‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inédits (1740-1805) (volume 2)Chapitre 17 sur 72 · LE MAIRE DE PIERRE · texte numérisé non relu

LE MAIRE DE PIERRE

« Hier, j'ai été assez bien... La journée se passa comme il convient à une convalescente qui ressemble à une plante battue et presque déracinée par toutes sortes de vents et d'inondations, et que plus d'un voyageur a secouée sans merci en passant auprès d'elle. Je dis plante sans trop savoir de quelle espèce elle est. Moins humble que le roseau, elle ne plie pas; moins altière et moins forte que le chêne, un moindre vent la peut abattre tout à fait... Vous m'avez fait grand plaisir en me venant voir, et en me montrant quelque zèle. Il n'y a que Dieu qui, n'ayant besoin de personne et connaissant le fond des cœurs, se puisse contenter de l'attachement silencieux et purement mental de ceux qui l'aiment... »

Elle se plaignait du reste à tort de la rigueur et de l'arbitraire des mesures prises contre sa protégée. Toute autre qu'Henriette, qui se fût trouvée dans son cas, eût été traitée de la même façon, c'est-à-dire avec une sévérité que nous avons peine à comprendre, aujourd'hui que l'autorité n'a plus à intervenir dans la vie privée des citoyens. C'était le gouvernement paternel, avec tous ses inconvénients, mais aussi certains avantages.

Pour se distraire de ces ennuis, M'^s de Charrière feuilletait — un peu négligemment — les livres nouveaux. On était au début du Directoire : la période orageuse qui venait de finir offrait un sujet de méditations qui inspira quelques ouvrages importants, tel celui que M'"*^ de Staël fit paraître à Lausanne en 1796 et que M'"^ de Charrière juge en ces termes dédaigneux :

« J'ai lu V Influence des passions par lambeaux dans les journaux qui en parlent. C'est brillant et décousu et inutile et fort mal composé, à ce qu'il me semble, et je n'ai pas eu la force d'en faire la lecture de suite et en entier. Quand l'esprit est employé de cette sorte, il ne me charme pas, je ne puis l'admirer, il me fatigue. Je le reconnais et le salue comme étant de l'esprit ; mais après cet hommage, je ferme le livre de M""*^ de Staël comme les lettres de Voiture et de Balzac, et beaucoup d'autres livres très spirituels aussi. » (A d'Oleyres, 23 janvier 1797) ^

' On parlait de cet ouvrage avant sa publication. D'Oleyres écrivait le 2 juin 179? à M"" de Charrière : « M"" de Staël paraît fort occupée, dit-on, d'un plan d'ambition qui la rendrait Vhéroïne d'un grand parti s'il réussissait ; sinon, elle en deviendra l'aventurière, et fera pour se consoler ce chapitre de VAinbition qui manque encore à son grand ouvrage sur Vln- Jluence des passions. Elle prétend que l'amitié n'en est pas une, et je ne saurais le lui pardonner. »

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L'injustice est manifeste, et nous n'avons pas la ressource de l'attribuer à un manque d'intelligence : M'"^ de Charrière n'entendait pas désarmer. Elle eût appris avec satisfaction qu'à ce moment Benjamin écrivait à sa tante M"^^ de Nassau qu'il était « terriblement fatigué » du lien qui l'unissait à l'auteur de V Influence des passions, et souhaitait de le briser \ — M""*^ de Charrière lut, en revanche, avec enthousiasme un livre qui fit grand bruit alors et parut à Neuchâtel sous ce titre : Considérations sur la France. Elle écrit un peu mystérieusement à d'Oleyres, le 26 mai 1797 :

« J'ai lu un livre fort étrange, pas trop bien raisonné, à ce qu'il me semblait, ou qui du moins ne m'ofïrait aucun résultat clair et décisif. On y montrait une grande horreur pour le crime, pour les cruautés ; et la guerre, qui n'est qu'un crime légalisé et une cruauté permanente, y est traitée légèrement, comme une chose nécessaire qui a toujours été et sera toujours. La religion chrétienne, ou plutôt la religion catholique, y est prouvée par sa durée ; et cependant on a existé longtemps, et dans bien des endroits on existe encore sans elle, et actuellement l'auteur la voit en lutte avec son ennemie l'incrédulité, sans qu'il soit encore bien décidé, sinon par une pétition de principe, laquelle l'emportera. Les Bourbons y sont regardés comme rois nécessaires, et la royauté comme nécessaire aussi, et les rois comme les élus privilégiés de Dieu, et cependant le bonnet rouge a ôté toute trace de l'huile sainte du front royal. Enfin, j 'ai trouvé un peu de désordre et des raisonnements peu concluants dans ce livre, mais jamais je ne vis tant d'esprit, ni un style aussi piquant. J'ai lu avec avidité, j'ai recommandé avec enthousiasme, j'ai fait tout au monde pour savoir quel était l'auteur. Je crois enfin le savoir. M. de Saïgas est sûr de l'avoir deviné, et dit que l'auteur est à Turin. Connaissez-vous M. le comte de *** ^? Connaissez-vous le livre dont je viens de vous donner une idée ? J'allais le nommer, cet auteur qui se cache, ou plutôt je l'avais nommé, mais cela est indiscret. J'allais dire le titre du livre, mais cela aussi serait déplacé. Je me sens une vraie sympathie pour l'auteur, et ne voudrais pas manquer de délicatesse à son égard. Vraiment, il existe de la sympathie entre nous. Je n'ai pas, tant s'en faut, son esprit ni son style. Il est érudit, et moi je ne sais rien. Mais cette idée que vous avez applaudie dans certaines lettres ^, cette idée que rien de ce qui s'établit

Recueil Melegari, p. 266.

Elle avait d'abord écrit l'initiale M., qu'elle a ensuite barbouillée.

Les Lettres d'un évêque français à la nation (ch. XIII).

ad hoc ne réussit et ne dure, il l'a comme moi et la développe beaucoup mieux. Il pense comme moi qu'on ne peut faire un gentilhomme : il l'était, ou se fait tout seul. Mais ce qui est plaisant, il s'est fait répéter plusieurs fois, il y a environ deux ans, une chanson que j'avais faite, air et paroles : M"'-^ Moula la lui a chantée et rechantée, et quand on voulut après cela lui faire chanter un air pathétique, il la pria de n'en rien faire et de lui laisser ingâtée l'impression de quelque chose de gai. — Si vous voyez l'auteur en question, dites-lui ce que je viens dédire, la critique comme l'éloge, et la vive admiration, et la sympathie, et que j'imagine que ce serait un grand plaisir de passer une heure ou deux avec lui et avec son frère. Au lieu de voyager alors autour de ma chambre, je resterais en place pour les mieux écoutei \ »

Nous venons de rencontrer le nom de M"^ Moula : nous ignorons où elle connut Joseph de Maistre ; serait-ce à Louèche, où elle fit une saison vers 1794, serait-ce simplement à Neuchâtel, où il vint peut-être pendant l'impression de son livre ? Quant à cette bonne demoiselle, nous ne la reverrons plus à Colombier. Après avoir demeuré deux ou trois ans chez son amie intime, madame de Perregaux-Gaudot % elle partit, en 1797, pour l'An-

' Xavier de Maistre avait publié le Voyage autour de ma chambre en 1794. — Chambrier d'Oleyres était entré en relations avec Joseph de Maistre à Turin; Ils demeurèrent en correspondance. Parmi les lettres de Joseph de Maistre conservées aux archives de Chambrier, il en est une, écrite de Pétersbourg, le 16/28 août i8o3, où nous lisons ces lignes :

« ... Quant à M"' de Staël, je me réjouis avec vous de sa perfectibilité. Nos disputes sur la théologie et sur la politique amusaient jadis les cercles de Lausanne; maintenant que la voilà disciple de Condorcet, — car le système de la perfectibilité illimitée appartient à cet excellent homme, — nous aurions de nouveau maille à partir, si nous nous rencontrions encore, mais il n'y a pas d'apparence.

« Croiriez-vous, Monsieur le baron, que je suis assez barbare pour n'avoir pas lu Delphine ? Vous en rougirez pour moi, mais telle est la vérité. Je veux cependant me lever un de ces jours de grand matin, et me mettre en possession de cette chaste Delphine pour avancer ma perfectibilité. Il restera néanmoins toujours un point sur lequel je ne suis pas perfectible, c'est la profonde estime et la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc., etc. »

^ Cette dame possédait une jolie collection de petits portraits dessinés par M'" Moula. Son petit-fils, M. Frédéric de Perregaux, à Neuchatel, a eu la bonté de nous les confier; nous en avons reproduit plusieurs au cours de ces deux volumes (voir les tables des illustrations).

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gleterre, où elle avait sa sœur, M'^^ Cooper, mère de plusieurs enfants.

Excitée par ses lectures, M'^^"-' de Charrière conçut le projet d'une feuille périodique, qui devait s'appeler le Bavard, et à laquelle M. de Saïgas procura quelques souscripteurs. Il en parut deux numéros ; mais le libraire dut, faute d'abonnés, laisser tomber cette publication ; nous n'en avons retrouvé aucun exemplaire et ignorons jusqu'à quel point elle justifiait son titre K

* Nous savons seulement que l'auteur n'épargnait pas M'"' de Genlis, dont elle ne pouvait souffrir les ouvrages. D'Oleyres note dans son journal, le 25 janvier 1801 : « M"' de Charrière est fort prévenue contre M"" de Genlis, qu'elle a fort critiquée dans une feuille périodique qu'elle voulut mettre en train il y a quatre ans, intitulée le Bavard. Il n'en parut que quelques numéros par forme d'essai ». Elle écrit elle-même à M"" de Sandoz- Rollin, à propos d'un des livres de M"" de Genlis, qu'elle le trouve « si moral, si endoctrinant, d'un style si sec ! » et ajoute : « Cette femme n'est jamais qu'une maîtresse d'école.» — Quant au Bavard, il paraît que M"" de Staël se méfiait de ce petit journal entrepris à Colombier; c'est ce qui ressort d'une lettre de M'" Bontems-Prevost à M"" de Charrière (1798): « ... Jenny voulait avec ardeur les deux numéros du Bavard, qu'elle ne connaissait pas, parce qu'elle croyait que vous y disiez du mal d'elle. La voilà à Paris... » — Ce surnom de Jenny, dont use d'ordinaire M'" Bontems pour désigner M"' de Staël, est emprunté au roman les Ruines de Yedburg, — et il n'est pas précisément gracieux : Jenny Southwell y est représentée comme une femme « perverse, artificieuse, corrompue et sans pudeur,... la plus rusée, la plus fausse, la plus perfide coquine qui soit dans les trois royaumes ». Elle est la maîtresse d'un homme sans mœurs appelé Meiro. C'est par ce dernier nom, aussi peu flatteur, que, dans ses lettres, M'" Bontems désigne Benjamin. — Nous connaissons deux morceaux inédits de M"" de Charrière qui pourraient avoir été destinés au Bavard. L'un, qui nous a été obligeamment prêté par M"" Charles d'Ivernois, est intitulé: Eloge de l'Indolence et porte l'indication : n° 7. Le manuscrit est de la main de César d'Ivernois, avec des corrections de M"" de Charrière, et la mention : « Adressé à César d'Ivernois par M"" de Charrière. » On reconnaît aisément le style et certaines idées favorites de l'auteur. L'autre morceau, qui se trouvait joint aux lettres de M"" de Charrière à Huber. est intitulé : N" 8. Des auteurs et des livres. Le début de cette « feuille » mérite d'être cité : « Diderot me dit un jour qu'il n'y avait point d'auteur qui eût un autre but en écrivant que d'acquérir de la réputation. J'étais jeune, je ne pouvais croire qu'il dît vrai. J'objectai; il n'en voulut rien rabattre. Mais Mirabeau, lui dis-je, l'Ami des hommes ? — 11 écrit assez mal, me répondit Diderot, pour qu'il soit naturel de penser que ce n'est pas par amourpropre qu'il écrit, et ce n'est pourtant que l'amour-propre qui le fait écrire, ainsi que moi et tous ceux qui écrivent. — Je rendis grâce aux écrivains

L'auteur avait alors sous presse un nouvel ouvrage, nous voulons parler de la traduction de Nature and Art, de ^P^ Inchbald ^ M. de Saïgas, qui avait conservé un vif intérêt pour les choses d'Angleterre, lui écrivait :

« L'on a donc commencé l'impression de votre traduction à' Art et Nature. J'en suis charmé, et je la lirai sûrement avec un intérêt que celle qui existe déjà et l'original même ne m'auraient pas inspiré. L'auteur, M""* Inchbald, est, dit -on, remariée à M. Godwin. C'est tout ce que j'en sais. Elle a été actrice, et outre ses deux romans, elle a composé quelques pièces de théâtre qui ont été jouées avec succès. »

L'ouvrage, imprimé par Fauche, avait pour correcteur le professeur Meuron '\ qui ne se bornait pas à le revoir au point de vue typographique, mais proposait ses critiques à l'auteur :

qui m'en avaient imposé. Aujourd'hui, personne ne dissimule, et ce qui met à découvert l'intention de chacun, c'est que chacun ne parle guère que de soi. L'un, méconnu, veut se faire mieux connaître ; l'autre, accusé, veut se justifier ; un troisième a besoin de s'épancher dans le sein du public. Au lieu d'historiens, nous n'avons plus que des biographes, qui tous nous donnent leur propre vie à lire et leur propre cœur à étudier... A quoi devons-nous ce débordement d'un loquace égoïsme ? Xe serait-ce point aux Confessions de Rousseau ? Oh ! misérable effet d'une cause aimable i Il faut bien pardonner à Rousseau, mais c'est en gémissant que je lui pardonne... »

^ Elisabeth Inchbald (1753-1821), auteur de Simple histoire (1791) et de Nature et Art (1796). Une traduction de ce dernier ouvrage par Deschamps, avait paru en 1796. Il fut traduit de nouveau par Paquis en i83o, sous le titre : Henri et William, ou La Sature et l'Art (voir Girault de St-Fargeau, Revue des Romans). Il s'agit, dans cette histoire fort romanesque, de deux frères orphelins, dont l'un fait un brillant mariage, tandis que l'autre, humble musicien, essuie toute sorte de revers. Chacun d'eux devient père ; mais tandis que le fils du premier reçoit l'éducation mondaine la plus soignée, — et la plus artificielle, — le fils du second est élevé par la nature : il se montre en toute occasion et de toute manière supérieur à son cousin. Celui-ci tourne fort mal, séduit une fille qu'il abandonne à la misère et au crime ; puis, devenu magistrat et juge, il condamne à mort, sans l'avoir reconnue, son ancienne maîtresse. Cet épisode fait songer à l'histoire de la Masiova et de Nekhiudov dans Résurrection.

^ Henri de Meuron, né en 1752, était un des hommes les plus cultivés et les plus modestes que possédât alors Neuchâtel. C'est à lui qu'on doit la grande et belle édition des Œuvres de Charles Bonnet, qui était son ami (Neuchâtel, 1779-1783). Le «. professeur Meuron » (on le désignait toujours ainsi) enseignait les belles-lettres et la philosophie. Il est le créateur de la Bibliothèque de .Neuchâtel, dont il fut le premier directeur, pendant plus de vingt ans. Il joua un rôle important dans la Société du .Jeudi et dans la

CESAR D IVERNOIS ET ISABELLE DE GELIEU

« Quelquefois l'auteur résiste, conte-t-elle à d'Oleyres ; mais le plus souvent il cède, et cela non par complaisance, mais par conviction. On ne peut pas être trop sévère avec soi-même, ni écouter la critique avec trop de docilité. » (21 juin 1797.)

Quelle idée avait eue M'^^"^ de Charrière d'entreprendre cette traduction ? — Il s'agissait simplement, au début, de faire faire un exercice à sa jeune amie, M"'^ de Gélieu, à qui elle enseignait l'anglais. Le travail achevé, ces dames le jugèrent digne de l'impression, et le signèrent de leurs initiales : « Nouvelle traduction par Mlle de G*** et M'^^ de C***. »

Mais il est temps d'introduire Isabelle de Gélieu, qui a touj ours partagé dans notre pays la réputation d'esprit et le prestige littéraire de sa grande amie. Elle était née le 9 juillet 1779 à Lignières, où son père était pasteur Ml avait i-e professeur meuron

Société iVEmulation patriotique, auxquelles notre pavs d;jit beaucoup. Le pasteur Chaillet était au nombre de ses intimes. Meuron est mort en décembre iSi3, le jour de l'entrée des Alliés à Neuchàtel.

' Jonas de Gélieu 11740-1827) fut pasteur à Colombier dès 1790. Il s'occupait, en même temps que de sa paroisse, d'agriculture et d'apiculture. Son Conservateur des abeilles, publié en 1816, est un ouvrage de valeur aux yeux des spécialistes. — Une sœur du pasteur, Salomé de Gélieu, fut l'institutrice de la sympathique reine Louise, alors duchesse de Mecklembourg. Lorsque, en 1814, Frédéric-Guillaume 111 visita la Principauté qui venait de lui être rendue, il ne manqua pas de voir, au presbytère de Colombier, l'ancienne institutrice de sa regrettée compagne. (Voir Musée neuchâtelois, 1876, p. iQC) et suiv.)

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épousé la fille du pasteur Frêne, de Tavannes, savant distingué et philosophe méditatif qui a laissé un petit recueil de Pensées \ Isabelle avait hérité de son grand-père maternel et de son père un esprit studieux et appliqué. Son caractère, fait de fermeté et de douceur, s'alliait aux dons les plus remarquables de l'intelligence. A dix ans elle voulut apprendre le latin pour être en mesure d'aider ses jeunes frères dans cette étude. Le père, à qui ne plaisait guère cette résolution, déclara n'y consentir que si la fillette lui récitait le lendemain sans faute le psaume 119 : il croyait la rebuter sûrement ; le lendemain, il dut essuyer le long psaume, — et autoriser le latin. A treize ans, elle fut mise en pension chez une tante à Bâle. Le doyen Bridel, alors pasteur de l'Eglise française de cette ville, fut le confident des premiers essais poétiques de la jeune Neuchâteloise et écrivit sous son portrait les vers qu'on lira tout à l'heure.

Revenue au bout de trois ans à Colombier, où son père était pasteur depuis 1790, elle ne songea qu'à se rendre utile aux siens et fut la seconde mère de ses nombreux frères et sœurs. Sa liaison avec M'"*^ de Charrière commença par un échange de rimes. Pendant un séjour chez son aïeul, à Tavannes, la jeune fille fut impressionnée par la vue d'une cascade, qui lui inspira quelques strophes assez gentiment tournées :

O vous, jours fugitifs de mon heureuse enfance. Comme l'eau qui s'enfuit je vous ai vu couler...

]yjme (jg Charrière, ayant eu connaissance de ces vers, adressa à l'auteur un rondeau fort aimable ; Isabelle répliqua par un impromptu plein de déférence et d'admiration ; puis l'on se vit

1 Pensées d'un curé de campagne (sans date, ni noms d'auteur et d'éditeur). Selon une note manuscrite dans l'exemplaire que nous avons sous les yeux, l'ouvrage aurait paru en 1768. Mais le D' Schwab, biographe d'Isabelle de Gélieu, attribue à celle-ci la publication des Pensées. — Le Musée neucliâtelois (1877) a publié des extraits du journal du pasteur Frêne, qui fut à Colombier en 1789. Il alla faire visite aux Charrière, mais ne vit, dit-il, « ni monsieur, qui avait à faire, ni madame, qui, je crois, était encore au lit; mais mesdemoiselles Charrière nous reçurent bien poliment; l'une nous fit voir leur beau jardin, grand et contenant beaucoup de plantes rares; l'autre, grande cultivatrice d'abeilles, nous montra sa grande ruche à l'anglaise, toute de verre et où l'on voit les abeilles travailler; elles nous montrèrent en partie les chambres bien meublées, ornées d'estampes, etc..»

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à peu près tous les jours. Nous empruntons ces détails à une note manuscrite, laissée par le doyen Lardy, qui était alors ministre-suffragant à Colombier ; il poursuit ainsi :

« ... J'ajouterai quelques mots sur M"-^ Isabelle de Gélieu, avec qui j'ai vécu pendant plus de quatre ans sous le même toit... Elle était charmante, quelquefois sérieuse et absorbée par ses pensées, plutôt que gaie, un peu romanesque, ce qui était aussi la tendance de sa mère, femme du plus grand mérite sous tous les rapports, et d'une amie plus âgée qu'elle, avec qui elle était intimement liée et qu'elle perdit de bonne heure, M"e Lisette Prince. M"'-' de Gélieu fut singulièrement précoce à tous égards... Elle apprit avec facilité l'allemand et l'anglais. Il était difficile qu'elle n'éprouvât pas et n'excitât pas de passions. Aussi ne lui ont-elles pas

fait défaut. Elle eut pour premier adorateur, à moi connu, pendant qu'elle était à Tavannes, chez son grand-père, un capitaine de vaisseau, français, M. de Saint-Aulaire, qui s'éprit vivement d'elle à l'âge de plus de 50 ans. Avec l'urbanité française et le talent de plaire particulier à sa nation, il était difficile qu'il ne fît pas impression sur im cœur tout neuf ; mais elle ne pouvait pas

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W" DE GELIEI

non plus, à cause de la disproportion d'âge, être bien profonde et bien durable. Ce fut une bluette. Vint ensuite un monsieur Hagenbach, de Bâle, à qui elle donnait des leçons de français, qui en prit d'une autre espèce et lui déclara drôlement son amour. Un jour, il l'attendait dans sa chambre. Etonnée de le voir si pensif, elle lui dit :

— Qu'avez-vous, IMonsieur Hagenbach ?

— Je prie le bon Tieu de me bréserver de vous ?

— Et pourquoi ?...

— J'ai promis à ma mère de ne pas devenir amoureux, et je sens, en vous voyant, que je ne puis m'en défendre.

Après, un monsieur Casély, échappé de la légion de Rovéréa, qui était venu demander l'hospitalité à la cure de Colombier, où l'on accueillait tout le monde, surtout ceux de la Légion fidèle \ Il s'y prit si bien, quoique fat, qu'il fut accepté comme époux par la mère, la fille et l'amie, à l'insu du père. Mais M'^*^ de Charrière, qui avait connu les passions, par intérêt pour la jeune personne sans expérience, fit manquer un mariage qui ne convenait à celle-ci d'aucune manière, et favorisa les recherches de M. Morel, qui ont amené l'union qui a fait son bonheur, sans avoir néanmoins toute la teinte romanesque qui lui plaisait. »

Ce mot « romanesque », deux fois répété par le doyen Lardy, doit correspondre à la réalité, si nous en croyons la charmante anecdote que nous a contée ]\I. Félix Bovet. Isabelle, encore petite fille, était assise un soir sur le mur du jardin de la cure, le regard perdu dans le vide. Un passant lui dit : « Que fais-tu là, Isabelle ? — J'attends qu'on m'enlève. >>

Elle fut enlevée tout de bon par un homme de grand mérite. Caractère énergique et simple, érudit et actif, le doyen Morel, de Corgémont, est resté une des illustrations du Jura bernois, et sa femme a pris rang parmi les personnes dont la culture a exercé une influence très sensible sur leur entourage. Elle devait beaucoup à la société de M"^*^ de Charrière et de ses amis. Nous verrons cependant que son ferme esprit ne subit point sans contrôle, ni à tous les points de vue, l'ascendant de sa vieille amie : elle défendit simplement et bravement ses convictions

' .Nous rappelons que lorsque la révolution de 1798 chassa les Bernois du Pays de Vaud, le major de Rovéréa (1763-1829), ancien officier au service de France, partisan dévoué du régime tombé, forma pour le défendre contre les Français un corps de volontaires vaudois, connu sous le nom de Légion fidèle. Il a laissé des Mémoires, que nous avons eu l'occasion de citer, chap. V, p. 161-2, note.

CESAR D IVERNOIS ET ISABELLE DE GELIEU

religieuses contre le scepticisme désabusé qui eût pu entamer sa foi.

Quant à Hagenbach, le jeune Bâlois qui craignait tant d'aimer sa maîtresse... de français, M'^*^ de Charrière décrivait ainsi ce « bon et honnête ami » d'Isabelle de Gélieu :

« Il y a chez lui de la distance entre l'oreille et l'intelligence, puis entre la pensée et la parole, et ses facultés ne courent pas la poste comme celles d'un jeune Français. Il a du sens, de la sensibilité ; il ne lui manque qu'un peu de prestesse. C'est drôle que cela tienne à être Bâlois ou Bernois ! » (A M™*= de Sandoz- Rollin, printemps 1800.)

Nous avons de lui im journal intime, que conserva M"*^ de Gélieu et qui ne laisse pas d'être piquant : c'était un exercice de composition française, que la jeune fille corrigeait chaque jour avec soin ; or ces pages sont pleines des naïves déclarations d'un amour qu'on peut bien qualifier de muet, puisqu'il ne s'exprime que par écrit. La main ferme de la « maîtresse » inscrit en marge la correction des phrases gauchement passionnées du jeune Bâlois \ Ce journal nous laisse souvent entrevoir M'"'^ de

Charrière dans sa vie de tous les jours : Hagenbach était reçu chez l'auteur de Trois femmes, qui se plaisait au spectacle de sa bonne foi tudesque et lui donnait des leçons de savoir-vivre. M"'^ de Gélieu allait presque tous les soirs passer quelques instants au Pontet, où le pensionnaire venait la chercher pour la reconduire à la cure. Ses devoirs de fille aînée, les soucis de la vie pratique ne lui laissaient que ce moment de relâche ; alors elle descendait vite les Egralets ^ pour rejoindre sa vieille amie,

' 11 écrit, par exemple, au sujet de la jeune fille : « Oh ! qu'elle est !.. . Il m'est impossible exprimer tout». Isabelle corrige tranquillement : d'exprimer toutes }nes pensées.

^ Voir chap. XIX, p. 82.

PIERPE HAGENBACH

(D"aprés une miniature appartenant à

M"' Hauser-Wohnlich, à Bàle).

qui était, dit judicieusement Hagenbach, « sa seule ressource ». Ecoutons un instant l'honnête garçon :

« Ce temps sera le plus heureux de ma vie, si Isabelle continue à être avec moi comme ces deux jours passés. Je pourrai aussi voir un peu plus IM'"*^ de Charrière, chez laquelle j'ai été ce soir encore et qui a tant de bontés pour moi. Je ne sais pas comment je mérite tant d'amitié... Après souper, j'allai chercher Isabelle chez M'"'^ de Charrière : en vérité, je n'ai jamais vu de femme aussi bonne qu'elle... » « Je lus dans Molière après dîner avec Isabelle. J'allai avec elle après souper chez M"'^ de Ch., où il fut question du lieu que Dieu habite : c'est ce qui inquiète M'"^ de Charrière. Isabelle et moi, nous allâmes par les Allées \ et nous continuâmes à parler de notre bon Créateur. Devant la maison elle me parla de Saint -Aulaire. J'en fus touché. On ne peut s'empêcher de plaindre son sort. Oui, je suis sûr qu'elle me regarde comme son ami... »

Le jeune Bâlois s'était résigné au rôle de confident, qu'il remplissait en conscience. Quand il dut partir :

« Je priai Dieu, dit-il, pour la conservation d'Isabelle ; elle me demanda de quoi j'avais prié Dieu : je le lui dis ; elle en fut touchée... J'allai à Neuchâtel ; en revenant à Colombier, j'eus une très belle vue du lac, qui était calme, et des Alpes couvertes de neige. Le lac était calme : n'est-ce pas l'image de l'amitié entre Isabelle et moi ?... J'allai chez M'^^ de Ch., qui nous amusa très agréablement. J'eus le plaisir de sentir qu'elle me donnait la main quand nous partîmes. »

On nous pardonnera d'avoir transcrit — en les abrégeant d'ailleurs beaucoup — ces naïves effusions d'un cœur sans fraude''.

• C'était prendre, de nuit, le ctiemin des écoliers pour rentrer au presbytère...

^ Pour ceux — ou celles — qui veulent tout savoir, ajoutons qu'en i8o5, Hagenbach était inspecteur-forestier à Bàle (Lettre de M"' de Charrière à Thérèse Forster, juillet i8o5). Il e.xerça plus tard la charge de président du tribunal matrimonial, et mourut en i856, entouré de l'estime générale. — Nous devons la communication de son journal et de plusieurs autres documents à M. Alphonse Bandelier, à Berne, petit-fils de M"' Morel-de Gelieu. Quant au.x nombreuses lettres que M"' de Charrière a dû adresser à sa jeune amie, nous n'en avons retrouvé aucune parmi les papiers de famille que possède M. Bandelier. Comme les lettres de M"" Morel n'existent pas davantage parmi les papiers de M"" de Charrière, nous supposons qu'après la mort de celle-ci, elles ont été rendues à M"' Morel, qui aura cru devoir détruire toute celte correspondance. — Les originaux des portraits d'Isabelle de Gélieu que nous reproduisons appartiennent également à M. Bandelier, à qui nous adressons nos vifs remerciements.

CÉSAR d'ivEBNOIS ET ISABELLE DE GÉLIEU 205

Vers le même temps, M"*^ de Gélieu songeait à se placer comme institutrice dans quelque famille de la Suisse allemande. M'^^^ de Charrière, écrivant à ce propos à son correspondant zurichois, « le citoyen Usteri, membre du Sénat helvétique, » esquissait un joli portrait de sa jeune protégée :

« Elle a vingt ans, elle est belle, d'un caractère sûr, d'une humeur égale et facile ; elle est plus formée pour la science que pour le monde, plus discrète que prévenante, plus modeste qu'empressée. Elle est l'aînée d'une nombreuse famille. Je crois que ses parents seraient bien aises de lui voir tirer de son esprit et de ses connaissances un parti honorable et utile. Elle sait l'allemand, l'anglais ; elle lit Cicéron et Salluste dans leur langue. Proposez-moi ce qui vous conviendra, j'essayerai de le faire agréer. Salut et considération... »

« Elle est douée, écrivait-elle à Huber, d'une singulière modération ou indifférence sur tout ce qui la regarde, ce qui est d'autant plus frappant qu'elle est tout de feu pour les injustices, les vexations dont souffrent les autres. Avant-hier, je la vis furieuse contre des parents dont elle avait appris qu'ils battent cruellement des enfants fort jeunes, fort délicats, et auxquels le Ciel a donné les plus angéliques petites formes. Je crois que s'il avait tenu à elle, ce père et cette mère auraient été bien rossés à leur tour... »

Quelle joie d'avoir auprès de soi cette personne vivante, qui s'entendait à merveille avec l'enjoué d'Ivernois ! Vite, saisissons au passage un joli tableau d'intérieur :

« M. de Charrière est quelquefois d'une étrange humeur. Le petit maire le vit hier auprès de moi dans une de ses humeurs étranges. Il me vit aussi assez aigre avec lui, maire, pendant un moment : — Voulez-vous rester ce soir ici ? — On m'attend à Neuchâtel, mais si vous avez quelque besoin de moi... — Pas le moindre, aucun besoin quelconque, je vous le jure !... Il faisait un peu nuit déjà ; je ne sais s'il vit l'amer sourire que je sentais, moi, fort bien. Mais bonnement il demanda un crayon et du papier, écrivit chez lui,... et resta. Moi, reconnaissante et un peu honteuse, je voulus lui donner le plaisir de voir M"*^ Gélieu à son aise, en goguette, ses beaux yeux animés par la conversation. Je lui écrivis et elle vint. Il la trouva charmante. » (A M'"'^ de Sandoz-Rollin, aoiît 1797.)

Cette aimable fille, son amie Henriette L'Hardy, César d'Ivernois, sont, avec les Chaillet, pendant les dernières années qui nous restent à raconter, les hôtes les plus assidus de la maison

MADAME DE CHARBlÈRE ET SES AMIS

de Colombier. Les circonstances ont peu à peu rétréci le petit cercle d'intimes groupés autour de M-'^ de Charrière : sa vie s'achève dans une retraite toujours plus complète. Mais son activité reste infatigable jusqu'à la fin.-

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