CHAPITRE XXI
Trois Femmes
«J'oserai vivre avec tout homme ou toute femme qui aura une idée quelconque du devoir. »
M"° de Charriére (Trois femmes).
Mort de DuPeyrou. — Camille à Colombier: l'hiver des Trois femmes. — Pierrot à Orvin ; Camille horloger. — Lettres de Camille sur Benjamin. — Camille reprend la mer. — Petite chronique neuchàteloise : le mariage Pourtalès-Guy. ■ — M"" de Montrond et les Trois femmes. — L'idée du devoir d'après K.ant. — Le baptême Huber.
La fin de l'année 1794, déjà si cruellement assombrie pour M"'"^ de Charriére, lui réservait un nouveau chagrin : elle perdit subitement son excellent ami DuPeyrou. Le vieillard qui, la veille encore, était venu la voir, tomba frappé d'une congestion, pendant un dîner qu'il offrait à quelques amis. C'est M'"*^ de Sandoz-Rollin, cousine de DuPeyrou, qui fut chargée d'en faire parvenir la nouvelle à Colombier. M'"'^ de Charriére lui répond (15 novembre 1794) :
« Bien obligée, chère Caroline, de votre lettre. Je n'en recevrai plus de cet homme bon, doux, vrai, auquel, dans notre longue liaison, je n'eus jamais rien à reprocher. Il m'avait dit que vous l'étiez venue voir et qu'il vous trouvait un peu mauvais visage. Je lui dis ce que c'était... «Quoi! dit-il, déjà! J'en suis fâché, cela est fatigant. » En venant ici, il avait eu
igS MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS
de l'émotion : un homme, voulant monter derrière sa voiture, tomba dessous. Mais le cocher, averti par les cris de deux hommes qui déchargeaient du fumier, arrêta les chevaux, de sorte que les roues ne passèrent point sur l'homme tombé, et on le releva sans qu'il eût de mal qu'une légère écorchure à la joue. Lorsque M. DuPeyrou entra là-bas dans la chambre, je lui dis : « Vous avez l'air un peu plus gai que la dernière fois que je vous ai vu, vous avez bon visage. — Oui ? dit-il en souriant. J'ai eu pourtant une assez forte commotion. » Et il me raconta l'accident de Serrières, et ce fut avec assez de désordre, car M. de Ch. me dit après sa visite qu'il avait craint que son esprit n'eût baissé. L'idée ne me vint point de lui demander s'il voulait prendre un verre de vin, ou de l'eau des carmes, ou des gouttes anodines. Peut-être aurais-je bien fait. J'y pensai si peu, que c'est à présent, en vous écrivant, que pour la première fois je songe que j'aurais pu et dû y penser. L'histoire finie, et il la finit gaîment : « Oh ! pour cette écorchure à la joue, à la bonne heure ! dit-il, j'en prends bien mon parti. » Et aussitôt je le fis asseoir, et nous parlâmes de toute autre chose. Il se rappela tout ce dont il avait été question dans nos derniers billets et notre dernière entrevue, et me redemanda des lettres qu'il m'avait données à lire. Il me soupçonnait, je crois, d'une légère infidélité, mais en me questionnant là-dessus, il m'annonçait par son air une indulgence que je n'aurais pas méritée. Heureusement, je n'avais pas besoin d'une pareille indulgence, et je pus l'assurer que j'avais observé strictement ses défenses. Que je suis aise, à présent que j'y songe, qu'il ait été ici, qu'il m'ait redemandé les lettres, qu'il n'ait pas conservé un soupçon fâcheux ! Je l'aurais ignoré, ce soupçon, mais je suis bien aise que cela n'ait point été. Mon Dieu, pourquoi me soupçonner ? — Il avait été souvent trompé, ce pauvre homme.
Je ne suis pas étonnée de sa mort si prompte et si douce. La mort avait peu à faire. Elle était prévenue par un long affaiblissement, et il semblait qu'elle-même l'eût déjà à moitié glacé il y avait longtemps. Quand la main de M. DuPeyrou touchait une des miennes, je sentais un froid qui déjà bien des fois m'avait fait pressentir le froid de la mort. « Je suis plus sourd que jamais », disait-il mercredi à M. de Charrière, qu'il n'entendait pas. — « Point du tout, » lui dis-je, et je redis de plus près et plus distinctement ce qu'il n'avait pas entendu.
Ses affaires lui donnaient encore du souci et de l'embarras. Il ne savait comment faire arriver du sucre et du café, qu'il avait à Amsterdam, dans un autre port où l'on pût mieux les vendre. Cela ne le regarde plus...
S'il était question de rendre ou de brûler les lettres, demandez pour vous de ma part les miennes, mais sans empressement, chère Caroline. On pourrait croire que je crains que la veuve
TROIS FEMMES IQQ
OU d'autres les lisent, et je n'ai aucune crainte de cette espèce. Seulement, je voudrais que vous eussiez ces lettres, qui pourront un peu vous amuser quelque jour \.. »
Elle donne à M"*^ L'Hardy quelques détails sur cette mort « d'un des meilleurs hommes qui aient existé » :
« Jeudi, assistant au dîner qu'il y avait chez lui, il versait du vin à M"*-' Adélaïde DeLor : sa tête tombe, il se fait un peu de tiraillement dans ses muscles, et le moment d'après il n'est plus. On reçut cette nouvelle ici avant-hier au soir, mais on me la cacha. Je n'en eus pas une meilleure nuit, je ne sais quoi me tint entièrement éveillée... M. DuPe^^rou, on peut le dire, avait assez vécu. Les jouissances de la vie l'avaient à peu près toutes abandonné. Je le regrette, mais sans amertume. » (15 novembre 1794.)
« Riche, il n'en fut moins simple ni moins bienfaisant ; souvent trompé, il n'en devdnt pas plus capable de défiance, et tourmenté, affligé dans ses relations les plus chères, sa douceur ne s'altéra pas... Sa mort est moins affligeante que le souvenir de sa vie n'est doux, et je parlerai de lui avec plaisir tout le temps qu'il me reste à vivre. » (A d'Oleyres, 19 novembre 1794.)
Elle était résignée d'avance à tous les coups de la destinée, et n'avait pas coutume de gémir longtemps après avoir été frappée, ni surtout d'importuner les autres de sa douleur. Sa lettre à M""*^ de Sandoz-Rollin se termine par ces lignes, étrangères à DuPeyrou :
« Nous avons le bon et aimable Camille, plus bon et plus aimable chaque jour. Il entra hier matin dans ma chambre lorsque j'y songeais le moins. Il prend dans ce moment une leçon d'arithmétique (de la plus haute sphère) de M. de Charrière, et je les
* Ces lettres paraissent définitivement perdues. M'"' de Sandoz ne crut sans doute pas pouvoir les réclamer, au vu des termes du testament de DuPeyrou. Après avoir disposé des précieux papiers de J.-J. Rousseau et de sa correspondance avec mylord Maréchal, il dit: -sc Je veux que tous les paquets que l'on trouvera parmi mes papiers, cachetés et portant un ordre de brûler, soient mis au feu sans avoir été ouveits, vu qu'ils ne renferment rien qui intéresse mes héritiers. Quant aux lettres simplement liassées, on pourra les parcourir pour en conserver celles qui paraîtraient nécessaires». (22 juillet 1791). Il n'est pas dit que DuPeyrou eût conservé les lettres de son amie, ni qu'il leur eût donné place parmi celles qui étaient «simplement liassées». En ce cas même, il est probable que Jeannin, l'homme d'affaires de DuPeyrou, chargé par lui du soin de ses papiers et autorisé à brûler l'inutile, aura largement usé de cette faculté.
entends expliquer, demander, etc.... » «Je l'aime tous les jours davantage, dit-elle à M"'^ L'Hardy. Il est sans comparaison plus raisonnable qu'il n'était, et sa tête n'est plus celle d'un très aimable enfant, mais celle d'un très aimable homme. On ne peut pas être mieux né ni mieux élevé que lui. Il est vraiment ce qu'on voudrait nous faire accroire qu'est toute la noblesse française, loyal, honnête, franc et délicat sur toutes les espèces de point d'honneur. »
Son intérêt se reporte, mais avec discernement, sur ces émigrés que DuPe3^rou aimait tant à secourir ; plusieurs lui paraissent dignes d'attention, témoin cet Abélie (ou Abéh), que Constant lui a fait connaître, « homme plein d'esprit, de lumières et de talents. » Les rois pourraient, s'ils le voulaient, s'enrichir de tout ce que perd la France !
« ...Jamais il n'y eut, dit-elle, une si belle occasion de se réassortir, comme disent les marchands, de bons ingénieurs, artilleurs, mécaniciens, géomètres, médecins, chirurgiens, hommes savants dans les langues, etc., etc. Je voudrais accaparer tout ce qui court le monde en fait d'honnêtes et habiles gens qui manquent d'asile et de pain, je voudrais ouvrir des ateliers à tout le reste, et tout ce qui ne serait bon à rien, et ne voudrait rien faire de bon, tout ce qui étant au-dessous de ce qu'on appelle des occupations nobles, se croirait au-dessus des autres et ne voudrait faire ni de la toile, ni des chapeaux, ni des souliers, ni des fusils, ni des pincettes, je l'expulserais sans merci. Les cartons me lassent....
L'aîné des Roussillon est actuellement chez moi, et je reçois toujours des lettres de M™"^ de Trémau ville. Vraiment, ces deux Roussillon sont d'aimables et d'honnêtes jeunes gens. Le cadet, plus froid, a peut-être plus de force de caractère (M™'^ DuPeyrou songerait-elle à l'épouser?). L'aîné, plus sensible, plus amène, aura de la facilité pour tout ce qu'il entreprendra. Il cause avec M. de Charrière, il perfectionne son anglais avec moi. Il lit bien, il parle bien, et quoique étourdi et disant sans beaucoup de réflexion tout ce qu'il pense, on ne lui entend rien dire dont la probité la plus scrupuleuse ni l'honneur le plus délicat se puisse offenser. Pour des polissonneries assez déplacées, il lui en échappe quelques-unes, et c'est avec peine que devant mes belles-sœurs je le puis arrêter.... » (A d'Oleyres, 19 novembre 1794.)
Camille songeait, nous l'avons vu, à partir pour Trieste, ce qui suggérait à M'"'^ de Charrière cette plaisante réflexion :
« Si M"'^ L'Hardy reste près de cette mer septentrionale dont je ne sais pas le nom, — c'est peut-être tout simplement
TROIS FKMMES
l'Océan, — et que M. de Roussillon s'établisse sur les bords de la mer Adriatique, j'aurai une société étrangement placée. Mais s'ils sont bien, fût-ce aux deux pôles, c'est bon. » (A Benjamin, 12 décembre 1794.)
Sur quoi elle écrit à d'Oleyres, à Turin, en faveur d'un jeune Suisse, âgé de 26 ans, nommé Joseph Christinat, qui désire entrer dans une maison de commerce de Trieste et qui est recommandé par la générale d'Erlach.
Ce dernier détail, joint à la circonstance que ce jeune homme a séjourné en Turquie, indique assez que le prétendu Christinat n'est autre que l'aimable Camille : celui-ci avait été, comme marin, à Constantinople et venait de faire un assez long séjour chez ^,,,„ ,^ ^^ bouss.llon
la générale d Kr- (D'après une miniature appartenant à m. le comte de Ganay).
lach de Bessé, à
Kiesen, d'où sont datées toutes ses lettres pendant plusieurs mois \ Le projet de Trieste n'aboutit pas, et Camille passa l'hiver à Colombier, comme Benjamin y avait passé l'hiver précédent. Mais ce n'était plus tout à fait le même genre de plaisir :
'■ Abram d'Erlach, lieutenant-général au service de France, mort en 1782, avait épousé la rtlle du marquis Masson de Bessé. Son fils cadet, Abram- Frédéric d'Erlach, fut officier aux Gardes-Suisses, colonel à l'armée des princes émigrés, et reçut en 1816 de Louis XVIII le rang de maréchal de camp. Il avait épousé Sophie Effinger de Wildegg, dame de Kiesen, et reconstruisit en lygS le château de Kiesen, où sa mère séjourna, paraît-il. — (Renseignements fournis par notre ami M. W.-F. de Miilinen, directeur de la Bibliothèque de Berne, qui nous a donné, au cours de notre travail, beaucoup d'autres preuves de son érudition et de son obligeance).
« M. de R. est encore ici, écrit-elle à Constant. On ne peut pas être d'une société plus douce ni plus agréable ; mais je ne suis pas française : c'est de temps en temps un défaut en moi pour lui. Et il est français, ce qui est aussi quelquefois (entre nous soit dit) un défaut en lui pour moi.Vous et moi, nous n'étions d'aucun pays quand nous étions ensemble. » (Fin 1794.)
Camille est pour elle un disciple en même temps qu'un ami ; elle s'attache à cultiver son esprit, à former son jugement. Elle lui fait connaître ses romans préférés, la Princesse de Clèves, Manon Lescaut, et constate combien « on est heureux de partager avec ceux qui lisent pour la première fois ces choses-là la surprise et le plaisir qu'elles leur causent. » Elle s'efforce d'élargir l'horizon du jeune émigré : « Je tâche, dit-elle, de le rendre moins exclusivement français qu'il n'est, car il ne faut pas être trop de son pays. »
Cependant, si heureux qu'il fût à Colombier, Camille n'entendait pas vivre toujours aux dépens de ses hôtes. N'ayant pu trouver à Trieste le travail qu'il cherchait, ni entrer dans la marine hollandaise, où il songea à s'engager, il prend une résolution qui l'honore : celle de se faire menuisier pour gagner son pain. Nous le voyons s'adresser à M. de Saïgas pour qu'il lui trouve à RoUe un patron recommandable. Mais Rolle était alors bien loin de Colombier, où il y avait aussi un bon menuisier, Kramer, disposé à prendre Camille comme apprenti. Au moment où se traitait cette affaire, une sœur de Camille entrait comme ouvrière dans une manufacture près de Lucerne, avec deux ou trois compagnes d'infortune, pour un salaire de 20 sous par jour. Les lignes suivantes de Camille font allusion aux chagrins domestiques dont cette malheureuse était la victime :
« Courageuse femme, elle ne se permet pas un mot d'aigreur contre l'infâme mari qui, jouissant de plus de 50 mille livres de rente, a eu la bassesse de ne pas lui faire passer un sou depuis deux ans ; et il m'est prouvé qu'il a joui pendant une année de son revenu, puisque le drôle a été arrêté se promenant dans un carosse à quatre chevaux... Elle trouvera dans ma lettre des encouragements à suivre son projet; cela vaut encore mieux que d'être la femme de chambre de M'"*^ d'Erlach. ^ »
* Il s'agit probablemeni de sa sœur Laure, baronne de Vault (voir ciiap. XVII, p. 34, note I).
Cet exemple l'aidait à se faire simple ouvrier :
«Trop heureux d'avoir du pain, j'aurai toujours assez d'esprit pour apprécier les hommes de toutes les classes, de tous les états, ce qu'ils valent, pour faire de leur opinion le cas qu'elle mérite. Je renonce à tout ; le passé n'est plus rien pour moi ; je n'entretiendrai plus que le souvenir de votre amitié, parce que vous êtes la seule personne qui ne m'en estimera peut-être qu'un peu plus... Oh ! mon rabot, rien que mon rabot ! Je vous remercie bien d'avoir pensé à me faire avoir un lit seul ; c'était une des choses qui m'effrayait le plus : coucher avec un autre me paraissait affreux... Mon maître ne me battra pas, n'est-ce pas ?... Allons, allons, courage ! Des mots piquants d'un général sont plus durs que les injures d'un ouvrier. Mon cœur deviendra comme mes mains : le calus s'y fera. »
Ainsi écrivait le brave garçon le i'^'" septembre 1794. Sur ces entrefaites, M. d'Autichamp lui lit offrir une place dans sa légion, et ses incertitudes recommencèrent : « Si je me décide enfin à me décider, j'irai trouver M. Kramer. » M""*^ de Charrière ne le pressait point d'entrer en apprentissage ; il allait pourtant faire le pas décisif, quand survint un empêchement imprévu : le Conseil d'Etat prit un arrêté enjoignant à tous les émigrés de quitter le pays avant le i^'" avril 1795 :
« Sans cette sévérité, écrit M"*^ de Charrière, M. de Roussillon serait à l'heure qu'il est chez Kramer le menuisier. Son parti était pris, et Kramer le recevait, quand l'arrêté a été publié partout et accom.pagné de tout ce qui peut le faire regarder comme irrévocable. »
Par une coïncidence singulière, Pierrot, qui revenait d'Italie, arrivait à Neuchâtel au moment où il lui était défendu d'y séjourner \ Les deux frères gagnèrent l'évêché de Bâle, et s'y cachèrent de leur mieux, comme l'indiquent ces lignes à M"'^ L'Hardy (2 mai 1795) :
« Vous demandez des nouvelles des Roussillon : tous deux ont été expulsés par l'édit du Conseil d'Etat. Le cadet est à Orvin, patrie des Lisette, Caton, Suzette, dont il y a tant à
* M"" de Charrière écrit à M'" L'Hardy : «Pierrot est revenu d'halie, joli, aimable, parlant très bien l'italien. Je n'ai plus Camille, mais il ne s'est pas beaucoup éloigné, et demain, s'il fait beau temps, les deux frères dîneront ici». (21 mars lyqS). « Ils dînèrent ici tous deu.x... Je leur fis toutes les caresses dont je pus m'aviser. Ils sont très aimables». (4 avril 1795).
Colombier \ Il s'occupe et m'écrit. L'aîné se promène entre Bienne et la Neuveville et plus loin. Il m'écrit aussi, mais il ne veut pas que je lui réponde, faute de pouvoir me dire où ■ adresser mes lettres. »
Ces lettres des deux frères, nous les avons sous les yeux. Celles de Pierrot portent un petit cachet, sur lequel est gravée une roue, avec la devise : Sans sortir de V ornière. M.'^'^ de Charrière écrit à 'M'^'^ de Sandoz-Rollin :
« On a dit à ]\I. Georges Chaillet qu'il avait été envoyé sautier, archers, toute une vilaine troupe, chez M'"'^ DuPeyrou, pour en faire sortir Pierrot, qui heureusement était à Orvin... Si cela est vrai, j'en avertirai Pierrot pour qu'il ne songe pas de sitôt à revenir dans le pays. »
La rigueur des autorités neuchâteloises avait en effet, comme le disait en gémissant M'"^ DuPeyrou, « enlevé le fils à sa mère » ; mais Pierrot, orphelin au pays des Lisettes et des Catons, paraissait prendre avec résignation son parti d'une séparation si cruelle pour sa protectrice. Il écrit à l'amie de Colombier :
« Ce petit village de votre petite Lisette n'est rien moins que joli, je vous jure ; il est encaissé dans les montagnes, dont l'une, que l'on traverse pour y arriver depuis Bienne, est positivement un escalier. »
Sur le conseil de ^I'"*^ de Charrière, il rédigeait ses impressions d'Italie et lui envoyait son manuscrit à corriger :
« Dans tous les cas, dit-il librement, vous pourrez trouver un refuge à l'ouvrage : vous savez bien, ce petit cabinet qui est au bout du corridor... Je cherche à apprendre quelques mots d'anglais ; vous me direz : pourquoi ? moi qui aime si peu les gens qui le parlent ! Je vous dirai qu'il est bon d'entendre le langage de ses ennemis. »
Elle lui répond avec son empressement accoutumé, lui reproche de « brider l'âne par la queue, » c'est-à-dire de mal conduire ses études et de négliger les principes. Le galant Pierrot termine une de ses épîtres par cette formule pittoresque : « Je baise votre sabot vert », et appelle cavalièrement sa correspondante « mon cher baron ». Il ajoute :
' Orvin, dans le Jura bernois, fournissait des servantes au.x familles de Colombier : il v en avait deu.x ou trois de ce village au manoir du Pontet.
« Vous ne me dites pas si vous continuez vos Trois femmes ; j'aime cependant bien à en entendre parler, et, quoi qu'elles soient des coquines, elles n'en sont pas moins aimables, et même bonnes. »
Pierrot avait à Fribourg un frère abbé, qui bientôt put rentrer en France \ Quant à ses parents, ils n'étaient point trop inquiétés et les biens de leurs enfants émigrés n'étaient point coniisqués, parce que le père se montrait «plutôt bon patriote qu'aristocrate. »
Bientôt Pierrot alla séj ourner près d'Yverdon, à Champittet, chez M. DuPeyrou-Salmagne, d'où il écrit au « cher baron » :
« Yverdon est d'une gaîté charmante ; on y danse beaucoup ; la société y est fort agréable ...
Qu'est devenu mon pauvre frère Camille ? »
PIERRE DE ROi;SSIl,LO\
(D'après une miniature appartenant à M. le comte de Ganay).
Le lecteur se le demande peutêtre aussi. Voici
une curieuse lettre, datée simplement La Neuville, vendredi 13, qui nous apprend que Camille venait de s'y installer comme apprenti horloger sous un faux nom :
« J'ai pris place à l'établi et à table. M. Landolt est, je crois, un foi"t honnête homme ; il m'a pris sur ma mine, et il me paraît qu'il est aussi content de moi que d'elle. Il est curieux, je ne sais trop pourquoi, de savoir qui je suis ; cependant, c'est luimême qui m'a dit que je ne devais pas avouer que je fusse
Voir chap. Xv'Il, p. 84, note i.
français. Je convins avec lui que je m'appellerais Delbrouck, que je me dirais Liégeois ; actuellement, je crois qu'il ne sait pas trop si je lui ai dit la vérité en m' accusant Français la première fois. Il parle toujours bernois dans son ménage, moi je le jargonne. Il a un apprenti de Milan : nous parlons toute la journée italien. Il parle révolution ; moi, je suis tantôt aristocrate, tantôt jacobin, et toujours notre maître Landolt me questionne, me regarde. Je fais mon possible pour détruire aujourd'hui les idées que j'ai données de moi la veille. Ce petit manège m'amuse. Ce matin, il me parlait de M. \^aldahon, qui est ici, à ce qu'on dit. Il m'en disait peu de bien. Je lui ai dit : « Je parie que c'était un ci-devant, celui-là. — Tout juste. Cela n'a que le talent de ne rien valoir. » Et j'ai été traité toute la journée comme un bon jeune homme. S'il m'est possible de rester une énigme pour M. Landolt et mes compagnons, j'en serai beaucoup mieux. Tout cela est gangrené de démocratie Ce n'est pas de cette démocratie spéculative et universellement bienveillante, c'est du pur sansculottisme qui ne pardonne pas à son voisin une plus grande aisance, un bon cheval... Nous disons de nos voisins : « Ces gros Baillif ^ ! Ces fainéants-là ne tiendront pas. Pourquoi cela est-il gras ? Pourquoi cela est-il riche sans travailler, tandis que nous travaillons toute la journée pour n'être pas riches ?».... Ce temps me servira d'épreuve, et je m'y donne d'avance tout entier. Je passe des heures entières sans penser à autre chose qu'au burin que je manie bien maladroitement, et sans faire d'autres vœux que de parvenir à un peu plus d'adresse... Parlez-moi beaucoup de vous, un peu de vos Trois femmes, et puis de votre Henriette, et puis de l'infidèle Benjamin ".... »
' Les Baillif étaient, crovons-nous, une famille notable de l'endroit.
- Une autre lettre, sans date, offre de l'intérêt : Camille signale la présence, à la Neuveville, de M. de Jaucourt, qui y suit l'impression d'un ouvrage ; de M"' du Dressier et de son fils, de M"" de la Châtre, qui a acheté une maison qu'elle habitera avec .\1. de Jaucourt. MM. de Narbonne-Laval, Matthieu (.Montmorency ?), s'établissent à Gléresse, au bord du lac de Bienne, tout près de la Neuveville. M. de Brémont a avec lui un inconnu qui intrigue fort Camille. Les Protocoles du Conseil de bourgeoisie de la Neuveville nous apprennent, en effet, que M. de Jaucourt se fi.xa, dès février lygS, dans le vieux et pittoresque hameau de Chavannes et que M" de la Châtre et son fîls se proposent d'acheter la maison du capitaine Kirchberger de Bonmont ^Renseignement dû à l'obligeance de M. A. Gross, caissier de la bourgeoisie). Parmi les émigrés les plus illustres qui résidèrent à Gléresse, n'oublions pas l'abbé Delille, qui, dans son poème de la Pitié, a célébré la Suisse, et plus spécialement
l'aimable Gléresse.
Beau lieu qui nourrissait ma poétique ivresse,
ainsi que l'île, toute voisine, de Saint-Pierre,
Qu"embcllit de Rousseau la prose harmonieuse.
Camille ne s'éternisa pas à l'établi du père Landolt. Dès l'été venu, il quitta notre pays pour rentrer dans le sien. Nous le retrouvons, vers le milieu de 1795, à Paris, où Benjamin venait précisément de s'établir. Camille adresse alors à M'™ de Charrière ces lettres dont Sainte-Beuve a cité quelques fragments, mais en les datant par erreur de 1796, et qui peignent les débuts d'une liaison célèbre :
« Paris, II messidor. Il y a aujourd'hui une décade, ma chère citoyenne, que je suis arrivé ici, et je n'y ai encore rien fait. Il y a un tel agiotage dans le commerce ici, qu'il faut absolument, avant de penser à entreprendre la moindre spéculation, se mettre au fait et des causes et des effets de ces soubresauts continuels. On n'imagine pas à quel point la fureur de l'agiot est portée ; elle est telle que, du jour au lendemain, du matin au soir, la valeur de l'argent monte ou baisse de deux cents francs par louis. Comment oser entreprendre avec cette vacillation ?
J'ai vu votre compatriote Constant : il m'a comblé d'amitiés ; il a bien le désir de m'obliger. Je voudrais, moi, pouvoir faire pour lui ce qu'il médite pour moi : le guérir de sa folle passion. Il est amoureux comme on ne l'est guère à 18 ans. Il n'est cependant pas uniquement absorbé par son amour, car vous avez vu
— On vient de voir que la Neuveville était alors une « place d'imprimerie». Un ancien prote de Fauche, du nom de Spineux, s'y était établi. Il adressait à M"" de Charrière, le 17 juillet lygS, de curieuses offres de service. Les amateurs de « miettes d'histoire » nous sauront gré de transcrire ce passage de sa lettre .• « L'imprimerie dont je suis semi-propriétaire est beaucoup plus allemande que française ; les caractères allemands sont nombreux et bien assortis: mais il n'en est pas de même des caractères français,... et c'est un déficit que je m'efforce de combler. » 11 lui envoie des échantillons, puis ajoute : « Si ce caractère-ci pouvait vous convenir, ma joie serait à son comble; peut-être vous conviendrait-il pour dérouter les curieux de savoir d'où vient l'ouvrage. Dans ce cas, je m'élancerais de nuit sur Colombier, à cause de la grande chaleur, et j'irais le matin vous réitérer l'assurance de mon profond respect. J'ai passé plusieurs fois devant votre maison, Madame, sans jamais oser prendre cette liberté, même avec mon fils, qui fut en semestre l'année dernière et qui s'obstine à servir la Hollande en temps de guerre, puisqu'elle l'a payé en temps de paix... Je me rappelle parfaitement, Madame, que lorsque je fus dans le dessein de m'établir, après avoir acheté l'imprimerie d'Yverdon, vous eûtes la bonté de me dire que mon établissement vous ferait plaisir, parce qu'au moins il y aurait un honnête homme dans cet état-là... J'imprime une Feuille d'avis, Madame : je vous mets librement au nombre de mes abonnés, et je vous envoie les trois feuilles qui ont paru. » — Remarquons que, selon les déclarations de Spineux, com.me d'après celles de Camille, l'allemand était alors d'un usage plus général qu'aujourd'hui à la Neuveville.
de son ouvrage dans les Nouvelles politiques des 6, 7, 8 messidor. Tl fait cependant pitié ; il ne la quitte pas depuis 2 heures après midi jusqu'à 3 heures du matin, et lui écrit en se réveillant. Il est jaloux comme un tigre, et elle coquette comme de coutume. Pauvre, pauvre jeune homme ! Il a eu la bonté de l'intéresser en ma faveur. Combien elle est aimable, cette femme ! Benjamin est de tous les muscadins du pays le plus élégant sans doute. Je crois que cela est sans danger pour sa fortune : on fait bien des choses avec un louis de Lausanne quand il vaut 800 francs, et que les denrées ne sont point en raison de la valeur de l'or ! C'est aussi peu dangereux pour sa santé ; il m'est prouvé depuis hier au soir que les soucis de l'amour, mais non pas ses fatigues, ont pu lui ôter son air enfantin. lime paraît conserver ici la même existence d'esprit que M. Hubert Huber lui avait vue à Lausanne. Il ne dit rien. On ne le prend cependant pas pour un sot. L'adorée a plus d'esprit qu'eux tous. Quelle étonnante éloquence ! L'adorée disait hier au soir : « Dans peu. Benjamin me détestera.» L'adorée avait raison. — Tout cela voit beaucoup un jeune Riouffe, qui est auteur des Mémoires d'un détenu qui ont eu de la célébrité. Ce Riouffe est extrêmement aimable \ Abéli -, que je n'ai point vu et qui m'a fait faire des offres de service, n'est point marié ; il est une des lumières de la société. J'y vais souper ordinairement, mes affaires m'occupant toute la journée. Cette femme est obligeante et bien bonne. — Benjamin est logé dans la rue du Colombier : j'ai cru voir dans ce choix un souvenir sentimental. Son père le tracasse, à ce qu'il me paraît ; je sais qu'il est ici... Adieu, aimable citoyenne. N'oubliez pas tout ce que vous m'avez témoigné de bontés. Quoi qu'il arrive, le souvenir ne m'en quittera jamais. »
La seconde lettre, du même style bizarrement sautillant, est écrite à propos d'un article que Huber avait publié sur Constant :
« 23 messidor... S'il eût assisté hier au soir chez la délicieuse à une longue et vive discussion entre Constant et elle, il eût vu que l'amour de la liberté n'a pas diminué dans le cœur de l'amant. Son image est tout près de celle de la divinité royaliste
' Honoré Rioutîe (1764-1813), né a Rouen, lié avec les députés girondins, fut enfermé en lyqS à la Conciergerie. Libéré après le g thermidor, il publia les Mémoires d'un détenu, pour servir à l'histoire de la tyrannie de Robespierre (Paris, 1794-5). Sans fortune, il fut protégé par M"" Pourrai et M"' de Staël. En 1799, il devint membre du Tribunat et fut même président de ce corps. Bon courtisan de Bonaparte, il fut préfet de la Côte-d'Or et de la Meurthe, et baron de l'Empire. 11 a publié encore, en 1797, une Histoire des prisons de Paris et des départements (Biogr. Didot).
^ Nous avons rencontré Abélie ou Abéli à Colombier avec Benjamin.
TBOIS FEMMES
qu'il adore, mais qu'il n'adorera pas longtemps. — L'aimable jeune homme ! Car il est vraiment aimable vu avec beaucoup de monde. Le salon de l'ambassade lui vaut mieux que le petit cabinet de Colombier : quand on est entouré de beaucoup, on veut plaire à beaucoup et on plaît beaucoup plus. Vous ne serez pas fâchée contre moi, n'est-ce pas ? Si vous n'étiez pas si sauvage, que vous voulussiez rassembler dans votre cabinet 25 personnes, que l'un fût girondin, l'autre thermidorien, l'autre platement aristocrate, l'autre constitutionnel, un autre jacobin, dix autres, rien, alors j'aimerais voir Constant écouté de tous à Colombier et goûté par tous. — Le salon d'ici lui va mieux. S'il n'y passait que 2 heures par jour, il serait pour lui la meilleure étude, mais hélas ! il y passe 18 heures, il ne vit plus que dans ce salon, et le salon le fatigue, il n'en peut plus. Sa santé se délabre, son physique si grêle souffre déjà. Cette taille, qui était tout à coup devenue élégante, reprend aujourd'hui cette courbure que M"'^ Moula a si bien saisie ; son front est couvert de boutons ; il dit qu'il pense à la retraite, il soupire après la douce solitude de l'Allemagne. — Je sors de chez lui, j'ai mangé des cerises avec lui ; le malheureux ! Il s'est endormi au milieu de notre déjeuner ! Nous avons reparlé de la soirée d'hier et de ce Riouffe dont je vous ai déjà parlé... »
Il y a dans ces récits plus d'un mot maladroit ; M""^ de Charrière ne cacha sans doute pas son dépit à Camille, dont la lettre suivante est d'un ton fort humble :
« 25 messidor. Si j'avais reçu plus tôt votre lettre du 7 juillet, je ne vous aurais pas autant parlé d'un sujet qui vous est désagréable. Je vous en demande pardon. »
Camille paraît être alors employé ou intéressé dans un commerce de papier, chez M. Leclerc, faubourg Poissonnière. Mais il n'y resta pas longtemps, semble-t-il. Ce n'est pas chose aisée de fixer la suite de ses vicissitudes, à travers ses lettres insuffisamment datées et d'une écriture bizarre. Un peu plus tard, il est à Rouen, et bientôt il dut reprendre la mer sur quelque bateau de guerre français. Nous le retrouverons prisonnier des Anglais à Stapleton.
Quant à Pierrot, il revint à Colombier, « vieilli et embelli. » On revenait toujours — quand on le pouvait — à Colombier. Nous y revenons nous-même. Celle qui nous y retient n'avait pas de meilleur remède à son ennui que de sortir d'elle-même et de prendre intérêt aux autres. Durant le pénible hiver de
1794 à 1795, elle écrit sans relâche à ses amis, pour les amuser ou les conseiller, car ils font constamment appel à son ferme bon sens et à sa connaissance du monde. M'*^ L'Hardy lui confie non seulement ses propres incertitudes, mais les perplexités de la malheureuse demi-reine. M'"*^ de Charrière répond par de longues lettres, charmantes et fortes. Nous voulons en citer quelques-unes, et nous voudrions les transcrire toutes \
« 8 novembre 1794... La comtesse veut se faire oublier, ditesvous. Elle a grand tort de le vouloir, et d'ailleurs cela ne se peut pas. On parle d'elle, on pense à elle dans les lieux qu'elle a habités. Si on écrit l'histoire de la monarchie prussienne à cette époque, elle y occupera quelques lignes ou quelques pages. Il est vrai qu'elle les partagera avec des gens avec lesquels toute association plus réelle la blesserait, mais l'histoire ne fait son métier qu'en donnant une sorte d'immortalité à ce qui est mauvais et nuisible aussi bien qu'à ce qui est bDn et utile. La comtesse ne sera donc point oubliée... Je ne veux pas qu'elle cherche par une inaction entière à se faire oublier, je veux qu'elle fasse penser à elle avec estime, reconnaissance, admiration. Si vous ne voulez pas. Mesdames, perdre votre temps à vous coiffer et à vous habiller, si vous ne voulez pas recevoir ni faire des visites, il faut vous faire les couturières en robes des pauvres enfants d' Angermùnde, et un peu aussi leurs institutrices. Après que vous aurez lu, écrit, médité, il vous restera encore assez de temps pour cela. Il va faire froid : habillez les petites Angermundoises. Votre séjour à Angermùnde doit être une époque bénie, une époque de bonheur. Allons, ^Mademoiselle Henriette L'Hardy, un peu d'activité! So^^ez à Angermùnde ce que vous êtes à Auvernier, avec un peu plus d'utilité encore, parce que la comtesse est plus riche que vous et vous permettra de faire ce que seule vous ne pourriez faire. Jamais les destructeurs de la religion et de la morale, de nos devoirs ici-bas, de nos espérances pour un autre séjour, ne pourront venir à bout d'ôter à la bienfaisance
' Nous rappelons encore une fois que Gaullieur a publié dans la Revue suisse (iS5j, t. XX) un grand nombre des leures adressées à sa mère, M'" L'Hardy, par M"" de Charrière. Nous aurions voulu reproduire toute cette correspondance, si variée, si riche de faits et d'idées. Mais nous avions tant d'autres séries de lettres, dont nous n'avons pris qu'une faible partie ! Si nous avions transcrit toutes les pages dignes d'être citées, deux volumes, ni trois, n'y auraient suffi. Mais notre rêve serait de publier un jour le texte suivi des lettres de M"" de Charrière que nous avons utilisées pour cette biographie en les déchiquetant selon les nécessités du récit. Il faudrait, pour nous encourager à cette entreprise, que le public en vint à partager notre goût pour M"' de Charrière...
son mérite et son charme. Celui qui l'exerce y trouvera toujours de la douceur, et peu lui importera si l'on est ingrat envers lui, il aura fait du bien, il jouira de la bienfaisance \ et cela lui suffira. »
« 15 novembre 1794.... J'ai dit souvent de la vie comme elle dit [la comtesse! , mais enfin pensant que je pourrais me l'ôter si, en effet, elle m'était insupportable et que m'en plaindre sans la finir, c'était déceler soit de la faiblesse dans mon attachement à elle, soit de l'exagération dans les plaintes que j'en faisais. Les malheureux qui ne se tuent pas allèguent quelquefois leurs scrupules, mais j'ai peine à les croire de bonne foi. Quoi ! il serait permis à un roi de mener ses sujets à la guerre, et il ne me serait pas permis de me tuer ! Et la vie d'autrui étant dans mille occasions à la merci d'un homme ou de plusieurs hommes, notre propre vie ne serait pas à notre disposition ! Je ne puis ni le penser, ni croire que d'autres le pensent sérieusement. En tous cas, si le suicide est un crime, le murmure est tout au moins une faute. J'ai lu une seule fois la bizarre histoire de l'ânesse de Balaam, mais j'ai lu bien des fois celle de Joseph, quelques traits de celle d'Abraham, de celle de David. Que ce David était un aimable homme, un touchant poète ! Son amitié pour Jonathan m'a attendrie bien souvent jusqu'aux larmes. Pourquoi aima-t-il tant les femmes, ce faible homme ? Sans elles il eût été irréprochable, car certains mouvements de haine qu'il eut sur la fin de sa vie me paraissent l'effet de l'âge et de plusieurs amères afflictions. Lisez le refus qu'il fit de boire seul quand toute son armée avait soif. Lisez son respect pour Saiil et ses tendres reproches.
J'approuve fort vos occupations. Voltaire est charmant, quoique bien menteur. Il faut se souvenir en lisant qu'il phe les faits à sa doctrine, et que sa doctrine n'est presque fondée que sur la vanité de faire secte. Mon cher oncle, disait à quelqu'un M"^*^ Denis, ne peut souffrir votre Sauveur. J'ai toujours cru que Voltaire et Rousseau étaient jaloux de Jésus-Christ, désespérant de faire une si longue sensation et d'étendre leur influence sur autant de lieux et de siècles... »
Ces lettres, écrites à une Neuchâteloise éloignée du lieu natal, sont pleines de choses qui devaient prodigieusement l'amuser, — sorte de chronique locale qui amusera aussi les Neuchâtelois d'aujourd'hui : j'en transcris quelques passages à leur intention,
' M"" de Charrière a écrit jouissance : c'est un lapsus évident. Il lui arrive très souvent, dans sa hâte à exprimer les idées qui se pressent sous sa plume, d'écrire un mot pour un autre. Elle s'en excuse à plusieurs reprises auprès de ses correspondants.
en priant les autres lecteurs de me les pardonner. Les mariages surtout devaient intéresser la jeune exilée. Un des plus sensationnels fut celui du fils aîné du « grand Pourtalès », le négociant célèbre dans l'Europe entière, avec M"^ Sophie Guy. M""^ de Charrière en entretient non seulement M"*^ L'Hardy, mais Chambrier d'Oleyres, à qui elle adresse ce piquant récit :
« M. Louis Pourtalès est sur le point d'épouser une jolie jeune fille fort modeste et fort simple de mœurs et d'habitudes, et qui, avec cela, a reçu plus d'instruction qu'une autre. Elle est à demi-anglaise, elle a l'air anglais et parle anglais ; elle sait l'italien, elle a appris le latin. Je trouve sa personne et sa manière fort agréables. Ce Louis Pourtalès était V objet des vœux des filles de Minos. Mon Dieu, que dis-je ! Minos n'avait que deux filles, et tout Neuchâtel aspirait à Louis Pourtalès. Je ne sais s'il vaut Thésée et Hippolyte, mais il est franc, simple, gai ; il a de l'originalité, ainsi que sa prétendue. C'est beaucoup que d'être comme il est quand on est aussi riche. »
Avec M"*^ L'Hardy, elle s'abandonne plus librement à sa malice naturelle :
« Ceux qui n'en sont pas très fâchés en sont fort aises. Il y a dans ce choix de quoi contenter l'aristocratie et la démocratie, car il redonne de l'opulence et du relief à une famille tombée qui est la plus ancienne du pays '. Mais les petites demoiselles plus à la mode, plus fringantes et moins obscurément élevées que M"*^ Guy enragent de tout leur cœur, et toute la brillante jeunesse de Neuchâtel enrage plus ou moins, parce que ce mariage ne promet pas tous les soupers, tous les bals, toutes les parties de campagne que la fortune de M. Pourtalès pouvait payer s'il en eiit livré l'usage à une femme vraiment du monde. Les propos là-dessus sont excellents. On disait, lorsque la chose n'était pas décidée : « M"^ Guy n'est point ce qui conviendrait à Pourtalès ; avec la fortune qu'il a, il lui faudrait une femme qui eût de l'usage du monde, qui siit recevoir compagnie et rendre sa maison agréable. » — Ce sont là vraiment des qualités touchantes pour un mari ! L'oncle, l' avocat-général, dit : « J'ai très bien élevé ma Sophie ; elle sait le latin et la cuisine mieux que fille de Neuchâtel. » — Je suis fort de son avis... Ce mariage n'est pas trivial, et par cela même il m'est agréable ^
' La famille de Guy-dil-Haudanger (voir Jeanneret et Bonhôte, Biographie neuchâteloise, t. I).
^ Quelques jours après, elle ajoute : « Le joli mariage que je vous ai mandé tient toujours, et occupe toujours, mais à présent M'" Guy a tant d'amies, tant de prôneurs et de prôneuses ! Son frère n'est déjà presque
TROIS FEMiMES 2l3
En voici d'autres plus vulgaires, auxquels tout le monde applaudit : M. Ostervald le cadet avec une des demoiselles d'Ivernois : je crois qu'on l'appelle Rosette ; M"*^ Roulet avec un monsieur Guébhard ; M. Roulet avec M"*^ de Mézerac. Ce que ces mariages ont de bon, c'est que les fils et filles de Plutus ne se marient pas ensemble, mais épousent des gens (excepté peutêtre la Roulet et le Guébhard) à qui Plutus tournait le dos plutôt qu'il ne les favorisait.
Encore un mariage : M. Godet et M"^ Gallot. Ceux-ci n'ont rien, dit-on, que de l'esprit et des prétentions. On les trouve bien extravagants. Non pas moi. Ils n'ont qu'à travailler. Si la loi agraire s'établissait, ne faudrait-il plus se marier ? D'ailleurs, si ces gens-ci sont comme bien des gens les peignent, on est trop bon de s'occuper à les juger '.
plus libertin ni jacobin, et bientôt son oncle ne sera pas du tout ivrogne. O Fortune, on t'encense que cela ne finit point ! A propos de fortune, la succession de M. DuPeyrou fait dire des paroles à l'infini. Madame veut une chose, les héritiers une autre, et les parents, et les amis... C'est une mer de prétentions, de doutes, de difficultés... » (to déc. 1794).
' Paul-Henri Godet, né à Berlin en 1767. Son père. David-Frédéric, bourgeois de Neuchàtel et de Cortaillod, faisait le commerce avec le Levant, et vivait tantôt à Berlin, tantôt à Constantinople, où il avait épousé en 1756 Marie-Anne .^rlaud, qui était à moitié grecque par l'éducation. A son ma(riage assistait M. Chénier, père d'André, avec qui il paraît avoir été lié. David-Frédéric Godet devint conseiller de l'Amirauté russe, assista à la bataille de Tschesmé et mourut à Livourne en 1771, au moment où la fortune semblait vouloir lui sourire. Son fils, qui n'avait alors que quatre ans, fut plus tard secrétaire-interprète au service de l'empereur de Russie, puis regagna Neuchàtel avec sa mère. Il y exerça brillamment la profession d'avocat, et devint, en 179g, maire de Cortaillod. Comme tel, il fit partie, dès 1816, des Audiences générales (corps législatif) : il v joua un rôle fort en vue et dont l'importance n'eût fait que grandir, car il était l'orateur de l'opposition libérale, — lorsque la mort l'enleva brusquement, en 181g, à sa nombreuse famille et à son pays (voir Procès-verbaux des Audiences générales, deux volumes, Neuchàtel, Archives de l'Etat, 1904). Paul-Henri Godet a publié une imitation d'un conte philosophique allemand, Nessir et Zulime (Paris, 1792), avec une préface où il rend hommage en ces termes au mérite de son ami le pasteur Chaillet : « Je soumis ce petit ouvrage à la censure d'un homme rempli de goût, d'esprit et de connaissances, qui honore la ville de Neuchàtel par ses talents et ses vertus, qui la sert avec un zèle infatigable, et dont les précieux discours devraient produire une révolution dans nos mœurs, si pour la produire il suffisait de convaincre l'esprit par la force du raisonnement et de toucher le cœur par une mâle éloquence... » En général, Paul-Henri Godet n'avait pas une opinion si favorable des pasteurs de son temps, dont il disait : «. Les ministres sont comme ces poteaux, qui montrent le chemin... et ne le suivent pas. » Il eut
...M. de Charrière n'est pas beaucoup mieux ces jours derniers. Je n'ai pas la douleur de croire que son mal soit grave, parce que le plus souvent il est sans fièvre, qu'il a la voix forte et l'œil bon. Tenez, je l'entends parler dans sa chambre fort distinctement et paisiblement avec sa sœur aînée.
M'^'^ Sandoz m'écrivait l'autre jour, parlant de M. DuPeyrou : « Je crains que la succession de cet homme de paix ne cause bien du trouble.» On a vu après sa mort qu'il envoyait de l'argent à des nécessiteux en France, en Allemagne, en Italie, partout, et son habit était rapiécé au coude. » (16-20 décembre 1794.)
Parmi les personnes que cet homme généreux avait le plus fidèlement secourues, se trouvait M'"*^ de Montrond, qu'il avait accueillie ainsi que deux de ses fils '. Il avait intéressé M'"^ de Charrière au sort de cette émigrée, femme d'esprit et de talent ;
quatre fils, — entr'autres Charles, connu par sa Flore du Jura, et Frédéric, auteur d'ouvrages de théologie dont il ne nous appartient pas de parler. Si le lecteur estimait que nous en avons déjà trop dit, nous rappellerions que, selon le mot de \'ictor Hugo, la patrie « a le droit d'oublier, la famille a le droit de se souvenir ».
' .\ngélique-.\larie d'.\rlus, comtesse de Montrond, avait épousé un gentilhomme comtois, officier au régiment des Gardes françaises. Très cultivée (elle savait l'anglais, l'italien et même le latin), elle collabora au.x Actes des Apôtres, puis émigra à la fin de 1790 et vint à Neuchàtel, chez DuPeyrou, avec qui elle était en commerce épistolaire. Elle publia vers le même temps Le long Parlement et ses crimes, appel énergique au bon sens contre les factieu.x. .'^près la mon de DuPeyrou, elle passa en Angleterre, et, rentrée en France après le 18 brumaire, vécut à Besançon. Pendant le blocus de cette ville en 1814, elle fit circuler une ^retendue lettre de Fénelon au duc de Bourgogne, très ingénieusement faite et qui était une critique indirecte des procédés militaires très rigoureux du gouverneur Marulaz. Elle mourut en 1827, âgée de 82 ans. Un de ses fils, Casimir de Montrond, ami de Talleyrand, fut connu par des succès de plus d'un genre dans la société parisienne. C'était « le Lauzun du Directoire ». 11 avait épousé M'" de Coigny (la « jeune captive » de Chénier) après avoir réussi à s'évader avec elle de Saint-Lazare. Elle était divorcée d'avec le marquis de Rosset (plus tard duc de Fleury) ; son union avec Montrond se termina aussi par un divorce. La Biographie Michaud (article Montrond, rédigé par Hipp. de Laporte) raconte ce trait caractéristique : Talleyrand disait un soir, dans les épanchements de l'intimité : « Duchesse de Laval, savez-vous pourquoi j'airtie assez Montrond ? C'est parce qu'il n'a pas beaucoup de préjugés. » — Montrond riposta : « Duchesse de Luynes, savez-vous pourquoi j'aime M. de Talleyrand ? C'est qu'il n'en a pas du tout. » (Voir Hipp. de Laporte, Notices sur quelques femmes de la société du 18' siècle, et Léonce Pingaud, La Franche-Comté en /S/5, documents inédits, Besançon, Jacquin, 1894).
TROIS FEMMES 2l5
souvent il parle d'elle dans ses lettres, la désignant parfois sous son prénom d'Angélique. M'"'^ de Montrond quitta Neuchâtel au printemps 1793. Nous la retrouvons en mai à Mannheim, d'où elle part précipitamment, en janvier 1794, pour Cologne, avec l'intention de gagner Mœstricht. Joséphine, demeurée à Mannheim, est sans nouvelles de la voyageuse : qui est Joséphine ? Quelque femme de chambre, sans doute. Coïncidence à noter, une des « trois femmes » est une femme de chambre et s'appelle Joséphine. M'"*^ de Montrond passa de Hollande en Angleterre : nous avons un fragment d'une lettre qu'elle adressait de Bath à M'"*^ de Charrière. Elle raconte qu'elle travaille à un petit ouvrage, « hélas ! bien mauvais. »
« Ah ! s'écrie-t-elle, que n'ai-je votre imagination et votre esprit ! Mais la différence est aussi grande qu'entre nos positions. Soyez toujours heureuse, chère Madame, et aimez cette malheureuse Française pour qui tout a changé depuis l'heureux temps de sa connaissance avec vous, tout, hormis elle-même. »
Rapprochons ces lignes de celles que M'"'^ de Charrière écrivait à Benjamin (fin 1794) :
« J'ai repris les Trois femmes. Si cela va un peu bien, je vous enverrai la continuation. J'ai appris ce soir que madame de Montrond aurait peut-être des ressources d'un genre très différent. En ce cas-là, je ne me donnerai pas la peine de faire imprimer. Peut-être Hûberchen traduira-t-il. A tout hasard parlons peu de M"^^ de Montrond et de son séjour à Bath. Il serait avantageux pour elle qu'on crût qu'elle a passé tout son temps en Suisse. Son fils aîné le croit et pense qu'elle peut rentrer. Le contraire est su d'une infinité de gens ; n'importe, il ne coûte rien de se taire... »
C'est donc au profit de cette infortunée que M""^ de Charrière composait ses Trois femmes. Elle nous indique plus clairement ses intentions, et la genèse même de l'ouvrage, dans cette lettre à M"'^ L'Hardy :
« 10 février 1795. Avez-vous Adèle de Sénanges, joli roman d'une émigrée. M'"'-' de Flahaut ^ ? Cela a été écrit et imprimé
' M"" de Charrière écrit Flaho. Connue d'abord sous le nom de comtesse de Flahaut, elle perdit en 1793 son mari, mort sur l'échafaud, et épousa M. de Souza. Elle publia, après Adèle de Sénanges (1794), Emilie et Adolphe (1799), et quelques autres romans pleins de naturel et d'élégance.
2l6 MADAME DE CHABRIÈRE ET SES AMIS
par souscription en Angleterre et a valu beaucoup d'argent à son auteur. Il y a en Angleterre une autre émigrée qui n'aurait pas moins besoin que M™*^ de Flahaut d'une ressource de ce genre ; l'idée m'est venue d'essayer de la lui procurer, et j'ai écrit Trois femmes. Je doute que cela plaise autant qu^ Adèle de Sénanges, dans laquelle il y a je ne sais quelle grâce légère et volatile {sic) toute particulière. Les Trois femmes ont en revanche leurs avantages, mais qu'il ne me siérait pas de détailler. Vous les lirez quelque jour, soit en français, soit en allemand, car je pense que Hiiberchen les traduira. Pour moi, je ne me donnerai pas la peine de faire imprimer. — La scène est en Allemagne ; les 3 femmes sont françaises. C'est une catin, une friponne et une bégueule, dit M. de Roussillon. Vous voyez bien, Mesdames, que vous n'y êtes pour rien. Malgré cette belle analyse ou définition, M. de R. aime fort mes trois femmes. Elles m'ont rendu le service de m'étourdir sur la Hollande \ mais en même temps, elles m'ont presque tuée de fatigue. Je copiai l'autre jour, en corrigeant sans cesse, 22 pages, le lendemain 24. Le dernier jour de ce travail, j'étais si bien rendue, qu'il me semblait que je n'avais plus de tête du tout...
Dans ce petit roman, un Allemand aime pourtant une Française et en est aimé. Mais cela ne laisse pas d'avoir ses difficultés. Ils se querellent, et le jeune homme défrancise la belle tant qu'il peut. Elle voudrait bien le désallemandiser. Ils réussisent à un ceitain point parce qu'ils aiment, et aiment davantage parce qu'ils réussissent. Au reste, ils ne sont plaisants ni l'un ni l'autre, et c'est une difiiculté de moins, car d'honnêtes gens diffèrent moins dans le sérieux que dans la gaîté. J'ai bien rarement fait
rire M. de Charrière. Vous et M'^^*-" Sandoz êtes les seules N loises
avec qui j'aie ri. Ce serait une assez bonne chose qu'un bon traité sur les gaîtés nationales : le humour anglais ne ressemble qu'à lui seul ; les gentillesses françaises sont uniquement françaises. Je ne connais pas la gaîté italienne. Les malentendus jouent, dit-on, un grand rôle dans la gaîté allemande. A en juger par Sancho, ou plutôt Cervantes, je sympathise fort avec la gaîté espagnole... M'"'^ Huber n'est point accouchée encore ; son mari travaille comme un forçat... »
M. de Saïgas, à qui elle avait soumis son manuscrit, lui répondait :
« Nous nous en sommes régalés, mes sœurs et moi... Le début de votre conte est piquant et l'idée du conte est charmante... Il est impossible de se résoudre à quitter si tôt vos trois femmes, qui, chacune dans son genre, sont fort aimables et fort intéres-
' Alors envahie par les Français.
santés. Où est celle pour qui vous les avez écrites et que vous m'avez rendue aussi fort intéressante ? Je ne vois pas, quel que soit son sort, pourquoi vous renonceriez à l'idée d'une souscription, dont le produit peut vous servir à quelque autre bonne œuvre, si M'"'' de Montrond n'est pas dans le cas d'en avoir besoin. » (29 avril 1795.)
Huber, lui, en avait besoin en tous cas. Il se mit à traduire le commencement, tandis que l'auteur revoyait la suite :
« Ces misérables Trois femmes, dit-elle à M"*-" L'Hardy, m'occupent depuis quinze jours à me rendre folle. Je n'en ai pas dormi la nuit passée. Tous les mots ont été redélibérés. Ce n'est pas seulement vanité d'auteur, c'est scrupule. ...C'est fort joli, il n'y a pas de doute là-dessus. Sages, prudes et autres en ont été également amusés, et Hiiberchen l'a déjà presque traduit et l'a annoncé en Allemagne ; mais je vois que certaines personnes trouvent l'ouvrage dangereux, et je pense que d'autres le trouveront inconvenable. Il me tarde bien que vous le lisiez. La comtesse aimera le baron Théobald d'Altendorf. C'est le plus beau caractère du roman. »
Les Trois femmes, comme d'autres ouvrages de l'auteur, qui songeait moins à son profit qu'à celui de Huber, parurent d'abord en allemand (en automne 1795), sous le nom de VAbbé de la Tour, qui sera dorénavant le pseudonyme de M'"*^ de Charrière et apparaît ici pour la première fois. Au mois de mars suivant, elle écrit à d'Oleyres :
« ...Je vous annonce, Monsieur, à vous qui êtes un peu prévenu pour moi, un petit ouvrage ayant pour titre Trois femmes. J'en avais fait présent, il y a dix mois à peu près, à M'"^' de Montrond, qui depuis la mort de M. DuPeyrou, ne savait de quoi subsister. Elle est enfin venue à bout d'obtenir des souscriptions, et je pense que les Trois femmes sont actuellement imprimées. On les a déjà vendues en allemand à Leipsick l'automne passée, et l'on y vendra au premier jour Honorine d'Userche, qui est arrangée dans le même cadre et que M. Huber a traduite aussi... » (16 mars 1796.)
Effectivement, la première édition française de Trois femmes, imprimée en Angleterre, parut en 1797 seulement ^ :
' Voir Bibliographie. Pour juger l'ouvrage, il le faut lire dans la 3° édition, imprimée en 1798 à Zurich et corrigée par l'auteur. Quant à l'édition de Lausanne, qui parut fin juin 1797, elle est pleine, dit l'auteur, de « ridicules fautes ». C'est l'oncle de Benjamin (sans doute Samuel de Constant)
2l8 MADAME DE CHABBIÈRE ET SES AMIS
«Après des retards infinis, la souscription a eu lieu. J'osais me flatter qu'elle serait, non aussi brillante que celle qu'on fit pour Adèle de Sénanges, mais qu'elle rapporterait la moitié ou les deux tiers de celle-là. Les temps avaient changé ; l'empressement des Anglais pour les émigrés n'était plus le même. Cela ne vous surprendra peut-être pas, mais ce qui est en droit, ce me semble, de vous surprendre, c'est que M. de Lally, M'"'^ d'Hénin, M'"*^ de Devonshire et autres, n'ayant pas trouvé le petit livre assez moral, assez décent, on s'est permis de le mutiler. C'est M. de Lally qui a été, si je ne me trompe, l'épurateur des Trois femmes. On m'a envoyé deux exemplaires de mon ouvrage ainsi changé à mon insu, mais ils ne me sont pas parvenus encore. M'"'^ de ^Nlontrond a appris cet envoi et en a été fâchée, pensant que je n'approuverais pas beaucoup la liberté qu'on avait prise. Elle voulait que je lui disse quelque chose d'agréable et de doux là-dessus, mais il n'y a pas eu moyen ; tout ce que j'ai pu faire, c'est de ne m'en point fâcher, d'en rire bien plutôt, et j'ai envoyé en Angleterre une lettre anglaise à mettre dans quelque papier public, où je m'égaie un peu sur la délicatesse exclusive du beau monde anglais d'aujourd'hui, délicatesse telle, que Fielding, s'il vivait, serait obligé de réformer son Tom Jones, et Richardson d'ôter Lovelace de l'histoire de Clarisse. M. de Saïgas, qui avait trouvé mes Trois femmes point trop scandaleuses et qui les aimait comme elles étaient, m'a dit qu'il les ferait volontiers réimprimer, et ce matin il doit avoir reçu mon manuscrit... Ce qui est à remarquer, c'est que j'avais expressément défendu qu'on y changeât la moindre chose, et cela parce que je craignais la confiance qu'il me semblait que M. de Lally, ami de M"""^ de Montrond, avait en lui-même, et que je voulais écarter sa plume trop emphatique, trop noble, si l'on veut, pour mon goût, et qui ne pouvait guère, à ce que je croyais, s'assortir à mon style, ni rendre mes pensées. J'ai reçu une lettre ce soir, qui, à ma très grande surprise, m'apprend que, telles qu'elles sont, on peut lire mes Trois femmes avec quelque plaisir. Pour moi, je n'imaginais rien de si ridicule... Je ne les connais pas telles qu'elles sont, avec leurs chastes mines, et à dire vrai, je suis médiocrement empressée à les voir, craignant de me mettre un peu en colère ; mais non, il faut rire, et rien de plus... » (A d'Oleyres, 23 janvier 1797).
« C'est, écrit-elle au même, un petit traité du devoir, mis en action, ou plutôt élucidé par une action. On n'a pas prétendu
qui s'était chargé, pour obliger .M. de Saïgas, de faire imprimer : « Il m'a traitée comme il se traite lui-même, avec une extrême négligence », écrit M"' de Charrière à Benjamin (août 1798). Elle ajoute qu'à Neuchâtel on s'arrache le livre, dont on admire le style sans même remarquer les fautes d'impression : « Cela me flatte médiocrement. »
TROIS FKMMES
donner des modèles à suivre, mais montrer des vices et des faiblesses à excuser comme non incompatibles avec une idée ou un sentiment de devoir et une moralité dans la personne coupable ou accusable. » (13 octobre 1797).
On devinerait, si elle ne le disait pas, quelle lecture a fait naître en elle ces préoccupations ; le philosophe de Kœnigsberg est indirectement responsable du roman des Trois femmes :
« Dans cet instant, écrivait-elle en décembre 1794, il est fort question ici de Kant. On le traduit, on l'analyse, on s'efforce de le comprendre. » (A M"*^ L'Hardy).
Elle revient plus d'une fois sur les idées de cet ordre dans sa correspondance avec Benjamin, à qui elle expose que la notion du devoir est le sujet de son nouvel ouvrage :
« Par idée de devoir, lui dit-elle, j'entends l'idée que quelque chose est dû, n'importe quoi, et indépendamment de tout calcul. Le roman ne prétend point prouver l'existence de cette idée, que Kant dit exister. » (19 février 1795 \)
L'introduction du roman est le récit d'une conversation mondaine, comme il y en eut sûrement à Colombier entre M'"'^ de Charrière, Benjamin, le pasteur Chaillet. L'abbé de la Tour, la jeune baronne de Berghen, un fervent adepte de Kant, un théologien, un homme du monde, quelques autres, sont réunis. « Pour qui écrire désormais ? se demande l'abbé. — Pour moi, » répond la baronne. Il lui propose alors de traiter un sujet actuel : la doctrine du devoir, telle qu'elle est développée par Kant, « philosophe allemand que l'on dit être un homme profond ; encore plus admiré qu'il n'est entendu de ceux qui lisent ses ouvrages ». Une discussion s'engage sur le problème du devoir : l'abbé pose sa thèse en ces termes :
«Il suffit, pour n'être pas une personne dépravée, immorale, et totalement méprisable ou odieuse, d'avoir une idée quelconque du devoir, et quelque soin de remplir ce qu'on appelle son devoir. N'importe que cette idée soit confuse ou débrouillée, qu'elle naisse d'une source ou d'une autre, qu'elle se porte sur tel ou tel objet, qu'on s'y soumette plus ou moins imparfaitement : j'oserai vivre avec tout homme ou toute femme qui aura une idée quelconque du devoir. »
' Nous avons cité (ch. XX, p. 1741 un passage d'une lettre de Benjamin, relatif à cette question.
Telle est la leçon que l'abbé a tirée de ses relations avec trois femmes très différentes qu'il a rencontrées en Allemagne.
Le sectateur de Kant répond que tout le monde a la notion du devoir, qui est innée et universelle. Le théologien fait intervenir la volonté divine et l'attente de l'éternité. Le mondain pense que l'intérêt — individuel ou social — nous conseille assez la pratique du devoir. Le kantien voit dans l'idée du devoir une idée simple ; un autre la déclare au contraire infiniment complexe, puisque la tradition, l'éducation, l'intérêt, créent en nous « une conscience dont il nous est impossible de reconnaître les éléments. » x-linsi se poursuit le débat, qui menace de n'aboutir à rien. Mais la baronne, petite femme pratique, l'interrompt en donnant cet ordre à l'abbé : « x\llez écrire ! » — L'abbé rapporte l'histoire des Trois femmes.
Emilie est une jeune émigrée, demeurée en Allemagne, orpheline et pauvre, avec sa femme de chambre Joséphine, qui lui est tendrement attachée. Pour Joséphine, le devoir ne revêt qu'une forme : elle se doit à sa maîtresse. Elle dépense ses économies à l'entretenir et lui montre un dévouement sans bornes. Pourtant, cette fille manque de sens moral : elle se laisse facilement séduire par Henri, jeune villageois qui pénètre de nuit dans sa chambre. Sa maîtresse, ayant découvert cette liaison, lui fait de vifs reproches et reçoit cette juste réponse :
« Si Joséphine vous eût été aussi chère que vous l'êtes à Joséphine, vous auriez pris soin de ce que vous appelez son honneur, comme elle en prenait de tout ce qui vous concerne. — Pouvais-je prévoir, ma chère Joséphine ?... — Oui, sans doute ! A quoi sont bonnes toutes vos lectures, si elles ne vous apprennent pas à prévoir les choses mieux que nous, qui n'y pensons que quand elles sont faites ? »
J'imagine que M^"*^ de Charrière n'a pas inventé cette réplique : elle a dû l'entendre de la bouche de son Henriette, qui ressemble fort à Joséphine... Mais Emilie découvre que cette fille n'en est point à sa première aventure, et qu'elle est, sur l'article des mœurs, d'une effroyable inconscience : ne va-t-elle pas jusqu'à penser que sa liaison avec Henri est plus innocente que les autres, puisqu'il n'est ni un prêtre, ni un homme marié, comme les précédents !
« Et si, dit-elle ingénument, si je continue à me conduire de mieux en mieux, je pourrais bien finir par être une sainte : c'est ce que j'ai toujours ambitionné. »
Bientôt la voilà triste, inquiète : elle avoue à Emilie la situation critique où elle se trouve et qu'on pouvait prévoir. Cette scène d'aveu, d'une exquise délicatesse de touche, a été sûrement écrite aussi sous la dictée du souvenir.
Entre temps, Emilie a fait la connaissance du baron d'Altendorf et de sa famille, qui habitent un château voisin. Des relations cordiales se sont établies, auxquelles le jeune Théobald prend un plaisir croissant. L'intérieur du vieux baron, ce coin de noblesse allemande, avec ses idées un peu étroites, mais saines et honnêtes, sa patriarcale bonhomie, est dessiné d'un crayon sûr et fin. La baronne d'Altendorf, douairière d'un autre âge, s'indigne contre la servile imitation du ton français, qui gâte à ses yeux la nouvelle génération :
« Quand je vois de jeunes Allemands se mouler sur la nation française, dédaigner leur propre langue, leurs propres usages, contrefaire un accent qu'ils ne saisiront jamais bien, et s'affliger tout de bon de cette impuissance, j'avoue que je rougis pour eux. »
Théobald, esprit droit, cœur honnête, est de l'avis de sa mère. — Or voici qu'un jour un accident de voiture jette dans le village une voyageuse, une Française fort élégante. On la soigne, on la retient, elle se lie avec la famille d'Altendorf, et surtout avec Emilie, qui lui offre de partager son modeste logis. Madame de Vaucourt — c'est son nom — se fait appeler simplement Constance. Elle est veuve et a hérité de ses parents une belle fortune ; mais elle avoue à Emilie que cette fortune leur a été reprochée parce qu'elle était mal acquise. Qu'y peut-elle faire ? Elle est dans l'impossibilité de la restituer à qui de droit, ainsi qu'elle l'explique avec un spirituel détachement... Et comme la bonne et simple Emilie n'entend point ces déclarations sans malaise, elle lui dit :
« Votre éducation vous a donné des idées spéculatives extrêmement délicates sur quantité d'objets que vous envisageriez un peu différemment si vous aviez plus vu le monde. Il y a des gens dont l'intérêt seul fait la morale, et que l'intérêt éclaire ou aveugle tant qu'il veut ; mais ce n'est ni à vous ni à moi que cela
arriverait. Cependant, permettez-moi de vous dire que l'on pourrait vous chicaner sur bien des choses que vous trouvez toutes simples, et cela parce qu'elles vous conviennent et que vos principes s'y sont plies peu à peu. »
Par exemple, la sage Emilie n'est-elle pas en train de rendre Théobald amoureux d'elle, ce qui inquiète la vieille baronne et désespère une jeune cousine ? — « Eh, mon Dieu non ! dit Emilie en pâlissant, cela n'arrivera point. — Cela arrivera, dit Constance. » La pauvre enfant fait alors des réflexions sur le cas de Joséphine, sur celui de Constance, — et sur le sien :
« L'une avait des amants auxquels elle ne voulait pas renoncer, l'autre possédait un bien mal acquis qu'elle ne voulait pas rendre. L'une et l'autre lui étaient chères, l'une et l'autre lui étaient utiles, l'une et l'autre avaient mêlé le blâme aux aveux, le reproche à la justification ! Aux yeux de l'une ni de l'autre elle n'était parfaitement innocente, elle qui s'était crue en droit de juger, de censurer, de montrer presque du mépris. »
Ses idées morales traditionnelles ne sont point raffermies par cet examen, et Joséphine, avec la liberté hardie de ses déclarations, ne contribue pas à mettre son esprit en repos : cette fille lui déclare qu'elle a songé à se donner la mort !
« — Mais, Joséphine, ta dévotion ne se révoltait-elle pas contre une pareille pensée ? — Ma dévotion, Mademoiselle, ne s'est jamais beaucoup occupée de ces sortes de choses. J'ai bien ouï dire qu'il n'était pas permis de se tuer, mais j'ai cru que c'était un conte. On envoie tant d'hommes à la guerre, uniquement pour tuer et être tués... Ne serait-il pas singulier qu'on eût des droits sur toutes les vies hors sur la sienne ? — Sans oser condamner le malheureux qui s'ôte la vie, dit Emilie avec gravité, j'estime bien plus celui qui la supporte ; il montre plus de respect et de soumission pour son Créateur. »
Nous avons rencontré dans une lettre à M'^*^ L'Hardy l'argumentation de Joséphine. Seulement, la réponse orthodoxe d'Emilie corrige dans le roman la thèse que la lettre laissait sans contre-poids...
Si la timide Emilie commence à douter un peu de la morale théorique, du moins voit-elle fort bien le devoir particulier que lui prescrit la situation de Joséphine : elle doit décider le séducteur à épouser la malheureuse. Elle y réussit, à la grande
joie de Joséphine, qui l'en adore davantage et lui adresse ce naïf discours, emprunté sans doute aussi par l'auteur à ses souvenirs personnels : « Chacun a une vertu à sa manière : la mienne est de tout faire pour vous. »
Cependant, Théobald fait mille réflexions sur Emilie, « en se promenant seul dans des lieux sauvages et solitaires. » Il devine le travail qui s'opère dans les idées de la jeune fille et s'en explique avec elle :
« Emilie raconta naïvement ses premières notions de vertu, puis les modifications qu'elle s'était vue forcée d'y faire. »
Cela déconcerte ce brave garçon, mais il est si épris ! Il l'est si bien, qu'il l'enlève pour vaincre la résistance des siens. Constance, qui a machiné l'enlèvement, suit les amoureux, les rejoint au premier relai et obtient l'agrément du vieux baron et de sa digne épouse.
L'abbé de la Tour ayant achevé sa lecture, la baronne de Berghen propose des objections, dont la première est que le récit ne prouve rien, encore qu'il l'ait amusée :
« Cela doit donc aussi me suffire, riposte tranquillement l'abbé ; mais n'avez-vous pas quelque estime pour chacune de mes trois femmes ? »
La baronne en convient. Sur quoi l'abbé lui fait sentir qu'elle estime Joséphine parce qu'elle est une bonne fille dévouée à sa maîtresse ; qu'elle estime Constance parce qu'elle fait un usage généreux d'une fortune « dont un casuiste sévère pourrait lui disputer la propriété ; » qu'elle estime aussi Emilie, si indulgente pour l'inconduite de sa femme de chambre et qui, scrupuleuse au début pour elle-même, se laisse enlever par son amant : elle a renoncé à la perfection, mais l'amour, l'amitié, la reconnaissance « s' enrichissent de cette perte et substituent un autre mérite à celui qu'elle leur sacrifie. »
« Il faut, ajoute-t-il, voir en un homme, pour le pouvoir estimer, que quelque chose lui paraît être bien, quelque chose être mal ; il faut voir en lui une moralité quelconque. »
La baronne trouve que ce « quelconque » donne une grande latitude à nos vertus, ou plutôt à nos vices :
« Si un homme, dit-elle, s'avisait de se permettre tout, hors de faire gras le vendredi et de travailler le dimanche, que diriez-
VOUS de lui ? — J'étudierais ses facultés et m'informerais de son éducation ; et si je voyais que de bonne foi il met plus d'importance aux observances que vous dites qu'à nul autre devoir, j'oserais bien le déclarer imbécile, mais non totalement immoral. — Mais ne pensez-vous pas que vos trois femmes, si elles étaient connues, seraient d'un mauvais exemple ? »
L'abbé ne croit pas que cet exemple puisse séduire personne, parce que toutes trois ont souffert, qu'elles souffrent encore ; et il propose à la baronne de lui lire les lettres qu'il a reçues des divers personnages de son histoire. Ces 12 lettres sont des réflexions sans suite sur tous les sujets possibles : elles n'ajoutent rien au roman, mais bien à l'admiration que nous inspire l'esprit si actif, si libre et si original de l'auteur. Nous y reviendrons dans un instant. Mais constatons une fois de plus combien l'analyse est impuissante à donner une idée vraie des charmantes fictions de M""*^ de Charrière. Nous avons déjà cité le mot de ]\];me Necker de Saussure : « Les plus médiocres de ses romans m'ont laissé l'idée d'un auteur qui sent et qui pense, » — et M"'^ de Staël assurait qu'on y fait encore des découvertes à la dixième lecture. Tel était aussi l'avis de Sainte-Beuve, qui, pendant son séjour à Lausanne, en 1837, interrogea M. Clavel de Brenles sur M'^*-' de Charrière, lui emprunta les Trois femmes, et les lui renvoya avec ces lignes :
« Je vous devrai d'avoir bien connu une personne qui était mieux qu'un auteur, et dont l'esprit si net et si ferme devait se revêtir avant tout, dans la vie, de négligence et d'agrément. Ces Trois femmes m'ont charmé ; qu'il y a là plus de choses qu'il ne semble ! Combien de résultats et de réflexions qui passent sans prétendre à se faire remarquer, et qu'il est agréable, dans un mot, dans un trait, de les saisir ! La morale en est bien sceptique, mais en somme elle tourne au bien ; il y a une vraie tolérance, qui n'est pourtant pas l'indifférence totale. C'est un roman de Directoire, mais qui se peut avouer et relire même après toutes les restaurations \ »
' Nous devons communication de ceue lettre à M. Charles Burnier, notre aimable et savant confrère de Lausanne, qui a eu en mains les papiers de M. Clavel de Brenles. Celui-ci vint voir .M"' de Charrière a Colombier et dut la rencontrer quelquefois quand elle passait à Lausanne. Remarquons que les dernières lignes de la lettre de Sainte-Beuve, relatives aux 1 rois femmes, se retrouvent presque textuellement dans son article de la Revue des Deux-Mondes du i5 mai i83q. Il avait noté son impression toute vive et n'a pas laissé perdre le jugement si heureusement formulé dans sa lettre à M. de Brenles.
Scepticisme et tolérance, c'est bien là le fond, mais il y faut ajouter cette bienveillance qu'elle éprouvait pour tout esprit sincère et droit : sur cela du moins elle n'était point sceptique. Elle croyait fermement au devoir d'être vrai.
Au point de vue philosophique, on jugera sans doute que M"™'^ de Charrière n'a pas compris le kantisme, ou qu'elle ne l'a compris que comme le comprennent encore bon nombre d'esprits cultivés ; elle y a vu la morale du devoir :
« L'idée du devoir me paraît simple, dit le prétendu kantiste, ne se composant que d'elle-même ; on ne peut pas l'analyser... C'est l'autorité éternelle... »
Ce qui fait, aux yeux de Kant, la moralité d'une action, c'est qu'elle est dictée par une loi pratique universelle. L'« impératif » est un caractère surajouté, et qui tient à ce que nous ne sommes pas purement raisonnables. Mais ce petit roman contient des observations justes, et qui portent, contre la morale kantienne véritable : l'auteur rétablit la part du sentiment, tout à fait sacrifiée par le philosophe, et l'on pourrait voir dans Trois femmes une protestation légitime contre le formalisme kantien.
Les lettres qui forment la seconde partie de l'ouvrage méritent l'attention que Sainte-Beuve leur avait donnée. Il fallait que M'"'^ de Charrière eût une confiance illimitée dans l'esprit de ses lecteurs, ou plutôt qu'elle songeât moins à eux qu'à son propre plaisir, pour se permettre d'imprimer 140 pages d'une allure aussi fantaisiste. Théobald a pris au sérieux son devoir de seigneur d'Altendorf, il travaille au bonheur et à l'instruction du petit monde qui l'entoure ; la spirituelle Constance prend intérêt à ses efforts, et tous deux content à l'abbé de la Tour leurs expériences et leurs succès. Prétexte pour l'auteur à exposer ses idées sur l'instruction du peuple. Elle prêche la création de bibliothèques populaires ; mais il faut se garder d'appeler ouvrages pour le peuple les livres qu'on y mettra, car cela reviendrait à dire :
« Il y a des vérités que nous nous réservons : vos esprits grossiers ne les pourraient comprendre ; contentez- vous des objets que nous voulons bien vous présenter et considérez-les sous le point de vue qui nous convient... »
220 MADAMK DE CHABRIÈBE ET SES AMIS
Puis vient une piquante dissertation sur l'idolâtrie qui met au Panthéon les cendres des grands hommes :
« Il me semble qu'on devrait se faire scrupule de préparer à l'esprit humain une éternité d'enfance : certainement, ceux qui vont renouvelant sans cesse ses poupées, ne veulent pas qu'il sorte jamais de tutelle. Le clergé philosophe est aussi clergé qu'un autre, et ce n'était pas la peine de chasser le curé de Saint-Sulpice pour sacrer les prêtres du Panthéon. »
Sur l'inégalité sociale et les devoirs réciproques des classes :
« Quelqu'un disait à un nouveau riche : « Vous soupez bien et donnez souvent à souper à vos amis. C'est fort bien fait ; mais par égards pour vos voisins, mettez une sourdine à votre tourne-broche. » Je ne crois pas que le nivellement des fortunes soit possible, et je conviens sans détour que je suis fort éloignée de le désirer, mais j'espère que partout on va épargner le bruit du tourne-broche à celui qui ne devra pas manger de rôti... La prudence le veut. La générosité exige davantage, elle veut qu'on diminue le luxe privé, les jouissances égoïstes, et que les grandes fortunes se popularisent. Riches, si vous voulez qu'on vous pardonne vos richesses, ne vous contentez pas d'être charitables : soyez généreux. Il est difficile de donner le bonheur, mais facile de donner quelque plaisir. Amusez le pauvre, partagez avec lui vos amusements ; en hiver, ayez pour lui, s'il se peut, quelque spectacle qui l'égaie ; en été, des bains qui le rafraîchissent, des promenades qui le récréent. Ainsi vous étoufferez dans son âme la réflexion triste et envieuse... »
Sur l'inégalité des sexes :
« Je n'ai jamais eu foi, déclare Constance, à nos privilèges ni à nos désavantages naturels, et mille fois j'ai cru avoir démontré la fausseté des uns et des autres, en faisant remarquer à chacun qu'il connaissait au moins une femme qui avait plus de force de raison, et une autre qui avait moins de délicatesse d'esprit que tel homme faible, que tel homme délicat de sa connaissance. Cela devait suffire, et il devait être prouvé pour chacun qu'il n'y avait rien dans la qualité d'homme et de femme qui déterminât quoi que ce soit relativement à nos facultés intellectuelles. Mais à un argument sans réplique on ne laisse pas d'avoir mille choses à répliquer, et pour argument dernier, on en vient à vous dire que cette différence (prétendue) entre le caractère de l'homme et de la femme est un bienfait de la nature. — Toute femme que je sois, je ne me laisse pas persuader wi fait par Inutilité dont il pourrait être. »
Son scepticisme :
«J'ai d'autant moins le cœur à la dispute, que je vois tous les jours des raisons de douter de ce que j'avais cru indubitable... J'ai béni mon destin de n'avoir à conduire qu'une petite nacelle et, en la conduisant mal, de ne pouvoir noyer que moi. »
Sa philosophie pratique est une sorte de stoïcisme : il convient aux âmes hautes de se taire sur leurs douleurs en face de la souffrance générale :
« La plainte commencée meurt sur mes lèvres, et dans le silence auquel je me force, mon âme se raffermit. »
Quelques personnages nouveaux apparaissent dans les lettres de Constance et de Théobald. On y remarque une petite comtesse de Horst, cervelle d'oiseau, qui rappelle beaucoup la demireine d'Angermùnde. Enfin, Théobald s'amuse à écrire son petit «dictionnaire philosophique,» où il y a de jolis articles :
« Dimanche... Il est bien vrai que le dimanche on joue, on s'enivre, on se bat plus que les autres jours ; mais de quoi le vice n'a-t-il pas abusé ? Chaque dimanche la propreté rétablie redonne à l'humble cabane un aspect plus riant, ôte à la vieillesse quelque chose de sa difformité, et rend à la jeunesse son éclat et son charme. Chaque dimanche, les enfants se rapprochent de leurs pères et mères, l'amant retrouve sa maîtresse et partage avec elle des jeux que leurs parents ont le loisir de surveiller. Conservons le dimanche ! Est-ce trop d'un jour sur sept pour adorer Dieu, penser à soi et se réunir fraternellement avec ses semblables ?
Liberté. Oh ! quel mot ! On ne l'entend point ; personne ne l'explique. C'est un drapeau tout barbouillé ; mais sitôt qu'il se déploie, on marche, pour le suivre, à toutes les vertus, à tous les crimes et à la mort.
Modération. Qu'un homme pieux et doux me la recommande au nom de la religion, qu'un homme sage et plus âgé que moi m'y exhorte au nom de l'expérience, j'écoute, je me soumets... Mais qu'un homme lourd et froid me prêche la modération, je crois voir la tortue ou le limaçon vanter la gravité et la lenteur.... »
Cueillons ça et là quelques réflexions encore :
« Pourquoi les Français ont-ils tant de peine à apprendre une langue étrangère ? On dirait qu'ils croient déroger à la nature éternelle des choses en appelant le pain et l'eau autrement que pain et eau. »
A propos de Don Quichotte, qu'elle relisait souvent :
« N'est-il pas plaisant que ce soit chez le plus grave de tous les peuples que nous ayons trouvé une gaîté irrésistible ? Cervantes a fait rire ses compatriotes : après cela, il était bien sûr de faire rire toutes les nations. »
Voici enfin les dernières lignes du livre (ne pourrait-on les appeler profession de foi d'une sceptique ?) :
« Je respecte tous les scrupules, les scrupules religieux, les scrupules de l'honneur, enfin tous, ceux même qui n'auraient point de nom, et jusqu'à la soumission à des lois que rien ne sanctionnerait. Mon esprit, si ennemi de tous les autres galimatias, respectera toujours celui-ci. J'aimerai toujours à voir l'extrême délicatesse se soumettre à des règles qu'elle ne peut définir et dont elle ne sait pas d'où elles émanent. »
Il semble qu'on l'entende causer, penser en causant, ouvrir à son interlocuteur, — Benjamin, Huber ou Chaillet, — ces brusques échappées sur le fond mystérieux de l'âme. Elle avait réfléchi sur tout, ehe forçait à réfléchir quiconque s'approchait d'eUe. C'est le service qu'elle a rendu le plus constamment à ses amis, et qu'elle rendrait à ses lecteurs, s'il lui en restait. Ses romans sont moins l'œuvre de son imagination que la fleur de ses méditations morales, une recherche de la sagesse : « Où est le vrai ? Où est le bien ? Quel est le devoir ? » Elle pose en se jouant ces questions essentielles.
C'est pourquoi ses livres ne sont jamais finis : ils peuvent avoir des suites sans qu'il y ait de dénouement. A-t-on jamais tout pensé ? Il existe une « suite » de Trois femmes \ écrite de la main de M. de Charrière. Elle ne vaut que par les vues originales que l'auteur prête libéralement à ses personnages. Mais l'auteur ne se fait pas illusion sur l'utilité de ces récits tout pleins de sa fine sagesse :
« Après tout, s'écrie-t-elle, qu'espérer de la fable ? Comment se flatter que la fiction la plus ingénieuse pourra instruire ou corriger le commun des hommes, quand Vhistoire instruit et corrige si peu ceux à qui elle adresse le plus directement ses sévères et irrécusables leçons !... Les grands ne sont-ils pas comme cet homme poursuivi par des miroirs et ne pouvant
' Manuscrit de 6g pages, donné par M"" veuve Gaullieur à la Bibliothèque de Neuchàtel.
échapper à son image ? Comment font-ils donc pour ne voir jamais ce que tout leur montre ? Est-ce que par hasard ils ne sauraient pas hre, et ne paierait-on les précepteurs et les gouverneurs qu'on leur donne que pour les amuser perpétuellement avec les hochets de l'enfance et les grelots de la folie ? »
La critique s'occupa de Trois femmes. On en trouve dans le Journal de Paris (i6 messidor, an VI) un compte rendu fort détaillé, d'après l'édition de Lausanne. Ayant exposé la thèse morale de l'auteur, le journaliste déclare :
« Ni avant, ni après le développement, nous n'avons pas entendu ce que c'était qu'une idée quelconque du devoir. Une idée quelconque est bien vague.... ; et l'expression du devoir comprend tous les devoirs partiels, tandis qu'ici l'on a bien de l'indulgence pour qui en remplit un ou deux, et passe pardessus les autres... Les «trois femmes» sont Emilie, Joséphine et Constance. Chacune pèche par quelque côté, mais chacune connaît et remplit le devoir, ou, selon nous, quelques devoirs. >•>
Suit une analyse attentive du roman. A propos de la seconde partie, contenant les lettres écrites à l'abbé, le critique s'exprime ainsi :
« Ce tome second est plein de conceptions philosophiques et agréablement exprimées. Constance s'exprime non pas seulement sans recherche, sans air et prétention, mais encore en négligeant tant soit peu la pureté du style. N'importe : qu'on ne chicane pas sur les vraisemblances, on s'arrêtera avec plaisir sur bon nombre de pensées fines, délicates, spirituelles, pleines de sel et de sens. Par exemple, la noble comtesse et la roturière Joséphine accouchent chacune d'un fils au même instant ; Emilie et Constance ont à l'avance préparé des layettes, qui n'ont pas entre elles la moindre différence. Les nouveaux nés sont posés à côté l'un de l'autre ; le comte arrive, il croit que sa femme est accouchée de deux enfants, il caresse l'un, il caresse l'autre, les pose à droite, à gauche. La comtesse demande son fils ; lequel est le sien ? On n'en sait plus rien. Elle les rejette tous deux. Joséphine s'en charge et les allaite avec une égale tendresse. Ils seront élevés de même, et l'on verra un jour s'il y a quelque différence entre le sang noble et le sang roturier.
Constance veut faire encore une autre expérience sur deux jumeaux, l'un mâle, l'autre femelle : c'est d'élever comme garçon la petite fille, et comme petite fille le garçon ; on verra si la différence dans les résultats n'est pas autant l'ouvrage de l'éducation que celui de la nature.
23o MADAME DE CHARRIÈRE ET SES AMIS
...Nous pourrions citer beaucoup plus de jolies choses, mais elles ne nous ont pas éblouis sur le fond de cet écrit, lequel ne nous paraît exact ni en morale, ni en observation. Le résultat constant de l'observation est que l'honnêteté et le travail vont ensemble, comme le vice avec l'indolence ; à ce compte, Joséphine, laborieuse, devait être mieux traitée. M"^ Emilie se reproche quelques inconséquences, qui à peine méritent d'être aperçues. Elle avait un reproche bien plus grave à se faire. Elle avait à remplir un devoir aussi honorable qu'impérieux : c'était à elle à travailler pour se nourrir, elle et sa suivante. Elle n'est pas assez punie. Constance est la seule des trois qui ait une idée juste du devoir : dans l'impossibilité de restituer, elle fait du bien ; on ne pouvait rien demander de plus.
Nous en étions là quand nous avons appris que l'auteur des Trois femmes est elle-même une femme. Malgré nos profonds égards pour le sexe aimable, nous ne rabattrons rien de notre censure ; peut-être même, par cette considération, eussions {sic) insisté encore plus rigoureusement sur la loi des convenances. '»
Le Journal littéraire de Lausanne (1797, n*^ 8) est plus expéditif :
« Ce petit roman prouve ce qu'on savait, c'est que l'auteur a beaucoup d'esprit et de talent. Du reste, on peut mettre cette production au rang de ces bagatelles, qui sans utilité ont quelque agrément, mais dont une mère sage ne recommandera jamais la lecture à sa fille. »
Cela, c'est le point de vue « romand », selon lequel tous les livres doivent pouvoir être mis entre toutes les mains...
]\jme (jg Charrière nous apparaît alors vivement préoccupée de l'état de la Hollande, qu'elle n'a point cessé d'aimer :
« Dans quelle affreuse situation ne se trouve pas ma pauvre patrie ! dit-elle à M"'= L'Hardy. Je n'ai aucune nouvelle directe. Je n'ai rien appris de mes parents, mais je sais assez ce qui arrive à d'autres et quel traitement ils éprouvent, pour pouvoir juger qu'eux aussi sont fort malheureux. Je plains le prince d'Orange. Il avait peu d'esprit, peu de capacité, mais il n'était ni ambitieux, ni méchant. Il ne tirera dans le malheur aucune dignité de sa ligure ni de son caractère, et sera bientôt un malheureux commun et dédaigné. J'ai une opinion et des sentimennts tout contraires relativement à la princesse. Quant à leurs deux
* M°" de Charrière écrivait à Huber, le 21 octobre 1799 : « On m'a envoyé le Journal de Paris du 16 messidor. Je trouve qu'on n'a pas compris ce que l'auteur a voulu dire par l'idée du devoir... »
fils, je ne les connais point, mais je les crois présomptueux et trop médiocres pour avoir senti combien la tâche qu'ils ont acceptée était au-dessus de leurs forces... Je plains mon pays, mais je ne laisse pas de me dire que, n'y eût-il d'autres preuves de sa dégradation que ces enfants généraux, que ce duc d'York souffert chez nous malgré son ivrognerie et ses autres vices, c'en est assez, et qu'on ne doit pas s'étonner de notre chute, ni croire qu'il y ait quelque chose à regretter dans la situation dont nous sortons. Je me dis : ou nous étions forcés de souffrir, payer, reconnaître de pareils chefs, et en ce cas-là nous étions sous le joug le plus triste et le plus avilissant ; ou nous consentions à tout cela, et en ce cas nous étions des imbéciles ou des gens en léthargie. » (26 février 1795.)
i Trois mois plus tard, elle revient sur ce sujet dans une lettre à d'Oleyres, oii elle dit :
« Depuis bien des années ce n'est plus un gouvernement que le nôtre ; il n'y a chez nous ni force, ni énergie, ni esprit public. La modération, l'esprit de routine, nous faisaient subsister, et c'était tout. Je plains donc mon pays et ne le regrette pas... » (25 juin 1795.)
Elle se console, comme toujours, par le jeu de sa pensée des dégoûts que la réalité lui donne :
« J'ai la migraine aujourd'hui, écrit-elle. Je me suis fatiguée à écrire des Lettres de Constance à l'abbé de la Tour. Il y a tant de choses dans ces lettres ! Quelquefois cela me paraît un chaos plutôt qu'un petit trésor. Il faut corriger à présent, et c'est plus fatigant encore que de composer. Entre serait et sera, acquérir ou obtenir, j'hésite quelquefois une heure. Oh ! le sot travail ! Mais la Gazette de léna me consolera '. A propos de léna, M"'^ Louise et M. Rougemont seront parrain et marraine vendredi prochain de la petite Huber. Les affaires de ces gens-là paraissent prendre une tournure un peu bonne. On se flatte que les meubles et les livres séquestrés à Mayence seront rendus. »
' Ce journal publia alors un compte rendu fort élogieux des Lettres d'émigrés, traduites par les Huber. « Vous ai-je dit que j'avais été louée le plus agréablement par la Galette de léna sur les Lettres de quelques émigrés. Jamais intention d'auteur ne fut mieux sentie, jamais on ne fut loué plus précisément comme on eût souhaité de l'être. C'est si rare 1 Quelquefois on vous estime par un côté que vous n'estimez pas, tandis qu'on blâme ou passe sous silence ce que vous croyez avoir de mieux ou de plus passable. Messieurs de léna n'ont eu avec moi ni l'un ni l'autre tort, et leurs louanges m'ont fait un plaisir extrême. » (A d'Oleyres, 25 juin lygS).
« 27 mars... Dans cet instant M. Berthoud baptise la petite Huber, M"^ Louise et M. Rougenïont la tiennent sur les fonts, M"*^ Moula s'est trouvée ici, ou bien y est venue avec M. Rougemont ; enfin, elle est avec eux... Tout cela dîne ici. La mère peut-être en sera. Je souhaite que non : avec tant de monde, sa vivacité m'importunerait assez. Mais il faut se soumettre aux circonstances, et ce n'est pas à moi à me plaindre de la gêne, à moi qui en éprouve si peu.... »
« Ce 28, à 7 heures... M""^ Huber vint, elle est bien rétablie ; le dîner est fort bien allé. Son esprit a un peu sautillé, mais pas à l'excès. Son mari a été un peu pagnot \ un peu gothiquement pagnot, comme dit M. Berthoud, mais ce signe de gaîté et de bonheur a quelque charme. M. Berthoud se flatte pourtant d'y trouver une guérison totale de sa propension - à la pagnoteterie. Un savant homme comme M. Huber ne se doute pas qu'il puisse si parfaitement ennuyer un homme comme M. Berthoud.
« 4 avril 1795. ..^M. Berthoud et M. de Charrière ont eu la bonté de copier les Trois femmes, et je les donnai hier à Huber, qui les traduira. Elles vous amuseront plus qu'une autre à cause de la France, dont vous tenez, et de l'Allemagne, que vous connaissez. Je continue à écrire les lettres qui feront suite au roman, ou plutôt je corrige et copie les dernières. ...Ce sera un singulier petit ouvrage. Il paraît un roman de Gœthe, qu'on ne peut pas trop appeler nouveau, puisqu'il est fait il y a plusieurs années. Je le lirai. Werther est à mon gré un chef-d'œuvre. Je ne dis pas qu'il n'y ait point d'imperfection, mais c'est l'ouvrage du génie et d'une sensibilité exquise. La Princesse de Clèves, Manon Lescaut, Werther, voilà, à mon avis, en fait de roman, la gloire de la France et de l'Allemagne... » (A M"<^ L'Hardy.)
Est-il besoin de souligner, dans le passage qu'on vient de lire, le fait du pasteur de Bôle copiant sans scrupule le roman des Trois femmes .^
* Littré indique Pagnote : qui est sans énergie, sans courage. Il indique aussi Pagnot, qui, en parier genevois, signifie nigaud, dadais. En langage neuchàtelois, pagnot s'emploie dans le sens de plaisantin (Pagnoter : plaisanter à tout propos). Voltaire a employé pagnoterie au sens de bévue (Lettre à Panckoucke, 9 juillet 1768). Sous la plume de M"" de Charrière, pagnoterie veut dire, comme en langage neuchàtelois, l'habitude de plaisanter.
^ Elle a écrit par inadvertance /??-o;;e«5n'/7e.