LE PASTEUR CHAILLET EN
« Il vient d'écrire, dit avec peu de bien- \'eillance M'"^' de Char-
rière, une manière de justification qui rappelle l'orgueil de Rousseau et ses disputes, mais non son style ni sa méchanceté \..
^ Elle dit la même chose dans une épigramme dont nous citons le commencement et la fin :
Bien vois ici la guerroyante bile.
L'amer orgueil de Jean-Jacques Rousseau ; Mais point n'y vois de Jean-Jacques le style. Car celui-ci n'est ni joli ni beau.
... Mais quand au corps on a le cœur du diable. Encor faudrait du diable avoir l'esprit Et ne pas faire un écrit pitoyable En pensant faire un malfaisant écrit.
294 MADAME DE CHAHKlÈKE ET SES AMIS
Il y a beaucoup de minutieux récits, accompagnés d'assez malséantes ironies... Il dit que si la malveillance publique devient encore plus générale, il quittera le ministère. « Sur qui puis-je « compter, dit-il, à Neuchâtel ? Qui est-ce qui prendra chaude- « ment ma défense ? M. le professeur Meuron, M. Brun, M. le « commissaire général, M. le maire de la ville, M. de Merveilleux, « M. Godet, M. le ministre DuPasquier peut-être... »
Ce mémoire, intitulé Mon Apologie, ne fut pas imprimé, mais répandu en copies, contre-signées par M"'^ de Montmollin. On peut se figurer les commentaires que provoqua cette demipublication, bien maladroite assurément, mais que le caractère entier et combatif de Chaillet rendait naturelle de sa part, lyjme (jg Charrière, qui a un vif ressentiment contre lui, déclare que « son orgueil passe tous les orgueils », et accable de sarcasmes cette apologie mal composée et confuse :
« Je crois, dit-elle, que les sermons se contentent de cette manière vague et incohérente de raisonner, et les idolâtres amies de M. Chaillet sont encore plus faciles... »
Puis ce trait cruel pour nous :
« Les Neuchâtelois pardonnent toutes sortes d'offenses, celles qu'ils ont faites comme celles qu'ils ont reçues. D'après cette humeur, on peut croire qu'ils oublieront aussi les procédés de M. Chaillet ; actuellement on en est furieux, et le lendemain du nouvel-an, chez le gouverneur, il se fit une espèce de rumeur contre lui... »
Pourtant, son esprit d'équité l'aide bientôt à se ressaisir: elle ne tarde pas à trouver qu'on se déchaîne avec excès contre un homme dont la valeur est réelle :
« ...Je trouve que ceux qui l'ont tant admiré et adulé lorsque déjà ils ne pouvaient le méconnaître, ont mauvaise grâce à s'indigner si fort, et que ceux qui lui doivent ou croient lui devoir une disposition d'âme religieuse et sage, ou seulement quelque bonne action de plus — ou mauvaise action de moins — dans l'histoire de leur vie, sont des ingrats de ne pas payer ce bienfait par un peu de ménagements et d'indulgence. Je voudrais que les Neuchâtelois, qui, grâce aux pertes qu'ils ont essuyées en France \ n'ont plus de professeurs en belles-lettres ni en philosophie, cherchassent à tirer parti, dans la société au moins,
' Par suite de la Révolution : les Charrière eux-mêmes avaient éprouvé des perles sensibles.
SAINTK-ANNE 2()5
de l'esprit et des connaissances littéraires de M. Chaillet, et le fissent ainsi remonter sur l'eau avec un grand avantage pour eux-mêmes. On dit qu'il ne s'y prêterait point du tout, mais on n'essaiera pas, et j'en suis fâchée.» (A Huber, 19 janvier 1799.)
Trois mois plus tard, elle constate que la disgrâce de M. Chaillet continue auprès des Neuchâtelois : « Il le leur rend bien, à ce qu'on prétend, et parle d'eux avec mépris. * »
Dès lors, M"^^ de Charrière mentionne de loin en loin le pasteur, et donne de ses nouvelles à Benjamin, qui ne l'avait point oublié :
« M. Berthoud Te pasteur de Bôle continue à nous venir voir, et M. Chaillet le ministre à ne pas venir. Sa femme est morte, et bientôt il se mariera avec M"*^ DuPasquier, la plus ancienne de ses adulatrices ; ils ont acheté une maison à Auvernier. Il a perdu à Neuchâtel toute sa faveur. Ce dieu, ce moine, est tombé dans un discrédit total. » (20 février 1801.)
La situation du pasteur ne s'était point améliorée, et son second mariage ne releva guère son prestige '*. Mais ce n'est qu'en
* M. de Saïgas, à qui elle avait communiqué l'Apologie du pasteur, lui répondit par ces lignes spirituelles : « M. Chaillet est un homme extraordinaire, et comme tel il mérite d'être étudié. C'est ce que les Anglais appellent un non descript, ou, si vous voulez, ce que les fleuristes hollandais appellent une conquête. La fleur n'est pas belle, mais les couleurs en sont bizarres. On peut s'amuser un moment à la contempler, mais on ne se souciera pas d'en avoir des cayeux. Il y aurait cependant de l'injustice à refuser à M. Chaillet des talents. C'est dommage qu'il ne se soit jamais comparé qu'avec ceux qui lui étaient inférieurs à tous égards et qui admiraient sa supériorité. Je ne l'ai pas assez connu pour pouvoir démêler à travers son orgueil stoïque ou cynique quel était son caractère moral. Il me semble que vous en aviez assez bonne opinion. Ce que vous avez vu de lui depuis vous en a-i-il fait changer ? » (26 février 1799.)
* Devenu veuf en février 1801, il annonce à son père, déjà fort âgé et pasteur à Saint-Aubin, qu'il a acheté une maison à Auvernier « d'où je suis et où l'on m'aime » (Là famille Chaillet est, en eflfet, d'Auvernier). Puis il lui fait part de son second mariage, et ajoute : «. J'ai 5o ans, et je dois connaître la personne que j'épouse. » Il la connaissait, en efl'et, de vieille date (voir chap. VIII, p. aSo). — Les auditrices de Chaillet prenaient aisément pour lui de ces enthousiasmes que celui qui en est l'objet n'est pas toujours maître de modérer à son gré. Nous nous rappelons le joli sourire avec lequel une dame octogénaire de Neuchâtel, nous parlant des admiratrices du pasteur, nous conflait ce détail typique : « Dans la saison des fruits, elles lui pelaient des pruneaux !... *
2g6 MADAME DE CHARRIÈRE ET SES AMIS
1806 qu'il résigna définitivement son poste, malgré les instances de ses collègues pour le retenir. Un incident tragique avait marqué la fin de son ministère : M'^*^ de Charrière écrivait à Huber, le 11 novembre 1802 :
« L'amie de M. Chaillet, M"'^ de Montmollin, tomba il y a trois jours la tête dans le feu ; elle cria, mais ses voisins ne devinèrent pas d'où pouvait venir ce bruit, dénaturé par le canal de la cheminée qui l'apportait... Quand M. Chaillet entra chez elle, un quart d'heure après, elle ne vivait plus. ...Il n'y avait plus d'autre soin à prendre que d'aller avertir ses parents. Le maire de Valangin fut près de tomber en défaillance ; à la Borcarderie, il fallut saigner l'un des deux autres frères. Le stoïque ami n'eut besoin d'aucun secours extraordinaire ; peut-être lui pardonnerions-nous son insensibilité, si, deux jours auparavant, il n'avait souffleté l'une de ses filles de façon à lui faire enfler la joue. La faiblesse de pleurer vaudrait mieux que celle de se fâcher et de battre. »
Tout cela est bien amèrement cruel ; mais elle ajoute quelques jours après : « Soyons juste : M. Chaillet est fort triste... » — Il le fut pendant de longues années encore, dans sa retraite d'Auvernier. Les esprits se calmèrent peu à peu dans la petite ville, d'où la méfiance avait éloigné un homme dont les défauts étaient compensés par un très haut mérite. Quand il daignait remonter en chaire, il trouvait un auditoire empressé et nombreux. Il recevait chez lui les candidats au ministère et leur donnait, sans rétribution, un enseignement qu'ils n'auraient pu trouver à Neuchâtel, où n'existait pas encore de faculté de théologie. Il a rendu ainsi d'éminents services. Parmi les amitiés qui lui étaient restées fidèles, la plus précieuse était pour lui celle du pasteur Gallot. C'est dans sa famille, alors en séjour à Peseux, que Chaillet passa la dernière journée de sa vie. Il fit, en rentrant chez lui, une chute qui détermina une congestion, et expira dans la nuit ; c'était le 30 octobre 1823 \
Cette mort émut ses concitoyens, qui avaient oublié les pénibles incidents d'autrefois, et le Messager boiteux de Neuchâtel exprima le sentiment général en disant : « Une grande lumière s'est éteinte au milieu de nous. »
' Ces détails, et bien d'autres dont nous faisons grâce au lecteur, proviennent de M"" Godet, fille du pasteur Gallot et aïeule de l'auteur. Elle avait pour Chaillet une affection respectueuse et beaucoup d'estime.
M"^*^ de Charrière n'avait jamais cessé de rendre justice à la valeur littéraire de cet homme si original. Quand, au milieu de l'année 1799, parurent les Nouvelles de l'abbé de la Tour, elle laissa échapper un mot qui montre le cas tout spécial qu'elle faisait de ses avis :
« On lit assez l'abbé de la Tour à Neuchâtel ; mais quoiqu'il me revienne de très jolis petits éloges, il m'est avis qu'on ne l'entend pas trop... Je ne sais pas comment en a jugé M. le ministre Chaillet. »
S'il eût été encore en relations avec celle dont il avait si vaillamment défendu les premiers ouvrages, il ne lui aurait pas plus ménagé les critiques que les compliments. Elle était accoutumée aux rudes sorties de cet Alceste. Sans doute ne lui avait-il point caché son sentiment sur la comédie de V Emigré, qu'il jugeait sans portée. On lit dans l'exemplaire de ce petit ouvrage qu'elle lui avait offert, cette note bourrue, où l'homme se peint tout entier : Chaillet, serviteur de Jésus-Christ. Don de fauteur {on s'en passerait).
Ce fut le dernier de ses ouvrages qu'il reçut d'elle. Mais la brouille qui survint tôt après, et que nous avons racontée, n'empêcha point Chaillet de garder son impartialité de juge littéraire : peu après la mort de son ancienne amie, parut le petit roman des Finch, dont nous parlerons tout à l'heure ; Chaillet l'acheta d'occasion, bien des années plus tard, et inscrivit au-dessous du titre, de sa minuscule écriture, ce jugement : Petit trésor de pensées fines, vivement exprimées, et presque toujours justes. Acquis seulement, à Auvernier, en 1817. Chaillet, serviteur de J.-C.
Puis, au-dessous, cette citation mélancolique empruntée à Horace :
...Mihi tarda tluunt ingrataque tempora....