CHAPITRE XXII
César d'Ivernois et Isabelle de Gélieu
« En vérité, je n'ai jamais vu de femme aussi bonne qu'elle. »
(.lournal de Hagenbach.)
Encore la Demi-Reine. — Peinture de vie locale : Bôle et Colombier. — Le « petit maire ». — Honorine d'Userche. — L'Extravagant. — Nouvelles aventures d'Henriette; tribulations de M'"' de Charrière. Sa brouille avec le pasteur Chaillet. — M'"' de Charrière et Joseph de Maistre. — Une lettre inédite de Joseph de Maistre. — Le Bavard. — Traduction de Nature et Art. — Isabelle de Gélieu. — Le bon Hagenbach.
La maladie de M. de Charrière, qu'on avait prise au début pour une passagère indisposition, avait été assez sérieuse \ Sa femme écrivait à Huber :
' Le médecin de la famille de Charrière était alors le docteur Lichtenhahn, que, selon la prononciation neuchàteloise, M""' de Charrière appelle Liegtan. Elle écrivait en 1 793 à M'" L'Hardy ces lignes, où elle passe en revue le corps médical de Neuchàtel à cette époque : «. Notre cocher [atteint d'une fluxion de poitrine] a été fort mal et n'est pas encore bien rétabli, quoique depuis quinze jours M. Liegtan et toute notre maison ayons fait l'impossible. Si vous aviez besoin d'un médecin, je vous conjure d'envoyer chercher Liegtan fils. Ce n'est pas une manière de charlatan comme Leschaux et Petitpierre, qui, de chirurgiens, se sont proclamés eux-mêmes docteurs en médecine. Ce n'est pas un vieux et froid routinier sans zèle, sans industrie, comme Neuhaus et comme le bon Dublé. » — Leschaux, on s'en souvient, avait soigné Benjamin à son premier séjour à Colombier : « Nous ne l'appelions, Constant et moi, que le petit bourreau. Sa physionomie, dès qu'il ne prend pas soin de la faire sourire, est bien la plus dure que je connaisse, et le
« Il fit avant-hier un tour au jardin. Hier il joua à la comète, pas fort longtemps. Son teint est bon, mais une altération nerveuse, qui se remarque de temps en temps sur son visage, me fait trop souvenir combien il a été malade pour que je n'en sois pas fort affectée. » (8 août 1795.) « Il ne laisse pas d'être assez difficile à présent : celui-ci l'ennuie, celui-là le fatigue, un troisième l'impatiente, et cependant, dans la situation où il est, ne pouvant ni lire, ni écrire longtemps de suite, il a grand besoin de recevoir quelque plaisir par le moyen de son prochain.» (A M™<= de Sandoz-Rollin.)
La visite de M. de Saïgas, qui vint passer quelque temps auprès de ses vieux amis, fit diversion à la monotonie d'une existence que la maladie et la vieillesse commençaient à rendre morose. Madame Huber aussi fut très souffrante pendant cet été-là, et on l'envoya consulter le docteur Rengger, à Berne, où son mari séjourna quelques jours avec elle. M""^ de Charrière, bien que sa sympathie pour cette vaillante femme fût souvent mélangée de sentiments contraires, se montrait parfaite pour elle dès qu'il s'agissait de lui venir en aide : Chaillet-de Mézerac la louait à bon droit de cette « bienveillance active et tendre qui la pressait de voler au secours des personnes malheureuses. » Elle ne montra pas moins de sollicitude pour la pauvre demoiselle Tulleken, sa compatriote, qui l'aimait tant \ Atteinte de
sourire y renaît par réflexion tout à coup, et comme si des cordes semblables à celles qui font mouvoir les marionnettes agissaient sur ses muscles.» ... « Leschaux a de l'expérience, et, à ce que je crois, de l'adresse, mais il est foncièrement ignorant. Liegtan au contraire est savant et vient tout fraîchement de l'Hôtel-Dieu et de ses études, faites sous les meilleurs chirurgiens et médecins à la fois de Paris, et peut-être de l'Europe. 11 entend particulièrement la partie de l'accouchement... » — Ce galant homme fut souvent appelé à Colombier pendant cette année lygS. Des relations assez intimes se formèrent entre ses clients et lui pour qu'il leur demandât d'être parrain et marraine de son fils Charles-Emmanuel, baptisé le i5 septembre lygS et à qui M. de Charrière donna ses prénoms.
' Nous l'avons vue apparaître ch. XV, où nous avons donné le récit de sa première entrevue avec M"' de Charrière. Le testament de M'' Tulleken abonde en marques d'affection pour la famille de Charrière, à qui divers souvenirs sont destinés : « A Mad. de Charrière, une bague de diamants entourée de petits rubis, pour laquelle elle m'a paru avoir de la préférence et sur laquelle je la prie de laisser tomber de temps en temps un regard de bonté en se souvenant de moi... A M'" Louise de Charrière, un gobelet, etc. A M. de Ch., une petite commode à dessus de marbre. Je lui demande instamment de s'en servir en se rappelant qu'il a été mon tuteur et mon
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phtisie, elle était allée à Lausanne se faire soigner par de la Roche, et adressait à Colombier de longues et tendres lettres. M'"*^ de Charrière l'avait recommandée à l'héroïne des Lettres de Lausanne, c'est-à-dire à cette charmante et bonne Rosine Roëll, dont nous avons parlé et qui ressemblait par le cœur à la plus charitable personne de Colombier : « Rosine Roëll, écrivait la Hollandaise, est la Marianne DuPasquier de Lausanne : elle m'est venue voir tous les jours avec une bonté d'ange. » Mais la malade se sentait frappée à mort ; il lui tardait de se retrouver chez elle, à Colombier. Nous l'y voyons revenir à la fin de mars, et c'est le carosse de M'^'^de Charrière qui va la chercher à Yverdon. La sympathie de son « cher tuteur » et de sa « maman d'adoption » ne réussit pas à la rétablir : elle expira le 9 janvier
Tout cela n'était point pour égayer les habitants de la vieille maison du Pontet. Heureusement, M"*^ L'Hardy allait revenir d'Angermùnde, en dépit des instances de la demi-reine, qui ne voulait pas la laisser partir :
« La comtesse trouve singulier que cette vie que vous menez, n'étant pas trop monotone pour elle, le soit trop pour vous. Mais elle a des souvenirs que vous n'avez pas, des projets, sinon pour elle-même, au moins pour ses enfants, que vous n'avez pas non plus. Elle est entourée de gens qui parlent sa langue ; c'est un poisson qui souffre, il n'est pas dans son propre étang, mais il est pourtant dans l'eau ; et vous êtes un poisson hors de l'eau ou dans une jatte de porcelaine, un de ces jolis poissons rouges ou dorés qui nagent en rond éternellement dans une jatte du Japon. Une main amie les nourrit, mais l'espace de leur vie est trop étroit et leurs mouvements sont gênés, leur existence est triste. » (19 mai 1795.)
... Vos parents et les circonstances vous rappellent ; la comtesse a repris tout le courage d'une âme naturellement fière et forte... Je n'ai point songé à vous disputer à la comtesse lorsqu'elle était triste et qu'elle avait besoin de vous ;... à présent,
ami, et que jusqu'à mon dernier jour je lui ai porté une estime et une reconnaissance parfaites... A M"' Rosine Roell,etc. » Mais voici une disposition vraiment touchante, qui peint la vie patriarcale du Colombier d'alors : « Je prie M'" Marianne DuPasquier et M. de Charrière d'employer 5o florins à l'achat d'une bonne étoffe de laine pour jupes et de quelques paires de bas de laine pour les distribuer de ma part entre toutes les pauvres lessiveuses et lavandières de Colombier à l'entrée de l'hiver... »
236 madamh: de charrière et ses amis
il m'est permis de songer à moi et de me réjouir de ce que vous m'allez être rendue. » (9 juin 1795.)
...« Si la comtesse voit la chose comme elle est, elle ne vous donnera point de successeur, ou, si elle vous en donne un, elle changera sa vie. Autrement elle n'aura qu'une servante, car une amie veut qu'on la compte pour quelque chose. Ce n'est que sur le théâtre que l'on voit des Fatime, des Albine et des Oenone n'avoir d'autre existence que celle de leur maîtresse et vivre de confidences. Dans la nature il n'y a rien de pareil, mais il y a des intrigantes et des hypocrites qui, sous le semblant d'une soumission sans bornes et d'un renoncement à soi-même tel, qu'on pourrait croire qu'elles n'ont pas une âme à elles, et que, comme la lune, elles n'ont de lumière à montrer que celle qu'elles reçoivent du soleil, qu'une âme de seconde main, pour ainsi dire, — il y a, dis-je, de ces hypocrites-là, de ces soumises, de ces nulles-là, qui sous un faux dehors font très bien leurs propres affaires. A propos, Cléopâtre eut, je crois, une dame d'honneur qui se tua après elle ; voilà la seule réalité de ce genre qui me revienne à l'esprit. Dieu préserve la comtesse de mettre jamais l'attachement de personne à une pareille épreuve ! Quand on lui en donnerait la même marque, elle n'en jouirait pas, et il vaut beaucoup mieux que pendant une longue vie elle reçoive et rende de moins tragiques preuves d'amitié. Je dis : et rende, car ce n'est qu'une jouissance bien imparfaite que de se voir l'objet d'un sentiment qu'on ne partage pas, et entre deux personnes qui s'aiment, celle qui aime plus me paraît plus heureuse que celle qui est plus aimée. » (20 juin 17950
]yjme (jg Charrière ne se faisait pas faute de morigéner directement la demi-reine, qui l'en fit un jour remercier en ces termes : « De toutes les méchantes personnes, M''^^ de Charrière est la plus aimable ; je la mangerais, elle et son billet. » Ses fermes exhortations, le calme bon sens de M"^ L'Hardy, avaient exercé sur la comtesse une influence heureuse ; elle commençait à prendre son parti de sa disgrâce :
« Elle a bien encore des travers, du faux, du louche, du romanesque, disait M""' de Charrière ; mais le malheur, la réflexion, la lecture, l'ont beaucoup changée. M"'-" L'Hardy l'a forcée à se rendre compte d'elle-même plus qu'elle ne faisait, et je l'ai accoutumée à entendre la vérité. » (A M"''^ de Sandoz-Rollin, 20 janvier 1796.)
Quand, aux derniers jours de 1795, M"^ L'Hardy fut de retour, la gaîté revint un peu à sa vieille amie. Voici une lettre écrite
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un jour de belle humeur à d'Oleyres, qui lui avait recommandé un jeune étranger : c'est la peinture d'un coin du pays de Neuchâtel où l'on ne retrouverait guère, de nos jours, la vie insouciante et gaie de la fin du XVI IP siècle :
« ...Si le jeune Anglais vient, je le recevrai de mon mieux. Vraiment, loin de le trouver mal conseillé, je pourrai vanter ce petit coin de pays comme recelant aussi bonne compagnie qu'aucun autre endroit. Mais il ne faut pas pour cela prendre Colombier seul, il faut s'étendre jusqu'à Bôle d'un côté, jusqu'à Auvernier de l'autre. A Bôle, il y a le ménage Marval : la dame est fort belle, le monsieur drôle et naïf, quoique conteur, et long comme père et grand-père ; une madame Julie Bovet, renommée pour l'esprit, le sens et la bonté ; une petite Cécile Borel, jolie et admirée, et bonne enfant malgré cela, et M"»-^ Dardel, la plus aimable personne de Neuchâtel, à ce que chacun dit. Tout cela va et vient, tantôt à la ville, tantôt à la campagne, sur les monts, dans la plaine. Je ne les vois pas : tant de femmes m'épouvantent, surtout quand elles ont de la réputation. On est perdu si, par malheur, on baille au milieu des grâces et des talents. Je ne m'y expose pas. Je ne puis pas promettre de m'amuser, et il est trop fâcheux de faire dire de soi : Rie^t ne lui plaît, ou : Elle est jalouse de Vesprit qui est accompagné de la jeunesse. Je connais seulement la brillante beauté de M'"^' Marval, et j'ai vu de loin les cheveux rouges qu'étale sa sœur avec une franchise et un courage qui tiennent de l'affectation.
Mais chacun admire tout cela ; c'est donc fort bien. Outre cette famille brillante, il y a à Bôle M. Berthoud, excellent et aimable homme, plein de sens et d'esprit sous des dehors étourdis et enfantins. Il y a M. Huber, qui est savant en littérature, et grand travailleur et très bon et honnête homme. Jamais on n'a mieux détruit qu'il n'a fait de fâcheuses préventions. A peine a-t-il trouvé du support en arrivant dans ce pays : à présent il y jouit d'une estime générale et de l'amitié de tous ceux qui le connaissent particulièrement. Voilà Bôle, à peu près. ]y[.pes Berthoud et Huber, et votre parente M"«^ Lisette Chambrier fourniraient dignement le sujet d'un nouveau chapitre, mais je crains de vous ennuyer de ce Bôle dont je prétends donner une si haute opinion, et pour ne pas faire courir le même danger à ce lieu-ci, je vous dirai en deux mots que M"« L'Hardy y vient souvent d' Auvernier, ainsi que votre cousine Sandoz quand elle est chez M. son père. Elles ont beau être femmes, celles-là, je les aime chèrement. Elles sont jeunes cependant, et belles. M"^ L'Hardy s'est forcée sans doute à parler plus qu'elle n'y avait de penchant, pour amuser la triste comtesse de Dœnhoff, car elle est revenue d'Angermiinde, après une année de séjour, plus parlante et aimable qu'auparavant ; cependant Angermiinde
est la plus solitaire des petites villes. M"«-' L'Hard}^ est vraiment charmante \..
...Nous avons un nouveau maire ; nouveau, c'est-à-dire depuis 15 mois. Il me semble que je le marierais bien avec M"'' L'Hardy, s'il était un peu plus riche. Il a trop d'esprit pour n'être pas touché de son mérite, et il me disait avant-hier qu'il ne connaissait rien de plus aimable qu'elle.
« Vous voyez, ]\Ionsieur, que je ne serai pas embarrassée
de recevoir votre jeune Anglais... »
Né en 1771, César d'Ivernois, maire " de Colombier, issu d'une famille récemment anoblie, était un jeune avocat dont, sitôt ses études achevées, on avait fait un magistrat, selon l'usage du régime d'alors. Il avait un aimable talent de poète de salon, une conversation piquante , de la finesse, du tact, et un caractère parfaitement sûr. Il ne demandait qu'à subir l'influence de M'^'^ de Charrière et à goûter le charme de sa société, qui lui fournissait une compensation à l'ennui de ses fonctions publiques :
« Il n'est pas fort heureux ni fort gai... Je me suis occupée doucement de lui hier , quand nous étions seuls, et je l'ai plaisanté en compagnie. Il a un fond de bonté et d'honnêteté qui ne se dément en aucun temps. On aura en lui un ami sûr et un homme irréprochable. »
CESAR D IVER.NOIS
(D'après une miniature appartenant à
M. E. Rosselet, à Nyon^
' Nous avons déjà cité, ch. XV, le brillant portrait de M'" L'Hardy. 2 Le maire, fonctionnaire à la fois judiciaire et administratif, était le chef d'une juridiction, où il représentait le Conseil d'Etat (gouvernement).
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D'Ivernois justifia cet horoscope. Il fut un fidèle ami pour M'"^ de Charriera, à qui d'ailleurs il devait beaucoup :
« L'autre jour, écrivait à celle-ci M'^'^ Chaillet-de Mézerac, quelqu'un parlait devant moi de votre petit maire et du bien qu'il retirerait d'avoir eu le bonheur de faire votre connaissance \ »
A sa bonté de cœur, César d'Ivernois joignait beaucoup d'esprit. Nous avons eu sous les yeux, grâce à l'obligeance de son petit-fils ^ un calepin où il consignait ses réflexions et qu'il appelait son Vade mecum. Il s'ouvre par une boutade un peu cruelle, mais vraie sans doute,... il y a cent ans :
«Parler, lire, penser... trois choses qu'on n'apprend pas au collège de Neuchâtel. »
« Pour réussir dans le monde, il faut : i° s'occuper beaucoup de ses affaires ; 2° se mêler fort peu de celles des autres. »
« Voir en gros n'est pas voir en grand. »
« Celui qui s'écoute parler n'entend qu'un sot. »
Et cette maxime encore, qui est d'un bon élève de LaRochefoucauld :
« L'espérance d'une meilleure vie ne garantit personne de la crainte de la mort ; mais elle nous fait merveilleusement prendre notre parti de celle du prochain. »
Les petits poèmes de d'Ivernois sont notre première poésie indigène, neuchâteloise par les sujets, française par le tour. Dans sa Promenade à Voëns ^, on rencontre un passage fort galamment tourné, en l'honneur d'une de ses danseuses :
Tout à coup, l'imprudente Rose Tombe dans un sentier glissant Et se relève en rougissant.
Elle rougit pourtant sans cause :
^ Dans une lettre de Georges Chaillet à M"" de Charrière, nous trouvons un témoignage analogue : « Si j'avais eu, lui dit-il, le bonheur de profiter plus tôt de votre excellente société, j'aurais fait en sorte que vous n'eussiez pas à regretter d'avoir pris la peine de chercher à me façonner. Ma docilité vous aurait attesté du moins toute l'étendue de mon admiration et de mon respect. »
^ M. Albert d'Ivernois, à Colombier, qui a mis à notre disposition d'autres documents intéressants, entr'autres le portrait de Benjamin Constant qui figure chap. XII.
^ Cette plaquette rarissime fut imprimée chez F. Gallot, à Neuchâtel,
Tout s'est passé fort décemment.
Là, pour conserver la mémoire De ce tragique événement, On dresse un simple monument; Et pour rendre le fait notoire, On l'y retrace en raccourci Dans les quatre vers que voici :
« Prenez garde, nymphes légères!
« Sur ce gazon ne courez pas !
« Dans ce lieu, fatal aux bergères, « Terpsichore a fait un faux pas ! »
Son petit récit Le Mari consolé est amusant et vif comme un conte de Gresset. Le début de son Epître sur les jeux de société est de franche allure, de bonne couleur locale :
Déjà novembre a prolonge les nuits,
Chaumont blanchit et l'hiver nous assiège ;
Bientôt nos ceps, dépouillés de leurs fruits,
Vont se courber sous des amas de neige.
Sortant enfin de son obscur cellier.
De vendangeur devenu petit-maître.
Chacun de nous au grand jour va paraître.
De SIX à neuf on nous verra briller
Dans ces grands thés que nous nommons soirées :
Cercles nombreux, rassemblés par devoir.
Où se rendront cent femmes bien parées,
Pour se montrer bien plus que pour se voir...
L'enjoué rimeur excellait dans l'impromptu, les gentillesses de circonstance. Une dame lui demande-t-elle un mot pour une vente de charité, il répond :
Pour la veuve et pour l'orphelin Donnons aujourd'hui, puis demain; Pour donner devançons l'aurore, Et que le soir nous trouve encore Donnant au pauvre d'une main, Tandis que l'autre main l'ignore.
Etant à se raser, il reçoit la demande de quelques vers pour accompagner le bouquet de fête destiné à une octogénaire ; cet homme de ressource, sans quitter son rasoir, dicte aussitôt :
Cheminons et soyons contents ; La vie est un pèlerinage.
En vain la vieillesse et le temps Voudraient attrister le voyage :
L'amitié, bravant leur outrage.
En dépit des quatre-vingts ans.
Répand des fleurs sur le passage.
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Qu'on m'entende bien : je ne prétends pas qu'il faille admirer vivement cette poésie-là ; mais elle montre que l'esprit, que la grâce facile du XVIII'-' siècle avaient gagné jusqu'aux Neuchâtelois ! D'Ivernois fut chez nous l'incarnation de cette époque aimable et légère. Le romantisme le trouva récalcitrant, il en resta aux élégies de Parny et ne fit grâce qu'au Lac de Lamartine, qu'il a copié dans son Vade mecum, aJDrès des vers de Voiture et de Voltaire \
Le « petit maire », — c'est ainsi que l'appelle M'""^ de Charrière — l'amusait sans effort en se moquant un peu de ses concitoyens ; il apportait à Colombier la chronique du chef-lieu, qu'elle s'empressait de transmettre à d'Oleyres ; voici qui est pris sur le vif :
« i6 mars 1796.... On a joué beaucoup de pièces, on s'est diverti, jalousé, disputé. M"« Moula a très bien chanté, M'"<^ de Luze- Mézerac très bien joué. Le fils du châtelain de Thielle ^ a charmé le public et les femmes. M'"*^ X... a eu des jalousies conjugales relativement à M"^ de L... Pâques approchant a dit au théâtre des passions et des plaisirs :
Que désormais ce salon soit fermé,
El que tout rentre ici dans l'ordre accoutumé !
M. d'Ivernois, notre maire, dit qu'actuellement on se prépare à écouter M. Chaillet, M. Chaillet, à tonner contre les mondanités, et le temps qui s'écoulera ensuite jusqu'à l'hiver, à faire oublier le prédicateur et les sermons. Ainsi va le monde dans toutes sortes d'occasions. Les désastres publics, la guerre, les révoltes des peuples, prêchent aussi, et sont aussi oubliés. Les puissances oublient, les peuples oublient. Le sommeil de l'insouciance est
' 11 médisait en ces termes de la littérature nouvelle :
Autrefois, pour plaire au lecteur, Gagner du bien ou de la gloire.
Il fallait du temps, du labeur.
De l'esprit et de la mémoire :
.Aujourd'hui, pour se faire auteur.
Il faut avoir une écritoire.
^ Le châtelain de Thielle était alors Jean-Jacques de Sandoz-Travers. Son fils François (1771-1825), qui jouait si bien la comédie, fut à son tour châtelain de Thielle, puis conseiller d'Etat et président du Tribunal souverain. Un de ses fils, Jules, avec qui la famille s'est éteinte en 1847, est l'auteur du Cabaret de Brot, poème cher au.K Neuchàtelois. Ajoutons que César d'Ivernois devait épouser, quelques années plus tard, la sœur de François de Sandoz-Travers.
profond, le réveil de l'impatience est turbulent et plein d'imprudence, et chacun se trouve enfin où il n'avait pas le dessein d'aller. »
Le renouveau de mouvement et de vie qui se produisait autour d'elle avait ranimé sa verve ; et comme Huber ne cessait de compter sur sa plume agile, elle écrivit d'un jet, «en 9 ou 10 jours tout au plus », le petit roman 6.'' Honorine d'Userche. Elle y travailla « jusqu'à se donner la fièvre », et l'acheva au commencement de 1796. C'est, comme elle le dit à d'Oleyres, un livre « bizarre, fruit singulier d'un mom.ent de verve heureuse » :
« Honorine a été conçue, écrite, traduite presque en un instant, et jamais rien n'a dû avoir autant qu'elle le mérite d'une prima intenzione. Nous verrons si cette intention plaît au public. La traduction est fort bonne, à ce qu'il m'a paru. On me l'a lue avant de l'envoyer à l'impression, et je me suis donné les airs d'y faire changer certaines choses. Vous voyez, Monsieur, que je crois entendre l'allemand... Je me sens si peu digne de gloire, et la postérité est quelque chose de si idéal, que j'écris tout simplement pour M'"'' de Montrond et M. Huber. Moyennant cela, j'échappe aux embarras de l'impression et à des soins auxquels je suis extrêmement maladroite \ » (16 mars 1796.)
C'est une préoccupation morale fort sérieuse qui a inspiré l'écrit dont elle parle si négligemment. Elle veut faire sentir le danger de certaines théories que les philosophes répandent, sans songer aux applications qu'en feront logiquement les esprits simplistes.
« On sera effrayé sans doute, dit-elle à Huber, des conséquences tirées ici par un esprit hardi, mais point extravagant, de certaines idées publiées par les uns à bon escient, mais par beaucoup
' Huber traduisit bien vite Honorine, qui parut en allemand peu de remps après Trois fem?nes. M. Geiger a publié dans Euphorion, Zeitschrift r'iir Litteraturgeschichte, t. VII, 2' livraison, un article intitulé Zu den Briefen Hubers ati Schiller (1786-1796), où il cite une lettre relative à M"' de Charrière : « Ici, dans mon voisinage, écrit Huber au poète, habite une femme d'un esprit extraordinaire et de la plus haute originalité. Peutêtre deux ouvrages d'elle que je viens de traduire vous tomberont-ils entre les mains. Trois femmes, paru il y a déjà quelque temps, et Honorine d'Userche, qui sortira bientôt de presse. On v peut voir combien, avec le plus sincère amour de la vérité et la capacité la plus grande de la trouver, on peut cependant manquer, ne fût-ce que de l'épaisseur d'un cheveu, la vérité » (9 mars 1796).
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d'autres avec fort peu de réflexion et de prévoyance. C'est ce que j'ai voulu d'Honorine... » (1796)... « Je ne suis point du tout en peine de la moralité ; si je l'étais, il n'y a pas d'amour-propre qui me rassurât. Que le sens moral, s'il existe, se fasse sentir contre tout ce que pourrait faire penser Honorine, et dans cette supposition il n'y peut manquer. S'il n'existe pas, qu'on raisonne, et qu'on se détermine d'après sa raison. J'avoue que je ne crois pas trop à un sens moral. Cette hypothèse rentre dans celle des instincts et des idées innées. Je ne nie pas non plus ; mais il me semble qu'on explique mieux nos idées morales par l'espoir du plaisir et de Vargent et la crainte de Venfer et de la potence, qui ne se détruisent pas plus complètement dans la plupart des têtes qu'un malentendu ne se détruisait dans la tête de M"^"^ d'Userche. » (Septembre 1797.)
L'abbé de la Tour, après un assez long voyage, se retrouve chez la baronne de Berghen, avec les mêmes gens qui, l'année précédente, formaient sa société. Un jour, cette question vient sur le tapis : « Faut-il permettre à tout le monde de publier toutes ses idées relativement à Dieu et à la nature, à l'Evangile et à la raison ? » L'abbé répond :
« Si j'allais jamais plus loin qu'un humble pyrrhonisme sur ce dont il m'est difficile d'être pleinement persuadé, si j'avais une opinion, je me tairais. Oui, après ce que je viens de voir, je me tairais scrupuleusement, ou si mon silence était une sorte de déclaration, je parlerais pour la religion professée dans le pays que j'habiterais et je ne m'abstiendrais d'aucun de ses actes extérieurs. »
— Qu'avez-vous vu ? interrompt la baronne. L'abbé répond par l'histoire d'Honorine d'Userche.
C'est la romanesque et douloureuse aventure de deux enfants adultérins, nés des mêmes parents, et qui, ignorant tous deux le secret de leur naissance, s'éprennent l'un de l'autre : ils découvrent l'effroyable vérité au moment où ils vont s'unir. La mère, ]\/[me d'Userche, est dévote et frivole; le père, le marquis de la Touche, est le type, tracé avec une vigueur mordante, de l'incrédule agressif, tel qu'il s'en formait à l'école de Diderot et des Encyclopédistes. Son athéisme, qui va jusqu'à la négation de tout principe moral, se plaît à détruire les convictions religieuses de son entourage. Grâce à ses abominables leçons, la malheureuse Honorine, déjà fort mal élevée par une mère bigote et
vicieuse, a perdu la foi en Dieu, qui la soutiendrait dans l'effondrement de son bonheur. Séparée de son frère Florentin, qu'elle ne doit plus revoir, et qui meurt victime de la Révolution, elle n'a pas même la consolation de croire à la survivance de son âme, et va criant, en sa solitude et sa détresse : « Florentin ! Florentin ! n'existerait-il plus rien de toi ?» L'auteur a donc voulu mettre en relief les conséquences sociales du matérialisme déclaré et militant : il détruit certains principes, disons, si l'on veut, certains préjugés, sans lesquels la société ne saurait subsister :
« Il est, dit l'abbé de la Tour, de bons esprits qui sont matérialistes, qui sont athées ; si vous vous faites l'apôtre avoué de cette doctrine, vous pourrez la propager par vos discours et par la foi implicite que vos lumières inspirent ; vous les propagerez ; mais un jour vos prosélytes eux-mêmes vous puniront de les avoir persuadés. »
C'est ce qui arrive au marquis de la Touche, dont les discours ont enlevé à Florentin, et par contre-coup à Honorine, toute conviction morale. Et, comme c'est souvent le cas, la femme est, en un sens, plus logique que Thomme, plus outrancière dans les conséquences pratiques qu'elle tire de la doctrine acceptée \ Honorine constate avec tristesse qu'il ne reste rien dans son âme, l'amour ôté :
« Je regrette Dieu, Florentin ; avec lui je n'étais pas si seule que je le suis à présent. Je n'ai plus d'autre Dieu que toi, et quand tu me manques, tout me manque. »
Cela n'est rien encore ; mais lorsqu'elle apprend qui est ce Florentin qu'elle aime, la voilà prête à braver le préjugé social et à épouser son frère. Elle a de forts bons arguments :
« Les enfants d'Adam, pour ceux qui croient à Adam, se marièrent entre eux. S'il a plu à quelques hommes de qualilier de crime ce qui avait paru bon et simple à d'autres, que m'importe ! »
Elle ne s'inquiète pas davantage de voir le marquis de la Touche, son père, écrasé par l'horreur de cette situation : « J'ai
' M"" de Charrière a dit ailleurs, au sujet de cette « logique » particulière aux femmes : « Constance faisait remarquer à Emilie que les femmes, une fois qu'elles avaient secoué le joug des bienséances, en portaient le mépris plus loin que les hommes » (Suite inédite de Trois femmes).
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trop bien compris ses leçons pour être susceptible de la moindre ombre de remords ».
Une scène vraiment tragique est celle où, froidement, Honorine tient à son père un discours qu'on pourrait résumer en ces deux mots : « Vous êtes un coquin ; mais, étant donné vos principes, vous avez raison de l'être ».
« Je ne songe pas, dit-elle, à vous faire le moindre reproche. Vous n'en méritez aucun. Celui qui n'a cru à aucune vertu, n'a dû en respecter aucune. S'il n'y a point de devoir, on n'en peut point trahir. Seulement, il faudrait permettre aux autres les mêmes conséquences que vous avez tirées pour vous de vos principes. — Je voudrais. Mademoiselle, ne les avoir point eus. — Pourquoi, s'ils sont vrais ? — Je voudrais surtout n'en avoir point parlé. — Je dirai encore : Pourquoi ? J'aime sur ce point l'indiscrète sincérité des gens d'esprit. Heureusement pour le vulgaire, ils lui apprennent à n'être pas plus qu'eux la dupe des préjugés qu'ils ont secoués. »
Cette question des conséquences sociales des doctrines, elle a préoccupé la génération actuelle et inspiré même un roman célèbre. Il est intéressant de voir, au sortir du siècle de l'Encyclopédie, M"^*^ de Charrière la poser avec tant de sérieux :
« Tout homme bien intentionné, dit-elle, devrait dans les discours qu'il tient, les écrits qu'il publie, les exemples qu'il donne, s'imaginer qu'il peut faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal. »
N'avait-elle pas, à la suite de quelques expériences personnelles, fait des réflexions sur le danger de tout dire ? Ce qui est sûr, c'est que, de plus en plus, elle évite de heurter de front les opinions qu'on professe autour d'elle, et même se comporte comme si elle les partageait : elle les juge nécessaires au bon ordre de sa maison et du monde. En face de la religion, elle observe l'attitude d'un silence respectueux, et nous la verrons donner une Bible à une jeune catéchumène. Ce respect de la religion considérée comme élément d'ordre social, c'est, nous le voulons bien, un hommage que les sceptiques lui rendent volontiers. Mais, chez M'"*^ de Charrière, le doute est mêlé d'un reste d'attachement traditionnel à des croyances qu'elle n'a jamais cru pouvoir rejeter absolument. Elle pensait très sérieusement ce qu'elle fait dire à l'abbé de la Tour :
« Celui-là court risque de devenir très malheureux et de tourmenter beaucoup la société, qui ne croit ni à Dieu ni à l'âme. »
Elle dit encore ce mot si frappant : « L'incrédule m'a fait pitié, et l'apôtre de l'incrédulité m'a fait peur \ »
Le roman d'Honorine d'Userche est suivi de trois dialogues philosophiques entre Amphidoxon et Basilagogue, intitulés de UEsprit et des Rois. C'est une dissertation sur l'éducation des princes ; comme toujours, l'auteur s'y montre une infatigable remueuse d'idées, et, en moins de cent pages, excite notre réflexion sur vingt sujets divers.
Dans le même temps, elle écrit une comédie en trois actes, en vers, V Extravagant ^ que M. de Saïgas remet au net de sa fine et jolie écriture, pendant le séjour qu'il fait à Colombier au printemps 1796. Nous en possédons une copie faite par César d'Ivernois. C'est une œuvre insignifiante, pâle et sans vie, où nous cueillons seulement deux ou trois traits. L'auteur constate la froideur des Neuchâtelois, qui n'osent pas dire qu'ils sont amoureux, de peur de se compromettre en laissant percer un sentiment naturel. Cinquante ans plus tard, un de nos poètes a pu dire :
Notre peuple, où fleurit la noble particule, A force de réserve échappe au ridicule ^.
En fait de ridicule passager, notons l'état d'esprit inquiet créé à Neuchâtel par la Révolution et qui rendait tout inconnu suspect, de telle sorte que la police soupçonnait un agent de l'étranger dans le moindre marchand forain :
On voit l'hostile envoi de mille bayonnettes Dans un assortiment de ciseaux et mouchettes !...
^ Que pensait-elle de Jésus? Tenait-il une place quelconque dans sa vie intérieure ? Comment envisageait-elle son œuvre et sa mort ? — Elle a toujours été fort réservée à cet égard. Nous croyons cependant discerner son sentiment intime dans cette déclaration d'Honorine d'Userche : « Quant à Jésus-Christ, je l'aime. J'adore de lui sa sagesse, sa douceur et quelques actes d'un courage doux et simple. Ce n'était sûrement pas son intention, qu'on nous le montrât sans cesse subissant un supplice affreux. J'ai résolu de lire Vlmitation de Jésus-Christ. »
^ « Elle ne se peut jouer ni imprimer », dit modestement l'auteur; « la scène est à Neuchâtel » (A d'Oleyres, 24 mars 1796).
^ Jules Gerster (1813-1867), Esquisses poétiques.
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Nous sommes moins défiants ; mais ne se marie-t-on pas encore comme ce Neuchâtelois de 1796, qui considère le choix d'une femme comme un arrangement domestique à compléter et la fait entrer dans sa maison
Comme il place un fauteuil au milieu de six chaises !
Enfin, nous qui connaissons, hélas ! un Neuchâtel de plus de 20,000 habitants, ne laissons pas perdre ce croquis de l'humble ville d'alors :
Ce petit Neuchâtel, quand par deux fois l'on court De la tour des Prisons jusqu'au fond du faubourg, Devient grand. J'en atteste et mes pieds et ma tête. Encor si le pavé d'une manière honnête Pour les pauvres piétons pouvait être arrangé ! Au pays des Anglais vous avez voyagé : N'avez-vous pas, Monsieur, chez ce peuple si sage, Admiré des trottoirs le bienfaisant usage ?
Si seulement tout cela était dit dans la prose alerte et simple de l'auteur !
Cette année 1796 allait lui apporter de graves préoccupations domestiques. L'état de M. de Charrière donna de nouveau des inquiétudes à son entourage ; sa femme négligea sa correspondance pour se consacrer à lui :
« J'eus, écrit-elle à d'Oleyres après un long silence, une si vive alarme sur M. de Charrière et j'ai été obligée pendant longtemps à des soins si assidus, motivés par une inquiétude presque continuelle, que vraiment j'ai de quoi m'absoudre à mes propres yeux... Il est assez bien, à de la faiblesse près et une grande irritabilité ou mobilité de nerfs. » (16 mars 1796).
Elle fit consulter à Genève le fameux docteur Butini par l'intermédiaire de M. de Saïgas, qui lui écrivait :
«Depuis que j'ai reçu votre lettre, M. de Charrière et vous êtes toujours présents à mon esprit. Vous m'assurez que vous faites tout ce que vous pouvez : comme si je ne connaissais pas votre cœur et l'intérêt que vous prenez à lui ! »
Mais un autre souci allait fondre sur elle. Depuis quelques années, les Charrière avaient à leur service un cocher originaire de Lamboing (Jura bernois) qui s'appelait Jean-Jacques Racine
C'était un vrai don Juan de village, avantageux et fat, dont raffolaient les bonnes :
« Nous n'entendons plus parler de l'amoureuse Marie, écrit ^Imc (jg Charrière, mais je crains que le beau Racine ne fasse deux autres malheureuses en la personne de ^Marguerite Miéville, à qui il en a conté longtemps, et de notre Lisette ou Lydie Maillardet, à qui il commence à en conter. Que ce puissant amour est une drôle de chose ! On ne le conçoit qu'autant qu'on l'éprouve... Quelquefois je trouve affreux qu'un Racine, parce qu'il est un peu joli, un peu suffisant, un peu fringant, puisse s'immoler tant qu'il veut de victimes et même plus qu'il ne veut... »
Elle ne prévoyait pas — elle aurait dû prévoir — que la plus infortunée victime de ce cocher bellâtre serait Henriette Monachon. L'émoi fut grand dans la maison lorsqu'on apprit que l'aimable soubrette jouait pour la seconde fois le rôle de la Joséphine des Trois femmes. Ce qui rendait la situation fort pénible, c'est que le séducteur avait pris sa victime en grippe et refusait de l'épouser, après lui en avoir fait la promesse. Puis il se ravisa ; et alors, on ne sait pourquoi, ce fut Henriette qui ne voulut plus de lui : les promesses de mariage, déjà publiées, durent être annulées. Ce furent des négociations interminables ; le Consistoire, le Conseil d'Etat, les autorités civiles et ecclésiastiques du canton de Berne s'occupèrent pendant près de deux ans de cette affaire, qui remplit de son bruit la maison et le village de Colombier, jyjme jg Charrière écrivit des centaines de lettres, des mémoires, multiplia les démarches de tout genre, consulta l'avocat Monvert, mit en mouvement tous ses amis, depuis Alphonse de Sandoz-Rollin, chancelier d'Etat, jusqu'à l'officieux Huber, fort lié avec le procureur-général Rougemont. « Je suis si lasse d'implorer, et toujours inutilement, de la faveur pour cette pauvre fille! A qui n'ai-je pas écrit !... » L'enfant d'Henriette était déjà célèbre avant d'être né. Ce qui aggravait la situation, c'était le premier enfant, Prosper, né en 1792 et qui risquait de perdre, par le mariage de sa mère, ses droits à la bourgeoisie de Grandson...
Madame de Charrière, dans son aveugle affection pour Henriette, avait le tort de la défendre envers et contre tous. Noble sentiment, mais attitude peu diplomatique, car l'opinion, se sentant bravée, s'exaspérait. M. Chaillet-de Mézerac lui écrivait :
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« Je crois que pour votre propre tranquillité, et celle des personnes auxquelles vous vous intéressez, vous devriez pour quelque temps céder à l'opinion ou aux préventions du public. Les hommes pris en masse raisonnent peu ou mal, leur réunion les rend intolérants ou opiniâtres, mais si l'on paraît leur céder, ils reviennent facilement. Il me semble donc que quand on le peut, ce parti vaut mieux que d'attaquer de front : c'est à vous à juger et à apprécier ces raisons. Mon père fut rayé de sa bourgeoisie et obligé de quitter le pays pendant plusieurs années parce qu'il ne croyait pas aux peines éternelles \ »
Ce langage était la sagesse même : elle ne l' écouta point et ne craignit même pas de se brouiller avec un de ses plus anciens amis, le pasteur Chaillet. Celui-ci lui adressa de franches remontrances sur la scandaleuse récidive d'Henriette, et déclara qu'il romprait avec M"^"-' de Charrière si elle ne renvoyait pas cette fille. Le choix fut vite fait : elle répondit qu'elle gardait « son Henriette ». Chaillet prit alors congé d'elle par une lettre qu'il signa, selon son habitude : « Chaillet, serviteur de Jésus- Christ ». Sur quoi M"^^ de Charrière de s'écrier : « On ne dira pas : Tel maître, tel valet '. »
Le 19 septembre 1796, Henriette accoucha d'un garçon. Emues du scandale, les autorités s'apprêtaient à la chasser de la Principauté. Et sa maîtresse écrivait à son amie ÎM "^ Sandoz :
« ...Ne me trouvez-vous pas heureuse, placée comme je suis, M. de Charrière malade, mes belles-sœurs très étrangères pour moi. Colombier mon séjour (et M. de Charrière n'en aime aucun autre), d'avoir quelqu'un que ses fautes ont isolé, que mon support m'a acheté, qui n'a que moi au monde ! Si on me l'ôte, je suis seule absolument, et il se passera 8, 10, 15 jours sans que je dise ni entende une seule parole à mon gré. Je sais bien que cela ne doit être d'aucune considération contre des lois
' Nous avons déjà mentionné (chap. VII) le fougueux et loyal colonel Chaillet. Il fut au nombre des plus courageu.x défenseurs du pasteur Ferdinand-Olivier Petitpierre, qui prêchait la non-éternite des peines et fut destitué en 1762, au moment même où Rousseau allait s'établir à Môtiers. Le colonel Chaillet vécut en exil à Morat. On le retrouve parmi les plus ardents partisans de Rousseau contre le pasteur Montmollin et la Vénérable Classe (voir Charles Berthoud, Les quatre Petitpierre, Neuchâtel, 1875 ; Fritz Berthoud, J.-J. Rousseau au Val-de-Travers, déjà cite).
^ Nous tenons cette anecdote de iVl. Ch. Berthoud, qui la tenait lui-même de M"" de Chaillet-Gouhard, belle-tille de Chaillet.
25o MADAME DE CHABRIÈBE El SES AMIS
positives, — supposé qu'il y en ait dans ce pays, car on pend ou s'abstient de pendre par des considérations morales : M. de Pierre pend ; M. de Montmollin absout ; M. Tribolet ne fera plus pendre ; mais lorsque votre Conseil d'Etat est censeur des mœurs, quand il s'agit de scandale, je trouve qu'on aurait pu faire quelque attention à une étrangère, à une personne qui n'a pas un parent plus près qu'à 200 lieues. On fait le contraire, on favorise ceux que leur position favorise déjà. Si Covin ^ avait été agréable à MM. de Pierre, il n'aurait pas été chassé.
M"^ D a eu ', sans que le scandale ait fait sévir
personne. Je citerais bien d'autres exemples de cette faveur si partiale, mais ce serait tomber dans le cailletage commun dont j'ai tant à me plaindre. Tant mieux, au bout du compte, que tout le monde ne soit pas tourmenté. Peu m'importe l'inconséquence, si elle est heureuse et bonne dans beaucoup de cas. Mais ce n'en est pas même une. Je suis étrangère, née en Hollande, Henriette à Grandson. M. Rougemont m'a écrit une grande lettre que je n'ai pas lue ! J'ai vu : La famille de Charrière : là-dessus, j'ai donné la lettre à M. de Charrière, afin que, s'il y avait quelque chose d'utile pour d'autres que pour moi là-dedans, on le sût. Quant à moi, je suis en chair vive sur les procédés de vos messieurs, ou plutôt sur ce qui en résulte pour moi ; et quant à ce qu'ils sont, eux, personnellement, leurs principes, leur façon de voir, je ne m'en soucie en façon du monde. J'aime mieux croire à leur vertu que d'y aller voir, et je signerai aveuglément quand ils voudront qu'ils sont des gens admirables. Voilà les Lambelet qui se marient, dit-on, comme s'ils n'étaient pas du tout parents : Alphonse croyait la chose impossible, et elle ne rencontre pas d'obstacle ! N'ai-je pas raison de dire que vous n'avez point de lois, et qu'on en fait ou en suppose dans chaque occasion ? Ce serait-là le meilleur des gouvernements, si les hommes qui gouvernent étaient doués d'une sagesse surnaturelle. C'est comme cela que vous gouvernez vos enfants. Point de code, point de statuts, point de dix tables ; avec le temps vous aurez besoin pourtant de certains règlements qui s'écriront dans leur mémoire et qui se conserveront entr'eux comme une respectable tradition. — Sur ce, je vous quitte, ma belle. C'est une agréable image que celle du gouvernement maternel, tel qu'il est et sera exercé par vous. » (29 novembre 1796.)
M'"<= de Charrière accuse notre pays de n'avoir pas de lois : il n'en avait, en effet, point au sens strict du mot ; mais elle ne se rendait pas compte de ce qu'on appelle le droit coutumier
' Cei émigré était maître d'armes à Neuchàte!.
^ Ici, un passage tellement scabreux, qu'une suppression s'impose...
CÉSAR d'iVEKNOIS ET ISABELLE DE GÉLIEU 25 1
et croyait que tout dépendait du caprice des magistrats : « Si j'étais libre, je quitterais ce pays sur l'heure, » écrit-elle à son amie. Elle en veut à M. de Charrière, en qui elle ne trouve pas tout l'appui dont elle aurait besoin :
« Dépendant de lui plus que des autres, et ayant, malgré lui, compté sur lui, je me suis deux cents fois fâchée lorsqu'il me manquait et n'était rien du tout pour moi. J'avais grand tort, et j'ai été toujours bien honteuse de cette malheureuse exception à ma philosophie générale, qui veut que, les gens une fois connus, on s'accommode d'eux comme ils sont, ou s'en sépare... Vous savez peut-être que Racine menace Henriette d'un procès. Je priai hier M. de Charrière de faire dire par M"^ sa sœur à Racine que s'il l'accuse, lui, en accusant Henriette, il fallait qu'il sortît de la maison ; et, à ma prière, M. de Charrière a donné cette commission à sa sœur. S'il m'inculpe, moi, il sera curieux de voir ce que feront le frère et la sœur. Je ne les prierai de rien. » (15 novembre 1796).
La situation était fort tendue, et ce post-scriptum l'atteste plus clairement encore :
« Je crois qu'il est assez égal à M. de Ch. que je mange à table. Il y reste peu, la conversation l'y fatigue encore plus qu'ailleurs, et son régime lui donne assez d'humeur. Il me retrouve dans ma chambre quand il veut. D'ailleurs, quand cela ne lui serait pas égal, il n'en serait ni plus ni moins, à moins qu'il n'exigeât. Ce sont de ces fractions de sentiment que je néglige, comme les négociants négligent les deniers dans leurs grands comptes. »
« 7 décembre 1796.... L'année passée, j'éprouvai une secousse très forte : M. de Charrière malade comme il l'était me paraissait en quelque sorte n'être plus. Le moment présent n'était plus lié aux temps passés. Je ne pouvais plus savoir bon gré ni mauvais gré de rien. Quand il m'arrivait de discuter quelque chose, c'était par distraction... Après quelques mois, secousse nouvelle. Je fus très fâchée, et d'autant plus qu'ici je n'avais qu'Henriette qui pour moi fût quelqu'un. Vous savez mon histoire de cet été. Vous savez que si j'en croyais trop une fille que j'aime depuis 8 I/2 ^-^^s, on a cru tout aussi implicitement un manant, un faraud, un fat d'écurie que l'on ne connaissait pas. Il y a eu un moment de frénésie contre elle dont je suis encore à comprendre la cause. Les enquêtes secrètes de M"*-* Louise m'ont donné un dégoût si grand, si grand ! J'ai tant vu la faiblesse produire la méchanceté ! J'ai tant vu la convenance propre se mêler à tous les raisonnements, dicter toutes les opinions et ôter jusqu'à la faculté de réfléchir. Voilà, au dedans de la maison, ce que j'ai vu, et des dames les étranges procédés descendaient
aux servantes... Au dehors, que voyais-je ? Une grande patience à écouter M""-' Louise, quand il aurait été si simple de dire : Pourquoi déchirer de la sorte quelqu'un que votre belle-sœur aime ? Si vous parvenez à la faire chasser, qui est-ce que M""^ de Charrière aura à sa place, et quel si grand plaisir, quelle abondante récréation lui pouvez-vous donner, qui lui rende sa solitude supportable ? — Point du tout, on écoute, on parle entre soi, on réprouve ; une opinion vraie ou non se forme, et des gens qui ne m'aiment pas saisissent cette occasion de me le témoigner ! Au fond, cela se réduit à ceci, qu'on m'a fait beaucoup de mal, les uns sans y songer, les autres en y songeant, et qu'on n'a pas pu (ceux qui l'ont voulu) me rendre service. C'est tout simple; il en arrive cent fois pis tous les jours à gens qui méritent mille fois mieux que moi. Aussi n'ai-je pas la plus petite rancune, et hors quelques moments courts et rares, je ne sens pas beaucoup d'aigreur ; mais ce qui est simple aussi, c'est que j'espère fort peu des autres, me renferme en moi-même... Il m'arrive d'être une heure ou deux à travailler près d'Henriette sans que l'une ni l'autre nous n'ouvrions la bouche. » (A M'"'= de Sandoz- Rollin.)
Cette triste compagnie même allait lui être ôtée : le gouvernement prit contre Henriette un arrêté d'expulsion\ Le ressentiment
' Le 26 septembre 1796 : « Considéré qu'Henriette Monachon a déjà accouché d'un enfant illégitime dont elle n'a point voulu indiquer le père; vu, de plus, le scandale qu'a occasionné dans la juridiction le refus qu'elle a fait, d'entrée, d'épouser le père du second enfant qu'elle vient de mettre au monde, le Conseil ordonne au sieur maire de Colombier de faire signifier à ladite Monachon l'ordre de sortir de l'Etat avec son enfant entre ci et Noël prochain ». (Manuels du Conseil d'Etat ^ vol. 142). L'enfant fut baptisé le 3 décembre 1796, sous le nom de Jean-Louis Racine, fils de Jean-Jacques- Louis et de Catherine-Henriette Monachon. Le 19, M"" de Charrière adresse au Conseil d'Etat une supplique (apostillée par M. et M"" de Charrière) demandant la révocation de l'arrêté d'expulsion, attendu que « cette fille a réparé par sa soumission et sa conduite subséquente le scandale qu'elle a donné; que d'ailleurs elle est malade, et que ses soins sont nécessaires à l'enfant, âgé de trois mois. » Le Conseil d'Etat ne se laissa point attendrir ; la fille-mère dut quitter le pays. Elle fut autorisée à y rentrer par arrêt du 9 octobre 1797, sur sa promesse d'être sage, et au vu de la sentence du Consistoire suprême de Berne réglant le différend avec Racine, ainsi que d'un rapport favorable du maire d'Ivernois. Elle avait passé son exil à Diesse, à Neuveville, à Bienne, à Berne, — partout suivie par la sollicitude de sa maîtresse. Le pasteur de Colombier, M. de Gélieu, prêta à la malheureuse un appui dont M"" de Charrière lui sut beaucoup de gré : « Malgré l'extrême prévention qu'il y a dans ma paroisse contre Henriette Monachon, écrivait-il au gouvernement, je ne vois aucun inconvénient à ce
CESAR D IVERNOIS ET ISABELLE DE GELIEU
de M'"'^ de Charrière paraît s'être porté principalement sur M. de Pierre, maire de Neuchâtel, qu'elle accusait de s'être montré implacable pour la servante en haine de la maîtresse. Elle lui demanda carrément raison de son hostilité. Il répondit :
« Pourquoi je vous hais, Madame ? — Pardon, mais votre question nécessite la mienne : Pourquoi cela vous intéresse-t-il et me le demandez-vous ? Visiblement, parce que vous liez mon opinion dans l'affaire dont vous me faites l'honneur de me parler, avec la haine que vous croyez que je vous ai vouée... iSur quoi, il se défend de cette accusation, qui est presque une insulte]... Vous m'avez outragé, Madame, outragé de la façon la plus sensible... »
Ce fut un temps bien pénible pour elle que celui de l'absence de sa protégée : elle se sentait seule, n'était plus servie à son gré, et répétait : « Mon Dieu, cela ne m'arrivait pas avec Henriette. Qu'on me la rende, au nom
du Ciel ! » Ainsi disait-elle à M'"<= de Sandoz-Rollin, à qui elle écrit le II mars 1797 :
qu'elle obtienne la permission d'y revenir, d'après la promesse qu'elle fait, et que sans doute elle accomplira, de réparer, par une conduite décente et régulière, le scandale qu'elle a donné deux fois. Les mœurs me paraissent assez vengées par la sévérité que MM. du Conseil d'Etat ont déployée envers elle, et qui a produit le meilleur effet dans mon Eglise... »