CHAPITRE XXIII
Sainte- Anne
« Je verrais brûler tous les livresconnus sans jeter une seule goutte d'eau sur le bûcher qui les consumerait. »
(M"" de Charrière).
Un roman breton. — M"" de Charrière et La Tour d'Auvergne. — La politique suisse ; la chute de Berne. — Bonaparte à Genève. — Une anecdote sur Wieland. — Réponse à La Harpe. — L'édition de Zurich. — Départ de Huber. — Camille prisonnier. — Les Ruines de Yedburg. — Dernière visite de Benjamin. — Asychis ou le Prince d'Egypte. — La fin du pasteur Chaillet.
Un jeune Breton de noble naissance, au retour de l'Emigration, s'éprend de M"*^ d'Estival, fille d'une paysanne et d'un gentilhomme qui a péri dans la guerre de Vendée. Elevée par sa mère, la jeune personne ne sait rien de ce qu'enseignent les livres ; mais elle a gardé une exquise fraîcheur d'âme. Le seul livre qu'elle sache lire, celui de la nature, lui a révélé tout ce qu'il faut connaître pour rendre un homme heureux ; et comme elle tient de son père une rare distinction native, la voilà bien plus charmante par sa simplicité que toutes les nobles demoiselles de parfaite éducation. Son amoureux, insensible aux avances que lui fait M"*^ de Redon, comme à la résistance de sa propre mère, épouse M"*-' d'Estival : il goiitera chaque jour davantage le bonheur d'avoir une femme à la fois si ignorante et si
avisée. Inutile d'ajouter qu'il est lui-même fort cultivé : c'est précisément parce qu'il a lu tous les livres, qu'il n'a aucune illusion sur leur valeur...
Telle est la donnée paradoxale du petit roman intitulé Sainte- Anne, à l'endroit duquel M'"'' de Charrière éprouvait l'inquiète sollicitude des mères pour les enfants tard venus :
« Je ne sais pourquoi, écrit-elle à Huber, j'ai pour Sainte- Anne une poltronnerie que je n'ai jamais eue. Cela est au point que je pense à faire venir un copiste de Neuchâtel, ne me souciant pas que Sainte- Anne sorte du tout de dessous mon toit. Si vous venez le prendre, je n'oserai le refuser. Si vous revenez avec M'"'' Huber, je vous le donnerai à lire à tous deux, comme j'ai fait avec M. et M""*^ Chaillet. Ils lisaient bas tous deux, l'un à droite de moi, l'autre à gauche ; monsieur donnait à madame le cahier qu'il avait lu, et elle me le rendait... Vous me direz vos critiques... » (22 août 1797.)
Le début de cette nouvelle est d'une amusante vivacité.
« Elle ne sait pas lire ! Figurez-vous qu'elle ne sait pas lire ! » s'écrient en chœur M"*^ de Redon et ses amies au moment où M'^*^ d'Estival vient de les quitter. Mais son sens pratique, la justesse de son esprit et de son langage ont séduit Sainte-Anne ; vainement sa mère répète ce refrain : « Elle ne sait pas lire ! — ■ Et qu'importe ! -> réplique le jeune homme impatienté.
« Chacun se récria. Il ne voulut d'abord rien répondre, mais se voyant presser, il dit à ses parentes : J'ai déjà jeté les yeux sur tout ce qu'il y a ici de livres épars, et je pense qu'il eût autant valu ne les savoir pas lire ; je doute même qu'en toute votre vie vous ayez lu une ligne qu'il n'eût autant valu ne lire pas. — Ces dames trouvèrent cette façon de penser si étrange, qu'elles l'attribuèrent, les unes à de l'humeur contre elles, d'autres à une disposition générale à la mauvaise humeur ; pas une ne se demanda à quoi il lui avait servi de savoir lire. M""^ de Sainte-Anne, qui avait beaucoup d'esprit, vit que son fils était amoureux de M''^ d'Estival, et M"*^ de Redon fut fâchée qu'on lui eût montré à lire. »
Sous ce ton d'ironie fine et légère, quelle est la vraie pensée de l'auteur ? Le roman condamne-t-il l'instruction et la culture ? On sent bien que non : c'est la demi-instruction et la fausse culture que M""= de Charrière met bien au-dessous de ce qu'enseignent la vie et l'observation. Elle préfère cette « ignorance
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heureuse », même avec quelques préjugés et des superstitions dont M"*^ d'Estival n'est point exempte :
« Je sais bien, dit Sainte-Anne, que notre ignorance restera accompagnée de nos antiques erreurs ; mais une science superficielle est trop souvent abusive, et à la place de quelques préjugés qu'elle nous ôte, elle nous donne un orgueil que je crains beaucoup plus... Mille fois, en voyant les pleurs d'un écolier et la férule d'un maître, je me suis demandé : A quoi bon ? Mille fois, lorsque d'autres disaient : Pourquoi permettre d'imprimer ? j'ai dit : Pourquoi enseigner à lire ? J'ai aimé M"^ d'Estival avant de savoir qu'on ne lui avait pas montré à lire. Mais quand je l'ai su, je me suis étonné de ne l'avoir pas deviné et j'en ai été bien aise. Il m'a semblé qu'elle en voyait et entendait mieux, qu'elle en avait l'esprit plus net et la mémoire plus fidèle ; il m'a semblé qu'ignorant totalement beaucoup de choses, elle en savait plus parfaitement celles qu'il lui avait été utile de savoir. Ma prévention ne va pas pourtant jusqu'à admirer les erreurs populaires dont sa mère lui a rempli l'esprit, mais elles me font peu de peine, et j'aime encore mieux qu'elle croie aux revenants que de ne pas croire à V immortalité de Vâme. »
Au fond de cette théorie, il y a, j'en conviens, une forte dose de scepticisme :
« L'homme est fait pour l'erreur, afiirme Sainte-Anne, par cela même qu'il est fait de manière à n'avoir que des connaissances imparfaites et bornées. Toujours les erreurs rempliront les vides que laissera la science. Le sceptique varie ses erreurs, plutôt qu'il ne se soustrait à l'erreur, car il n'est pas possible à l'homme de rester dans un doute perpétuel... Si vous pouviez voir lé dedans de la tête d'un philosophe pyrrhonien, vous le verriez superstitieux vingt fois le jour. »
M'"'^ de Charrière a soin d'ajouter, — et nous la retrouvons bien là : « Si je dispense de la science, je ne dispense pas de l'esprit. » Et voici la conclusion de Sainte- Anne : « Je verrais brûler tous les livres connus sans jeter une seule goutte d'eau sur le biicher qui les consumerait. » — A quoi quelqu'un réplique : « Allons, vous êtes un ingrat : vous battez votre nourrice. » — L'un et l'autre interlocuteur ont raison ; il suffit de les comprendre.
A l'occasion de ce petit roman, M"™^ de Charrière s'avisa d'entrer en correspondance avec La Tour d'Auvergne. On sait que le « premier grenadier de France » était un savant archéo-
logue, l'auteur des Origines gauloises. Elle le consulta au sujet de quelques allusions qu'elle faisait aux antiquités bretonnes :
« Savez-vous bien, écrit-elle à M'"*^ de Sandoz-Rollin, qu'une des choses que je crains pour la Suisse si ses affaires deviennent épineuses, c'est l'habitude de ne se point hâter et de renvoyer à demain ce qu'on peut faire dès aujourd'hui. M. de Saïgas tarde quelquefois trois mois à me répondre. M. de La Tour d'Auvergne a répondu à ma première lettre d'abord après l'avoir reçue, quoi qu'il pût la prendre presque pour une plaisanterie et douter de l'existence de celle qui prétendait écrire. Et la seconde, il la reçoit à Strasbourg, revenant d'une armée pour passer à une autre. Il compulse plusieurs bibliothèques, trouve enfin les antiquités du comte de Caylus et m'envoie un dessin de l'autel en question \ avec une assez longue lettre expliquant, pour ainsi dire, que dans mon roman le nom d'un village breton ne soit pas changé et qu'il s'appelle Missillac. Voilà une sorte de zèle bien inconnu en Suisse. Quel officier occupé, campant et décampant, écrirait pour qu'une inconnue n'écrivît pas Bodry au lieu de Boudry et pour qu'elle eût un dessin exact de la tour de Diesse -. Dans mon pays, au reste, on est comme en Suisse, ce qui fait que si quelqu'un s'empresse de faire ce que je désire, ma surprise est entière et ma reconnaissance fort grande. » (27 novembre 1797.)
Voici, d'après Gaullieur ^, un passage de la curieuse réponse de La Tour d'Auvergne, datée de Strasbourg, 26 brumaire an VI :
« Vous paraissez. Madame, décidée, dans votre charmant roman, à faire fléchir notre langue barbare sous les lois de l'agrément et de l'euphonie, et à faire ainsi la conquête de l'oreille aux dépens de nos mots bretons. Si fêtais Français, si j'étais flatteur, je ne laisserais pas échapper cette occasion de convenir avec vous que, puisque l'empire qu'exerce votre sexe est tel, qu'il vous fait régner sur les esprits, comme vous régnez sur les cœurs, il doit aussi vous être incontestablement permis de prescrire les règles du goût. Mais je suis Breton, aussi attaché à ma langue que vous l'êtes sûrement à celle des anciens Bataves, vos glorieux ancêtres. A ce titre, je la verrais parée de vos mains, de celles des Grâces, que je doute encore qu'elle pût avoir à mes yeux les mêmes charmes que je lui trou^•e sous ses vieux haillons, sous sa rude écorce. Pardonnez-moi cette franchise ; elle est un peu gauloise ; elle est conforme à mon carac-
' L'n monument druidique dont il est question dans Sainte-Anne.
^ Une des antiques tours que Xeuchàtel possède encore.
'■ Etudes sur l'histoire littéraire de la Suisse française, p. 168.
tère, et je sens combien il m'est doux de l'employer avec vous, Madame, surtout lorsque je ne veux vous laisser aucun doute sur mes sentiments aussi reconnaissants que respectueux.
Le cito\en La Tour d'Auvergne Corret, ancien capitaine d'infanterie, volontaire à l'armée du Rhin. »
M'^'= de Charrière vient de faire allusion aux circonstances politiques et à l'avenir de la Suisse. Elle s'y intéressait vivement ; l'émancipation vaudoise, la chute de la vieille république de Berne ne pouvaient la laisser indifférente. Elle était apparentée par les Murait à plusieurs familles de l'aristocratie bernoise, la connaissait, la jugeait avec sa liberté coutumière. Nous nous reprocherions de ne pas transcrire quelques-unes des réflexions que lui inspirent les événements. Elle écrit au sujet du passage de Bonaparte en Suisse :
« 30 novembre 1797. C'est entre 2 et 3 heures du matin que Bonaparte fut arrêté devant le Lion d'Or à Lausanne. Le baillif y était et l'a engagé à accepter les chevaux de Leurs Excellences Tde Bernée. Moi, baillif, après avoir été la nuit à la portière de ce jeune homme, j'aurais demandé ma démission dès qu'il aurait fait jour, et je m'en irais en Amérique. » (A M'"'^ de Sandoz-Rohin.)
Elle ne se doutait pas que ce « jeune homme » allait être celui qu'elle appelait de ses vœux, dans une lettre à Constant (29 septembre 1794), où elle prédisait que la France n'arriverait à la République qu'en passant par la dictature :
« Qui y a-t-il à présent, disait-elle alors, qui puisse l'établir ou l'affermir ?... Robespierre agit encore, quoiqu'il ne soit plus. Mais pensez- vous que cela puisse durer longtemps ? Plusieurs hommes peuvent-ils ce que peut un homme ? Si vous ne le croyez pas, pensez-vous qu'un autre unique se montre ? Je le voudrais, et qu'il fût, lui, le dictateur avec qui la paix se pût faire. »
Le dictateur vint, mais ne réalisa pas précisément cet espoir. Elle ne parle qu'avec antipathie de Bonaparte et se réjouit de l'attitude pleine de dignité que les Genevois observent en face du Premier Consul :
« On m'a dit, écrit-elle au printemps 1800, qu'à une revue de 10,000 hommes qu'à faite Bonaparte, il n'y avait pas eu 100 spectateurs genevois. Pourquoi ces gens pleins d'esprit et d'énergie n'étaient-ils que des brouillons quand ils étaient
libres ? Je les ai vus alors : aucune des deux factions ne voulait rien écouter, rien prévoir, se modérer sur rien. Ils étaient aussi aveugles que les ignorants, aussi têtus que les bêtes. » (A M"^<^ de Sandoz-Rollin.)
« Bonaparte est gracieux à Genève, dit-elle à Huber... Les différents corps, les magistrats lui faisaient visite. Il parle de la réunion des deux républiques, et ne voit aucune gaîté sur les visages. — Messieurs, ne seriez-vous pas contents ? — Pas un mot de réponse... Si vous avez les papiers français, vous voyez avec quelle badauderie on rapporte ce qu'il dit, et souvent, je pense, ce qu'il ne dit pas. Les hommes sont faits .pour aduler, comme pour craindre et pour tyranniser. On prête aux Genevois beaucoup de choses. Ils ne sont pas, en fait de gentillesse et de flagorneries, de la force des vrais Français. On dit que M. Xeckeret Bonaparte ont été contents l'un de l'autre. Ils se seront loués. M""^ de Staël n'est pas contente, à ce que l'on prétend. Son livre, auquel on applaudit, la consolera. » (Mai 1800.)
L'invasion libératrice du territoire vaudois par les Français lui inspirait cette jolie réflexion :
« Messieurs du Pays de \'aud auraient bien dû étudier la fable du fermier qui invite son seigneur à venir détruire un lièvre qui mange ses choux. On voit dans le Moniteur, oui, le Moniteur, qu'ils trouvent déjà fort onéreux le secours qu'on leur donne. Le seigneur chasseur mange et boit un peu trop longtemps chez eux, et leur société populaire est trop populaire, de l'avis même, dit-on, du général français... Je suis tous les jours plus persuadée que les individus ne gagnent rien à aucun changement, au contraire, et je me répète souvent ce que je disais un jour : « C'est fâcheux quoique ce ne soit pas dommage. »
Le 21 février 1798, elle écrit à d'Oleyres :
« \"ous rappelez-vous, ^lonsieur, une petite brochure que je vous envoyai il y a quelques années ? Elle ne fut point connue du tout '. On intercepta dans le canton de Berne un petit ballot
^ S'agirait-il ici du prétendu <.^ mémoire >•> adressé par M" de Charrière au gouvernement bernois, en 1796, en faveur du Pavs de Vaud, et dont parlent Berlepsch (Schwei^erkiinde, 2' édit., iSyS, p. 690) et Th. de Liebenau (La Suisse au XIX' siècle, Introduction, p. 27) ? Ce renseignement doit avoir été emprunté à Gauilieur. qui dit dans ses Etudes (p. 169-170) : « .M"' de Charrière, qui avait réellement à cœur le bien des populations suisses au milieu desquelles elle vivait, crut devoir écrire, en 1796, au gouvernement de Berne, une défense ou apologie du Pays de Vaud. Elle indiquait au patriclat bernois les moyens par lesquels il pouvait encore, en proclamant les libertés réclamées par les Vaudois, se faire de cette nation un boulevard contre l'invasion française... » Nous n'avons pu découvrir aucune trace de ce mémoire.
qui en fut fait pour la France, et mes belles-sœurs souhaitèrent qu'il n'en fût pas question, parce que nous avions, quand nous voulions, une patente pour vendre, comme bourgeois de Cossonay, notre vin à Berne. Vous me dîtes dans le temps : « Il y a du vrai ; mais on ne peut rien changer sans péril dans ces vieilles institutions. Venise ne se soutient qu'à la faveur de cette conservation scrupuleuse de tout ce qui la constitue, lois, mœurs, habitudes, et jusqu'aux abus. » Voilà à peu près votre réponse, et je crus que vous aviez raison. Mais on voit que tout chemin mène à Rome '. Ce qu'il y a d'inconcevable, c'est que, parmi les gens envoyés à Lausanne il y a six semaines ou deux mois, était ce bailli, d'Erlach de Spiez, qui s'était fait détester. Il y a montré dernièrement du courage, et il en fallait pour braver les avis menaçants qu'il recevait de tous côtés, mais sa présence à nui à sa mission et à celle de ses collègues ; elle paraissait une insulte et pouvait faire regarder comme dérisoires les propositions conciliatrices. Je crois au reste que c'est la lenteur, la timidité et, si j'ose le dire, la lourdeur républicaine qui ont nui surtout.
...J'attribuais en partie la morgue que j'ai vue chez les Bernois dans le Pays de Vaud, moins à un orgueil foncier qu'à l'embarras que donne l'ignorance de la langue .qu'on parle ; je pensais que jaloux, ils devenaient gauches, et que se sentant gauches, ils se mettaient de mauvaise humeur, et devenaient fiers pour se donner une meilleure contenance. Mais apprenant dernièrement qu'en 92, M. d'Erlach de Schomberg, l'homme, d'après ce qu'on m'a dit, le plus délié du monde, l'émule de ce qu'il y avait de plus aimable en hommes, et l'amant de ce qu'il y avait de plus brillant en femmes, à la Cour de France, que ce d'Erlach s'était montré dur, hautain, impertinent à l'excès, et cela vis-à-vis de gens avec qui il avait vécu, chez qui il avait été accueilli, les bras me sont tombés et je n'ai plus tenté d'expliquer une si imprudente et grossière sottise. Hélas ! comment peut-on être fier ? Ne sent-on pas du matin au soir qu'on peut, qu'on est, qu'on vaut peu de chose ! Je conçois le dédain : la vileté d'autrui l'inspire ; mais je ne conçois pas l'orgueil : notre propre faiblesse et sottise nous le défend. »
« 24 mars... Les particuliers patriciens de Berne, loin d'être trop riches, ne l'étaient pas assez, selon moi, et on n'y élevait pas les enfants comme auraient dû être élevés des gens qui devaient ou du moins pouvaient tous occuper des places importantes. Nul éclat chez ces baillis, conseillers, avoyers ; M'"*-' la baillive, avec un accent détestable, donnait les ordres les plus minutieux à Rosley, Annely, etc.. Il faut que je consigne ici
' Elle veut dire : à la ruine, où arrivait la vieille république.
une petite anecdote qui m'a quelquefois fait rire. Je la tiens du conseiller Fellenberg \.. »
« ...On m'a raconté autrefois que le célèbre Wieland avait été précepteur à Berne dans la maison de l'avoyer Sinner, et que ]\jme l'avoyère, propre, économe, aigre, et sotte mère de famille, trouvait fort mauvais qu'il se couchât toutes les après-dîner sur son lit, habillé et chaussé, de manière à salir et à user ses couvertures. Elle lui donna en conséquence tant de dégoûts, qu'il quitta bientôt sa maison et la Suisse. Quel dommage ! criais-je dans ce temps-là. Mais je ne dis plus : Quel dommage ! Qu'avaient à faire les petits Sinner d'un Wieland, de son immense érudition, de ses vers, de son style ? Elevés par lui, auraient-ils écrit comme lui ? Auraient-ils fait son Agathon, son Musarion ? Quand ils l'auraient pu, était-ce là ce qu'il fallait pour un membre du Deux-Cents ou pour un conseiller de Berne ? Je sens bien que j'aurais laissé un Wieland gâter mes couvertures ; j'aurais trop respecté ses talents pour le chagriner ou le renvoyer ; mais assurément mes fils se seraient trouvés plutôt mal que bien de mon enthousiasme. Avec le précepteur si distingué, il eût fallu les envoyer à quelque petite école. »
On sent combien l'observation l'avait instruite des gens et des choses de sa seconde patrie, et l'on n'est point surpris de la voir, pendant cette période troublée de 1798, suivre avec attention les événements. Précisément alors, elle prend la plume pour réfuter l'écrit du colonel La Harpe intitulé De la neutralité des gouvernans de la Suisse depuis l'année 1789. La Harpe, poussant au noir la situation pour les besoins de sa cause, représentait notre peuple comme coupé en deux « castes », les Oligarques d'un côté, les Ilotes de l'autre. Six cents familles formaient « la caste patricienne ou régnante, » seule connue à l'étranger. Le reste de la nation croupissait dans l'esclavage.
^ Le récit qui suit, plus détaillé que celui qu'elle fait à d'Oleyres, est tiré d'une lettre du même temps à M"" de Bosset-de Luze. Elle voulait lui montrer « que des talents distingués, loin de suffire à de modestes emplois, nuiraient à ce qu'on put s'en acquitter bien ». — M"' de Bosset-de Luze était une jeune femme de grand mérite, que Al" de Charrière avait prise en affection et qui, volontiers, la consultait. Les lettres qu'elle a écrites à cette amie des dernières années abondent en réflexions originales, en judicieuses instructions et en témoignages de vive sympathie: «.Vous êtes, disait-elle à M"* de Bosset, toute pétrie d'indulgence et de bonté et de douceur». Nous devons l'obligeante communication de cette correspondance,, partie à W" Julie de Bosset, partie à M°" A. de Merveilleux, à Neuchàtei.
SAINTK-ANNE
M"^*^ de Charrière remet les choses au point ; les gouvernements suisses ne sont pas si mauvais, ni le peuple si malheureux :
« Partout il y a en Suisse' des abus d'autorité ou de liberté ; mais nulle part il n'y a ni tyrannie constante, ni tumulte durable. »
Elle se montre en particulier très optimiste — trop, sans doute, au jugement de l'histoire — sur la condition du Pays de Vaud. La Harpe reprochait eiux Suisses de s'être enrichis aux dépens de la France pendant la Révolution : c'est, répliquet-elle, tromper sciemment les Français, afin de les pousser à d'injustes représailles. Et lorsqu'il accuse les gouvernements helvétiques de n'avoir pas maintenu la neutralité, elle répond qu'ils ne pouvaient empêcher les sympathies de se manifester pour les victimes de la Révolution, ni les Suisses de compatir à tous les malheurs, de blâmer toutes les fautes, de détester tous les forfaits. Cette réfutation se termine par un appel chaleureux à la France républicaine, que la Suisse est disposée à aimer plus encore que la France monarchique.
M. de Sandoz-Rollin se chargea de faire imprimer la brochure, qui parut sans nom d'auteur et fut attribuée au général de Weiss :
« Avez-vous fait aux réponses faites à La Harpe l'honneur de les lire ? écrit l'auteur à un ami. L'une est de M. de Mùlinen ; l'autre n'est pas, comme on l'a dit, de M. Weiss. » (23 janvier 1798. A un inconnu.)
Bien que cet opuscule paraisse aujourd'hui empreint d'un esprit fort conservateur, il déplut aux patriciens d'alors, qui ne le trouvèrent pas assez aristocrate : les baillis n'étaient pas représentés comme infaillibles ; on ne parlait pas des Français avec horreur !...
Ce petit épisode n'a du reste qu'une mince importance et fut vite oublié pour d'autres soins. M^""^ de Charrière était à ce moment fort occupée d'un recueil de nouvelles qui s'imprimait à Zurich, par les soins d'Usteri, le savant publiciste, ami de Huber. La correspondance entre ces deux hommes distingués nous renseigne exactement sur l'entreprise \ A la fin de 1796,
' Comme nous l'avons dit chap. XIX, celte correspondance appartient à M. le colonel Meister, à Zurich. Voici quelques passages intéressants des lettres de Huber à Usteri : « / 3 mars lygy. J'ai reçu aujourd'hui une lettre
l'édition allemande de Trois femmes s'écoulait de façon normale et celle d'Honorine (TUserche venait d'être mise en vente. Usteri était disposé à faire imprimer aussi la traduction de Sainte-Anne, avec les Dialogues faisant suite à Honorine. Mais Huber, sans doute encouragé par l'auteur, suggéra à son ami de Zurich l'idée de faire plutôt une bonne édition française de ces diverses nouvelles :
«L'original de Trois femmes, lui écrit-il, a paru pour la première fois à Londres, par souscription, au profit d'une émigrée, une connaissance de M^"^ de Charrière. Mais Lally-Tollendal avait déplorablement mutilé l'ouvrage à cause de son immoralité. Il vient d'être réimprimé à Lausanne sous sa véritable forme, mais avec tant de fautes, que l'auteur le ferait volontiers réimprimer une troisième fois, si elle pouvait veiller à la correction des épreuves. »
Huber offrait d'ajouter à ce roman Honorine, Sainte- Anne, puis un quatrième opuscule, récemment composé, les Ruines de Yedhurg, de façon à former trois petits volumes, sous le pseudonyme de VAhbé de la Tour. Usteri ferait l'avance des frais et
de Constant, du 14 ventôse. 11 est dans une propriété qu'il a acquise, — avec M"' de Staël, hélas ! ! Il écrit : Turbantiir œquora j'entis. La réaction est à son comble, mais elle est sentie profondem.ent par ceux qui sont intéressés à prévenir son triomphe, et malgré les apparences, je ne crois point que la liberté périsse. Je ne suis pas aussi tranquille sur le prix qu'il en coûtera pour la défendre contre ses ennemis, et je crains que nous ne soyons encore loin du port. — Cela sonne de façon assez inquiétante, mais le jugement de Constant n'a jamais été pour moi un guide (Richtschnur) et j'ai déjà mieux vu de loin que lui de près. Ses données lui viennent probablement de Louvet, Chénier et consorts. Au reste, il me promet l'envoi d'un «petit ouvrage», où je trouverai ce qu'il ne m'écrit pas». — «. I y octobre ijgj- Suard était ces jours à Coppet chez Necker. II a manifesté l'intention de venir voir M"" de Charrière, qu'il a connue jadis. En ce cas, je le verrai sûrement, et cela m'amusera. Votre Meister était avec lui à RoUe». (Henri Meister, qui succéda à Grimm dans la publication de la Correspondance littéraire. V. Usteri et Ritter, Lettres inédites de M"" de Staël à Henri Meister, Pans, igo3). — Enfin, le i5 janvier 1798, Huber entretient son ami de la famille de Savines, qui résidait à Neuchàtel dès 1789 (v. chap. XVII). Il s'informe si, bannie de Neuchàtel par les décrets relatifs aux émigrés, elle pourrait se fixer à Zurich. M. de Savines est un vieillard, « modèle touchant de toutes les vertus ». C'est un fidèle royaliste : on voudrait que beaucoup de républicains le fussent comme il est royaliste. Il a une femme et une domestique presque octogénaire...
tout le profit serait pour lui. Ces propositions furent agréées ; et M"""^ de Charrière ayant conçu le désir de faire illustrer à ses frais ce recueil, Usteri s'empressa d'y consentir. Un artiste français de mérite, Legrand, qui séjournait alors à Berne,
GRAVURE ILLUSTRANT Tfois jeniiues
fut mandé à Colombier : « Il m'a fort bien comprise, » écrit-elle. Ravie, elle recommande Legrand à ses amis Sandoz-Rollin, qui le reçurent chez eux et lui trouvèrent sans doute des allures un peu insolites, car M"""^ de Charrière écrit à son amie :
« Legrand me charge de vous remercier ainsi que M. Sandoz de l'accueil que vous lui avez fait. Je comprends bien, assuré-
ment, votre impression ; mais quand je veux un peintre, je passe par-dessus ces choses-là. La médiocrité du peintre me chagrinerait bien plus que ne font les travers de l'homme, et il faut opter. Un sage est un froid artiste. A Neuchâtel comme en Hollande, les originaux, les gens ardents, étonnent beaucoup. Etant un peu du métier, je m'en accommode mieux . » (22 avril 1798.)
M'""^ de Charrière ne devait plus jouir longtemps du voisinage de Huber. Le « citoyen » avait • traversé, à Bôle, bien des vicissitudes domestiques ; il avait perdu en 1796 une petite fille née l'année précédente, puis une seconde fillette, qui vécut quelques mois. En octobre 1796, lui était né un fils, qui fut aussi enlevé tout jeune, comme on le verra. Il ne cessait de travailler avec une ardeur que stimulait la nécessité ; sa notoriété grandissait en Allemagne ; les éditeurs appréciaient l'habileté de ce bon ouvrier de lettres. Cotta, qui était depuis longtemps en relations avec lui, songea à lui pour collaborer à un journal paraissant à Tiibingen, et Huber répondit avec empressement à un appel qui le ramenait dans son pays. Il quitta Bôle à la fin de février 1798. Sa femme le rejoignit avec les enfants en mai suivant. Et plus tard, en parlant de Bôle, ils disaient : « Cest le paradis perdu. ^> D'autre part,M'"'-" Huber y fut «fort regrettée.» (M'"*-' de Charrière à Huber, 28 février 1799.)
Les troupes françaises occupaient une partie de la Suisse et leur méfiance n'était pas pour rendre les voyages faciles. Claire Forster, qui avait alors six ans, a raconté cet épisode caractéristique '".
« ...Nous partîmes de Bôle dans une grande voiture et arrivâmes vers midi à Anet à l'entrée du canton de Berne]. A la porte se trouvaient des troupes françaises et on fit quelque difficulté de nous laisser passer. Pendant qu'on parlementait, je mis la tête à la portière, et pour me désennuyer, je me mis
' Plusieurs des charmantes compusitions de Legrand furent gravées à Paris par Pierre-Philippe Choffard iiySi-iSoq), qui y mit beaucoup de temps. Le 27 avril 1799, M" de Charrière se plaint à Huber de ce que le ministre de la guerre occupe Choffard au point de l'empêcher de terminer son travail, qui devait être livré le i5 janvier: «.Tout cela allait enfin être fini, quand nous voilà entravés par le ministre de la guerre. Que tout est difficile, hors ce qu'on fait avec du canon!» (Voir, sur cette édition, la Bibliographie.)
^ Dans ses souvenirs inédits, que nous avons déjà cités ch. XIX.
à chanter : Ça ira ! Ça ira !... Cela amusa si fort les soldats qu'ils crièrent en chœur : « Ah ! la bonne citoyenne ! Vive la République ! — Vive la République ! » répétai- je en vrai perroquet. Et au milieu des rires et des plaisanteries de toute la garnison, nous continuâmes notre route. »
Après quelques mois passés à Tubingen, la famille se fixa à Stuttgart, où Huber devait rédiger un autre journal lancé par Cotta. Son départ avait été un vrai chagrin pour M'"*^ de Charrière, qui s'était prise à estimer toujours plus cet homme probe et star, très instruit et de conversation attachante. Il venait fréquemment, après son labeur quotidien, passer la soirée à Colombier :
«La vilaine journée de hier, écrit-elle, se termina par un joli souper où MM. Berthoud et Huber furent fort aimables. Je les mis en train et les tins en train. M'^"^ Bazin ^ elle-même a ri, et M. de Charrière souri, et M"' Henriette tout à fait ri. » (A M'"'^ de Sandoz-Rollin, 8 février 1798.)
Elle aurait bien voulu retenir Huber à Neuchâtel :
« Si j'étais reine d'ici, lui disait-elle, quel joli établissement je vous y ferais ! Joli pour vous, pour M'"«= Huber et vos enfants, utile pour d'autres, agréable pour moi. » (21 février 1798.)
Qu'aurait-elle voulu faire de lui ? Elle le dit en une lettre charmante à M^^ Sandoz, que nous citons tout entière, bien qu'au début il ne soit pas question de Huber, — parce qu'elle nous montre M'"*^ de Charrière sous un aspect attachant :
« Apprenez que je m'amuse tous les matins comme une reine à voir les oiseaux du canton se rendre sur la planche arrangée pour cela à ma fenêtre ^ et que l'on couvre tous les soirs de chènevis. Hier pourtant ils n'en trouvèrent point lorsqu'ils arrivèrent à la pointe du jour : on craignait que la neige ne recouvrît tout pendant la nuit. Alors, les petits misérables, frustrés dans leur espoir et s'étant déjà fait un droit de l'habitude, se mirent à crier impatiemment. Il fallut vite leur donner à déjeuner. Aujourd'hui, ils se querellent et se battent comme des hommes. L'oiseau chassé par un plus fort que lui vole sur l'arbre, en agite
^ M"" Bazin née Engel, une amie bernoise.
^ Les barres de fer qui supportaient cette planche existent encore à la fenêtre de sa chambre : c'est dire que la vieille maison n'a pas été trop modifiée depuis un siècle.
28o MADA.ME DE CHARKIEBE ET SES AMIS
les branches, puis revient, le soleil faisant briller son petit ventre emplumé pendant sa courte traversée.
M. Huber part demain ou après demain pour Berne, Zurich, Tùbingen. Je crains qu'il ne s'y arrange. En ce cas-là, il reviendrait, mais seulement pour chercher sa famille. J'y perdrai l'entretien d'un homme raisonnable, doux, instruit et qui plus est, très honnête homme. Il a des amis en Suisse qui pourront bien un jour l'y rappeler, mais pour moi, qu'il soit à 20 lieues ou à 40, ce sera fort égal. Je suis fâchée que Neuchâtel ne cherche point à le garder, et j'en serais surprise, si je ne savais que plus on aurait besoin de certaines gens, moins on les apprécie. On ne sent pas, à Neuchâtel, à quel point on est arriéré en fait d'instruction relativement aux autres nations, grandes et petites. L'esprit de commerce très actif à Genève n'y avait pas absorbé l'attention comme ici, et sachant moins s'y amuser, on s'y occupait bien plus. — A quoi cela a-t-il mené ses habitants ? direzvous. — Pas à grand chose. Cependant, je suis fâchée pour Neuchâtel qu'on n'accapare pas M. Huber. Son enthousiasme pour la Révolution française s'est bien modéré, et il a toujours craint tout changement dans un pays qu'il voit, à tout prendre, florissant et heureux. Un peu d'humeur qu'on a eue contre lui ne lui en a point donné, et depuis longtemps on ne lui inspire plus que la reconnaissance par des égards auxquels il est très sensible. Ne croyez pas au moins que je parle d'après lui : jamais il ne m'a dit un seul mot qui ressemble à ce que je viens de dire... Supposé que dans votre tête vous dissiez : « Elle rêve toujours, cette folle femme ! Que pourrait-on faire de M. Huber? » si j'étais quatre riches pères de Neuchâtel, je dirais : « Voilà 100 louis. Prenez nos quatre fils et faites-leur connaître la littérature française, anglaise et allemande et les lois anciennes et modernes de tous les pays connus. » Si j'étais la ville de Neuchâtel, je dirais : « Soyez professeur en droit des gens et statistique. » — Adieu, ma belle. Mes petits coquins d'oiseaux sont charmants. De gros moineaux bien insolents ; d'autres oiseaux élégants, courageux, un ventre rouge, une figure élancée ; et puis de petits drôles bas sur jambes, vifs et qui ressemblent à des souris '... » (Février 1798.)
Un mois plus tard, écrivant à d'Oleyres, elle passe en revue ses amis absents :
* Celait, en hiver, presque sa seule distraction : « Hormis quelques oiseaux auxquels je donne du chanvre sur une planche qui est mise tout au travers de ma fenêtre, je ne vois rien » (3i jan\ier 1798). Pendant la belle saison, elle jouissait vivement de la vue du jardin qui s'étendait sous ses yeux, et même elle s'y mstallait encore quelquefois : « Je passai hier deux heures dans mon charmant petit jardin, ma forêt de sapins, ma belle solitude » (Printemps 1800).
« Je ne sais pas un mot de l'Angleterre, si ce n'est par les gazettes. Je ne sais si M"'^^ Achard ^ et Moula, et Camille, frère de Pierrot, ne veulent ou n'osent plus écrire, ou si les lettres sont interceptées. M. Huber est à Tiibingen, nous regrette et s'afflige. »
Pierrot était alors à Constance, sous le nom de François Perret : M"^^ de Charrière lui suggéra l'idée de se rendre à Tiibingen, où il pourrait s'occuper utilement dans la société et sous la direction d'un homme d'esprit. Pierrot entendit ce conseil, et l'été suivant il avait rejoint Huber, auprès de qui il se sentait très heureux. M'"'^ de Charrière lui fait passer des nouvelles de l'aimable Camille, détenu en Angleterre :
« Voudriez-vous bien, écrit-elle à Huber, dire à François Perret que j'ai reçu une lettre de Stapleton, que la sienne y était parvenue, qu'on a eu la liberté de s'amuser trois jours à Bath auprès d'un turkey marchant, ancienne connaissance du Levant et de Constantinople. Etre replongé après cela dans sa hideuse prison est bien dur. Il m'écrit des lettres in-folio en fort bon anglais. » (Aoûit 1798.)
Nous avons, en effet, une lettre en anglais, datée de Stapleton, 20 juin (vieux style), sans millésime, et portant le timbre de la prison. Dans la lettre suivante (6 aoiit), Camille annonce qu'il est libre : « Le monde, dit-il, est ouvert devant moi. » Il ajoute qu'il a vu sweet Muson. Deux autres lettres sont datées de Hambourg (16 novembre et 16 décembre ^). Il nous apprend que sa captivité a duré deux ans et demi et qu'il va regagner Paris ; il y retrouvera son capitaine, nommé Draveman, et l'armateur de « notre bâtiment, revenu d'Amérique » ; tous deux le pressent de les rejoindre : « Allons, conclut-il, retournons à la mer, et peut-être serons-nous plus heureux cette fois. »
M"*^ de Charrière ne cessa de lui témoigner son intérêt par ses lettres et des envois d'argent. Nous aurons encore une fois de ses nouvelles.
' M. Achard avait transféré le siège de ses affaires à Londres.
2 M"* de Charrière avait été frappée d'un passage de la première de ces lettres, dont elle parle ainsi à M"" de Sandoz : « Un Hollandais, patron de navire, a dit à Camille de R. : « Ne voyez-vous pas que le roi de Prusse, « avec son courroux pacifique, est plus redoutable que son furieux voisin .^» — Camille m'écrit : « Un Français faiseur de phrases aurait trouvé sa jour- « née bien employée, s'il avait dit courroux pacifique. Votre compatriote « ne pensait pas avoir rien dit de remarquable » (fin 1799).
Mais revenons aux Huber. Un grand deuil les avait frappés immédiatement après le départ du père : le petit garçon né à Bôle avait succombé à la petite vérole, par suite de l'inoculation. M'"^ de Charrière entoura sans doute la mère de sa délicate sympathie. Elle écrit au père :
J'ai pleuré pour vous, ce que depuis bien longtemps je n'avais fait pour moi. Regardez-moi, je vous en conjure, comme une des personnes du monde qui sympathise le plus intimement à vos peines et à vos joies. Puissiez-vous avoir peu des unes et beaucoup des autres. La prospérité ne vous gâtera jamais. » (4 mai 1798.)
Huber, après l'avoir remerciée, ajoutait :
« Mes craintes pour la santé de ma femme, mes inquiétudes sur son voyage, se sont tellement mêlées pendant plusieurs jours à mon deuil sur notre pauvre petit Emmanuel, que je ne l'ai réellement pleuré que depuis l'heureuse arrivée de ma femme et de mes enfants. D'autres regrets qui regardaient Bôle et Colombier, et beaucoup de joie, s'y sont encore mêlés. C'est bien la vie que ce mélange, et elle conserve un bien grand prix quand on a quelques personnes à aimer et à honorer. »
Dans la même lettre, il entretient sa correspondante du dernier petit roman qu'elle avait promis à Usteri, les Ruines de Yedhurg : elle le terminait en avril 1798, et l'ofhcieux pasteur Berthoud était gravement occupé à le recopier :
« Nous y mettons, lui et moi, toute notre science en fait d'orthographe et de ponctuation... Les Ruines cadrent fort bien avec Sainte- Anne : on y sait à peine lire. »
Sans entrer dans le détail de cette histoire, d'un romanesque moins choisi que les précédentes, disons qu'elle se passe en Ecosse : une ancienne et noble famille, tombée dans la pauvreté et l'obscurité, végète non loin des ruines de son ancien castel. Un parent fortuné s'avise de tirer ces bonnes gens de leur état de déchéance. Mais bientôt il se demande s'il ne leur a pas rendu un mauvais service. Son premier sentiment, à la vue de ses neveux pauvres, ne le trompait point :
« Qu'ils sont heureux ! Oserais-je changer leur sort ? Non, il y a trop à risquer. »
Il n'a réussi qu'à développer en eux « cette sensibilité exquise avec laquelle il est si difficile d'être heureux.» En faisant étudier
les fils, il a fait d'eux « de ces demi-raisonneurs se croyant de profonds sages. » — Moralité :
« L'ignorance est un avantage, négatif à la vérité, et qui ne peut être senti de celui qui le possède, mais qui n'en est que plus réel et plus intime ; c'est notre sauvegarde intérieure contre mille maux. »
Le pire inconvénient de l'instruction, c'est de préparer la ruine des croyances indispensables. Parmi les « hypothèses possibles, » il en est une à laquelle l'auteur tient particulièrement, nous le savons, celle de l'immortalité de l'âme, « la seule, dit-elle, qui m'intéresse, qui intéresse chaque individu. » La culture philosophique risque d'ôter l'espoir de la vie future à celui qui en a le plus besoin, à celui qui s'occupant sans cesse de soi, de ses pensées, du perfectionnement de son esprit, trouve insupportable de prévoir qu'il faudra un jour quitter son être et ne penser plus.
« Le laboureur, l'homme travaillant, pourrait se passer de l'espérance d'une autre vie, il y songe si peu ! Mais l'homme pensant ne peut pas s'en passer, et on veut qu'il y renonce. Les Socrate et les Platon d'autrefois se l'étaient donnée pour leur consolation ; les Socrate et les Platon de nos jours, se l'ôtent et la regrettent. J'ai entendu dire à un de leurs disciples, homme d'esprit, qu'il préférait la perspective de l'enfer à celle du néant. »
Elle se fait à elle-même, par la bouche d'un de ses personnages, cette objection :
« Je ne me serais pas douté qu'il fallût être élevé comme des pâtres et des mendiants pour croire en Dieu et à une vie à venir. »
Mais l'idée persistante et profonde de l'auteur, c'est pourtant bien que la foi n'est compatible qu'avec une certaine bienheureuse ignorance. Ici encore apparaît son incurable scepticisme, avec le regret émouvant de ce qui ne saurait plus être. Une dame de Colombier, que j'ai connue dans son extrême vieillesse, et qui avait été la contemporaine des dernières années de M'^*^ de Charrière, me contait que celle-ci, à la fin de sa vie, aimait à causer dans la cour du manoir avec les femmes qui faisaient la lessive. Selon l'usage de ce bon vieux temps, il leur arrivait, en travaillant, de chanter quelque psaume. Et M"^^ de Charrière
leur disait avec un soupir : « Ah ! que vous êtes heureuses de croire ! »
Tel est le soupir qu'on devine dans le petit roman que nous v'enons de feuilleter. Après quoi, nous reconnaissons que cette idée est un peu obscurcie par des épisodes romanesques d'un intérêt médiocre, que les aperçus fins et profonds, qui abondent en d'autres nouvelles, sont ici plus rares, et qu'en somme les Ruines de Yedburg sont une des plus faibles et des moins significatives productions de l'auteur. Mais elle tient aux précédentes : ces nouvelles sont reliées par une pensée commune, ainsi que M""^ de Charrière le disait à Benjamin Constant en lui annonçant l'apparition prochaine du recueil de l'abbé de la Tour :
<f Ce II janvier 1799... J'ai voulu vous avertir que j'ai corrigé hier la dernière feuille... Si M. Usteri me faisait présent d'une douzaine d'exemplaires, je vous en donnerais un, mais d'autres y ont plus de droits si je n'en reçois que 5 ou 6... Vous y auriez un droit indirect. Vous m'aviez un peu chagrinée, je voulus me consoler et m'amuser ; je voulus aussi opposer à l'héroïque Zulma des gens comme on en voit et le style le plus simple ; je méditais donc les Trois femmes, quand une lettre de M '"^ de Montrond exprimant assez douloureusement ses besoins me les fit écrire. Les Trois femmes ont amené Honorine, sans que j'aie plus pensé à vous, et vous n'avez eu aucune part aux Dialogues, à Sainte- Anne, ni aux Ruines de Yedburg, où règne la même idée que dans le premier dialogue. Rousseau en est en quelque sorte le père, ou plutôt le parrain. Son nom pourra faire donner quelque attention à ma pensée \ Adieu, j'ai tout dit. Ceci ressemble presque à une préface ; je voudrais que ce fût
' Ces petits ouvrages furent tous traduits en allemand, comme on le verra dans notre Bibliographie, et ne passèrent point inaperçus : plusieurs journaux allemands les discutèrent. Grâce à Gœdeke (Grunciriss ^iir Geschichte der deutschen Dichtung, 1' édit. t. \'II, p. 670), qui indique minutieusement les articles publiés en Allemagne sur les nouvelles de l'abbé de la Tour, nous avons pu en consulter un certain nombre. L\Allgetneine Literatur-Zeitung (que M"" de Ch. appelle la Galette de léna) se montra sévère pour les Trois femmes, dont le scepticisme lui parait bien facheu.x ; plus sévère encore pour Honoritie, qu'elle juge « superficiel », sans doute parce qu'elle prend l'auteur pour un «émigré»; un peu plus indulgente pour Sainte-Anne, dont la thèse est très contestable, mais où il y a de fines peintures de caractères. Quant aux Ruines de Yedburg, il y règne « une atmosphère oppressante de médiocrité ». (Voir Allg. Lit.-Ztg. 1796, n" 208 et 3i I ; 1801 , n° 212 ; 1802, n° 116, et les autres journaux auxquels renvoie Gœdeke).
une jolie épître dédicatoire, et qu'elle vous flattât et vous fît plaisir. Du moins ne vous aurai-je point fait de peine. »
A propos de cette lettre, dont le ton de résignation tranquille aura frappé le lecteur, notons un fait intéressant : c'est que Benjamin revint voir son ancienne amie de Colombier à la fin de 1798. La correspondance n'avait jamais complètement cessé entr'eux. Elle lui écrit de loin en loin pour le charger de quelque commission. Parfois, le ton redevient presque cordial.
« Au commencement d'août \ 1 Après une énumération des nouvelles qui s'impriment à Zurich ... Comme il ne s'agit presque pas d'opinions politiques dans tout cela, j'ose vous demander de lire. Il me semble qu'à présent les femmes écrivent plus que les hommes. Voilà la belle Mad. de Condorcet annoncée dans les journaux comme un grave auteur ^ — J'ai reçu par M'"*^ de La Rochefoucauld une cafetière que m'avait léguée M'"'^ Saurin. Elle y avait joint le billet du monde le plus tendre ^ ; j'en ai été fort touchée. Si jamais vous revenez me voir, je vous donnerai du café dans la petite cafetière de M"^^ Saurin. Henriette m'y donne mon café toutes les après-dînées. Il y aura bientôt deux ans que vous vîntes ici. M. Huber était alors à Bôle ; madame du moins y était. Ils sont actuellement à Tiibingen, où il y a d'autres grands et aimables débris, qui, à ce que j'espère, se consolent ensemble. Pierrot y est, d'après mes pressants conseils. Je reçois des lettres in-folio et en fort bon anglais de Camille, prisonnier à Stapleton... Une hideuse prison, c'est presque trop pour son courage. Il a eu l'étrange permission de passer 3 jours à Bath avec un turkey marchant, ancienne connaissance faite au Levant. A Bath, il a dansé, il s'est promené, il a vu un échantillon de tout ce qui est à voir en Angleterre, fine ladies, coxcombs, fortunes
' Lettre adressée Au citoyen Benjamin Constant, à Saint-Ouen, près Paris.
' La belle et spirituelle M"" de Condorcet (Sophie de Grouchy, sœur du maréchal) traduisit la Théorie des sentiments moraux d'Adam Smith (1798). Dans une lettre à Huber, nous trouvons ces lignes : « M"' de Condorcet a, comme les autres, un joli petit amant. Pendant que son mari errait et se cachait, il avait écrit une apologie de sa conduite; il la lui montra : — A quoi bon? dit-elle. Si vous échappez aux poursuites, vous serez toujours assez innocent. Si vous périssez, il sera plus beau d'avoir fait un livre de métaphysique. — Là-dessus, il écrivit, et vous avez lu de lui un livre de métaphysique.» — Elle parle de l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, que Condorcet composa, en etîet, pendant les derniers mois de sa vie.
•'' Nous avons cité ce billet ch. XII, p. 341.
hunters, old maids, gamesters \ Il a cherché Cahste. J'ai à présent une gazette en mon particuUer, Helvetische Annalen. Chacun dit de l'auteur : // est le petit-fils du grand Haller, mais, à mon gré, il est lui-même le grand Haller. Je ne puis pas juger de la pureté de son langage, mais je puis dire qu'il écrit sa gazette du style dont Salluste écrivait l'histoire. Si on a les Helv. Ann. à Paris, ne manquez pas de les lire ; elles feront à votre esprit le même effet qu'un verre de ratafia à un estomac affadi ".
M. de Charrière monte à cheval tous les jours et se porte passablement, moi un peu mieux encore... Adieu, je vous souhaite santé et amusement. — On m'a écrit un joli mot que vous aviez dit à certaine fête. Je l'ai écrit à M. Huber, qui l'a mis dans sa gazette, mais sans nommer personne. Nous aimerions encore ce que vous feriez et diriez de bien .»
Voici la lettre à Huber relative à cette anecdote :
« Je raconterai un joli mot de Constant (il y a longtemps que je ne l'ai loué). M. de Talleyrand, qui, à ce qu'on dit, est un égoïste du grand genre, et qui a mieux aimé abandonner tous ses amis que de se compromettre le moins du monde, donnait une fête dans son jardin. Constant arrive, et l'aborde : « Quoi, une tente ! Vous avez fait dresser une tente ! Ce sera la première fois que vous aurez mis quelqu'un à l'abri. »
M'"'^ de Staël est moins gracieusement traitée :
« Benjamin et l'illustre Dulcinée sont à Saint-Ouen, campagne de M. Necker. L'illustre se plaint beaucoup, a coutume de se plaindre de la vie, de ses douleurs et ennuis. Avant de quitter Coppet, elle veut faire visite à la femme du ministre^ Elle entre, s'arrête : cette femme donnait une leçon à ses enfants et avait l'air du bonheur : « Oui, c'est sûr, dit l'illustre, les gens d'un esprit médiocre sont les plus heureux ! » — Que dites-vous de
^ C'est-à-dire, outre Iqs fines ladies, des «crêtes de coq ->> (les élégants de l'époque), des coureurs de fortune, des vieilles tilles et des joueurs.
^ Charles-Louis de Haller (1768-1854) fut quelque temps épris des idées de la Révolution. Mais, après la chute de Berne, il entra en lutte ouverte avec le nouvel ordre de choses et créa un journal d'opposition, ces Annales helvétiques dont M"' de Charrière aimait la vigueur courageuse. Il fut jusqu'au bout l'adversaire des principes de 89, le théoricien fervent du droit divin. C'était un remarquable polémiste et un esprit original. On lui reprochait son fiel; à quoi M"" de Charrière répond : « Il y a telle douceur qui, si elle n'est pas d'un saint, est d'une bête, et d'une bête ladre. » (A Huber, 19 janvier 1799.) Voir, sur Haller, Galerie suisse. Biographies nationales, II.
^ C'est-à-dire du pasteur de Coppet.
cette absurde impertinence ? Elle ne serait pas bonne à mettre dans votre gazette comme le mot de Benjamin. »
En lisant l'énumération des derniers romans éclos à Colombier, Constant ne se rappela point qu'il avait lu, deux ans aupara-
GRAVURE ILLUSTRANT Trois femmes
vaut, Honorine d'Uscrche, et eut la maladresse de laisser paraître ce manque de mémoire. Elle lui dit :
« Ce 19 ou 20 août [1798I : Vous êtes bien bon in this your answer, mais vous avez complètement oublié votre dernière visite à Colombier. Je vous lus Honorine d'un bout à l'autre, et vous croyez n'en avoir lu que le commencement à Bôle, chez M. Huber. Je me rappelle tous les mots que vous en avez
288 MADAME DE CHABRIÈhE ET SES AMIS
dits, et si j'étais le moins du monde lière, je rougirais de me souvenir si bien avec quelqu'un qui se souvient si mal. Mais le temps de la vanité est passé... A Paris, on grave les estampes des Trois femmes. Il serait possible que vous rendissiez quelque service à mon dessinateur, fort habile homme, peintre dans tous les sens et avec tous les accessoires du talent, exaltation, pénurie, etc., et il serait possible aussi qu'il vous donnât quelque amusement. C'est pourquoi je vous dirai sa demeure : Petite cour du Louvre, maison de la Loterie, vis-à-vis du télégraphe. Il s'appelle Legrand, il vous connaît. Si vous passez devant sa demeure... Au reste, non, ne faites que ce qui vous conviendra... S'il faut un peintre aux petits Staëls et (sic) leurs jolies physionomies (j'ai vu un petit Staël fort joli), ou s'il en faut un à quelque ministre ou Directeur de vos amis, je vous recommande le citoyen Legrand...
Vous me craignez, dites- vous : vous avez tort. Nous avons eu ensemble de bons et de mauvais jours que nous ne pourrons plus reprendre ; on ne doit plus les espérer ni les craindre. Il y aura deux ans tout à l'heure que nous nous vîmes sans du tout nous quereller. C'est dans cette visite que vous avez oubliée. Depuis, il n'y a pas eu de ma part la moindre humeur contre vous... Colombier vous est donc sûrement ouvert. Votre cousin Charles est devenu le mari de Ninette Achard \ — Si Camille a bien fait, je l'ai donc bien conseillé. To trifle away one's youth is a terrible préparation for another âge ^.. »
Colombier vous est sûrement ouvert : c'était presque une invitation. Benjamin la prit au mot, et, l'automne suivant, se trouvant en Suisse, il vint voir sa vieille amie, qui écrit à Huber (fin 1798) :
« Sa visite a été une distraction ; je n'ai plus à le voir l'ancien plaisir ni la peine plus récente. Il m'amuse par son facile esprit, me fatigue plus ou moins par son bougillonnement et me fait quelque pitié par le fond de tristesse que je crois voir en lui. Il me paraît parfois un peu mystérieux, mais plus souvent et beaucoup plus, imprudent. Je crois qu'on apprend cela en
^ M. de Saïgas écrit (12 octobre 1798): «Vous a-t-on communiqué le mariage de M. Ch. Constant avec M'" Achard-Bontems ? J'ai vu hier M'" Roeli, qu'il a abandonnée pour elle, et qui ne le méritait pas, ce me semble » (voir Lucie Achard, Rosalie de Constant, et plusieurs lettres de Rosalie, Bibl. de Genève, Fonds Constant).
^ « Une jeunesse gaspillée est une terrible préparation pour l'âge suivant.» — M'" Moula, alors en Angleterre, y vit Camille, comme elle le raconte dans une jolie lettre (3i août 1798), où elle donne quelques piquants détails sur la Cour, ainsi que sur le mariage Constant-.A.chard.
France : après avoir bavardé tout un jour, on croit réparer tout en dissimulant un quart d'heure. Au reste, c'est moins Constant que d'autres qui me fait faire cette réflexion. Les Français sont pour la plupart très étonnés qu'on ait entendu ce qu'ils ont dit sans dessein de le dire, et qu'on se souvienne de ce qu'il leur serait plus agréable qu'on eût oublié. Ils jouent de petites comédies, et ce qu'ils ont dit aujourd'hui comme un jeune étourdi ne doit être compté pour rien quand ils feront demain un rôle plus grave. Cela n'attire à la longue ni confiance ni considération. »
Quelques jours après elle écrivait encore :
« Ce dimanche nébuleux, premier jour de décembre. Vous ai-je dit déjà que l'on dit, à ce que dit M'^« de Saussure ', que M"^^ de Staël se fera séparer de son mari et épousera Benjamin. Quant à lui, on comprend son motif, l'argent, mais elle n'en peut guère avoir d'autre que celui dont parle Melro -, le goût du scandale comme assaisonnement à d'autres jouissances déjà un peu usées... »
De son côté, Benjamin, revenant de Colombier, parla sans bienveillance de l'ancienne amie, à en juger par ces lignes de Rosalie de Constant à son frère :
« Benjamin est fort bien pour nous et fort raisonnable dans ce moment... Son entrevue de Colombier a été assez froide. La dame du lieu a commencé par lui lire plusieurs romans, et puis elle a demandé de ses nouvelles. Il est à présent à Genève avec sa trop célèbre amie. » 26 janvier 179g (Bibl. de Genève, Fonds Constant.) ^
1 M"" de Saussure, née Mercier, Neuchàteloise d'origine, souvent mentionnée dans nos lettres. Elle résidait à Epenex (Vaud); grande amie de M. de Charrière, elle fit plusieurs séjours à Colombier. M. de Saussure, en revanche, n'y paraît pas ; et M"" de Charrière ne semble avoir eu de sympathie ni pour l'un ni pour l'autre des époux. Certains indices, certains mots échappés à sa plume, nous ont même suggéré quelques conjectures relatives à la passion mystérieuse dont nous avons parlé ch. VIII. (Le mariage de Saussure-Mercier eut lieu en 1783.)
^ Gentilhomme peu intéressant, mis en scène dans les Ruines de Yedbiirg. Nous l'avons déjà mentionné dans une note du chapitre précédent.
^ Cette visite de Benjamin à Colombier semble avoir étonné et même un peu intrigué sa famille. Charles de Constant écrivait à Rosalie (décembre 1798) : « Tu aurais bien dû allonger un peu sur le voyage de Benjamin à Colombier. Cette rencontre nous paraît digne d'un bon historien. »
Tandis que s'imprimaient à Zurich les nouvelles de l'abbé de la Tour, l'infatigable auteur s'était remis à l'œuvre et composait un nouveau roman, qui ne devait d'ailleurs jamais voir le jour : Asychis, ou le Prince d'Egypte. Il se rattache aux précédents : très sceptique à l'endroit de l'instruction du peuple, M"^"^ de Charrière attachait une importance capitale à l'éducation des princes. C'est de l'éducation d'un prince qu'elle trace le programme dans cette fiction, qui est son Télémaque à elle. M. de Saïgas l'avait renseignée de son mieux sur la partie archéologique du sujet :
« \"otre Prince d'Egypte, lui écrivait-il, me réconciliera sans doute avec l'Egypte et les Egyptiens, pour lesquels je me suis senti dès mon enfance un grand éloignement ou plutôt un grand dégoût, malgré toutes les merveilles qu'on nous en raconte sur la foi des historiens grecs et de leurs compilateurs. »
La science des Lepsius et des Maspéro n'avait pas encore révélé au monde les trésors de l'antique civilisation égyptienne. On s'en aperçoit de reste en lisant Asychis, qui, en fait de couleur locale, doit être à peu près aussi exact que le Grand Cyrus. L'auteur dit à Huber avoir écrit cet ouvrage « avec lenteur, application, patience. -> Il y paraît trop, et l'on souhaiterait qu'elle se fiit moins appliquée. Sa vie était si vide, si morose, et son besoin d'activité si insatiable, qu'elle en venait à écrire pour écrire :
«J'ai peur, dit-elle à Huber, de devenir un scribbler de profession, une sorte de maniaque à plume et à encre, si je ne mets quelque long intervalle entre mes écritures. Asychis, en même temps qu'il me fatiguait, m'a attachée et me laisse du vide. »
Pour se distraire, elle lit, avec beaucoup d'attention et « un peu de fatigue », un gros livre de métaphysique, The light of nature punsned, d'Edward Search...
Ses amis ne la flattèrent pas sur Asychis. Constant, à qui elle en envoya une copie, eut la politesse de dire qu'il en aimait les premiers livres, et promit de trouver un imprimeur à Paris ; il se ravisa en avançant dans sa lecture, encore qu'il s'en prétendît « charmé », tout comme il disait être « fort content des Ruines de Yedburg. » Mais l'auteur ne le croyait plus guère K
' Nous devons à l'obligeance de M"" Lardv-Sacc, à Xeuchàtel, un manuscrit d'Asvchis, corrigé de la main de l'auteur. — Selon le journal de
Un de ses derniers plaisirs était de raconter à ses correspondants les menus incidents de la vie neuchâteloise. Elle s'amusait en amusant ses amis, tout particulièrement Huber. M"*^ L'Hardy, revenue à Auvernier \ passait souvent de longues heures auprès d'elle. La demi-reine l'avait en vain rappelée à Angermiinde, et comme elle suppliait qu'on lui trouvât une nouvelle dame de compagnie, M'"'-' de Charrière, désireuse de lui rendre ce service, passa en revue toutes les demoiselles de sa connaissance. Elle linit par envoyer à la comtesse une demoiselle Michel, qui fit d'ailleurs beaucoup de façons pour accepter ce poste sans prestige. Car le roi Frédéric-Guillaume II était mort en 1797 et la comtesse Dœnhoff n'était plus que « l'ex-demi-reine », comme disait M'"'^ de Charrière, qui, au moment de la dernière maladie du roi, écrivait à M'"*^ de Sandoz-Rollin :
« Je pense qu'à l'heure qu'il est, cette pauvre femme verse des pleurs et regrette ce qui n'est point regrettable pour elle, ce qu'elle n'a pas su conserver ni regagner, quoiqu'elle l'eût pa si elle avait su sacrifier à temps quelque chose de sa fierté et de ses ressentiments. Il fallait ou se conduire autrement, ou mieux soutenir son fier procédé. Dernièrement, elle a écrit à Bischoffswerder, mais sans s'humilier devant lui, elle a simplement offert ses soins et ses services. On l'aura refusée. Je la plains. Il faudrait savoir mieux s'accommoder de l'obscurité qu'elle ne fait. Elle est comme quelqu'un qui se cacherait dans un coin fort sombre et voudrait que là tous les yeux la vinssent chercher. ...Elle s'accuse fort humblement dans ses lettres d'être devenue impatiente et inégale ; je crois, moi, qu'elle n'est pas devenue, et qu'elle a moins de défauts que lorsqu'elle ne pensait pas à ceux qu'elle avait. » (i novembre 1797.)
« C'est un sort bizarre que le sien, dit-elle encore à d'Oleyres. Sans cette cérémonie de mariage, elle ne se serait pas donnée au roi, et cette cérémonie n'a pourtant donné en elle qu'une maîtresse, ne lui a donné qu'un amant. Nul contrat, nul douaire ;
d'Oleyres, Constant déclara à M"" de Charrière « que l'on ne tolérerait pas un tel ouvrage en France, parce qu'il fait trop clairement la satire de la conduite des révolutionnaires et des brigandages français. L'auteur voulait donner de la publicité à cette production et ne pas l'abandonner à sa destinée comme tant d'autres auxquelles elle a toujours attaché peu d'importance. Celle-ci reste donc en portefeuille en attendant des temps plus favorables à sa publication et au succès qu'elle pourrait avoir un jour en France. »
' Sur la volonté de sa mère et pour le mariage de sa sœur Marianne voir ch. XVI, p. 478, note.
ils n'ont pas seulement senti, l'une l'obligation d'obéir, de rester auprès de son mari, l'autre celle de reprendre une femme dont il n'était pas séparé. Elle a agi avec hauteur, lui avec dureté et injustice. Il avait acheté une maison pour elle de ses deniers à elle, auxquels il avait joint une somme prise dans un fond consacré aux embellissements de Berlin, et cette maison, il l'a vendue à son profit à lui ! » (21 janvier 1798.)
Quant à M"*^ Michel, qui se lamente et appelle la mort parcequ'elle doit partir pour Angermûnde, M""^ de Charrière lui fait transmettre cette petite exhortatiDn philosophique :
« Est-elle donc si malheureuse qu'elle voulût n'être point née ? En ce cas-là, je n'ai rien à dire. Les auteurs et les circonstances de son entrée dans la vie doivent lui être odieux, et si elle se fait scrupule de se donner la mort, elle ne doit pouvoir prendre son parti d'être née ; mais si elle n'est pas désolée d'être, il est raisonnable de se consoler de tout ce qui l'a fait être. Supposez un autre caractère, d'autres principes à ses parents, M"*^ Michel ne serait pas ; mais il était impossible qu'elle ne fût pas, voilà encore ce qu'elle doit se dire, et autant vaudrait-il s'affliger de ce qu'il y a un monde créé, que de ce que telle ou telle créature en faisant partie, existe. Le tout est nécessaire, la partie est inévitable... Qu'elle prenne courage, et se prépare à tenir gaîment, courageusement, dignement sa place dans cet univers !... Dites-lui ce petit sermon. » (A M'"'^ de Sandoz-Rollin, 3 novembre 1797.)
Puis, après avoir « équipé » à ses frais M"*^ Michel, elle lui cherche un chaperon pour ce long voyage et dit plaisamment à M™^ Sandoz :
« Ne va-t-il vraiment aucun Neuchâtelois à Berlin ? N'y en a-t-il point de vos mystérieux parents qui graisse sourdement ses bottes ? »
Parmi les événements neuchâtelois qu'elle raconte à Huber, il faut en mentionner un qui nous intéresse, puisqu'il concerne un homme éminent que nous connaissons : nous voulons parler de la brouille retentissante de Chaillet avec sa paroisse.
Cet homme de grand talent, qui eût été digne d'exercer sur un plus vaste théâtre que la Suisse française sa clairvoyance de critique indépendant et courageux, était d'une franchise qu'on ne pardonne aisément nulle part ; ses coups de boutoir ne ménageaient point les susceptibilités de son entourage. Il était de ces hommes supérieurs qu'on redoute, mais dont on ne ménage pas les faiblesses, quand ils en ont. Dans une petite
ville, les moindres faits sont grossis et dénaturés par les propos des oisifs et la malice des curieux. C'est ce qui arriva à l'occasion d'une admiratrice de Chaillet, M"*^ Albertine de Montmollin, qui avait fait du pasteur son directeur de conscience et ne prenait, en toute occasion, conseil que de lui. Cette paroissienne quinquagénaire manqua un peu de discernement ; de son côté, Chaillet, qui aimait à exercer son autorité, ne sut pas tenir assez compte du qu'en dira-t-on. Bientôt la situation fut si tendue entre la famille de Montmollin et Chaillet, la « société », partagée en deux camps, prit si ardemment fait et cause pour ou contre lui, que le pasteur crut devoir se justilier publiquement.