Cette femme étonnante, mais sans vraie sensibilité el qui, a.u fond, avait i'àme d'un parvenu»... «On reconnaît toujours en elle la fille d'un parvenu, au respect aveugle qu'elle professe pour cette noblesse à laquelle sa famille ne put jamais atteindre ». Stendhal conclut dédaigneusement par cette formule : « Une petite étrangère pleine d'esprit, mais encore plus de vanité ». Recueillons enfin ce jugement sur Delphine : «.Delphine est un roman guindé, ennuyeux et atroce... Pour peindre les passions d'une manière agréable, il est indispensable d'avoir une àme, et de plus une àme généreuse et vraie»... — Tout cela n'est sans doute pas plus mesuré que les véhémentes sorties de M"' de Charrière. .Mais ce qu'il me paraît intéressant de noter, c'est la rencontre de deux esprits à qui leur rare clairvoyance n'avait pas laissé d'illusions sur les hommes.
' .Mole (François-Renéy, de son vrai nom Malet (1734-1802), était un des acteurs les plus goûtés de la Comédie française, où il jouait les rôles de fats et de petits-maîtres.
MADAME DE CHARRIÈRE ET MADAME DE STAËL 1 Sy
que peut-être elles lui laissent. Je l'admire, mais je ne sais pas trop de quoi, si ce n'est d'une facilité, rapidité et grâce extrême dans le parler. Je vous admire aussi, mais je sais bien de quoi, et pourquoi je vous aime avec la plus vive tendresse. »
// me tardait que vous l'eussiez vue, dit-elle : c'est qu'en effet Benjamin devait prochainement voir M'^^ de Staël au pays de Vaud ; M"^*^ de Charrière lui mandait dans sa lettre du 27 septembre :
« Dites à M'"^ de Staël, si vous la voyez, que si je refusai opiniâtrement l'autre jour de me rendre le garant du cœur de la comtesse ^Dœnhoffi et de son véritable amour pour Sa Majesté de Prusse, je suis plus hardie aujourd'hui. Les deux lettres dont je viens de parler ^ m'ont persuadée de la tendresse et des sincères regrets de cette malheureuse femme. La réception qu'elle a faite à son amie a été la plus tendre, la plus aimable du monde ; mais elle est si triste, si triste ! Elle habite une bicoque misérable, indifférente pour tout ce qui n'est pas l'objet de... Je m'embarbouille et m'empêtre dans de longues et louches phrases. Suffit que je croirais assez que M""^ D. aimait et regrette tout de bon le roi Frédéric-Guillaume... Adieu... Jamais on ne vous a plus aimé ni ne vous aimera plus que je ne fais. »
Une dizaine de jours après, elle est instruite de l'impression faite sur Benjamin par M'"'^ de Staël, comme on le voit par le récit qu'elle adresse à d'Oleyres :
«6 octobre 1794. J'ai revu M'"'^ de Staël. Elle me pardonne sans doute de n'avoir pas admiré Zulma. Nous avons passé deux heures ensemble fort agréablement. Mon admiration pour sa manière de s'exprimer est toujours la même. Quant au reste, c'est un mélange d'esprit et de badauderie, de prétentions et de franchise tel, que je ne puis ni le définir ni l'apprécier. Elle a réussi, après beaucoup de peines, de soins, de frais, à faire sortir de prison et de France la duchesse de Laval, mère de Mathieu Montmorency, de laquelle elle n'avait reçu que des marques d'inimitié. Ce n'est pas d'elle, mais de Constant, que je tiens cette bonne action, — de Constant, qui ne voulait pas connaître M"^*^ de Staël, mais qui aujourd'hui la connaît et l'admire. Il vint me voir la semaine dernière pour quelques heures. Nous n'eûmes pas le temps de disputer à fond comme à notre ordinaire ; seulement, il me reprocha en passant mon inconséquence. C'était à propos de M. d'Artois. Je trouvais fort bon qu'un prince de cette grande espèce ne pût aller en Angleterre, comme i
* Elle venait de les recevoir.
l58 MADAME DE CHABRIÈRE ET SES AMIS
en avait le projet, de peur d'y être arrêté pour dettes. Cet effet de la Révolution me plaisait. Constant me reproche de haïr souvent des causes dont j'aime les effets, de souhaiter et craindre, approuver et blâmer, contradictoirement avec moi-même. Il en est bien quelque chose. La capacité me manque quand il s'agit de juger le tout, et je m'attache en tout sens à des parties de ce tout, louant et blâmant des choses inséparables, et désirant des réunions de choses qui ne peuvent être unies.... »
Chose à noter, deux ou trois jours avant de rencontrer M"^^ de Staël, Benjamin écrivait encore à son amie de Colombier pour lui faire part de ses projets : il lui annonçait l'intention de retourner en Allemagne pour s'occuper de son livre sur la Religion, « qui est, disait-il, le seul intérêt de ma vie », et il ajoutait :
« Si M"^^ de Constant cesse de l'être, je passerai Vhiver près de vous. Si non, je ne puis lui laisser le temps de faire quelque nouvelle sottise, de devenir grosse peut-être, et de me rejoindre avec ce fruit de son 30- amour et de sa 30- année.... Je ne m'ennuie pas, et si je ne regrettais le temps que je passe sans vous voir, je n'aurais qu'à me louer de ma vie actuelle. L'habitude du travail m'est bien revenue.... Jusqu'au fantôme de la gloire littéraire, que vous aviez pris tant de peine à tuer chez moi, est revenu et embellit l'avenir. »
Elle lui avait répété vingt fois l'éternel 4 quoi bon ? Il allait entendre autre chose de la bouche de sa nouvelle amie.
Le 2g septembre, elle proteste contre l'espèce de reproche que nous venons de souligner :
« Vous a\ ez encore un peu de fiel contre moi, puisque vous m'accusez d'avoir à toute force voulu tuer chez vous ce désir de gloire littéraire qui embellit votre avenir et donne à votre goût pour le travail plus de force, de vie, d'intention. Mon Dieu, je ne veux rien tuer de ce qui vous fait plaisir... »
Elle explique qu'elle craignait l'excès de travail pour sa santé ; que d'ailleurs les événements publics ne sont guère favorables aux grandes entreprises littéraires ;
« Mais, poursuit-elle, je ne niais pas qu'il ne dût venir une postérité, et quand même il s'écoulerait des siècles de barbarie entre nous et une postérité éclairée, et revenue au bon sens et au bon goût, comme entre Cicéron, Horace, Virgile et ceux qui les ont bien appréciés, cette postérité-là peut exciter notre intérêt, l'on peut ambitionner son suffrage comme une postérité plus prochaine. Peut-être désirais-je, par amour-prop^-e pour
MADAME DE CHAHBlÈRE ET MADAME DE STAËL I So
VOUS, VOUS voir vous élever encore au dessus de ce désir de gloire, vous voir la mériter plus que la rechercher. Cela ne vous auiait pas empêché de l'obtenir. Ne la désirais-je pas pour vous autant •-lue vous, quand je souhaitai que la vie de Mauv'llon, -'vec tou* ce qu'elle fo'jrDissait de ues oolitiques et philosophiques à exposer, vous annonçât au public, vous et votre grand ouvrage, comme les Lettres persanes avaient annoncé Montesquieu et V Esprit des lois ? J'aurais encore bien des choses à dire là-dessus... Vous êtes satisfait, vous travaillez sans que cela vous fasse de mal ; vous désirez et espérez la gloire littéraire ; je suis donc contente aussi, je désire et espère aussi. C'est en Allemagne que vous voulez écrire et publier... Je n'ai rien à dire sur tout cela ; mon intérêt ne me fera rien dire: à peine me fait-il rien souhaiter ni penser. Le vôtre, c'est-à-dire celui de cette gloire que -vous ambitionnez, ne me laisse pas sans quelque crainte sur le style que l'on prend en Allemagne. Quand vous en revenez, il me semble que vos phrases sont plus longues, moins nettes. Je fus frappée, il y a quelque temps, d'une période que je vous dirai ou vous montrerai quand vous voudrez... Le Ciel ne vous fit pas pour écrire ainsi, même lorsque vous vous négligez le plus. Ce sont les écrits allemands qui font que de pareilles phrases peuvent par-ci par-là vous venir, et ne pas vous choquer assez pour être aussitôt repoussées. C'est bien égal quand vous n'écrivez qu'à moi, mais l'influence de l'Allemagne ne se bornera pas là : elle agira jusque sur l'esprit, et la pensée cessera de se présenter à vous simple, claire, lumineuse. Voilà du moins ce que je craindrais. Si j'ai tort, ou si cela vous est égal, à la bonne heure, et cela me deviendra égal aussi. Je ne serai pas, moi, avec la postérité, je n'entendrai pas ce qu'elle dira ; je suis plutôt avec vos ancêtres. »
Il est piquant de voir M'"*^ de Charrière mettre Benjamin en garde contre l'Allemagne au moment où il va s'éprendre de M'"'^ de Staël. On remarque surtout dans cette lettre l'espèce d'effort que fait M'"'^ de Charrière pour prendre au sérieux les ambitions littéraires et les rêves de gloire de son jeune ami. Elle s'y associe pour lui complaire, mais le ton demeure un peu pincé, et le « si cela vous est égal, cela me deviendra égal aussi » sufBt à trahir le fond d'indifférence de son âme. Il semble que cette lettre dut préparer le cœur du jeune homme aux émotions fécondes et neuves du lendemain...
C'est le lendemain, en effet, 30 septembre 1794, que Benjamin lui adresse la lettre dont elle parlait tout à l'heure à d'Oleyres. On y sent le frémissement d'un enthousiasme qui n'ose encore éclater, qui, bientôt, débordera sans contrainte :
l6o MADAME DE CHARBIERE ET SES AMIS
« Mon voyage de Coppet a assez bien réussi. Je n'y ai pas trouvé M"'"" de Staël, mais l'ai rattrapée en route, me suis mis dans sa voiture, et ai fait le chemin de Nyon ici avec elle, ai soupe, déjeuné, dîné, soupe, puis encore déjeuné avec elle, de sorte que je l'ai bien vue, et surtout entendue. Il me semble que vous la jugez un peu sévèrement. Je la crois très active, très imprudente, très parlante, mais bonne, confiante et se livrant de bonne foi. Une preuve qu'elle n'est pas uniquement une machine parlante, c'est le vif intérêt qu'elle prend à ceux qu'elle a connus et qui souffrent. Elle vient de réussir, après trois tentatives coûteuses et inutiles, à sauver des prisons et à faire sortir de France une femme, son ennemie pendant qu'elle était à Paris, et qui avait pris à tâche de faire éclater sa haine pour elle de toutes les manières. C'est là plus que du parlage. Je crois que son activité est un besoin, autant et plus qu'un mérite ; mais elle l'emploie à faire du bien. Je la crois donc plus que Mole, et je ne suis pas convaincu qu'il n'y ait pas de réalité. Ce que vous dites de ses ridicules est vrai : elle cite les grands comme une parvenue de hier, et, comme vous dites, la société de Paris comme une provinciale. Mais je ne pense pas qu'elle se pique d'esprit ; elle sent qu'elle en a beaucoup, elle a un grand besoin de parler, de se livrer, de ne connaître ni bornes ni prudence. C'est peut-être là la source de ce que vous lui reprochez ; si tant est que le reproche soit fondé. Elle loue trop les gens, parce qu'elle veut leur plaire pour se livrer à eux sans réserve. Quand ils n'y sont plus, elle revient naturellement sur ses pas : on ne peut pas appeler cela positivement une perfidie. Je suis loin de penser à une liaison, parce qu'elle est trop entourée, trop agissante, trop absorbée ; mais c'est la connaissance la plus intéressante que j'aie faite depuis longtemps.
J'ai fait avec elle un grand dîner à RoUe, chez un ^I. Rollaz, avec des Genevois, entre lesquels était le professeur Mallet, qui est du fiel ambulant \ Il est étonnant combien M^ie de Staël et vous dites précisément les mêmes choses sur la politique, mot pour mot. M^^^^ de Saïgas sont effectivement à Genève, sans avoir pu encore en ressortir. J'ai soupe à Nyon avec M. de Vincy. Vous voyez que j'ai eu bien des bonheurs. La Quinzaine est défendue '. M™^ de Staël, trouvant un B ernois à Rolle, a beaucoup parlé contre ce journal, où elle est maltraitée, et a insisté sur la nécessité de le défendre. J'ai parlé vigoureusement
' Ce «professeur» était sans doute Paul-Henri Mallet (lySo-iSoy), auteur de V Introduction à l'histoire du Danemark (i 755-56), et professeur à Genève dès 1761. Pendant que la révolution sévissait dans cette ville, Mallet vécut à Rolle, où Benjamin le rencontra. Voir de Montet, Dictionnaire des Genevois et des Vaudois.
^ C'était le journal de L'-F" Cassât (i 758-1 842). Voir de Montet, ouv. cité.
lOl
pour le journal et pour la liberté illimitée de la presse, et elle ne m'en a point su mauvais gré, ce que je trouve joli. Au reste, il était défendu, sans que nous le sussions, depuis le dernier numéro ; ainsi, ne l'en accusez pas, et voyez dans ceci, je vous prie, au moins autant sa tolérance envers moi, qui lui résiste en plein dîner sur une chose qui offensait son amour-propre et exposait sa tranquillité, que son intolérance d'intention contre la Quinzaine.
M"" DE PICRREGAUX, M"" DUPEYROU ET M. DU CHELUS Silhouette de M'" Moula (appartenant à M. F. de Perregaux. à XeuchàteU.
Muson est charmante, et je l'embrasserais tendrement si son fichu était bien fermé.
Il faut que je finisse. Mon cheval m'attend, et ma commission me pèse. Je m'ennuie fort de courir les grands chemins sans aller à Colombier. »
M'"*^* de Charrière ne sut pas cacher son dépit, ni se mettre habilement à l'unisson. Elle y tâcha cependant. Gaullieur cite d'elle une lettre du ii octobre, que nous ne retrouvons pas parmi celles que Benjamin a conservées, et où on lit :
« Vous me dites avec bien de l'esprit et bien des antithèses que vous n'existez presque plus. Fort heureusement je n'en crois rien. Aujourd'hui, vous avez dîné chez M'^*^ de Staël, et, supposé que vous ayez eu encore ce matin votre mélancolique humeur de hier, elle est sûrement passée ce soir. Vous aurez entendu et dit de l'esprit ; vous aurez ri ostensiblement, et peut-être aussi en cachette, et ainsi vous vous serez recréé, et ainsi créé à neuf (pas tout à neuf : vous vous serez refait ce que vous étiez il y a quelques jours) ; vous vous trouvez à l'heure qu'il est un très aimable Constantinus. Il ne s'agit pas de végéter toujours comme un sot ou comme une plante, mais il faut végéter de cette sorte quelquefois et en prendre votre parti.
M. de la Roche ^ a des chagrins, et il se trouve que c'est nous, M. de Charrière et moi, qui l'aimons et l'estimons de tout notre cœur, qui lui en avons attiré. M. de Charrière a écrit pour lui rendre service et il lui aura nui... Oh ! Dieu ! quel odieux monde que celui-ci ! Que de haines, de persécutions ! Quelle hypocrisie avec ceux que l'on craint ! Quelle lourde malveillance vis-à-vis de ceux qu'on peut écraser ! Adieu. Je vais écrire deux mots à cet honnête homme. »
Gaullieur cite encore, comme étant du même mois et de la même année, la lettre suivante :
« Nous eûmes hier un bal de pressureurs et de vendangeuses où j'assistai de 8 à 9 et de lo à minuit. J'eus le bonheur de plaire beaucoup à toute la compagnie, et il n'est bruit aujourd'hui que du plaisir qu'on a eu à me voir. J'ai causé, j'ai ri.
Qu'il sera doux de vous revoir !
Chacun me voit, le jour, le soir, Lire cent fois, par'cœur apprendre L'écrit charmant qui m'en donne l'espoir. Qu'il sera doux de vous revoir.
S'il est si doux de vous attendre ! »
Gaullieur n'avait pas assez la superstition des dates et la manie de l'exactitude : nous doutons fort que M'^'-' de Charrière ait écrit ces lignes pleines d'enjouement et de jeunesse, au moment
' Médecin, émigré (croyons-nous), qui s'était lié avec les Charrière. Sur leur recommandation, il s'établit à Lausanne ; mais les médecins de cette ville se coalisèrent contre lui. Nous avons plusieurs lettres de M. de la Roche, relatives à cet incident, qui provoqua l'indignation de M"" de Charrière. Il vint lui conter ses déboires en août 1794. De la Roche est mentionné dans le Journal de M"' de Ca\enove d'Ariens (déjà cité chap, VI, p. igS).
MADAME DE CHABRlÈHE ET MADAME DE STAËL l63
OÙ Benjamin s'éloignait manifestement d'elle; nous croyons moins encore que cette femme de 54 ans, qui vivait confinée dans sa chambre, ait assisté au bal des pressureurs — au ressat, en langage local — de 1794. Nous ne serions pas surpris que cette circonstance dût être reportée aux toutes premières années de son séjour à Colombier, et les vers si pleins d'espoir aux premiers temps de sa liaison avec Benjamin. Sur les vendanges de 1794, elle écrit à M"<^ L'Hardy ces mots moins enjoués :
« Je vous dirai franchement que Colombier est dans ce moment un vilain endroit bien boueux, où le bruit des gerles cahotant sur des chars se fait entendre nuit et jour, et où l'on ne fera pas de trop bon vin cette année. En revanche, on en fera beaucoup. »
M""^ L'Hardy continue naturellement d'être renseignée par sa grande amie sur tout ce qui se passe à Colombier :
«26 septembre 1794. Que de choses j'aurais à vous dire! Le chapitre Constant fournirait bien des pages. Le drôle d'homme, l'aimable homme que ce Constant ! Nous avons été fort bien ensemble ici pendant 4 ou 5 jours, puis à Lausanne il a repris des prétentions à une inébranlabilité et à une indépendance totale d'autrui qui nous ont presque brouillés, puis nous sommes revenus chacun de notre côté l'un à l'autre avec des excuses sans nombre, et un aveu mutuel que nous ne pouvons nous passer l'un de l'autre. Ses bonhomiques lettres à lui ont rencontré et croisé sur les chemins les miennes, qui prouvaient que je m'étais adoucie de moi-même... Enfin, cela s'est bien terminé, et je l'attends ici au premier jour.
...J'ai dit à M. Huber la visite faite à son père ', et il m'en a paru bien aise. Les pères Heyne et Huber se prêtent, je crois, dans ce moment à des arrangements paternels. M. Constant y a mis du sien de toute manière et son séjour à Gœttingue a été favorable aux Huber de Bôle. La dame grossit à vue d'œil et paraît prévoir avec satisfaction
Quelque petit savant qui veut venir au monde... »
Mais M'""-' de Charrière, surtout préoccupée de M'"'' de Staël, donne sur sa seconde visite les détails suivants :
«Ce 7 octobre 1794... J'ai eu M"^'^ de Staël pendant quelques heures. ...Elle a déploré en femme sensible ce qu'elle avait appris des chagrins de la comtesse. Elle m'a questionnée un peu ;
' Par M"° L'Hardy, qui avait passé à Leipzig, où le vieillard était alors.
j'ai très peu répondu. Après son départ, je me suis demandé si cette portion des émigrés à laquelle elle tient, avec laquelle elle est liée par des services et une bienveillance réciproques, les Narbonne, Lally, Mathieu Montmorency, enfin les nobles constituants, n'espéraient pas quelque chose de la comtesse auprès du roi... M'"*-' de Staël venait de chez M. de Garville ^ où il y a des Français ; d'Anet, où il y en a aussi : la princesse de Broglie et d'autres. M. de Narbonne l'avait accompagnée à Anet et y était resté. Je ne sais par où il s'est rendu suspect ou désagréable au gouvernement de ce pays, mais on a lu son signalement dans les justices des villages avec une défense de l'héberger. On dit que c'est à la réquisiton de M. Barthélémy... Le tout a eu lieu après la visite de M'"'^ de Staël, à qui, par conséquent, je n'en ai pu demander l'explication. A son retour à Lausanne, elle a vu Constant, et ils se sont admirés l'un l'autre. Elle lui a témoigné un extrême engouement, et lui, il m'est venu dire le sien pour elle. Vraiment, la rapidité de son esprit et l'agrément de son élocution sont remarquables. Il y a de quoi la faire imaginer belle tandis qu'on la voit laide. Je voudrais que vous l'eussiez vue... Constant est reparti presque aussitôt après être arrivé. Il reviendra bientôt, j'espère, pour plus longtemps.
La correspondance avec lui continuait au petit bonheur. Il y avait encore quelques sujets possibles de conversation. Benjamin, toujours préoccupé des affaires de son père, se reprochait de n'avoir pas été un bon fils. Elle le rassure entièrement :
' Nous avons déjà rencontré M. de Garville dans le chapitre précédent. Citons à son propos les lignes suivantes du Mémorial de J. de Norvins (publié par L. de Lanzac de Laborie, Paris, Pion, Nourrit et C", 1896, II, p. 86 et sq.) : « Il [Benjamin Constant] ne passait jamais sur la route de Bâie à Lausanne sans s'arrêter à Greng chez mon oncle [Garville], à moins qu'il n'allât à Neufchâtel voir M"" de Charrière : alors sa route était par Bienne, mais cette route, il devait bientôt l'oublier. » M. de Norvins mentionne plusieurs des émigrés que nous avons rencontrés. Enfin, il nous apprend que la déclaration de Benjamin à M"" de Staël aurait suivi de huit jours la fameuse lettre à M"' de Charrière (21 octobre), que nous rappellerons tout à l'heure et où il entonne un hymne enthousiaste à l'honneur de sa nouvelle amie. Celle-ci n'aurait pas pris d'abord au sérieux la déclaration de Benjamin, et aurait même dit : « Je sens que j'aurais pour cet homme une antipathie physique que rien ne saurait vaincre. » Constant fit alors mine de se suicider (comme chez M'" Pourrat). « L'on sut que de très bonne heure passionné pour les grandes aventures. Constant avait toujours avec lui tout ce qu'il fallait pour se tuer et pour s'empêcher de mourir. » (Voir notre chap. XII).
MADAME DE CHARBIÈRE ET MADAME DE STAËL lt)5
« Je troquerais volontiers ma conscience filiale contre la vôtre. Vous étiez autrefois un enfant qui avait à se louer et à se plaindre, et qui ne se plaignait pas, mais qui satisfaisait ses goiits bien plus à son propre détriment qu'à celui de qui que ce soit d'autre. Dès que vous avez été un homme ayant mangé de la connaissance du bien et du mal, vous avez été un excellent fils. Recevez de moi une absolution totale. Je suis aussi bonne qu'aucun prêtre, voire le Pape, pour vous la donner, vous connaissant fort bien et ne vous ayant jamais fiatté sur rien au monde.
Nous avons aujourd'hui MM. DuPasquier, Vernon et de Brenles K Ils s'annoncèrent hier. Henriette m'apprend que les Fanchon et Lisette sont occupées là-bas comme pour la noce de Gamache. J'en ai une honte aristocratique : il me semble qu'autrefois tout n'était pas chez moi sens-dessus-dessous pour trois ou quatre convives. Ai-je donc banni de céans toute bonne grâce et noble habitude ?... Revenez seulement, vous pour qui l'on ne se trémousse pas de la sorte. Vous occupez cependant, car M"^ Louise a séché une infinité de petites poires à votre occasion... Adieu. M. de Charrière va samedi au pays de Vaud. » (i6 octobre 1794.)
Mais la lettre suivante sera d'un ton bien différent. C'est que, jusqu'ici, M'"^ de Charrière ne se doutait pas encore à quel point son ami était conquis par M'^^ de Staël. La lettre qu'il lui écrivit le 21 octobre la frappa au cœur et ne lui laissa aucune illusion : l'enthousiasme ne se contient plus, il déborde, il va jusqu'au lyrisme :
« ...J'ai vu M. de Charrière et ai dîné hier avec lui chez M"^^ de Saussure. J'espère déjeuner avec lui demain chez M"^^ de Staël. J'accepte bien volontiers votre absolution sur mes péchés filiaux. Il est sûr que je tâche de réparer autant que je le puis ce que j'ai pu négliger et ce que j'ai fait de mal dans une jeunesse orageuse.... Je vous verrai décidément la semaine prochaine ou celle d'après. Sera-ce pour longtemps ? Je crains que non. »
Il annonce divers projets, entr'autres celui de quitter la Suisse pour deux ans, puis ajoute ces mots significatifs :
« J'ai le bonheur, moi, depuis quelque temps, de repousser les sensations stériles, et je n'aime pas à me débattre dans le passé quand je crois pouvoir encore espérer de V avenir. »
' Samuel-François-Louis-César Clavel de Brenles (i76!-i843), que Juste Olivier mit en rapport avec Sainte-Beuve et que nous avons mentionné déjà 1. 1, p. 167 et 182. Nous le retrouverons encore dans le chapitre suivant.
l6b MADA.MK DE CHAKHIKRE KT SES AMIS
Lignes terribles, suivies de cette page bien connue, qui devait blesser à mort M'"' de Charrière :
« Il m'est impossible d'être aussi complaisant pour vous sur le chapitre de M'"'^ de Staël que sur celui de M. de la Roche. Je ne puis trou\er malaisé de lui jeter, comme vous dites, quelques éloges. Au contraire, depuis que je la connais mieux, je trouve une grande difficulté à ne pas me répandre sans cesse en éloges, et à ne pas donner à tous ceux à qui je parle le spectacle de mon intérêt et de mon admiration. J'ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et attrayantes, autant de brillant, et de justesse, une bienveillance aussi expansive, et aussi active, autant de générosité, une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, d'abandon dans la société intime. C'est la seconde' femme que fai trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu être un monde à elle seule pour moi. Vous savez quelle a été la première. jyjmc (jg Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime que dans le monde ; elle sait parfaitement écouter, ce que ni \-ous ni moi ne pensions • elle sent l'esprit des autres avec autant de plaisir que le sien. Elle fait valoir ceux cpi'elle aime avec une attention ingénieuse et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin, c'est un Etre à part, un Etre supérieur, tel qu'il s'en rencontre peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent, et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur. »
Il y a dans cette effusion lyrique une insistance visiblement voulue. M'^^ de Charrière le sentit cruellement. Et comme la lettre se terminait par les mots d'usage : «Je suis impatient de vous revoir, » elle riposta :
« 26 octobre 1794. Restez où vous êtes, cher Constantinus. Il ne fait point beau à Colombier, tandis qu'il fait très beau à Lausanne et à Mézery. D'ailleurs, vous ne seriez ici, dites-vous, que pour peu de temps, et puisque vous devez être absent de la Suisse au moins deux ans, autant vaut-il s'accoutumer plus tôt que plus tard à vivre sans vous. Cela me sera très pénible, mais, ni plus ni moins, il le faut. Dans la belle saison je vous dirais : «Venez passer ne fût-ce que 3 ou 4 jours avec moi ;» mais tantôt la bise, tantôt le brouillard ou la pluie rendent les voyages de cette saison malsains et désagréables.
Je vous ai raconté la relation du jeune homme venant de Strasbourg pour vous raconter quelque chose : cela vous déplaît. ...Soit, à la bonne heure... Si je savais quelques autres expressions d'assentiment plus formelles, je les emploierais, et vous auriez une certitude entière de n'être plus ennuyé d'aucun récit
de cette espèce venant de moi. Cela est dit. Quant aux louanges jetées, c'est M '"' de Staël qui m'en jette, ce n'est pas à vous que je propose d'en jeter, ni pour qui je trouve difficile d'en répandre de très agréables, de très méritées, devant cet objet de votre admiration. En son absence, parlant à d'autres, à moi, il vous est si facile de rassembler tous les traits du plus charmant éloge, que près d'elle vous devez la louer toujours, tantôt par votre manière de l'écouter, tantôt par celle de lui répondre. Je crois tout ce que vous en dites. Je la crois très spirituelle, et non moins bonne que spirituelle, et avec cela officieuse, et obligeante, ce que d'autres (moi par exemple) ne sont pas et ce qui met la bonté à l'usage de tous les jours et de tout le monde. Je vous ai prié de répondre à sa lettré de ma part, pensant que cela vous serait agréable à tous deux ', et à moi commode. Je ne sais pas répondre à des lettres comme les siennes, ni lui jeter de temps en temps des louanges comme elle a la bonté de m'en jeter. Voilà tout. Ne vous fâchez pas. Si je suis une assez plate créature, si d'ailleurs vous connaissez si bien tous mes faibles moraux, politiques, etc., qu'au premier mot que je dis sur un sujet quelconque, vous croyez voir une mine de sottise dont vous devez prévenir l'exploitation, ce n'est pas ma faute. Vous avez bien de la peine : il vous faut refermer l'ouverture de la mine, et rouler dessus de grosses pierres pour raffermir le terrain. Cela vous ennuie. Compatisco, mais je ne saurais qu'y faire... Je vous embrasse tendrement, quoique un peu piquée de vos deux articles : J'ai le bonheur de repousser des sensations stériles, etc., et : Il m'' est impossible d'être aussi complaisant pour vous sur le chapitre de M""^ de Staël, etc.. Je vous jure que je ne vous demande -.... sur aucun chapitre. »
Cependant Benjamin manifeste l'intention de s'arrêter à Colombier en venant faire visite à Huber. Elle lui répond le 5 novembre par un billet où se trouve ce quatrain :
Nos discours sont ambigus ; Laissons texte et commentaire.
Alors qu'on ne s'entend plus, Le plus court est de se taire.
Elle ajoute :
« Je n'en sais guère plus que vous sur mes dispositions. Il se peut que vous me trouviez comme j'étais ; il se peut que vous
' Lettre à Benjamin, du 27 septembre 1794 : « Je vous supplie de donner ou envoyer à M"" de Staël l'information ci-jointe [sur la comtesse Dœnhoff] qu'elle m'a demandée. »
- Mot coupé dans l'original.
l68 MADAME DE CHARRIÈBE ET SES AMIS
me trouviez toute autre. Je suppose que vous avez à parler à M. Huber. La plaisante et bonne chose de tenir à l'Allemagne, à Lausanne, à Colombier ! C'est le moyen de ne tenir à rien. M. de Charrière est arrivé à 2 heures ; nous caressons beaucoup son nouveau chien amené de Mex K »
Elle écrivait à M"*^ L'Hardy, le i'-^'" novembre :
« Avant-hier au soir, je m'assis entre mon Henriette et Lisette Ambos, et je leur lus le Bourgeois gentilhomme. Quels éclats de rire ! Lecteur et auditoire se tenaient les côtés... Je suis brouillée depuis quelques jours avec Constant, de sorte que je lui vois des cornes. Convenez avec la comtesse qu'il est fort laid. Cheveux rouges, petits yeux comme de verre, taches jaunes sur tout le visage. Convenez-en ! Fi des préventions ! Quand je serais folle, archi-folle d'un homme, je voudrais le trouver comme il serait. D'ailleurs, c'est assez plat, pour les hommes, d'être beaux ; ils prennent les travers des femmes et on dit d'eux comme des femmes : « Il a un peu maigri, il a un peu trop d'embonpoint ; il commence à changer un peu, etc., etc. »
Ce ton révèle moins de douleur que de dépit. Quelques jours plus tard. Benjamin passe à Colombier, où il amène un jeune homme né à Smyrne, habitant Paris, du nom d'Abelie (ou Abéli) ; elle conte à son amie la visite avec plus de gaîté qu'on ne l'eût attendu (8 novembre 1794) :
«Vous écrirai-je, chère fille ? Vous écrirai-je sans avoir rien d'intéressant à dire et avec une tête encore remplie d'enfantines et sottes et pourtant vives querelles ? Constant a été ici depuis avant-hier à midi jusqu'à ce matin à je ne sais quelle heure. Je ne l'ai pas vu ce matin. Je suis convenue qu'il était bien le maître d'aimer M'"^ de St. autant ou plus que moi, que ce n'était pas du tout un tort que je pusse lui reprocher, mais j'ai soutenu que sans compter les chicanes perpétuelles dont je pouvais me lasser, il m'était permis de trouver déplaisant ce qui n'était pas un tort, et si déplaisant que j'aimasse mieux rompre toute correspondance que de me laisser ennuyer plus longtemps par les expressions de ce nouvel enthousiasme. Aimez ! Enthousiasmez-vous ! lui ai-je dit : vous en êtes bien le maître, et je suis bien la maîtresse aussi de ne plus vous écrire. — Je vous envoie le billet que je viens de recevoir de lui. Ceci ne sont ni des querelles maritales ni des querelles d'amants : comment font-elles pour être si vives ? J'ai en ceci un air très ridicule ; mais, tout en le sentant très bien, je vais
' De chez ses parents Charrière de Sévery.
mon chemin et dis ce que je pense. Nous eûmes avant-hier pour témoins Camille de Roussillon et un jeune homme que Constant amenait et que je n'avais jamais vu. Il fut bien surpris sans doute; cependant, comme nous étions par-ci par-là fort drôles, et par-ci par-là fort judicieux, nous inspirions un peu d'intérêt... »
C'est à ce moment, à peu près, que fut écrit le petit apologue que j Gaullieur et Sainte-Beuve ont publié et que nous transcrivons d'après le brouillon qui est sous nos yeux, portant la date du 24 novembre. On se rappelle le surnom de Barbet que s'était si humblement donné M"^'^ de Charrière :
Un vieux barbet cher à son maître,
Chien caressant et dévoué, S'il se voyait quelquefois rabroué, Se consolait, tout prêt à reconnaître
Que c'était là le droit du jeu.
Chacun de bile a quelque peu.
Et qui reçoit tous les jours des caresses Peut bien parfois supporter des rudesses.
De l'amitié les hauts et bas
Valent mieux que l'indifierence.
Décidément, moi je le pense.
Et le Barbet aussi. Mais ne voilà-t-il pas
Qu'un jour son maître fait l'emplette
D'un petit chien (Bichon, Levrette,
L'un ou l'autre, il importe peu) :
Son allure est vive et brillante.
Son poil luisant, son œil de feu.
Et sa manière en tout charmante;
Car, sans compter que pour l'esprit
II est de race précieuse.
Dans l'école la plus fameuse
Pour les tours on l'avait instruit.
Le maître à l'excès s'en engoue.
Et sans merci le flatte et loue
En présence du vieux Barbet,
Lequel, d'abord tout stupéfait,
Baisse l'oreille, fait la moue.
Puis de l'humble rôle qu'il joue
Se dégoûte enfin tout à fait.
Les lettres qu'elle écrit à Benjamin pendant cette sombre fin d'année respirent une sorte de lassitude triste :
«27 novembre: ...Même si j'étais quelquefois encore un peu aimable, cela me paraîtrait ridicule. Dans tous les romans et
lyO MADAME DE CHAKBIERE ET SES AMIS
histoires, j'ai toujours vu qu'il fallait devenir une digne et paisible femme... Enfin, on est comme on peut... Quant au satellite que je voudrais, dites-vous, faire de vous, rien n'est si faux en tant que planète et satellite brillant au ciel et considérés par les habitants de la terre. Brillez tant que vous voudrez, brillez seul ; mais, à moins que vous ne me veuillez discorder tout à fait, ne vous écartez pas de moi par choix, ne courez pas le ciel sans moi... Je crois avoir pensé que vous auriez assez le temps de vous montrer, quand je ne serais plus, le Montesquieu de V Esprit des lois, et qu'en attendant il vous fallait être le Montesquieu des Lettres persanes. J'y prévoyais le plaisir de vous voir effectuer, finir quelque chose. Ici je pouvais vous comprendre et vous suivre. Quand votre tâche ne serait pas immense, je serais capable peut-être de vous aider à la remplir, et si vous daignez entreprendre un petit ouvrage de quelque genre qu'il puisse être, je lirai, critiquerai, je ferai tout ce qu'il vous plaira ; comme si vous voulez que pour votre amusement j'écrive quelque chose, vous n'avez qu'à dire, et je rendrai ce quelque chose le plus agréable pour vous qu'il me sera possible... »
Il répond (3 décembre 1794) ^ :
« Ce que vous me dites sur vos raisons de' désirer que j'entreprenne un moins vaste ouvrage est très juste et très sensible. Mais je n'ai jamais eu d'attrait un peu soutenu que pour celui auquel vous n'avez jamais pu prendre intérêt, et si je n'achève pas celui-là, je crois bien que je n'en ferai point d'autre. Je vais m'y remettre avec ardeur, et le motif de l'achever pour vous le soumettre sera l'un des plus attachants. Si j'y travaille comme je l'espère, je compte que dans deux ans il sera achevé, et alors vous serez mon premier public.
J'accepte avec bien du plaisir votre offre de vous remettre à écrire, mais comment vous dire ce que j'aimerais particulièrement que vous écrivassiez ' ! Le sujet que vous traitez me paraît toujours dans le moment le sujet le plus agréable. Je ne puis donc que vous prendre au mot et vous dire : travaillez, travaillez beaucoup et travaillez vite.
...J'invite Huber à venir passer quinze jours ou plus avec moi. J'espère qu'il viendra bientôt. Nous retournerons alors ensemble à Colombier, et je remplacerai de mon mieux, quoique imparfaitement sans doute, le seigneur Camille, qui sera vraisemblablement parti pour Trieste. Je l'ai trouvé bien aimable, bien plus aimable qu'autrefois, plus doux, plus mesuré, plus fin, contant moins et parlant mieux ; je n'ai plus remarqué
' W" Melegari a par erreur daté ceue lettre de ijgi. ^ C'est ainsi que Ta lu M'' Melegari.
aucune de ces choses qui choquaient quelquefois dans sa manière. Enfin, i'ai été surpris et charmé du changement que vous avez opéré en hii... »
Elle (8 décembre) :
« Camille m'a quittée jeudi. Peut-être revient-il aujourd'hui, peut-être non. Vous me faites plaisir de me dire que vous avez été content de lui. Je lui ai tenu rigueur extrêmement sur tous les objets qui vous choquaient avec raison... Adieu, je vous embrasse bien tendrement... »
Benjamin lui adressait le 6 ces lignes qui durent croiser les précédentes, et d'où il ressort qu'il venait de faire (fin novembre) une courte apparition à Colombier :
« J'attends le naïf et bon Huberchen incessamment... Je lui ferai faire quelques connaissances, et puis je le laisserai aller, venir, travailler, et se divertir comme il voudra.
...Notre courte ent-evue Tcelle de novembre sans doute] a dissipé tout ce qui s'était élevé entre nous, et nous nous sommes retrouvés tels que nous étions réellement, c'est à dire faits pour nous aimer et incapables l'un et l'autre d'exigences et de procédés indélicats. Cette heureuse révolution aussi intime m'est bien douce et c'est un grand charme sur ma vie. En général, quand on se convient, il faut se quitter le moins possible, et dès qu'on a le malheur de se brouiller, il faut se revoir. J'en ai fait avec vous, plus d'une fois, l'heureuse expérience... Adieu, jusqu'à mardi, jour où je me flatte d'avoir reçu de vos nouvelles, d'y répondre et de rétablir ainsi la régularité de notre correspondance. »
En apparence, ils étaient réconciliés ; elle en informe ses amis :
« Benjamin est revenu, dit-elle à M"*^ L'Hardy, mais n'a pu rester que deux jours. Le premier, ce n'a été que chagrins, reproches, épigrammes ; enfin, j'ai dit : Constantinus, faisons la paix ! J'ai tendu la main, la paix a été faite. Adieu, chère fille. Entre nous il n'y eut jamais de guerre (29 novembre 1794.) »
Et à M"^"' de Sandoz-Rollin (même date) :
« Constant, avec qui, par parenthèse, j'ai fait la plus entière paix, me disait l'autre jour, en faisant son histoire future : Puis il faudra épouser M"^ L'Hardy, car vous, qui êtes un despote effroyable, vous l'avez ainsi résolu. Cela n'est pas vrai, mais je la lui donnerais plus volontiers, avec plus de confiance en ses égards pour elle, si elle n'avait, ni n'avait eu de pension de la comtesse que dans l'autre cas... Et puis, ma belle, sans plus de
raisonnements, je vous dirai que les prévoj^ances d'argent me sont insupportables. Je ne les aime pas aux mères pour leurs enfants ; jugez si je les aime aux filles pour elles-mêmes. En cela je suis horriblement aristocratique, et je relègue ce sentiment au cœur d'une servante déjà sur l'âge. »
Et, comme son amie vient de faire un séjour à Genève, elle poursuit, dans le même ordre d'idées :
« Avez-vous fait quelque attention à mes De Tournes ^ ? Bonnes gens, honnêtes gens, bonne mère, bon père, cela vous rapetissait un tant soit peu de calculer comme vous faisiez ! Vous étiez charitables, mais non pas généreusement. M. De Tournes s'en excusa un jour auprès de moi ; il descendit exprès de son étage au mien, et me dit que s'il avait de meilleurs yeux, s'il pouvait s'occuper d'une manière plus intéressante, il n'aurait pas sans cesse les fonds de France, les rentes viagères, ses autres capitaux et intérêts dans l'esprit. Vous, Caroline, vous n'êtes pas genevoise, vous ne ferez pas de pareils calculs, vous ne raffinerez pas votre fortune ni votre économie, mais exempte, plus que personne, de vanité fastueuse et de dispendieuses voluptés, modeste, avec cela, à l'excès, et toute disposée à vous compter pour rien, vous vous refuserez tout pour ménager des jouissances à votre famille. »
Si, avec ses amis, elle sauvait les apparences, elle n'était cependant point dupe des sentiments que lui exprimait Benjamin, et y discernait, en réalité, plus de pitié que d'affection. A la lettre du 6 décembre, elle répond le 12 :
« Je ne pense pas que notre correspondance devienne bien régulière. Mais qu'est-ce que cela fait ? Elle a pris je ne sais quelle teinte nouvelle et qui dans ce moment me paraît plaisante. Nous sommes si doux ! Les objets sur lesquels nous nous disputions nous sont devenus si indifférents ou sont si bien mis de côté ! Nous ne nous ressemblons plus chacun à soi-même. Je suis fort aise de voir M. Huber vous aller joindre... Je vous prie de ne pas vous tenir pour engagé à revenir avec Hiiberchen. L'année passée ne ressemblait point à celle-ci. Vous sortiez de maladie, vous vous étiez ennuyé dans votre bain et avec vos sangsues ; vous n'aviez vu presque personne. Alors ce séjour-ci pouvait n'être pas trop solitaire ni trop monotone. D'ailleurs, vous aviez vos livres, et quand vous vous portiez passablement, vous lisiez et écriviez. Enfin, repensez-y et regardez-vous comme absolument libre. Je ne suis ni exigeante, ni facile à demi, et une
' Chez qui elle avait demeuré à Genève (v. ch. VII).
MADAME DE CHARBIÈRE ET MADAME DE STAËL lyS
fois qu'on n'a plus trop à se plaindre de moi, on n'a plus à se plaindre du tout.
...Vous avez donc encore un peu besoin d'espérer et de prévoir, puisque vous voulez que les coalisés soient battus pour que la paix et l'ordre renaissent plus tôt. A la bonne heure aussi. Peu m'importe quels seront les battants et les battus, et je serai fort aise du bonheur des peuples. Mais j'y crois comme à celui des individus. La paix entre des gens en uniformes pourra bien se faire. L'ordre, qu'est-il ? où est-il ? où a-t-il été ? Depuis que les cruautés des Robespierres ne me viennent plus tourmenter, je ne me sens qu'un froid dégoût pour les sociétés et ceux qui les mènent ou les tracassent. Aucune opinion ne me fâche plus, et supposé que j'en aie une, mais cela est fort douteux, il m'est égal qu'on ait celle-là ou une autre ^ Quand j'ai un peu de fièvre, je m'en aperçois à la lueur de la chandelle ou bougie que je vois plus jaunâtre et plus pâle qu'à l'ordinaire, et le monde, depuis quelque temps, n'est plus éclairé pour moi que par une lumière faible et jaunâtre, et j'aime assez cette douce teinte. Je n'en demande pas d'autre. Ce que je vous dis là est fort décousu en apparence. La liaison n'est que dans ma tête... »
On se représente l'effet que devait produire ce ton de lassitude amère sur celui qui venait de goûter à l'optimisme généreux de M™^ de Staël ! Mais pour M"^*^ ^q Charrière, tout était fini de ce qui faisait le charme de cette liaison depuis huit années. Quant à Benjamin, une lettre écrite le i8 décembre par Huber à sa femme, et que celle-ci a recueillie dans ses souvenirs, déjà cités, nous renseigne sur son état d'âme. Il est, assure Huber, complètement sous le charme, et n'est pourtant pas heureux, comme on s'en aperçoit aisément.
« Il est infiniment aimable et bon, ajoute Huber ; nous avons eu quelques sérieux et cordiaux entretiens. Il ne se sent pas heureux et n'a plus l'espoir de l'être vraiment jamais. Il convient avec moi qu'il ne saurait jamais ni d'aucune façon F être moins que sur le terrain actuel. C'est un être singulier et sympathique. Etre si enfant, et avoir eu si peu de pures joies ! »
' A propos de son aj^nosticisme politique, citons ce piquant passage d'une lettre à M"' de Sandoz-Rollin (179Q) : « Le maire de la ville lui [son neveu] a parlé de moi un peu bizarrement en bien et en mal, c'est-à-dire qu'il louait à l'excès Caliste et blâmait mes opinions politiques. Je voudrais qu'il me dit ce qu'elles sont. »
174 MADAME DE CHAl^KIKRE ET SES AMIS
Dans cette fin de 1794, M'"'^ de Charrière s'est mise à composer son petit roman Trois femmes, qui la préoccupa plus qu'aucun autre de ses ouvrages. Elle soumet à Constant et à Huber les idées qu'elle se propose de développer. Benjamin lui répond :
« 16 décembre 1794 ^ Je suis tellement occupé à mener Hiiberchen de maison en maison et de dîner en dîner, que je n'ai pu trouver, malgré l'envie que m'en inspirait le grand nombre de charmantes lettres que j'ai reçues de vous, un moment pour vous écrire.
...Votre généalogie du devoir, et la distinction que vous faites d'après Kant entre le devoir absolu et indépendant, et par làmême simple, et le devoir composé, et par là-même dépendant, m'a beaucoup frappé. Je me déclare absolument pour le premier. Si le bonheur général ou particulier est la pierre de touche du devoir, il est impossible de déterminer ce qu'est ce dernier. Non seulement le bonheur peut être variable en luimême, mais il est nécessairement différent dans l'imagination de chaque individu. Le devoir est donc un être moulé au gré de chaque tête individuelle. Il y a plus : le devoir, devenant un calcul de bonheur, n'est plus un devoir. Chacun a le droit de faire le mal, s'il veut renoncer aux avantages du bien, ou courir le risque des conséquences du mal...
Hiiberchen repartira la semaine prochaine. Il a traduit ici tout Adèle [de Sénanges], et remportera un roman anglais pour le traduire aussi. Ainsi il ne perd pas son temps. Je perds le mien, et le perds loin de vous, ce qui fait un double mal. »
Il avait grande envie de revenir la voir, mais elle soulevait des objections qui montrent qu'elle considérait l'ancienne intimité comme finie. D'abord, M. de Charrière était fort malade : il venait d'avoir un vomissement de sang dont les siens avaient été fort effrayés. Et puis, elle alléguait certaines difficultés d'un ordre tout prosaïque, l'état fâcheux des dernières récoltes, la misère générale aggravée par un hiver rigoureux :
« Comment feront les pauvres gens, écrit-elle à M"^ L'Hardy, s'ils sont quelque temps sans pouvoir travailler à la terre ni aux fabriques, si les pommes terre que nous pourrions leur donner gèlent ? On craint de manquer totalement de blé... Hiiberchen doit revenir un de ces jours. Constant ne viendra pas de sitôt. Loin de le presser, je l'invite à ne venir pas, et j'en ai une raison bien simple et vulgaire. C'est que je ne saurais comment nourrir un homme qui ne mange guère que du bouillon et de la viande,
' Et non 1793 (Recueil .Melegari).
MADAME DE CHARRIÈRE ET MADAME DE STAËL lyS
et cela non pas tant par goût que par besoin de santé. On n'a actuellement qu'avec peine de la viande, et on la paie excessivement cher. Je ne voudrais ni donner de grands soins à M"'^ Louise, ni affamer le pauvre Constant. » (Décembre 1794.)
Et à Huber :
« Dites à M. Constant qu'il ne conviendrait point à sa santé de vivre ici dans ce moment ; et cela suffit pour me consoler de ce que cet hiver ne ressemble point à l'autre. Pour moi, à qui des raves sont une nourriture suffisamment substantielle et qui mange fort peu mes semblables, veaux, moutons, cochons, etc., je n'éprouve ni privation ni inquiétude personnelle. » (25 décembre 1794.)
« Il faut savoir, dit-elle à Benjamin lui-même, il faut savoir, cher Constantinus, que je vous aime autant que jamais et que je mets le plaisir de vivre avec vous au-dessus de toute autre jouissance de société et d'amitié. J'étais bien persuadée que vous passeriez l'hiver où vous êtes, et cependant ce n'est pas pour chasser les chiens devant le lion que je vous ai fait prier ou conseiller de ne point venir ici. ...Réellement, il y aurait eu de l'inconvénient à votre séjour parmi nous. Toute l'industrie de M"*^ Louise va à procurer à son frère malade des soupes aux gruaux de toutes les façons, la plupart à l'eau et au beurre, et des végétaux bien simplement accommodés. Cela ne vous eût point convenu et elle aurait eu besoin d'une autre industrie continuellement agissante pour vous procurer à vous la nourriture qui vous convient. ...J'aurais pourtant trouvé qu'aucun soin ne pouvait être trop grand, et j'aurais mis à contribution toutes les têtes de la maison, toutes les pourvoyeuses du canton, si nous en eussions été encore au temps passé. Mais vous vous étiez déjà fait le commensal d'une autre ; je vous avais déjà entendu dire nous d'une autre family ; je vous avais entendu dire : « La société où je vis... », « la maison où je passe onze heures des vingt-quatre... » Elle est mieux fournie que celle-ci, parce qu'elle est plus opulente et dans un pays non disetteux. J'ai souhaité que vous y restassiez. Un débonnaire mari, une fois que sa femme serait entrée dans un lit autre que le conjugal, la laisserait sur l'édredon et ne la presserait pas de venir partager une vieille, dure couche. La mauvaise humeur eue et passée sont des frais qu'il ne faut pas perdre. Il ne faut pas revenir en arrière, ni courir le risque d'avoir encore une autre fois à faire ce même détestable chemin, c'est à dire qu'il faut se conduire raisonnablement désormais. Avez-vous entendu un petit a parte que vous fîtes ici la veille de votre dernier départ ? Vous répétâtes tout haut en marchant par la chambre ce que je vous avais écrit quelque temps auparavant : Tenir à Lan-
lyÔ MADAME DE CHARRlÈBE ET SES AMIS
sanne, à Colombier, à V Allemagne, c'est ne tenir à rien. L'ordre donné à Christian ' de rester pour emporter certaines choses était donné déjà ; il fut sans doute confirmé et étendu. Christian a tout emporté. » (Mardi matin.)
« Tout ressentiment de ma part est fini, écrit-elle peu de jours après. Dieu sait quels égards, quelles bontés vous me promettez. Mais moi qui d'un côté suis si difficile à satisfaire, d'un autre côté je ne demande quoi que ce soit. Jamais je n'ai rien demandé : jugez si à présent j'accepterais le moindre sacrifice... Allez votre chemin comme si je n'étais plus... Il est très vrai que je n'ai pu m'accommoder ni de la franchise (elle s'appesantissait trop durement sur moi), ni de la dissimulation (j'en ai reconnu la générosité, mais elle avait donné le coup de mort à notre liaison) ; mais pour tout cela je ne suis pas injuste, puisque je n'ai pas fait le moindre mal à personne. Bias était bien le maitre de jeter dans la rivière son propre argent. »
Au commencement de 1795, la correspondance s'aigrit de plus en plus. Un étrange billet adressé par Constant à Camille de Roussillon fait foi de l'espèce de tension qui avait remplacé l'ancienne amitié. Il s'agit de procurer à Camille le roman de M'"'= de Souza, Adèle de Sénanges. Une fois déjà, Benjamin l'a emprunté à M'"^ de Staël pour M^*^ de Charrière, « qui, dit-il, me reçut assez mal à ce sujet ». Il n'ose donc être importun une seconde fois. Il ajoute assez méchamment :
« Si M'^e de Charrière, qui est en correspondance avec M'"*^ de Staël, et qui a tant de droits à son admiration, voulait emplo3^er son crédit pour M. de Roussillon, et demander Adèle pour lui, je ne doute pas que M'^'^ de Staël ne se fît un grand plaisir d'obliger M"^*^ de Charrière. Si cependant cela ne peut s'essayer, je ferai une tentative, mais j'ai sous tous les rapports bien moins de moyens de réussir que l'immortel auteur de Caliste. » (6 janvier 1795.)
Cette fin sonore ne va pas sans éveiller l'idée d'un sourire un peu ironique sur les lèvres de Benjamin. Mais il ne tarde pas à se repentir de ce ton persifleur :
« 9 janvier 1795. Etes-vous fâchée du sot billet que j'ai écrit à Camille ? J'ai eu tort de l'écrire, mais vous devriez en être bien aise plutôt que fâchée : si je ne mettais pas beaucoup d'importance à la manière injuste et bizarre que vous avez eue avec moi après un racommodement formel, je n'aurais
' Chrisiian élail le valet de chambre de Benjamin.
MADAME DE CHARRIERE ET MADAME DE STAËL I yy
pas écrit de la sorte. J'ai voulu vous faire faire cette observation, pour que vous n'ajoutiez pas un jugement injuste à d'injustes procédés. Du reste, incertain si vous me répondrez, n'étant plus sûr d'être compris, ne vous retrouvant plus en rien, je ne continuerai point une lettre que peut-être vous n'achèverez pas. Adieu. J'en appelle de votre amour-propre à votre cœur et de votre vanité à votre justice. »
La réponse, — une longue lettre, malheureusement incomplète, car la fin en a été déchirée, — contient quelques passages bien significatifs : M'"'= de Charrière semble reprocher surtout à Benjamin de parler devant elle avec éloge de M"""^ de Staël, pour le plaisir de voir l'effet produit ; il s'offre des expériences de vivisection.
<< Dimanche ii janvier 1795. Oui, le raconimodement était formel, j'en conviens. Mais je n'avais pu oublier tout d'un coup les expériments que vous aviez faits sur moi, surtout avec le fameux éloge de M'""-' de Staël, et quand cela me revenait à l'esprit, je tressaillais. C'était, selon moi, comme si M. de Charrière eût mis Jaman sous le récipient d'une pompe pneumatique. Je suppose qu'il eût meant no harm, étant seulement fort curieux de physique expérimentale, et que Jaman sain et sauf eût pu ensuite respirer, courir, sauter comme auparavant : vous ne doutez pas qu'il eût fallu plus d'un jour pour que Jaman fût revenu lécher la main de son maître. Notez que le jour même, à dîner, lorsque le soir nous fîmes la paix, ou la veille, vous m'aviez dit en me regardant entre les deux yeux, à propos de je ne sais qui ni quoi : Autant de brillant que de justesse, laquelle phrase appartenait à l'éloge \ Je ne fis pas semblant dp la reconnaître. Il vous a paru sans doute que je m'étais laissé aller depuis deux ou trois mois à toutes mes ridicules sensations ; et point du tout, j'ai plus encore supprimé que dit, ce qui n'a fait de bien ni à ma santé ni à mon cœur. Les expériences avaient donc continué lors même que vous paraissiez regretter de les avoir commencées. C'était devenu votre tournure, votre habitude, comme vous aviez pris celle de me reprocher l'intention de vous éloigner de moi si vous aviez été dangereusement malade. Je n'y voyais pas la moindre méchante intention. Un enfant arrache en se jouant les ailes et les pieds à une mouche à laquelle il ne veut pas le moindre mal. J'étais ravie de notre réconciliation, espérant regagner peu à peu la sécurité perdue ; cependant, quelle diminution de plaisir, quelle gêne, à la place d'une con-
' C'est-à-dire la fameuse lettre du 21 octobre 1794.
lyS MADAME DE CHARRIÈHE ET SES AMIS
fiance et d'une liberté sans bornes ! Je ne veux pas, disiez-vous à propos de M. Des A., qu'on soit impayable sur cette famille ^ Et c'était vous, cela ?... C'est égal, on est bien le maître de changer, d'exiger, de mettre de nouvelles conditions aux liaisons qu'on veut avoir avec les gens. J'espérais pouvoir m'y soumettre ; je me pénétrais des avantages de ce nouveau bail, tout onéreux qu'il me semblât : ce n'est pas comme avant, disais-je, mais c'est beaucoup encore. Je m'exaltai, je m'étourdis, je me persuadai qu'il ne tiendrait qu'à moi d'écrire des Calistes,(\\ie sais-je ? des choses charmantes, et cela pour vous amuser vous seul. Je vous écrivis, et m'essayant, je substituai à la nudité d'expression que vous m'aviez reprochée le style le plus doux, des ornements modestes. Si vous aviez été comme moi, ma lettre vous aurait déplu : vous la trouvâtes charmante ; et moi qui ne l'avais écrite que pour que vous la trouvassiez charmante, je me fâchai de mon succès et de votre éloge. Ce n'est pas la seule peine que votre lettre me fit : après notre formel racommodement, et pendant que je me tuais d'inquiétude sur votre compte , . . . vous restez huit j ours au moins sans m ' écrire , et m' écrivez au retour d'une course. Je pensai que c'était par ménagement pour moi que vous n'aviez pas écrit pendant cette course, ne voulant pas dater de Coppet, de chez M. Necker. Assurément, l'intention eiit été louable et je ne pouvais que vous en savoir gré. ]\Iais où en étions-nous nous-mêmes ! — Il n'y a qu'un seul mot dans toute la Camille de votre oncle ', qui ait valu, selon moi, la peine de l'écrire : Au moment où nous dissimulâmes, nous nous devînmes étrangers. — Moi, bêtement, je continue d'écrire... et vous me témoignez en une fois, disiez-vous, le plaisir que toutes mes différentes lettres vous ont fait. En même temps, vous répondez à ce qui vous avait frappé comme si vous ne l'aviez pas lu. Pour moi, je me dis alors que c'était une chose finie, et qu'il fallait désormais prendre gaîment et cette mort de notre liaison et tout ce qui surviendrait.
...J'avais trop souffert, et il fallait me garantir, s'il était possible, des insomnies, palpitations, angoisses, que chaque mot, chaque ligne de vous me donnait depuis un temps considérable. Aussi mobile que vous, et bien plus profondément sensible, je me raffermis et me guéris à force de résolution et de constance. Le séjour de Colombier m'était odieux, et je n'y revenais jamais qu'avec désespoir. Je ne l'ai plus voulu quitter et me le suis rendu supportable. Vous me direz que c'est vous perdre que de ne vous conserver que comme cela, surtout pour
' Ceci n'est pas écrit distinctement : on peut lire aussi De St... 2 Camille, ou Lettres de deux jeunes filles de ce siècle (Paris, 1784), par Samuel de Constant, auteur du Mari sentimental (v. ch. IX).
moi, pour qui ce qui n'est pas tout n'est presque rien \ Peut-être ; mais la chose est faite, et s'est faite sans moi ; la difféience n'est qu'entre tirer à moi de temps en temps avec un effort pénible et douloureux quelque chose qui même n'est plus vous ; car ce quelque chose reviendrait, ainsi tiré : je ne serais pas plus contente. Mon malheur veut que j'aie trouvé votre physionomie changée. Vos cheveux plats, vos culottes jaunes, vos parfums, ce billet de hier, qui est ambré, tout a porté coup. Fussiezvous plus aimable une fois, vous êtes autre. Je connais si bien ce danger d'être autre, que lorsque vous me dites, il y a 13 mois : Vous voilà bien déguenillée ; je vous avais toujours vu un honnête vêtement, cela me fit de la peine, et j'aurais, malgré mon mal et le ridicule, commandé aussitôt un honnête vêtement de malade, si je n'avais trouvé plus sûr comme plus simple de vous accoutumer à mes guenilles, dans lesquelles, tout de même, vous m'aviez vue déjà. Vous avez à présent un air bien solennel, me dîtes- vous quand je me rhabillai. Je vous demandai si cela vous déplaisait, étant toute prête à congédier ma robe noire. Il n'y a pas jusqu'à votre changement politique qui ne me fasse du mal. Quant à ceci, c'est la manière et non la chose. Après que j'ai la et entendu mille fois et avec douleur les maximes acerbes, tout à coup vous voilà talliéniste, talleyraniste, que sais-je encore quoi ! A la bonne heure encore. Vous êtes le maître, ou même » {La fin de la lettre manque.)
Sainte-Beuve raconte ce qui suit dans une note de son article sur Benjamin Constant et M'^*^ de Charrière :
« Tant qu'avait duré la tendre relation,... la toilette n'avait guère été un article de rigueur ; elle lui passait volontiers le négligé. Lorsque plus tard elle le vit devenir muscadin, elle lui dit un jour tristement : Benjamin, vous faites votre toilette, vous ne m'aimez plus. »
Il est possible qu'elle ait dit le mot, mais peut-être est-ce Benjamin lui-même qui a résumé, sous cette forme concise et piquante,
1 Elle lui disait la même chose en vers. Nous avons trouvé ce billet (sans date) parmi ses lettres à Benjamin : «Voici ce que je viens d'écrire, non que je le pense, mais pour m'amuser :
Tout ou rien, c'est là ma devise :
Elle est hardie, on le suit bien ;
Mais quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise.
A quelque sort qu'on me réduise,
Toujours je dirai Tout ou rien.
Lecteur, ami. point de méprise.
C'est du cœur, comme du seul bien Que dans ce monde encor je prise.
Qu'en mes vers ici je devise :
De ton cœur je veux Tout ou rien.
l8o MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS
le passage qu'on vient de lire sur ses bottes jaunes, ses cheveux plats et ses parfums '.
Benjamin proteste contre l'accusation de s'amuser à des expériences. Elle lui répond :
« Quand vous me disiez : Autant de brillant que de justesse, vous ne parliez pas du tout de M""'= de Staël, mais d'un livre ou de ne je ne sais quoi, et vous vous amusiez certainement... Chaque homme a son fiel, qu'il verse à sa manière sur ce qui se rencontre. M. de Ch. a le sien. J'en ai une dose double, mais qui se jette si tumultueusement, qu'il n'a l'air, je crois, que d'une colère folle. C'est quand vous vous montriez robespierriste, non quand vous vous montriez staëliste, que je vous ai accusé de ne penser pas ce que vous disiez. Toutes les fois que vous m'avez parlé de ma vanité, c'était aussi un petit outrage que vous me faisiez pour vos menus plaisirs, car vous saviez très bien que je n'en ai point du tout. D'ailleurs, ce genre de vanité serait trop sot pour moi, quand même j'en pourrais avoir un autre. Que les autres soient spirituels ou non, qu'ils écrivent mal ou bien, on n'en a pas un brin d'esprit ni de talent de plus ni de moins. J'ai lu en repliant votre lettre vos dernières phrases : jamais notre liaison ne peut redevenir ce qu'elle était ; j'ai été blessée. Comme la chose est fort indifférente pour vous, que vous êtes jeune, aimable, que vous avez mille ressources, que je serai ombrageuse, difficile jusqu'au dernier de mes jours, et tous les jours plus dépourvue de gaîté, d'esprit, de tout ce qui est aimable, il est naturel que je ne consulte que mon repos dans toute ma conduite. Actuellement, je ne souhaite pas de vous revoir, et une correspondance comme celle que vous avez avec M. de Ch., des commissions, des livres, me paraît être la seule qui nous convienne. »
Le nom seul de Benjamin, une allusion, surtout, à ses courses entre Lausanne et Coppet, ont à ce moment le don de mettre sa sensibilité en chair vive. L'excellent M. de Saïgas en fit l'expérience. Sachant que son amie désirait avoir l'adresse de Camille et que Constant pouvait la lui procurer, il eut le malheur de signaler le passage, à Rolle, de l'infidèle allant à Coppet. M. de Saïgas fut rabroué par une lettre que nous ne possédons pas, mais à laquelle se rapportent ces lignes du vieil ami :
^ Dans une leure qui doit être de mars 1790, elle lui dit : « J'oserai vous supplier d'éloigner de vous les parfums; surtout l'ambre; rien n'ébranle davantage des nerfs mobiles »... — Notons que Sainte-Beuve tenait le mot de M. de Barante, à qui Benjamin l'avait raconté (voir lettre de Sainte-Beuve à Gaullieur du 25 avril 1844).
MADAME DE CHARRIÈHE ET MADAME DE STAËL l8l
« Vous me répondez avec un peu d'humeur que vous n'avez fas besoin que M. Constant vous donne des nouvelles de Camille de Roussillon, qu'il ne faut point un article de nouvelles quand la personne à qui on écrit ne se soucie point de nouvelles, un article de compliments quand personne à peu près ne se soucie de compliments , que vous ne dites point quels voyageurs ont traversé Colombier, etc., etc. Je ne vous marquais cependant point de nouvelles, il n'y avait qu'un pauvre petit mot d'amitié pour M. de Charrière, et j'imaginais qu'il pouvait vous convenir d'apprendre que M. Constant avait traversé Rolle pour aller à Coppet. C'est, je crois, le seul voyageur traversant dont je vous aie jamais parlé. — Vous n'aurez de moi aujourd'hui, Madame, ni nouvelles, ni compliments. » (23 janvier 1795.)
« Le seul voyageur » !... Eh ! oui, le seul dont il ne fallait pas lui parler : l'honnête Saïgas ne pouvait deviner cela. — Ainsi la femme la plus spirituelle du monde devient injuste, quand la passion la met hors de sens \
Cependant, Benjamin, à qui pesait tant de ressentiment, prit prétexte de la maladie de M. de Charrière pour renouer la correspondance : il demanda des nouvelles du convalescent, et reçut une réponse fort sèche, dont voici la conclusion :
« 26 janvier... Je ne suis pas curieuse de ce que vous pouvez me dire, et je ne fais ni ne sais rien qui puisse exciter votre curiosité ; je vous ai prié de ne plus m'écrire pour que j'en fusse plus en repos, ne vous regrettant point et ne songeant pas à vous. Vous avez trouvé cela égoïste. A la bonne heure ! Mais j'ai besoin de cet égoïsme et me trouve bien de l'avoir. Comme il est permis à d'autres de courir çà et là pour trouver du plaisir, il m'est permis aussi, à ce qu'il me semble, de me renfermer dans ma tanière, et d'en éloigner tout ce qui troublerait mon repos. Et en quoi, direz-vous, le troublerais-je ? — Je n'aime ni votre genre de vie, ni vos amis, ni votre politique, ni celle des autres, et je ne veux plus contester avec vous. Cela est dit. Je vous dois un charmant hiver ; il y a deux ans de cet hiver ; et auparavant je vous ai dii des heures, des jours, des mois fort agréables. Ils ne peuvent revenir. Je vous écrivais au commencement de la Révolution : « Si vous allez à Paris et vous affiliez à quelque société, c'est fait de notre liaison. » Il y a dix-huit mois que je vous conjurais de ne vous mettre sous les étendards de personne en Allemagne. A présent, vous êtes sous des étendards ou sous
' M. de Saïgas lui écrivait un jour : «. Madame, vous êtes une bien aimable, bien extraordinaire, et quelquefois une bien terrible dame. Malgré cela, vous serez toujours la Dame de mes pensées » (Rolle, 28 avril 1797).
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des ailes, et là vous raisonnez et vous écrivez : vous ne me convenez plus du tout, et comme vous n'avez nul besoin de moi, il faut rester comme nous sommes. Soyez heureux, c'est ce que je vous souhaite de tout mon cœur. »
Elle lui signifie à plusieurs reprises sa résolution de ne plus entretenir de correspondance avec lui \ Il insiste si bien, avec une si tendre délicatesse, qu'elle se laisse entraîner à de nouvelles explications, et lui adresse cette lettre, qui est proprement la dernière où elle parle sentiment, — car, nous le verrons, la suite de leur correspondance, froide et polie, ne traite plus guère que d'affaires :
« II février 1795. Aujourd'hui que je n'ai ni migraine ni fièvre, mais seulement un reste de mal de gorge qui durera, je pense, jusqu'à l'été, je veux essayer de vous entretenir un moment, espérant que ce sera sans beaucoup d'émotion, comme certainement sans aucune mauvaise humeur. Je n'ai pas lu la 3'"'^ page de votre dernière lettre. Comme vous ne pouvez pas deviner pourquoi, vous aurez trouvé cela très bizarre. Mais voici pourquoi. C'est que la première m'avait fait beaucoup de peine et de mal, quoique elle fût écrite dans une disposition de douceur et de pitié. Vous étiez ému, disiez-vous, et peu en état de me répondre ; cela seul suffirait pour qu'il me fût impossible de vous savoir mauvais gré de rien. Mais le chirurgien compatissant qui porte maladroitement le fer dans une plaie fait mal, tout comme celui qui n'aurait que dureté et malveillance. Le sentiment qui m'avait blessée, disiez-vous, avait été peut-être accru par la résistance : d'abord, je n'avais point fait de résistance ; j'avais loué M"^*^ de Staël, et j'avais souhaité que vous la vissiez. Après que vous l'avez vue et admirée, et critiquée, nous en avons parlé ensemble fort tranquillement ; ce fut lorsque vous vîntes ici avec M. votre cousin -. Ensuite, je vous envoyai une lettre qu'elle m'avait
* Dans une lettre sans autre date que ce 14 et qui paraît avoir été destinée à Camille de Roussillon, on lit le curieux passage suivant : « Constant m'a écrit pour renouer la correspondance; j'ai répondu pour refuser. S'il vient voir M. Huber comme il l'a projeté et s'il demande à me voir, je le recevrai et lui parlerai comme à un étranger. Tant qu'il est avec une des trois Déesses, il ne peut y avoir aucune liaison entre nous. Ces gens-là se croient importants parce qu'ils viennent de Paris, intéressants parce qu'ils savent beaucoup de sales détails politiques que d'autres ignorent, mais je me moque d'eu.x, de leurs lumières et de leur importance. Ils sont à cette minute à Coppet... Ce n'est pas que Constant ne me plût encore, ne m'intéressât encore, mais je ne veux plus de lui. »
^ Charles de Constant, revenu de Chine en 1794, et que Benjamin et son amie, quand ils sont de bonne humeur, appellent le Chinois.
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écrite et que je trouvais ridicule et importune, pour que vous répondissiez au lieu de moi. Alors seulement est venu votre éloge de M"""^ de Staël, que j'aurais adorée, disiez-vous, si je l'avais bien connue. Depuis, je ne vous en ai pas dit un seul mot ni de bouche ni dans mes lettres ; mais que tout cela fût allé autrement, il était bien dur de me dire que ma résistance contre un sentiment que vous étiez disposé à prendre l'eût peut-être augmenté, et il serait bien fâcheux pour moi de penser que j'eusse moi-même augmenté et rendu stable et dominant et triomphant un sentiment qui pour jamais vous ôtait à moi et moi à vous. Je prendrais néanmoins peut-être mon parti de la cause comme il faut bien le prendre de l'effet ; mais ma philosophie n'est pas mise à cette épreuve ; je n'ai pas besoin ici de recourir à mon maître, ni à ma profonde soumission pour mon maître le Destin. La phrase m'a paru fâcheuse, j'ai pensé que vous vous trompiez, si en effet vous attribuiez quoi que ce soit à une résistance qui n'avait pas existé, et voilà tout. Vous ajoutiez : Vous avez toujours pensé que je ne pensais pas ce que je disais, et vous avez toujours eu tort. Si j'avais eu ce tort-là, qu'est-ce qui m'aurait tant affectée dans toute cette affaire ? J'ai pris au contraire à la lettre tout ce que vous me disiez, et entr'autres cette phrase dont je n'ai jamais pu revenir, et que je sais encore par cœur, à ce que je crois : Un être tel que quiconque peut rapprocher, la connaître, Vavoir pour amie, ne doit point ambitionner d'autre bonheur. Vous m'avouerez que le soin que vous prenez de m'assurer que vous aviez bien exactement pensé tout ce que vous aviez dit, était étrange dans le moment ou vous disiez... {mot illisible)... Et vous avez toujours eu tort, me mit pour un instant hors de moi, fit aller mon sang à rebours, je crois, dans toutes mes veines. Et quoique ensuite vous ne continuassiez plus à faire des phrases et des antithèses de ce genre, je me sentis si frappée, que je n'ai jamais eu le couragee de lire votre lettre jusqu'au bout. Cependant j'avais vu votre bonne intention, et cette bonne intention et votre émotion m'ont tellement touchée, que je n'ai plus eu le moindre ressentiment contre vous. Vous m'avez dit mille fois que vous me compreniez mieux que personne ne me comprend. Si cela est vrai, je ne suis pas heureuse sur ce point : vous ne m'avez jamais si bien entendue que vous le pensiez, car n'étant pas méchant du tout, et m'aimant sûrement beaucoup plus que vous ne me haïssiez, même dans vos moments d'âcreté et de mauvaise humeur vous m'auriez plus ménagée. Mais ici vous ne m'avez pas entendue du tout. Je ne résistais point, et j'ai tout pris à la lettre. »
Le 19 février, elle lui écrit à propos de son nouveau roman :
« N'ayez pas peur, cette pluie de lettres [elle avait envoyé la veille un billet' sera légère et ne vous accablera pas... Pourriez-
VOUS, sans vous donner aucune peine, faire copier les Trois femmes ? ...Je paierai la copie, ne la voulant devoir à la complaisance de personne...
Je prends si fort tout à la lettre, je crois si fort à tous les éloges, que dès qu'on m'a préféré quelque chose, je pense que ce quelque chose donne un bonheur parfait... »
Elle affecte si obstinément de ne lui écrire que « pour affaires, » que Benjamin s'irrite enfin :
« 24 mars. Le copiste n'a pu s'engager à achever les copies... Comme depuis quelque temps vous ne m'écrivez que pour me dire des choses désobligeantes, par exemple que vous ne vous souciez pas de moi, que vous ne voulez rien me dire de vous, etc., je trouve assez inutile de répondre. Je ne vois pas la raison ni le plaisir d'une pareille correspondance. J'ai travaillé à vous ramener, vous demeurez dure, désobligeante et bizarre. — Je me résigne en gémissant. »
« Je ne vous parle plus de Constant, écrit-elle alors à M"<= L'Hardy, parce que je ne sais plus qu'en dire. On ne demanderait pas mieux que de me régaler de contes extravagants sur son chapitre, mais, vrais ou faux, ils ne peuvent m'amuser et je rougirais de les souffrir. J'ai des raisons de le croire malade, j'en ai d'autres pour le croire en bonne santé ; j'ai des raisons pour croire que nous ne nous reverrons plus, j'en ai pour croire qu'il viendra bientôt à Colombier, afin d'être à portée de s'entretenir avec Huber ; enfin, je sais si mal ce qui le concerne, que c'est ne rien savoir, quoique je reçoive de ses lettres et que j'entende parler de lui très souvent. Il a paru un écrit que l'on attribue à M'°^ de Staël. Il y a des choses spirituelles, mais il manque, dit-on, de logique et d'intérêt. C'est M. de Saïgas qui lui refuse ces deux qualités. J'? ne l'ai pas lu. On y trouve une postérité contemporaine, ce qu'à toute force on pourrait entendre, même dans un sens littéral : vous étiez la postérité contemporaine de M. votre grand'père. On y trouve une inspiration raisonnée, ce que je n'entends point du tout... » (27 mars 1795.)
A la fin d'avril, Constant fit à Bôle un nouveau séjour, en prévision duquel il écrivait à M'"'= de Charrière :
« Je compte dans quelques jours aller voir ]\1. Huber ; mais un homme que vous trouvez indigne de vos lettres sera-t-il reçu chez vous ? Je vous prie de me le mander. Il me serait affreux d'être à Bôle et de me voir exclu de l'hospitalière maison où j'ai passé tant de jours heureux. Cependant, si ma présence vous afflige ou vous blesse, s'il faut encore me sacrifier à vous, si vous me l'ordonnez bien positivement, je le ferai. Mais alors expliquez à M. de Charrière la raison de ma douloureuse et
involontaire absence, qu'après toutes les bontés dont il m'a comblé, il ne me croie pas ingrat, et qu'il sache bien que je ne suis que très malheureux. Si vous me répondez, je vous prie d'adresser à Coppet. C'est de là que je partirai pour Bôle. Si vous ne répondez pas, je prendrai votre silence pour une permission de vous aller voir et je me présenterai chez vous. Est-il possible que nous en soyons réduits à ces formes et que ce soit vous qui en soyez la cause ! Adieu. »
C'était une maladresse que l'adresse de Coppet. M™'^ de Charrière paraît avoir répondu par un refus, si c'est bien à la fin d'avril qu'il faut rapporter ce billet écrit de Bôle :
« J'ai observé rigoureusement un ordre sévère. Je ne puis m'y soumettre plus longtemps étant si près de vous. Je vous demande la permission de vous écrire. Je vous demanderai bientôt celle de vous aller voir. Peut-être devrais -je m'affliger si vous ne mettez plus à moi assez d'importance pour me refuser l'une ou l'autre, mais rien ne peut m'être aussi pénible que de nous savoir séparés par un si petit espace, sans qu'un mot de vous le traverse pour répondre à mes souvenirs. Adieu. J'attends une lettre et je vous aime. Donnezmoi, je vous prie, des nouvelles de M. de Charrière, sur la santé duquel m. de charrière
on m'a inquiété. » p^r m'" Moula
Elle finit par céder à ses instances, mais l'entrevue n'eut rien de cordial, si l'on en juge par les deux lettres suivantes.
' « L'accusation d'inconséquence m'est indifférente, écrit-elle à Huber le 30 avril ; sans cela j'aurais souffert de ne pouvoir pas dire à M. Constant tout ce que nous avons pensé et dit de lui depuis deux mois. Le reproche de dureté et d'égoïsme qu'il m'a prodigué ne m'a pas fait grand'chose non plus et je n'y ai
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rien opposé. Je savais bien que je n'étais pas dure, puisque j'avais été si touchée de la maladie de corps et d'esprit dont il se disait atteint, que j'en avais oublié toute offense ; et je ne me croyais point trop égoïste quand, si peu ménagée par lui, j'avais quelque soin de me ménager moi-même. Il se porte fort bien, à ce qu'il me paraît, je suis sans inquiétude sur son compte, et comme je ne m'intéresse ni gaîment ni sérieusement à sa carrière moitié politique, moitié amoureuse, que les pagnoteries sur Tallien et consorts m'ennuient autant aujourd'hui que les apologies de Robespierre et de Couthon m'impatientaient l'année dernière, j'espère n'apprendre plus rien de tout cela. Une fois, quand vous vous reverrez, vous pourrez lui dire, Monsieur, que lorsque je l'ai cru malade et malheureux, je vous ai prié de l'attirer auprès de moi. Je l'aurais invité moi-même s'il ne m'eût défendu de répondre à ce qu'il me disait. Le seul moment où je me sois sentie avec lui à peu près comme il y a 13, 14, 15 mois, c'est lorsqu'il m'a comparée à Le Cointre(?). Cela ressemblait à nos anciens mauvais moments. Le reste du temps n'a ressemblé à rien. Je ne reconnaissais pas l'homme d'autrefois, sous ce masque que ma mauvaise humeur lui prêtait. Je lui voyais sur le visage M'"- de Staël, sa Cour, son père, la convention, l'intrigue, le mystère, enfin tout ce qui me déplaît. »
Elle écrit à :\I"'^ L'Hardy :
« 2 mai 1795. Constant a été deux jours chez M. Huber. Il a dîné et soupe ici. Nous étions passablement mal ensemble. Je le trouve très changé. Peut-être sont-ce les yeux avec lesquels je le regarde qui diffèrent de ceux d'autrefois. Je ne sais quoi de mystérieux et d'important et d'affairé paraît avoir pris la place d'un enfantillage plus simple et plus gai. Sa carrière moitié politique, moitié amoureuse, n'est plus en possession de m'intéresser. Je ne lui voulais rien dire ni demander, et hors quand nous disputions comme autrefois, mais avec un peu plus d'aigreur, nous étions mornes, graves, sots vis-à-vis l'un de l'autre... Nous n'avons ri ensemble de rien, sinon de nousmêmes, ou plutôt l'un de l'autre. Je me serais fait scrupule de me donner contre d'autres ce compagnon d'armes qui n'était plus mon camarade, et lui-même se serait fait, je pense, ce même scrupule. D'ailleurs les Necker et les Staël étaient autant d'arches saintes auxquelles il ne fallait pas toucher, et cette gêne suffisait pour tuer cette sorte de gaîté qui tire quelquefois parti du ridicule. Je me suis moquée uniquement de lui, mais très peu, et lui il s'est un peu plus moqué de moi. Tout cela était assez amer et assez triste. J'avais été 5 à 6 semaines sans écrire ; j'ai dit que ce silence me convenait, et que je m'y tenais... Une liaison diminuée est une triste chose, et plus elle a été intime
et plus c'est triste. On cherche l'ancienne sympathie et on ne la retrouve pas. Quelquefois il me paraît possible que Constant et moi redevenions comme nous étions. Nous n'avons point eu de torts graves l'un vis-à-vis de l'autre. Déjà d'autres fois nous avons été fort désunis et nous sommes ensuite rejoints, mais il y avait cette différence que nous n'avions pas inutilement tenté dans plusieurs entrevues de nous remettre bien ensemble. C'est dommage pour moi que cette rupture. Pour lui, qui est plus jeune, et qui a besoin sans doute de mouvement et de variété, il peut mettre beaucoup de choses à la place de notre liaison, et M"^'= de Staël, remplie d'esprit ^ et de desseins, liée ou en différend avec la terre entière, lui vaut beaucoup mieux que moi. Il se montre pourtant fort fâché de notre rupture, mais c'est parce qu'il est peu sensible à notre refroidissement ; c'est une correspondance de moins, un mouvement de moins à recevoir et à donner. Je me moque fort de cette sorte de regret et n'en puis éprouver un semblable.
Pour achever de vous peindre le Constant actuel, je vous dirai qu'il est vêtu avec recherche, que ses cheveux de derrière ne sont plus tressés et relevés par un petit peigne, que ceux de devant tombent sur le front et sur les oreilles. Je trouve tout cela fort laid, parce que c'est autre. »
Benjamin était alors à Berne pour suivre le procès qu'y soutenait son père. Elle écrivait à ce propos à Huber ce curieux billet, accompagnant un mot pour l'ancien ami :
« Voudriez-vous bien. Monsieur, envoyer cette lettre soit à Berne, soit à Lausanne... Si le procès se perd (comme je ne le crois pas), il faut avoir écrit. S'il est gagné, c'est superflu, et je suis persuadée que c'est là le cas, mais n'importe. Mon Dieu, qu'il m'aurait fâchée il y a un an, si l'on m'eût prédit qu'il courrait bientôt en garçon politique, factotum de M'"*^ de Staël, promettant des protections, commençant des affaires et ne les finissant pas, faisant des questions et les répétant après la réponse reçue ! Outre les malheureux qu'elle fait, la Révolution fait des ridicules. » {Ce samedi matin.)
Elle n'ignorait pas que Benjamin s'apprêtait à quitter la Suisse. Au mois de mai il partit pour Paris avec M"™^ de Staël. M'"'^ de Charrière mentionne l'événement, en termes d'une amusante férocité, dans ces lignes à M"*^ L'Hardy :
^ « 19 7nai 1795. M'^'^ de Staël, avant de partir pour Paris, a enrichi la Suisse d'une Epître au malheur, d'un Essai ou traité
' Ou d'espoir : on peut lire des deux manières.
sur les fictions, et de trois fictions ou nouvelles qu'elle dit avoir composées il y a déjà longtemps. Il y a dans tout cela, autant que j'ai pu en juger en lisant le livre sans couper les feuillets, de l'esprit sans justesse, quelques belles phrases sans liaison, et beaucoup de grands mouvements ; des gens qui meurent de poison, de douleur, d'amour et autres morts violentes, sans qu'il en résulte le plus léger intérêt, le moindre attendrissement. Elle flagorne ridiculement Constant dans une note amphigourique, incompréhensible ; elle dit un mot de bonté pour Caliste, qu'elle place entre Caroline de M'"'= de ]\Iontolieu et Camille de l'oncle Constant, dans une liste immense de romans de toute espèce. Elle est partie et son Sigisbée aussi. Je souhaite qu'aucun mal n'arrive à aucun des cheveux dorés de l'un, à aucun des crins noirâtres de l'autre, mais quelques petites humiliations pour la célèbre fille de l'illustre Xecker ne me désoleraient pas. Ce sot livre me fait faire un raisonnement que voici : ou le Constant trouve ces sottises fort belles, et en ce cas, son ancien goût à lui pour les phrases, pour le phébus, pour le style académique, ranimé par l'amour et l'exemple, l'emporte entièrement sur la partie sensée de lui-même, que je caressais et alimentais de mon mieux. En ce cas, il n'est plus qu'un fou ridicule. Ou elle ne le consulte point du tout, et en ce cas-là ils n'ont point de véritable sympathie, point de liaison \éritable. Ou enfin il critique sans qu'elle s'en soucie, il blâme sans qu'elle change rien à ce qu'elle a fait. En ce cas-là, c'est un plat et vil esclavage que celui du Constantinus. Dans une pareille liaison, ou une liaison quelconque, il faut que mutuellement on se gouverne, et qu'alternativement on soit l'âme l'un de l'autre \ »
' Le premier alinéa de cette lettre deviendra clair par les indications suivantes. UEssai sur les fictions, de .\1°" de Staël, parut d'abord dans un Recueil de morceaux détachés, par Mad. la Bne Staël de Holstein, à Lausatine, cke-y Durand, Ravanel et Comp', libraires. Et à Paris, che^ Fuchs, libraire, quai des Augustins, n° 27, ijgS. Ce volume, que nous n'avons pu trouver dans aucune des bibliothèques de Paris où nous l'avons cherché, existe dans celle de Zurich : il doit être fort rare. C'est un recueil de 2o3 pages in-8', formé des « morceau.x » suivants : Epitre au malheur, ou Adèle et Edouard (p. 3-i2), Essai sur les fictions (p. i5-6o); Tr-ois nouvelles : Mir^a ou Lettre d'un voyageur ; Adélaïde et Théodore ; Histoire de Pauline (p. 63-2o3). A p. 54-55 de l'Essai sur les fictions, M"' de Staël énumére les romans où l'on peut trouver « des principes délicats sur la conduite des femmes », et voici le passage visé par M"' de Charrière : «. Les chefs-d'œuvre de la Princesse de Clèves, du Comte de Comminge, de Cecilia, la plupart des écrits de .\i" Riccoboni, Caroline, dont le charme est si généralement senti ; la touchante (sic) épisode de Caliste, les Lettres de Camille, où les fautes d'une femme, où les malheurs qu'elles entraînent, sont un tableau plus moral, plus sévère que le spectacle même de la vertu... »
MADAME DE CHARRlÈBE ET MADAME DE STAËL 1 89
Les lettres de M'"<^ de Charrière à Huber contiennent de fréquentes allusions à « l'ambassadrice » et à son « Sigisbée » ; on y trouve même des épigrammes inspirées par son implacable ressentiment, et qu'elle fut sur le point d'envoyer à Benjamin :
« Mais à quoi bon lui dire cela ou autre chose ? s'écrie-t-elle. Il est entraîné, il s'amuse, il ne pense pas du tout à faire du mal, et en se livrant à deux belles passions, l'amour d'une femme et l'amour des phrases, il croit marcher vers la célébrité. De tous les brouillons qu'ait eus la France, il n'y en a pas eu un qui eût moins d'intention, soit bonne, soit mauvaise. Je ne dirai pas pour le défendre : « Il n'est pas mal intentionné », quoique cela fût vrai ; je dirai : « Il n'est pas intentionné. » He knew much but intended nothing, voilà ce que je lui disais, il y a quelques mois, que l'histoire, si elle le nomme, dirait de lui.
Si vous croyez que cela soit bon à quelque chose, vous pouvez envoyer ^ les vers anciens et nouveaux... Sinon, gardez le tout... Voici les autres vers tels qu'ils furent écrits du premier coup avec l'intention de les envoyer. Mais quoi ! Renouer la correspondance par des épigrammes ! Je l'ai trop aimé pour cela. » (8 juillet 1795.)
Trois jours après, elle adresse à Huber, qui défendait timidement Benjamin, une lettre qui mérite à divers égards d'être citée :
« Nous différons un peu, mais peu, dans notre façon de juger l'homme. D'abord, ne lui ayant pas reconnu ce que j'appelle une opinion, je ne trouve pas qu'il en ait changé. Il se battait les flancs pour se persuader que la république était fort bonne, mais il n'en était point persuadé, et ce qu'il faisait de bruit n'était que pour le plaisir d'en faire ; c'était souvent humeur aussi, tantôt contre moi, tantôt contre les souverains ; et puis il voulait tenir à quelqu'un, à quelque parti, et c'était celui des gens proclamant la liberté qu'il aimait le mieux. Mais supposé ce qui, en vérité, n'est pas, supposé qu'il eût eu une opinion, ne lui aurait-il pas été permis d'en changer ? Malheureusement,
— Remarquons en passant que, dans les éditions suivantes, M"" de Staël a complété sa liste: elle a ajouté — entre le Comte de Comminge [de M"" de Tencin] et Cecilia, — Paul et Virginie, qu'elle n'admirait pas autant, paraît-il, en lygS. — Quant à la « note amphigourique » où M"" de Staël « flagorne ridiculement Constant», elle figure à p. 17-18 du Recueil de lygS. Nous l'avons citée déjà ch. XIII, tome I, p. 3go, n. 2).
* A quelqu'un des journaux allemands auquel Huber collaborait.
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je suis sûre qu'il n'a pas changé : il n'avait point d'opinion, et il n'a point d'opinion. Il se donne aujourd'hui du mouvement par les mêmes motifs qui lui faisaient s'en donner l'année dernière, si toutefois la faiblesse et l'inquiétude d'esprit et l'envie de faire sensation peuvent s'appeler des motifs. Cette envie de faire parler de soi en serait bien un chez un autre, mais chez lui elle est tellement faible aussi et vacillante et ondoyante, qu'il faut encore un régiment de petits autres aiguillons pour produire quelque chose. L'amour est aujourd'hui le colonel du régiment, et la manœuvre en sont des phrases, qui est tout ce que Constant aime le mieux. Je suis sûre qu'il se pâme presque quand il voit la crainte se perdre par le chemin du déshonneur ; et si quelqu'un était d'assez mauvais goût (comme moi, par exemple) pour lui objecter que quand la crainte se perd, le courage lui succède, et que prendre sans cesse la qualité pour la personne est de mauvais sens, il se fâcherait plus contre moi qu'il ne se fâchera contre vous quand vous lui reprochez sa versatilité ou son peu de bonne foi en politique. Moi qui aime à analyser les phrases presque autant que Constant à les faire, je tire de celles qu'on fait aujourd'hui l'espoir d'en voir d'autres bien plaisantes. Un de ces jours on dira, et ce sera in principiis : La douceur s'endurcit ; la poltronnerie désarmée par la fermeté perdit tout courage. Autrefois on a dit fort élégamment : protéger V enfance et la faiblesse, pour dire : les enfants et les faibles ; cela nous a peu à peu menés aux phiases d'aujourd'hui... Et voilà Constant riant aux anges de se voir applaudi à Paris pour des phrases qu'à Colombier on ne lui aurait pas passées !...
...Si vous racontiez à Constant que vous avez été surpris de sa conduite, que j'ai dit ne l'avoir pas été et pouvoir en fournir la preuve par un billet écrit la veille de son départ, alors vous seriez le maître d'envoyer les vers, sinon n'envoyez rien. Je n'étais pas amoureuse, moi, de la république ; paraître m'en amouracher seulement par esprit de contradiction, serait un peu ridicule. Ces gens-là ne comprendraient jamais que c'est la paix que je désire, que c'est l'intrigue que je déteste et méprise, et non un roi constitutionnel qui, s'il avait la réalité d'un bon roi et qu'on pût le mettre tranquillement sur le trône sans secousse nouvelle, sans nouvelles proscriptions, me paraîtrait aussi bon qu'autre chose. Je les dédaigne, eux, parce que les uns ne sont que des égoïstes et des ambitieux pleins de présomption, les autres des brouillons, des inquiets, pleins de faiblesse et de vanité. Leur roi n'est qu'une chimère, et ils voudraient que ce fût un mannequin qu'ils feraient mouvoir. Malheureuse serait la nation qui aurait de tels pilotes. Elle périrait misérablement après d'affreuses agonies ! — Voilà ma profession de foi sur les gens, les choses et les phrases. Je vous salue. Monsieur, bien humblement. Ce samedi ii juillet [1795.]»
Tout n'était pas fini pourtant : l'année suivante (mars 1796), Constant revint à Bôle, et M'^'^ de Charrière commença par lui fermer sa porte. Elle écrit à M'"'' de Sandoz-Rollin :
«Oui, j'ai bien fait de tenir bon contre ce Constantinus. Il fut triste le soir à Bôle, à ce que Bertholdo [le pasteur Berthoud] m'a dit. » (11 mars 1796.)
Puis, tout de même, elle semble lui avoir accordé un instant d'entretien ; on peut le conclure des lettres qu'ils échangèrent après le départ de Benjamin. La correspondance reprit à propos de son valet de chambre, qu'il consentait à céder à M. de Charrière au moment de quitter la Suisse. Il écrit de Coppet, le 12 mars :
« J'envie le sort de Christian, mais je suis le mien. La sentence prononcée contre mon père en Hollande vient d'être annulée, et il vient d'être replacé au service batave comme général, et avec 2400 fl. d'appointements. J'en suis très aise pour lui et pour moi. Je n'ose vous parler d'aucun sujet, parce que vous me les avez tous interdits. Mais vous ne pourrez pas m'empêcher de vous dire que je vous aime. »
Elle répond par une lettre d'affaires, qui bientôt tourne aux demi-confidences :
« Un mariage fort triste qu'Henriette se verra forcée de faire, si elle vit jusque-là, — car je la trouve fort malade, — a déterminé M. de Ch. à prendre un domestique... Dites, s'il vous plaît, à Christian qu'Henriette, selon toute apparence, se marie, afin qu'il n'ouvre pas de grands yeux étonnés, qui seraient d'ailleurs fort à leur place. Et, s'il vous plaît, ne dites pas que j'appelle ce mariage fort triste. Il y a eu ici des scènes qui n'étaient pas gaies du tout. Tout était déjà dans ce fâcheux état quand je vous ai vu, mais on souffre et l'on jouit à présent chacun de son côté, sans en importuner son ancien partner.
Je retrouve sur ma table un petit billet vieux de plus de quinze jours, que je voulais alors donner à M. Huber. Je ne le donnai point par plusieurs raisons, dont l'une que M. Berthoud, qui croyait que vous étiez triste à Bôle quand il soupa avec vous, pouvait bien s'être trompé, et le billet était écrit dans cette supposition, à laquelle je n'eus plus de foi une heure après. Si vous m'avez quittée gai, brûlez le petit billet ; sinon, lisez-le. Je ne me souviens pas exactement, au reste, de ce qu'il dit.
...Vous vous êtes fait le sort que vous suivez. J'ai toujours été fâchée de tout ce qui vous attachait, depuis la petite Pourrat inclusivement, et je me suis toujours soumise, tant que j'ai vu
un peu de raison, de bienséance et d'égards pour moi. Quand je n'ai plus rien vu de tout cela, j'ai pris mon congé définitif. Croyez qu'il m'en a coûté. » (i6 mars 1796.)
Nous verrons plus loin l'explication du passage relatif à son Henriette. Citons encore ces lignes d'une autre lettre, écrite quelques jours plus tard (19 mars) :
« M. Huber a dîné avec nous. Vous jugez bien que vous avez été pour quelque chose dans notre entretien. J'ai été très fâchée d'apprendre que votre course ici vous ait incommodé. Je le craignais. Vous avez essuyé le seul froid de l'année. Je ne sais ni ne fais comme de coutume rien de neuf... Adieu, j'ai à présent le cœur doux comme un mouton. Je vous soupçonne d'avoir mis un peu de complaisance pour M. de Charrière et pour moi dans votre procédé relativement à Christian, et loin d'être fâchée, je me sens bien aise de vous être obligée. C'est beaucoup dire de ma part. Il y a dans mon détachement de vous de quoi faire un des plus beaux attachements que Von voie. »
Le mot est délicieux, on en conviendra, et l'on souhaiterait d'être brouillé de la sorte avec une pareille femme. Mais deux jours se passent, et la négociation échoue, M. de Charrière ayant engagé un autre domestique. Il ne reste plus qu'à demander pardon à Benjamin de l'avoir dérangé inutilement. Mais Benjamin voudrait prolonger la conversation. Son ancienne amie redevient glaciale. Alors il écrit cette lettre du 26 mars 1796, dont Sainte-Beuve n'a publié que les dernières lignes, j'allais dire le couplet d'adieu final ; ce qui précède a aussi son prix :
« Je me sens bien disposé pour Christian depuis qu'il a été l'occasion du renouvellement de notre correspondance. J'aime cette correspondance presque indépendamment de ce qu'elle contient : votre écriture, et quelques petits mots qui vous échappent, sont pour moi une jouissance... Ce que vous me dites sur l'obligation que vous m'aviez de vous avoir cédé Christian me fait bien regretter d'avoir consenti à le garder. Si la lettre qui a suivi celle à laquelle je réponds ne m'annonçait que vous avez déjà engagé un autre domestique, je vous presserais de me laisser achever cette espèce de petit sacrifice. Je voudrais qu'il m'eût valu la conviction que vous ne voulez pas avoir, que je ne cesserai jamais de vous aim.er, que je puis avoir eu de grands torts de manière, parce que mon caractère est à la fois âpre et décousu, mais que mon cœur n'a jamais varié, et que je tiens à vous par tous les souvenirs, tous les regrets, et j'ajouterai malgré vous, par bien des espérances.
Adieu, vous qui avez embelli huit ans de ma vie, vous que je ne puis, malgré une triste expérience, imaginer contrainte et dissimulante, vous que je sais apprécier mieux que personne ne Vous appréciera jamais. Adieu, adieu ! »
La correspondance en resta là pendant quelque temps ; puis elle reprit et ne cessa jamais complètement. Mais l'ancien ton d'intimité confiante a fait place à celui de deux bonnes connaissances qui échangent des commissions et se donnent de temps en temps de leurs nouvelles.
Comment expliquer l'attitude de M"^^ de Charrière, qui, on l'a vu, sentait elle-même le ridicule de ses récriminations, et s'abandonnait pourtant à son dépit, sans souci de la galerie ? Tous ses amis, sans parler de sa famille, étaient témoins des vicissitudes de cette orageuse amitié. Sa correspondance est pleine d'allusions aux torts de Benjamin ; c'est à peine si, écrivant au grave d'Oleyres, elle met une sourdine à ses plaintes. Que penser de cette femme de 55 ans, qui, avec toute sa raison et tout son esprit, ne peut comprendre qu'un jeune homme plein d'avenir et de talent songe à vivre ailleurs qu'avec elle dans son petit Colombier ? Comment a-t-elle pu s'imaginer que sa maison, si agréable fût-elle, resterait indéfiniment le port d'attache de cet esprit mobile et fantasque ? Ne rêvait-elle donc rien pour lui, ni action publique, ni succès honorables, ni renommée littéraire ? De quel droit prétendait-elle lui interdire « les longs espoirs et les vastes pensées », immobiliser à son profit et pour son agrément exclusif un homme que sa supériorité évidente marquait pour les premiers rôles sur un grand théâtre ?
Tout cela serait incompréhensible si nous ne connaissions M"»^ de Charrière telle qu'elle nous est apparue dès sa jeunesse : profondément sceptique, naturellement désabusée, elle ne crut jamais à la vie. Nous l'avons souvent répété, le mot qui résume toute sa « raison pratique », c'est A quoi bon ? Dès l'âge de jeune fille, elle a cessé de croire à l'utilité de l'action et à la vertu des principes (nous ne disons pas : aux principes de la vertu, encore qu'on pût l'insinuer). Elle avait tout ensemble un immense besoin d'activité et le sentiment incurable du néant de l'effort humain. Eprise du jeu des idées, qui occupait son esprit en l'amusant, elle rencontra, à l'heure la plus mélancolique de sa vie, ce jeune homme précocement désabusé comme elle. Ils s'eni-
MADAME DE CHARBlÈKE ET MADAME DE STAËL 1 n5
vrèrent ensemble de ces conversations interminables, où ils se moquaient des autres et d'eux-mêmes. Elle prit sur lui un empire très grand, mais qui ne pouvait durer au-delà de l'adolescence. L'heure de l'émancipation devait sonner quand s'éveillerait en lui la conscience de sa force active. M'"- de Staël lui fit entrevoir sa destinée et féconda en lui des énergies inconnues. Il s'attacha à elle comme à l'espérance.
M"^^ de Charrière perdait tout à le perdre. Elle se voyait déchue de la direction de ce brillant esprit, si longtemps soumis au sien, qu'elle avait, pendant huit années, façonné, aiguisé, tenu en une perpétuelle et délicieuse excitation. Elle le vit s'engager dans la voie des ambitions vaines, à la suite d'une femme qui, par son optimisme romanesque et ses effusions sentimentales, lui avait toujours inspiré une antipathie instinctive et profonde. Elle ne sut ni rendre justice à cette femme, qu'elle méconnut étrangement, ni surtout pardonner à Benjamin de subir cet ascendant nouveau de la jeunesse et du génie. Elle aima mieux rompre avec lui que de partager avec « l'ambassadrice ». Elle renonça — et non lui, il importe de le souligner — à cette liaison purement intellectuelle, qui faisait le charme de sa vie, qui était l'aliment préféré de son esprit et de son cœur. Dès lors, elle se renferma dans sa solitude et dévora son ennui. Le scepticisme profond de cette âme désemparée explique, pour qui veut bien y réfléchir, sa grande erreur et sa grande douleur.
Maintenant, elle est en proie à la vieillesse morose, qui dépouille le cœur de ses dernières illusions, comme l'hiver enlève à la forêt son mystère. L'hiver a commencé pour elle. Dix années lui restent à vivre. Elles seront toujours plus tristes, jusqu'à cette lugubre nuit de décembre où elle expirera après une longue et muette agonie.