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CHAPITRE XXIV

Les Finch

«Ma destinée, touchant à sa fin. ne m'intéresse plus guère. »

(M"" de Charriére à Benjamin Constant).

Petit, trésor d'idées ». — Les romans de M"" de Charriera jugés par une Genevoise et par M"" Huber. — La Suite des Finch. — M"" de Ciiarrière et les humbles ; ses protégés. — Un neveu de Hollande à Colombier ; la vie au village. — Quelques épigrammes contre M"" de Staël et Benjamin Constant. — Le Mariage rompu. — Dernières lettres à Benjamin. — Muson en Angleterre. — Henriette Monachon fait une fin.

Sir Walter Finch et son fils William est un des ouvrages les plus originaux de M'"*^ de Charriére. Elle y travailla pendant toute l'année 1799, — un peu à bâtons rompus, il est vrai, car il suffisait de sa folâtre petite chienne pour la distraire de son travail :

« Elle fait mes délices et mon tourment. Souvent je ne fais autre chose tout le jour que l'amuser, la laisser dormir dans mes bras, garantir mes papiers, mes meubles, de ses griffes, de ses dents. Elle est belle, intelligente, opiniâtre, impérieuse, extrêmement vive et gaie. Elle importune M. de Charriére, et cependant il l'aime. Sans elle, j'aurais fini déjà une petite chose assez drôle : Compte-rendu par sir Walter Finch à William Finch, son fils, de U enfance de celui-ci et de V éducation qui lui a été donnée. Je le copie déjà, mais en ajoutant et barbouillant toujours. » (A Huber, 27 avril 1799.)

Miss, — ainsi s'appelait la petite chienne braque, — était un cadeau que lui avait fait, en l'accompagnant du billet le plus galant, Jean-François de Chambrier i. A l'aveu qu'il faisait d'avoir gâté Miss, elle répondait :

« Je la gâterai aussi, Monsieur, et je suis bien aise que vous l'ayez gâtée. Déjà établie sous mon bras gauche, on voit bien qu'elle ne connaît pas la crainte et se livre à moi avec sécurité. Je n'ai jamais été de l'avis de M. Chaillet relativement aux animaux. Leur bonheur vaut bien la peine qu'on le désire, et il est plus facile de l'obtenir que celui de l'homme, être si bizarre et si compliqué que souvent on lui fait beaucoup de mal en voulant lui faire du bien... J'aurai le plus grand soin de la petite bête ; elle n'aura point, je l'espère, d'amours trop précoces... Elle est si mignonne et ne sera jamais bien grande. Il lui faudrait un époux comme elle ; une mésalliance m'affligerait, et les bons mariages sont rares... Je lisais ]\Iallet du Pan, mais je n'en suis plus si avide, la petite chienne m'intéresse davantage. » (Mars

« Quelquefois, dit-elle encore, je ris de l'influence qu'elle a sur ma vie. Je suis des heures entières sans rien faire, pour ne la pas déranger. Des gens qui me croient bien vaine seraient surpris de voir combien j'aime mieux laisser dormir Miss que faire les choses qui pourraient m'attirer le plus d'applaudissements. » (A M"ie de Sandoz-RoUin.)

Elle vient de nous dire le sujet des Finch ; il n'est point banal : c'est un père qui rend compte à son fîls de l'éducation qu'il lui a donnée. Sir Walter a noté jour par jour les incidents de l'enfance de William, et il en a déduit des observations de toute espèce. — C'est un piquant humoriste que sir Walter ; son ironie se joue légèrement sur tous les sujets ; quelques-uns nous paraissent actuels :

« Ma femme me demanda un jour si je ne serais pas d'avis que les femmes partageassent avec les hommes toutes les charges et tous les honneurs. Sans doute, lui répondis-je, si nous n'étions déjà pas, sans elles, trop de postulants. C'était dans une promenade qu'elle me fit cette question. L'instant d'après, un coup de fusil que nous entendîmes à plus de 600 pas de nous,

' Nous avons déjà rencontré Jean-François de Chambrier {1740-1814), chambellan du roi de Prusse ; il a droit à la reconnaissance des Neuchâlois, pour avoir rédigé, au prix d'un énorme labeur, V Inventaire )~aisonné des Archives de l'Etat (i5 vol. in-folio). 11 fut un des premiers membres de la Société suisse des recherches historiques.

la lit crier et pâlir. Vous ne seriez pourtant pas d'avis, lui dis-je, qu'on vous fît général d'armée ? — Non, dit-elle, seulement chancelier ou ambassadeur. — Mon fils, vous lirez ceci avant de prendre une femme. »

Cette question, que sir Walter appelle « le vieux chapitre des droits méconnus des femmes, » est agitée en quelques pages d'une verve mordante ; et, comme toujours, l'auteur fuit les conclusions absolues. Sir Walter, — dont l'épouse, qui est d'un caractère insupportable, juge son sexe gravement opprimé, — lui réplique :

« Vous ne parlez pas, ma chère, d'une prérogative que toute notre tyrannie n'a pu vous enlever. On gémit, mais on la supporte; vous m'entendez sans doute : la parole vous est laissée. Vous prenez la parole et la gardez ; le torrent roule, et submerge ; on est si sûr de ne pouvoir l'arrêter, qu'on ne le tente pas même... N'est-ce pas là une indemnité suffisante pour toutes nos usurpations ? »

Après cette plaisanterie, il raisonne plus gravement, et reconnaît qu'il y a « autant de femmes sensées que d'hommes sensés », et qu'on pourrait admettre dans le Parlement autant de femmes que d'hommes sans que la nation en souffrît. Mais ce qui manque à l'Angleterre, ce ne sont pas les législateurs, ce sont les soldats et les matelots. Il faut donc bien que les fonctions des deux sexes soient distinctes :

« Que l'homme soit garde-côte, et la femme garde-malade : que l'homme prenne le poisson et que la femme le cuise. Quand des talents distingués et rares mériteront des distinctions éclatantes, ils sauront bien les obtenir. »

Mais ce qui préoccupe toujours vivement l'auteur, c'est le problème de l'éducation. Ses idées à cet égard sont souvent aussi justes qu'imprévues. N'y a-t-il pas une singulière vérité dans cette réflexion de sir Walter :

« Ne laissez pas vos enfants avec des valets, disent les endoctrineurs. — Sotte et arrogante recommandation ! Dites-moi, pédants orgueilleux, si vous exigez que le père emmaillotte son enfant, l'habille, et, s'il est malade, le veille, le serve, le soigne seul ? Ou bien voulez- vous qu'après avoir obtenu d'un étranger les plus essentiels, les plus pénibles, les plus dégoiitants services, on le repousse et lui interdise tous les autres soins ? Voulez-vous lui dérober le prix d'amour et de reconnaissance que l'enfant

est disposé à lui accorder ? Voulez-vous rendre celui-ci dur, vain, ingrat, et dispenser l'autre d'être honnête, en vous montrant convaincu qu'il ne saurait l'être, et qu'on ne doit attendre de lui que des conseils et des exemples pernicieux ? »

Sir Walter plaiderait au besoin le point de vue opposé, car toute question est complexe, et il n'y a de vérité que celle où l'on fait entrer son contraire : « Dans toutes les questions, dit-il, le pour et le contre se peuvent soutenir. » Aussi n'a-t-il point de système pédagogique, ni autre, et de même qu'il s'est marié au petit bonheur, il fait pour l'éducation de son fils « ce qui se présente », de sorte que le jeune William peut être appelé « l'enfant et l'élève de l'occasion ». Ce père si peu méthodique a du moins sur toutes choses des aperçus pleins de sens ; en voici quelques-uns :

« Quand on ne sait de langue vivante que la sienne, on est trop de son pays ; quand on ne sait que les langues vivantes, on est trop de son temps. » — « A moins qu'il ne faille dépayser un enfant pour lui faire perdre de mauvaises habitudes, je crois qu'on fait bien de le laisser longtemps dans un même endroit. quand même il serait aussi bien ailleurs. » — « Un langage simple et vrai me paraît de première nécessité avec les enfants. » — « Si une femme vous aime, que ce soit elle que vous épousiez. Ses défauts se cacheront ; ils disparaîtront pour un temps ou pour toujours. C'est là la qualité distinctive des femmes : l'amour les soumet, et la plus impérieuse d'entre elles s'enorgueillit de sa soumission. »

Ainsi le père accompagne son hls de ses avis jusqu'à l'âge d'homme, lui laissant, sinon des règles de vie, — il n'y croit guère, — du moins un trésor d'observations dont il sentira le prix... Mais je m'aperçois que j'ai négligé la légère intrigue sur laquelle M""^ de Charrière a brodé ces spirituelles et fines arabesques : à quoi bon analyser un livre écrit sans méthode ni plan, au gré d'une rêverie capricieuse ! Cet ouvrage n'est pas aussi rare que d'autres du même auteur : on le rencontre dans les bibliothèques ; les amateurs sauront l'y chercher : ils n'auront point de regret de l'avoir trouvé.

Les Finch circulèrent en manuscrit chez quelques Neuchâtelois. Mais, fidèles à leur prudente réserve, ces lecteurs favorisés ne se hâtaient point de manifester leur sentiment. M™*^ de Charrière plaisante à ce sujet M"^^ de Sandoz-Rollin :

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« Si VOUS étiez reine, ma belle, vous ne gâteriez assurément pas les beaux-esprits, ou soi-disant tels, qui vous feraient hommage de leurs productions. Je m'évertue, me hâte, je vous envoie la continuation des Finch, que vous disiez vous intéresser ; il y a bien des jours de cela, et vous ne m'en dites pas un seul mot. Quoi qu'on dise aux Neuchâtelois, on ne fait pas naître chez eux Vidée de répondre. » (28 avril 1799.)

Elle dut être plus satisfaite de la lettre que lui écrivait, à propos du même ouvrage, une spirituelle amie genevoise, M"'= Bontems ; son jugement est d'une finesse et d'une justesse auxquelles une certaine gaucherie de forme n'enlève rien et prête même un certain charme :

« Vos romans ne sont qu'un peu romans : ce n'est pas des aventures, des fracas d'événements et des peintures répétées d'amour, qui vous donnent le besoin d'écrire. Vous écrivez pour mettre au jour les idées qui naissent de votre esprit sensible, réfléchi et le plus éclairé du monde, en restant le plus naturel. Vos cadres ne sont que des prétextes ; pour la foule des auteurs, les cadres sont tout... On peut regretter qu'avec un talent si distingué, vous vous en teniez à des ouvrages fugitifs, ébauchés : vous donnez au lecteur des espérances sans nombre ; il voit qu'il peut attendre de vous tous les plaisirs ; solides pensées, brillantes images, grâces du style, tout se trouve en vous, mais vous ne voulez écrire qu'un moment, vous ne voulez écrire que pour débarrasser votre cerveau des conceptions du jour. Si vous étiez obligée, ou tentée, pour mieux dire, de faire un ouvrage travaillé, dont la fable, dont l'historique eût un intérêt attachant, personne, j'en ai la persuation, n'irait si loin que vous. Vous êtes enchanteresse dans de certains morceaux. ' »

Il est intéressant de rapprocher de ce jugement celui que portait M'"'^ Huber, dans une lettre à Usteri destinée à renseigner celui-ci sur la vie et l'œuvre de M'"*^ de Charrière ".

« Plus qu'aucune autre femme, elle est tout entière dans chacun de ses écrits ; passionnée et raisonnante, audacieuse et respectant la vertu, pyrrhonienne sur tous les objets de spécula-

* M'" Bontems rapporte, dans une autre lettre, un mot de M"" de Staël à propos d'Honorine d'Userche : « Elle répondit à quelqu'un qui trouvait que la morale était un peu blessée dans cet ouvrage : Est-ce que la morale et les romans ont rien de commun » ?

- Cette appréciation est tirée de deux lettres de M""' Huber, dont la plus importante, qu'elle adressait le 18 décembre 1812 à Usteri, servit de base à l'article publié par lui sur M"" de Charrière dans la Biographie Didot.

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tion, mais très décidée sur les devoirs de chaque état de la vie. Ses compositions offrent des tableaux très variés, très vrais, souvent assez hardis ; elles ne sont d'aucune nation, c'est pourquoi la critique française et allemande y trouvera peut-être à corriger. M""^ de Ch. se plut à s'identifier avec les personnages de ses romans... Elle n'écrivit pas tant pour le public que pour elle-même ; ce fut dans ses occupations qu'elle vécut réellement, la vie réelle ne fut pour elle qu'accidentelle, presque involontaire ; aussi ses romans, ses brochures politiques, ses pièces de théâtre, contiennent l'histoire de son âme, dans l'époque où elle les composait, avec les idées qui l'occupaient alors, avec les préventions, les goûts qui étaient à l'ordre du jour. Cela est surtout visible dans Trois femmes, les Finch, les Ruines de Yedburg, et ces qualités défendent à ses amis de juger ses ouvrages, parce que nous y trouvons des mérites que le public doit ignorer, qui doivent lui échapper totalement, parce que le mot de l'énigme lui manque... On comprend pourquoi son public a toujours été très peu nombreux : pour la goiîter, il a fallu la connaître ou lui ressembler, deux conditions très honorables ou d'un grand prix, mais qui n'ont pu se rencontrer que rarement, soit ensemble, soit isolées.

Plusieurs de ses ouvrages n'ont jamais paru en français : elle les composait pour avoir le plaisir de les voir traduits en allemand dans un temps où des liaisons avec des personnes de cette nation lui rendirent leur langue intéressante. L'occupation était son but principal, et le besoin de remplir sa vie. Elle était passionnée à perfectionner ses ouvrages, elle écoutait avec attention les observations de ses amis, elle corrigeait, elle refaisait même, avec une application surprenante... Cependant, elle aimait à se voir imprimée, elle était avide d'approbation, mais c'était le besoin d'une sensation vive, non la vanité, qu'elle cherchait à satisfaire. Comme elle s'occupait dans tous ses ouvrages des idées du moment, une grande partie est restée fragmentaire, dans une autre l'intérêt s'évapore ; avant que le livre soit fini, souvent le lecteur s'aperçoit que l'idée principale ne suffisait pas pour remplir le cadre que l'auteur a choisi; mais M"^ de Charrière n'a pas écrit une page qui n'exprime l'originalité et la grande sensibilité de son âme... »

Tout cela est fort bien pensé, sinon écrit en très bon français : les romans de M™"^ de Charrière ne sont, en effet, que des prétextes à répandre les idées qui la préoccupent au moment où elle écrit. Tel est en particulier le cas des Finch. Pendant l'hiver 1799-1800, elle dicta à son neveu une suite de ce petit roman, mais cette suite ne fut jamais imprimée et nous ne la connaissons que par des fragments. Le fils de sir Walter Finch, devenu

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homme, raconte, à son tour, à son père ses expériences. Dans ce manuscrit incomplet et mutilé brillent à chaque page de jolies pensées, de fines réflexions sur le monde et la vie ^ On nous permettra d'en recueillir une au moins, où l'auteur parle de sa conception de Dieu :

« Il n'y a guère moyen de s'occuper de la nature, de considérer pendant le jour le lumineux monarque du ciel et pendant la nuit les innombrables étoiles, sans penser à Dieu avec respect et étonnement. On croit alors partager l'hommage qu'on lui rend avec tout ce qui existe, les hommes, les bêtes et jusqu'aux êtres inanimés, ou plutôt on croit que tous ont le même sentiment que nous, qu'ils admirent et qu'ils adorent. Mais l'idée de Dieu semble se rétrécir quand la pensée se porte sur les différents systèmes de théologie, sur les différents cultes qu'on rend au suprême Etre. Je voulus hier entrer dans une église pour assister au service divin : je m'arrêtai à la porte et retournai dans les champs et les bois pour y chercher l'idée de la divinité la plus digne d'elle que je pusse me former. »

Nous avons remarqué en plusieurs occasions qu'il y avait en M™*^ de Charrière quelques parties d'une excellente éducatrice. Elle eût peut-être fort mal élevé ses enfants : du moins aurait-elle évité par-dessus tout d'en faire des êtres artificiels et conventionnels. La fin de sa vie offre d'ailleurs plus d'un exemple de la façon dont elle s'y prenait pour former et développer ceux sur qui son influence avait occasion de s'exercer. Ses amis adultes ressentaient eux-mêmes cette action bienfaisante. M. Chaillet-de Mézerac, invité à demeurer chez elle pendant qu'il faisait d'importantes réparations dans sa maison de campagne de la Prise, lui répondait :

«Ce que j'aime le mieux, c'est d'être chez vous et auprès de vous... Depuis que j'ai le bonheur de vous connaître, je vous ai constamment aimée. Le bien que vous m'avez fait, le support que vous avez eu pour moi dans un temps où j'étais malade d'esprit et de corps, ne s'effaceront jamais de mon cœur ; ma femme partage tous mes sentiments, et nous serions inconsolables l'un et l'autre si des causes insignifiantes et nos propres travers venaient à diminuer votre bienveillance pour nous...

* Nous en avons cité un passage très significatif, à propos de la mystérieuse passion de M"' de Charrière (chap. Vlll, p. 252-3).

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J'accepte le bout de la galerie, où nous irons nous établir... ' •> (14 mars 1799.)

Cette bienveillance active et éclairée ne s'exerçait point seulement sur les personnes de son entourage et de son monde. Pendant les dernières années de sa vie, un des êtres qui occupa le plus ses pensées et son cœur était une pauvre fille dont le nom reparaît constamment dans ses lettres. Tous ses correspondants, y compris Benjamin, connaissaient Marianne Ustrich : née d'un père autrichien gentilhomme et jésuite, et d'une paysanne du Jura bernois ', puis, semble-t-il, négligée par ses parents, elle était placée au Villaret, près de Colombier : son état d'abandon toucha M™*^ de Charrière, qui se chargea d'elle :

« Je l'ai chez moi, écrit-elle à Huber... Elle a bien du charme, elle est adroite, active, pleine d'esprit, mais si distraite ! A onze ans, elle lisait Télémaque en gardant des chèvres dans les bois. Je lui fais étudier la profession de couturière et de servante, mais je crains qu'elle n'y soit pas propre du tout... Je suis tentée de croire qu'une bizarre naissance fait des gens extraordinaires... Une ménagerie de gens extraordinaires me plairait, si j'étais

' M"' de Charrière écrivait à Huber au sujet de ses amis Chaiilet : « Je ne puis douter que le choix qu'ils ont fait de la Prise pour y bâtir, en faire leur principale demeure, ne m'ait eu pour motif principal. Je les avais souvent priés de ne point s'établir de l'autre côté de Neuchàtel, et voilà ces aimables et excellentes gens fixés tout près de moi. Dans ce moment, M. Chaiilet ne rêve, ne pense que chevaux, bœufs, foin, fumier, et déjà il prépare des pierres, des planches, de la chaux. Chacun lui dessine une maison, et moi comme les autres...» Ce fut une des dernières joies de M"' de Charrière, d'avoir pour proches voisins ces vieux amis. Ce qui donnait à leur société un charme rare, c'est qu'ils étaient toujours contents. Ce ménage sans enfants n'avait rien de lugubre. M"" Chaillet-de Mézerac, comme l'aimable Marianne de la Prise, dont elle avait fourni le modèle à l'auteur des Lettres neiichâteloises, avait cette gaité vaillante et ce courage à la vie qui sont la moitié du bonheur. Ses lettres la peignent : « Je suis si heureuse d'être mariée, qu'en général j'aime qu'on se marie», écrivait-elle un jour. Et puis elle était bonne et pensait constamment aux autres. César d'ivernois avait écrit ces vers sous son portrait (que nous avons reproduit ch. X, p. 295, d'après une lithographie appartenant à M"' Ch. d'ivernois) :

Beauté séduit, mais beauté passe, Le temps emporte les amours; L'esprit vieillit, le plaisir lasse; Mais la bonté charme toujours.

^ Elle était née à Saint-Imier, en 1784, d'André Ustrich, médecin, de Weissenhorn, et de Anne-.Magdelaine Serman, sa femme.

LES FINCH Soy

une grande dame, plus qu'une de paons, de canards, de singes à perruques et sans perruques... » (28 février 1799.)

Elle écrit un dimanche matin à M'"'^ de Sandoz :

« Je viens de voir Marianne Ustrich allant à l'église. Elle était grasse, fraîche, rayonnante de santé et de contentement. M, de Charrière fut frappé, avant-hier au soir, de l'air qu'avait le petit troupeau qui m'environnait, Miss dormant dans mes bras. Marianne ira demain chez M"^^ DuPasquier ; elle travaillera à ses journées, comme on dit, dans quelques maisons. Je lui ai dit qu'à fier atibe ' et d'abord après souper, il fallait revenir ici. — Eh ! sûrement, m'a-t-elle répondu, où irais-je ? » (mai

Lorsque cette brave enfant eut fait sa première communion, à Noël 1798, sa protectrice la mit en apprentissage chez un pâtissier, à Estavayer, puis à Berne, et ne cessa de la suivre avec une sollicitude maternelle ". Puis, après son départ de Colombier, — ceci est aussi touchant qu'inattendu, — elle crut devoir lui envoyer une Bible et chargea M""^ Sandoz de la procurer :

« J'ai, lui écrit-elle, une petite Bible à crochets d'or qui ne convient point à Marianne, et une vieille Bible in-quarto, ancien meuble de la maison, que je ne puis pas envoyer non plus. C'est dans celle-ci que j'ai voulu faire lire Marianne à haute voix, quand elle vint chez moi nouvelle communiante, mais soit qu'elle prît des vapeurs ou s'endormît, sa voix expirait après quelques versets très raboteusement lus. Je ne crois pas du tout qu'en lui envoyant la Bible, nous la lui fassions lire. Elle m'a écrit qu'elle lisait les sermons de M. Chaillet, qu'elle les trouvait fort beaux, et qu'elle voudrait, pour les lire avec

' Nous avons rencontré dans les Lettres neiichâteloises ceue locution d'origine germanique ( Feier-Abend), qui indique l'heure où finit la journée de travail.

^ Elle écrivait à Huber (23 septembre 1800) au sujet de cette intéressante fille : « Elle a tout l'esprit possible, la tète nette et forte, l'expression singulièrement élégante et heureuse. Quand je pense que cette fille a mendié, j'admire le sort. S'il a des caprices bien fâcheux, il a aussi, par-ci par-là, des bizarreries bien aimables. Marianne ne difi"ère de la personne la mieux élevée qu'en ce qu'elle ne dit rien qui soit de remplissage. Elle est polie avec délicatesse et avec sens... J'ai pensé bien des fois que si elle faisait jamais des petits pâtés pour l'archiduc Charles, il l'épouserait... » Quelques années plus tard, cette aimable Marianne, qui avait été placée dans une noble famille de Munich, revint à Colombier à peu près folle. Son état causa de grands soucis à sa protectrice pendant la dernière année de sa vie.

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plus de plaisir, n'avoir pas vu l'auteur et n'avoir jamais entendu parler de lui. — S'il vous plaît, que ce que vous enverrez soit exempt des réflexions d'Ostervald : Marianne rirait tout haut en les lisant, ce qui ferait un grand scandale. » (Janvier 1801.)

Un trait d'initiative, d'énergie, conquérait d'emblée M^^^ de Charrière. C'est ainsi qu'elle prit sous sa protection un jeune garçon pauvre et laborieux, Benoit Fornachon, dont elle raconte ce qui suit :

« Il avait aux pieds, un dimanche, une paire de souliers qui n'était pas payée, — et quelques piécettes, tout son trésor, ne se montaient pas à la somme demandée. On jouait aux quilles dans le village : il va s'offrir pour rebouler, rehoule, gagne 12 batz, puis quitte les quilles et les joueurs, en leur disant : « Messieurs, je vous remercie, j'ai avec mes 12 batz tout ce qu'il me faut, » va chercher ses piécettes et court chez le cordonnier lui payer tout ce qu'il devait. Sa sœur, sortant de chez elle de grand matin et rentrant à 9 heures pour aider à sa mère, qui est malade, à faire l'ouvrage de la maison, a tant récolté et vendu de laiterons le printemps passé, qu'elle y a gagné i 14 louis. Le frère Benoit l'aidait à porter ses corbeilles remplies, puis allait chez M. le régent GauUieur '. Leur père était horloger et n'a plus d'ouvrage. » (A M'"*^ de Sandoz-Rollin, 21 juihet 1800.)

Le lecteur serait-il tenté de sourire de ces infimes détails ? Il me semble qu'ils font connaître M""^ de Charrière dans l'intimité même de sa vie et de son cœur, et montrent combien ceux qui ont refusé la sensibilité à cette femme d'esprit l'ont étrangement méconnue. Il n'est point indifférent de savoir qu'elle suivait avec un intérêt affectueux tout un petit monde de petites gens, de pauvres, d'isolés, qui formaient sa famille de prédilection. Elle disait gaîment :

« Nous autres gens de la campagne, nous avons des occupations, des intérêts dont on ne se doute pas à la ville.Tout nous est important, et nos soins, non interrompus par des devoirs de société, prennent une gravité tantôt fâcheuse, tantôt agréable, mais qui toujours repousse l'ennui. »

Son inclination naturelle à s'intéresser aux jeunes esprits, à les former, à les guider, devait se manifester avec une vivacité particulière en faveur de son propre neveu. Elle apprit avec joie, au printemps 1799, que le fils aîné de son frère Vin-

' Le grand-père de l'historien. 1! était instituteur.

cent (celui que nous avons vu mourir au lazaret de Pont-Saint- Maxence en 1794) allait venir passer l'été chez elle : « J'attends un neveu à moi, écrit-elle ; il ne faut pas qu'il trouve à sa tante une trop mauvaise façon. » La voilà donc qui remet en état sa garde-robe longtemps négligée.

Guillaume de Tuyll était né en 1781, quelques mois après le séjour que ses parents avaient fait à Colombier \ Depuis ce temps, M'"'' de Charrière entretenait avec sa charmante bellesœur un commerce épistolaire du ton le plus affectueux. Néanmoins, le jeune homme n'était pas sans quelque appréhension sur l'accueil qui lui serait fait. Il confesse naïvement, dans son journal intime, combien l'intimidait la réputation de sa tante, dont on parlait autour de lui comme d'une femme supérieure, mais presque redoutable par son esprit mordant et railleur. — L'adolescent timide fut bien vite rassuré. — Il arrivait par Pontarlier et « le fameux Val-de Travers, » le 31 mai 1799, à 5 ^2 heures du soir :

« J'a\oue, dit-il, qu'à l'approche du sanctuaire, le cœur me tombait dans les souliers ^, et je me dis même, en m'arrêtant dans une forêt de sapins par où je devais passer : Qu'allais-tu faire dans cette galère ? Enfin, rappelant mes forces, j'arrivai à une auberge, d'où j'écrivis un billet à M'"^ de Cli. pour lui annoncer mon arrivée. Elle m'envoya un domestique qui me fit de sa part une réponse fort obligeante ; il me fallait bien cela pour continuer mon chemin. Je trouvai ma tante sur la grande route, venant à ma rencontre. Elle me reçut le plus amicalement du monde, et me mit en peu de temps si fort à mon aise, que je ne pouvais me persuader que c'était quelqu'un que je voyais pour la première fois. Elle me présenta à M. de Ch. et à toute la famille, me fit donner du thé, et me parla de vous, ma chère maman. Vous ne sauriez croire le plaisir que j'eus à lui répondre sur ce sujet si intéressant pour moi. Nous goûtâmes en plein air. Je passai toute la soirée avec elle dans sa chambre ; elle me dit mille choses aimables sur le but de mon voyage ; elle me témoigna être contente de la manière dont je répondais à ses questions. Le plaisir que j'eus à me dire le soir : Voilà la connaissance faite, ne peut se décrire. J'étais gai et ravi de voir qu'une entrevue que j'avais tant redoutée se fût passée

* Voir ch. VII. Les documents que nous allons citer sur ce séjour, comme ceux que nous avons reproduits à propos du séjour des parents en 1780, nous ont été communiqués par M. le baron Reginald de Tuyll.

^ Cette phrase est en hollandais dans le texte.

aussi bien. Ma tante me présenta la chambre qu'elle me destinait : elle est fort jolie ; c'est celle que mon oncle Pagniet occupait... »

Le lendemain matin, « une jeune lille au service de M'"'= de Charrière, » — Henriette, sans doute, — vient le prévenir qu'il peut passer chez sa tante. Celle-ci le fait asseoir auprès de son lit, cause avec lui, lui fait lire quelques pages du manuscrit des Finch :

« Cette matinée, dit-il, se passa trop vite. Ma tante a un esprit extrêmement amusant. Elle n'est pas exigeante du tout... Elle ne descend jamais pour dîner, et ne prend qu'un peu de soupe dans son lit. Nous allâmes, M. de Ch. et moi, prendre le café avec elle ; je la trouvai levée et habillée ; elle était fort gaie et me fit rire jusqu'aux larmes. Je ne connais pas de personne qui parle mieux, ni avec autant d'aisance qu'elle. Si vous joignez à cela mille petites attentions dont je ne la croyais pas susceptible, vous trouverez avec moi qu'elle est extrêmement aimable : pas l'ombre de pédanterie, ni de sévérité. Elle est fort contente de mon français ; elle trouve que je ressemble à son frère Ditie. Adieu, ma chère maman ; au moment que votre fils vous écrit, il est aussi heureux et content qu'il est possible de l'être à 200 lieues de vous. »

Au bout de peu de jours, il aime tant sa tante, qu'il ne peut plus la quitter. Quant au reste de la famille, M. de Ch. lui apparaît parfaitement bon sous des dehors très réservés, et les demoiselles de Penthaz produisent l'effet ordinaire :

« Quelle bonne personne que M""^ Louise ! Pour sa sœur, je ne la puis souffrir. Il n'y a que son goiît pour les abeilles qui la rende intéressante. M"<= Louise s'occupe toujours beaucoup de son jardin, qui est vraiment charmant. »

S'il était ravi de sa tante, l'enchantement était réciproque : ce neveu, aimable et vive nature d'adolescent, avait fait d'emblée la conquête de M'"^ de Charrière ; elle lui dut quelques mois vraiment heureux. Bientôt elle l'eut présenté à tous ses amis, et ceux-ci « réclamèrent » — comme on dit à Neuchâtel — le jeune baron hollandais, avec cet empressement légendaire que les Neuchâtelois mettent à accueillir un étranger, surtout — assurait cet ingrat de Jean- Jacques — quand son nom est rehaussé d'un titre de noblesse. Il fait connaissance avec les Chaillet-de Mézerac, qui sont «parmi les élus qui voient sa

tante », avec le « petit maire », avec les Sandoz-Rollin, avec Isabelle de Gélieu, qui vient passer les soirées au Pontet. Le souper de 9 heures est fort gai : toute la famille y est réunie. Pendant la journée, la tante dicte à son neveu quelques lettres ou quelque pages des Finch\ ou se fait lire par lui un morceau de La Bruyère, de Montesquieu, de Voltaire. Elle saisit toute occasion de former son goût, d'affiner son tact :

« Après souper, dit-il ingénument, elle m'apprit à distinguer la bonne et la mauvaise plaisanterie à propos d'une phrase assez plate que j'avais voulu répondre à quelqu'un. Elle a un jugement extrêmement droit. Adieu la mauvaise plaisanterie d'ici à jamais, amen ! »

Quelques jours encore, et il déclare sa tante « horriblement despotique », mais ne cesse pas pour autant de raffoler d'elle.

Les Neuchâtelois désirent-ils savoir quels divertissements u.n jeune étranger trouvait alors dans leur ville ? Notre Hollandais est invité à dîner, avec M. Chaillet-de Mézerac, chez le gouverneur M. de Béville, qui connaissait M'^'^ de Charrière ; puis M. de Sandoz-Rollin le mène voir un tir à Pierrabot, spectacle très nouveau pour lui, de même que la fête, essentiellement locale des Armourins "' :

« M. de Tuyll, écrit sa tante, vit hier les Armourins des fenêtres de M"^ Dardel [fille d'un des pasteurs de la ville\ chez qui la

' Comme nous l'avons indique plus haut. A ce propos, elle écrivait à Huber, tôt après le séjour du jeune homme à Colombier : «24 juin 1800. J'ai dicté à mon neveu le commencement d'une suite des Finch, où la miss Melvil joue un grand rôle ; mais quand les Suites ne répondent pas précisément au commencement, on les compare toujours, et cela leur nuit. Cependant, jamais suite n'aurait été plus naturelle : on a mené un jeune homme jusqu'à l'âge de 19 ans ; alors on lui livre tout ce qu'on a pensé et fait, et tout ce qu'on s'est rappelé à son occasion. Comment cette révélation l'affecte-t-elle ? Que fait-il, que dit-il, comment veut-il se conduire ? Voilà ce que je dictais à mon neveu, et nous nous en sommes fort amusés, mais je n'ai pas touché à mes cahiers après son départ ».

- Nous avons vu, dans les Lettres neuchàteloises (ch. X, p. 280), une allusion à cette procession d'hommes revêtus d'antiques armures (d'où Armurins ou Armourins), qui, la veille de la foire de novembre, parcouraient les rues et montaient au château, précédés de fifres et éclairés par des pages portant des flambeaux. La marche que jouaient les fifres est demeurée populaire : c'est « l'air national » neuchâtelois. — A l'origine, la procession marquait simplement l'entrée en fonction des garde-foire.

3l2 MADAME DE CHARBIÈRE ET SES AMIS

compagnie était nombreuse, brillante, parée. Louis Pourtalès fut très prévenant avec lui ; François de Montmollin l'amuse et lui plaît ; notre maire l'attache. Les Armourins, vus de loin et quand ils montent la rue du château, lui ont paru intéressants. De près ce sont des masses informes, et leurs bas de soie contrastent ridiculement avec leurs habits de fer... Notre future mairesse ^ lui paraît, comme à vous, annoncer la franchise d'un chat. M'!'-' Marianne Dardel était très aimable. » (A M'"'^ deSandoz- Rollin, 6 novembre 1799.)

Un autre jour, notre Hollandais dîne à Trois-Rods, chez les de Pierre, où il y a 30 personnes invitées et où l'on danse à cœurjoie. Le dimanche venu, il va dévotement au sermon dans le temple de Colombier, puis sa tante fait, ô miracle, une promenade avec lui (elle n'en avait pas fait depuis 15 ans !). Elle l'envoie chez d'Oleyres. qui est en séjour d'été à Cormondrèche : « Il est grand, maigre, habillé comme on l'était au siècle passé, des manières pimpées (?) et risibles.» Mais la meilleure relation que fit le jeune étranger fut César d'Ivernois, avec qui il noua une amitié durable. Ils vont ensemble à Môtiers voir M'"*^ Boy de la Tour, qui fait faire à ses hôtes le tour du Vallon dans une belle voiture à 12 places ; le soir il y a 20 personnes chez elle. On montre à M. de Tuyll la maison de Rousseau « et la petite galerie où il se promenait en lisant. » « Mon conducteur, ajoute-til, me dit lui avoir jeté souvent des pierres ; il n'était pas aimé du tout à Môtiers. »

Le lac, où il se promène, où il se baigne, procure de vifs plaisirs au jeune homme '. Il va visiter les montagnes neuchâteloises, où l'on ne manquait jamais d'envoyer les étrangers en passage au chef-lieu ; l'Ile de St-Pierre, où l'accompagne d'Ivernois : la chambre de Rousseau n'offre d'extraordinaire — déjà ! — que « la quantité de noms inscrits sur le mur ». Un autre jour, ils vont à Yverdon, où il y avait alors une vie de société

* César d'Ivernois était fiancé avec Rose-Henriette de Sandoz-Travers, qu'il épousa le 14 avril 1800.

^ Il lui donne quelquefois aussi le mal du pavs : «. En revenant le long du lac, je vis une barque remplie de monde et j'entendis qu'ils chantaient un air fort semblable à ceux que les bateliers ont coutume de chanter en Hollande. Ce souvenir ne me fut pas agréable». — Recueillons aussi la mention d'une catastrophe (notée à la date du 27 juillet 1799) : un ouragan fit chavirer un bateau monté par 3o personnes : 27 se noyèrent.

LE BARON CHAMBRIER d'oLEYRES (D'après un portrait appartenant à la famille de Chambrier. à Ncuchâtel;.

au moins égale à celle de Neuchâtel. Ils y rencontrent Pierrot, revenu d'Allemagne sur les instances de M™^ DuPeyrou et qui demeure à Clendy, chez M"^*^ de Céren ville. Pierrot conduit les jeunes gens à Champittet : M™*^ DuPeyrou, qui y réside depuis son veuvage, leur fait le plus gracieux accueil \ Tuyll écrit à sa mère :

« Elle a une charmante campagne tout près de la ville, oii elle m'a demandé de venir passer quelque temps ; mais je ne compte pas en profiter : vous savez que M""^ de Charrière ne l'aime pas. »

Puis, après quelques médisances en hollandais, il nous apprend que M'"'^ de Charrière se servait aussi, à l'occasion, de l'idiome natal : c'est ainsi qu'elle improvise un jour, pour l'instruction de son neveu, une épigramme en hollandais contre l'aristocratie. V'oici la traduction de ce quatrain :

La noblesse n'est plus. Plaindrez-vous son sort .''

En porterez-vous longtemps le deuil sous le sac et la cendre ?

Elle vivait en relation bien trop étroite avec la bêtise,

Et méconnaissait souvent l'intelligence et l'honnêteté^.

Bientôt elle se remet au latin pour l'amour de son neveu :

« Je lis Virgile pour engager M. de Tuyll à le lire, et cela va fort bien. M. de Ch. n'a pas plutôt fait sa méridienne, que nous nous plaçons aux deux côtés de son fauteuil devant son feu. Il a Miss et un gros Virgile sur ses genoux, nous chacun un petit Virgile à la main, et là on lit, on explique et on finit par très bien entendre ^. Je trouvais grand dommage que M. de Tuyll

' Elle y mourut le i3 avril 1818.

- A l'intention des Hollandais qui nous liront, nous transcrivons ce quatrain dans la langue originale :

.Adcldom is niet mecr. Zult gy haer lot bcklaagcn ? En lang in sak en asch de rouw ovcr haer draagen ? Zy lecfde met domheyd in al te naauw verband. En verkcnde vceltyds eerlykheyd en verstand.

^ M""' de Charrière, nous l'avons déjà dit, savait mal le latin, et sa curiosité d'esprit n'avait pas fait d'elle un bas-bleu. Elle écrit à Huber (25 janvier 1800) : «Je ne sais ni 'décliner ni conjuguer; je suis une pauvre latiniste ». A Benjamin, elle dit (septembre 1800) : «. Je me porte bien et M. de Charrière aussi. Nous lisons tous les jours un peu de Tacite ensemble. 11 n'y a plus guère que les adverbes qui me tourmentent ; j'en oublie encore souvent le sens; il ne me manque en fait de latin que ce que tous les petits garçons possèdent ». — On se rappelle avec quelle chaleur elle recomman-

LES FINCH 3l5

eût eu sans profit l'ennui d'apprendre les rudiments du latin. Savez-vous bien que ce neveu à moi est extrêmement aimable par un esprit très délié et une sensibilité exquise... Il n'aurait tenu qu'à lui d'être fêté à Neuchâtel, mais il ne s'est lié qu'avec les Sandoz, les Chaillet et notre maire. C'est avec ce dernier qu'il est allé voir Genève et qu'il a côtoyé le beau lac... M"*^ de Gélieu ne manque guère de venir embellir nos soirées du dimanche et du jeudi, et nous prenons, nous trois, notre thé ensemble... Quel babil ! Le bonheur est babillard. Il me semble que j'engraisse et M. de Charrière ne maigrit pas. » (A Huber, 13 dé("embre 1799.)

Après avoir vu à Genève les amis que M™^' de Charrière y possédait encore, les deux voyageurs virent à Rolle M. de Saïgas.

« Ils passeront à Coppet, écrivait-elle à Huber, et je suis d'avis que tout au moins ils se promènent dans les jardins et courent la chance de voir l'illustre père et la célèbre fille... »

Le jeune Hollandais fut surtout enthousiasmé par la vue de Chexbres :

« On ne m'en avait pas assez dit, s'écrie-t-il. Ce beau lac qui se découvre tout à coup, ces Alpes couvertes de neige qui s'y baignent, cette quantité de barques à voiles blanches, cette petite ville de Vevey, et Meillerie, et le château de Chillon, et Villeneuve, et Clarens ! Dieux ! que cela est beau ! Que cela est imposant ! Combien Rousseau a eu raison d'en faire le lieu de la scène pour sa Nouvelle Héloïse ! ... Mon compagnon de voyage est un fort charmant garçon, avec qui je me suis lié ; nous faisons la plupart de nos courses ensemble ; celle-ci se fait en petit char à l'allemande. »

C'est ainsi que les étrangers, enivrés par la lecture de Jean- Jacques, commençaient à découvrir les sites qu'il a décrits.

dait à M'" L'Hardy la lecture des lettres de Cicéron. Mais il est à croire qu'elle les lisait en français. Et, à ce propos, recueillons un mot que Fréd.- Alex. de Chambrier nous a conservé dans son journal : « M"" de Charrière disait que Cicéron s'était étonné toute sa vie de la fermeté qu'il avait montrée une fois. » — Puisque nous en sommes aux « à-propos », recueillons encore, à propos de ses lectures latines, ce passage d'une lettre à Huber, qui fournit sur les ancêtres de M"" de Charrière un renseignement intéressant : «s Je lis toujours Tacite. J'ai fait venir de Hollande ce qu'on a de mon grand, grand, grand-oncle de Witt. Je voudrais lui appartenir de plus près et avoir eu à dire mon oncle, tout simplement. Vous souvient-il de ce que nous en lisions un jour ensemble dans l'histoire de mon pays »? (21 juillet 1801).

3l6 MADAME DE CHARRIÈBE ET SES AMIS

Quand vint l'automne, avec ses brouillards et les aigres rafales du vent d'ouest, Guillaume de Tuyll, qui avait la poitrine délicate, fut assez souffrant, et M'"'^ de Charrière le soigna avec la plus tendre sollicitude :

« Ma tante, dit-il, passait toute la soirée devant mon lit à me verser du thé, réglait ma diète, tout enfin ! L'auriez-vous attendu de l'auteur des Trois femmes ? »

Cueillons encore dans ses lettres quelques passages qui ont leur intérêt pour les Neuchâtelois :

« M. de Gélieu est actuellement ministre à Colombier... Il est à moitié paysan, et il remercie le bon Dieu avec beaucoup de ferveur quand il peut engranger du foin et du blé secs '.M. Chaillet, ministre à Neuchâtel, prêche quelquefois ici : c'est une autre paire de manches. La fille de M. de Gélieu est une jeune personne fort aimable et belle ; nous la voyons souvent ; jamais on n'a été si instruite avec aussi peu de secours ; elle parle le français, l'anglais et l'allemand parfaitement, sait fort bien le latin, lit les auteurs les plus difficiles... M'"^ de Charrière l'admire... Il arrive qu'étant occupée à lire Horace ou Virgile, son père vienne lui dire de faire un Koornzak : aussitôt elle pose son livre et manie une toile grossière jusqu'au milieu de la nuit, sans qu'il lui arrive jamais de se plaindre le lendemain, ni sans interrompre les leçons qu'elle donne de grand matin à ses petites sœurs. Deux choses me rappellent Cœlhorst ^ à toute heure du jour : la première, c'est le bruit que font les batteurs "dans la grange de M. de Ch., et la seconde, c'est l'aboiement d'un chien : cet aboiement ressemble si fort à celui de Pollux... »

On parlait beaucoup de la Hollande, dans la maison de Colombier ; et M'^^ de Charrière sentit se réveiller toute sorte de souvenirs d'autrefois, si bien que son neveu fit venir pour elle des hukkems (harengs fumés) et du gerookte Zalm ^ dont il lui prit fantaisie. Est-ce encore l'effet des souvenirs d'enfance, mais il écrit un jour: «Nous avons fini la soirée par lire dans la Bible!.. »

Notons aussi un curieux trait de mœurs locales. Le i'^'" janvier 1800 *, le jeune Hollandais conduit M"*^ de Gélieu au bal de la

' Celle phrase, depuis // remercie, esi en hollandais dans le lexie.

- Résidence d'éié de la famille de Tuyll-de Pagniel.

' Du saumon fumé.

■* Il daie ainsi : Ce i" jour du i g' siècle. .M"" de Charrière, nous aimons à le constaier, avait de plus saines notions que son neveu. Une lettre d'elle, du 3i décembre 1800, est datée : Ce dernier jour du 18' siècle. Pour cette femme à l'esprit juste et capable de raisonnement, le 19' siècle commençait le i" janvier 1801 .

Jeunesse, à l'auberge du village. Les danseurs promènent dans les rues l'effigie de Bacchus, « avec beaucoup de pompe et de bruit », puis la placent dans un coin de la salle, pour l'enterrer le lendemain. La gaîté la plus décente règne dans cette soirée, et c'est M. de Tuyll qui découpe les viandes du souper :

ISABELLE DE GELIEU (D'après un portrait appartenant à M. A. Bandelier, à Berne).

« Ce qui paraîtra assez plaisant, ajoute M'"^ de Charrière, c'est qu'une sœur du général Brune s'était chargée des tourtes et des pâtés, qu'elle s'est fait payer d'une manière tout à fait digne de son frère et de ses adjoints en rapinerie. Cette citoyenne est de Mulhouse. Elle est veuve. Son frère, averti qu'elle était cuisinière à Neuchâtel, l'a laissée dans son modeste état ; mais elle, un peu moins philosophe sans doute, s'est mise en pension chez M"^ Fatton, où elle parle beaucoup du général son frère, fait

3l8 MADAME DE CHARBIÈBE ET SES AMIS

par-ci par-là des pâtés, et écorche ceux qui les lui commandent.» (A Huber, 1800.)

Le moment vint pour le jeune de Tuyll de quitter ce Colombier où il avait vécu neuf mois heureux. Le premier samedi de mars 1800, à 3 heures du matin, sa tante l'embrassait et il partait pour Neuchâtel, où il devait prendre la diligence pour Paris. M'"^ de Charrière remerciait les Sandoz-Rollin de leurs bontés pour son neveu par ce billet charmant :

« Puisse votre petit Alphonse, quand il sortira de la maison paternelle, être accueilli par des gens qui vous ressemblent ! Mon neveu m'a dit qu'en prenant congé de vous, il avait balbutié des mots qui n'avaient point de sens... // dira mieux quand il ne sentira rien... » (2 mars 1800).

Le voyageur emportait la recommandation que voici, que sa tante lui avait remise :

« M. de Tuyll, neveu de ^l'^^ de Charrière, ayant entendu parler du citoyen Benjamin Constant à Genève, à Neuchâtel, mais surtout à Colombier, désirerait de le voir, ne fût-ce qu'un quart d'heure. Il ne demandera rien au citoyen Benjamin qui puisse faire perdre à celui-ci un temps précieux. »

Le jeune visiteur fut aimablement reçu par le « citoyen », et celui-ci fit plaisir à M"^"^ de Charrière en disant à son neveu qu'il venait de lire les Nouvelles de l'abbé de la Tour :

« C'est, écrit-elle, vouloir converser encore un peu avec moi. Je vous le rends en jugeant quelquefois, d'après votre ancien cœur, de l'impression que doivent faire sur vous les événements. Peut-être ne vous vois-je pas bien aise quand vous l'êtes, mais je crois mieux deviner vos chagrins, et il m'est arrivé de vous plaindre. » (19 mars 1800.)

Ce dernier mot ne dut pas faire plaisir à Benjamin, car il ne pouvait ignorer tous les commérages qui couraient la Suisse à son sujet et dont nous trouvons tant d'échos dans les lettres de M"^*^ de Charrière à Huber. En voici quelques échantillons :

« 19 janvier lygg... Constant, à ce qu'on m'a écrit, n'a pas été reçu à Coppet à ce voyage ; la belle l' allait voir à Nyon. On nie le projet de mariage... Le mari serait, à ce qu'on croit, difficile à écarter et le père très opposé à ce nouveau genre de scandale...

28 février 1799... Constant est retourné à Paris, et sa dame est restée à Genève, où elle étonne le monde autant par ses

attitudes que par son esprit... M. de Saïgas m'écrit qu'on prétend que Constant et M'^*-" de Staël se donnent beaucoup de mouvement pour être nommés par Genève au Cinq-Cents, mais que Barras n'en veut pas. Je serais comme lui ; il y a assez de brouillons sans eux.

27 avril 1799... Voilà Benjamin et sa Dame qui ont aussi échoué. Ceux-là prétendaient assez et ont remué ciel et terre. Je trouve pourtant leur naufrage peu mortifiant, pour un naufrage. A Genève, du moins, ils avaient gagné les esprits. Je comprends le désespoir de la Dame de ne pouvoir dire : « Les amis, le père, les parents de Benjamin sont des sots de ne pas voir combien il est heureux de m'avoir pour âme de ses actions, pour preneuse, solliciteuse : lequel d'entre eux aurait pu le faire nommer législateur de la République française ? »

13 décembre 1799... Benjamin écrit de Paris à Genève qu'il a fort bonne opinion du gouvernement nouveau, pourvu qu'il ne devienne pas trop militaire... La dernière fois que je l'ai vu, il y a, je pense, un peu plus d'un an, il insinuait qu'il avait eu part au 18 fructidor. Comme j'ai toujours coupé court, déclarant que ]e détestais cette journée, je n'ai pas su s'il se vantait avec ou sans raison, et supposé que ce fût sans raison, si c'était avec ou sans conviction. Seulement, j'ai penché à croire qu'il croyait ce qu'il insinuait, et voici pourquoi. Sur ce que je dis : 11 a péri plusieurs déportés, — il me répondit très vivement : Un seul, Murinais, et il avait soixante et dix ans ! — D'après cela, je n'ai pas douté qu'il ne fût sensible à ce qu'il aura appris depuis au sujet de ces gens-là, et je crois qu'il s'étourdit en se mêlant de tout ce dont on souffre qu'il se mêle. Sa Dulcinée, dit-on, écrit qu'elle ne sait encore que dire de la nouvelle révolution. Elle extrait, et commente, et loue et réimprime son père. Elle se dit fille de prophète.

C... (je n'ose presque le nommer, de peur que ma lettre ne s'égare, qu'on ne la lise et que le téméraire discoureur ne soit puni), C. m'a dit que B onaparte] avait beaucoup des manières d'un prince allemand. Vous savez comment on se montre affable, disant un petit mot à chacun. Le mot n'est rien, mais l'Altesse le dit, et on est ou se montre flatté. — Citoyen N. N. (de Laplace, par exemple). — Citoyen Général ! (on se soulève un peu de dessus sa chaise. Notez que c'est à un grand dîner, et qu'on est assis aux deux bouts de la table). — Vous êtes de V Institut... Quand est-ce qu'on nous paiera ? Je suis aussi de V Institut, et ]e voudrais être payé... Citoyen Garât ! — Citoyen Général ! — Etesvous marié?... — Voilà comment on disait après l'Italie, avant l'Egypte...

23 janvier 1800... [A propos du verbe allemand Gônnen : accorder!... Ici, on dit en patois : I vo le cor (Je vous le corde). C'est à Constant que vous cordez sa place au Tribunat. Mais il

ne l'a peut-être déjà plus, et je lui corde assez sa disgrâce. Il a vite fait de son petit opposant, et se croyait peut-être tout un parti d'opposition. On m'écrivait il y a trois jours de Genève : « Sieyès et Benjamin seraient-ils congédiés ? M""^ de Staël est « à S.t-Ouen ; on la dit poltronne. Son père pense qu'elle pour- « rait bien revenir à Coppet. » Benjamin doit avoir dit chez le général Du verrier : « Je triompherai de mes ennemis avec les régiments qui sont à mes ordres. » Fréron a une place. Barère a été bien reçu. Tout cela me devient fort égal. Il y a longtemps que je ne m'attends à rien d'avantageux. Perfectibilité, perfectionnement, sont de longs et grands mots...

...L'antagoniste le plus décidé de Benjamin au Tribunat est précisément ce même Riouffe dont il s'était engoué. Un autre lui a dit que son discours — premier discours à grand mouvement — manquait de justesse et péchait par les exagérations. Pauvre garçon ! Il n'était pas, chez M'^*^ de Staël, à l'école de la vérité et de la raison sévère et simple. »

On comprend le II m'est arrivé de vous plaindre, qu'elle adressait à l'ancien ami dans sa lettre du 19 mars 1800. Elle ajoutait ce mot plus aimable :

« M. de Tuyll s'est bien ennuyé au Tribunat. Ce n'est pas votre faute, excepté en ce que vous n'avez pas parlé. »

Elle continue à le charger de commissions de librairie, à lui demander de menus services. Voici, à titre d'exemple, une de ces « lettres d'affaires » :

« 3 avril 1800. Puisque vous mf^ savez gré de vous avoir donné une commission, vous ne serez pas fâché, j'espère, que je vous fasse une question. Persée et moi serons encore une fois les bienvenus. Après le départ de mon neveu, je me suis trouvée dénuée et désœuvrée à l'excès, et d'autant plus que M"" L'Hardy et de Gélieu ont été quelque temps clouées chez elles. Je ne pouvais pas exiger de M. de Charrière de me faire lire Virgile du matin au soir. Ayant eu recours au Lycée de La Harpe, j'ai senti de l'impatience aussi souvent que du plaisir, et son Plaute, son Térence, son Aristophane m'ont donné l'idée de les imiter, au lieu d'aller toujours les jugeant. Je me suis donc mise à écrire une comédie. Elle est en 2 actes, en vers, et c'est une comédie, car elle fera plus rire que larmoyer... A qui faut-il envoyer ces choses-là ? Ont-elles besoin d'une autre recommandation que l'esprit et la gaîté qu'on y pourra trouver ?... Si vous ne me disiez pas que votre vie est très sérieuse, je vous adresserais le Mariage rompu... Donnez-moi une adresse ou une direction. Rien ne serait si facile à jouer. Peu de rôles, de jolis rôles, et point de

décorations extraordinaires. Le lieu unique est un salon de Paris. Nulle allusion à la politique. Si le Mariage rompu m'enrichit, je vous donnerai un joli cachet, soit une petite gravure antique, soit un Cicéron très comme il faut et moins laid que celui que vous avez eu la bonté de conserver. J'ai été touchée, en le voyant, d'un peu de honte et de beaucoup de reconnaissance...

P.-S. — M. de Ch., qui vient de lire votre lettre et la mienne, me reproche l'à-propos du cachet. Je ne saurais qu'y faire. « Si le Mariage rompu m'enrichit, — soit que vous m'ayez aidé ou non à le faire jouer. ^ »

Nons n'avons aucune des réponses de Benjamin à ces dernières lettres. M'"*^ de Charrière les trouva-t-elle trop peu aimables pour être conservées ? Il en est pourtant qui lui firent plaisir, celle d'avril 1800, par exemple, à laquelle ces lignes font allusion :

« Il reste toujours quelque chose de certains goûts, de certains attachements ; ceux dont il ne reste rien n'ont vraiment jamais été : c'étaient des semblants ou des illusions ^ Je ne me suis jamais plainte que vous m'eussiez mal comprise ; je ne suis pas persuadée que je vous aie mal compris ; il me semble que je comprenais, et que j'étais mécontente. Peut-être ai-je eu tort dans ce second point ; peut-être me trompais-je dans le premier. »

^ Le Mariage rompu, ainsi que la plupart des autres comédies de l'auteur, ne fut ni joué, ni imprimé (en français du moins). En voici le sujet : Albert, élevé très simplement, loin de Paris, v vient pour épouser Sophie, qu'il aimait dès sa première jeunesse et qui lui est depuis longtemps destinée. Il la retrouve occupée uniquement de toilette et de chiffons. 11 rompt alors le mariage convenu pour épouser !a bonne et simple Agathe. Quelques jolis vers brillent parmi beaucoup d'autres assez fades. Citons ceux-ci, où Albert dépeint la femme qui, devenue vieille, continue de ne songer qu'à sa parure :

On n'a rien dans l'esprit, on n'a rien dans le cœur Qu'un vide épouvantable où la triste pensée Se promène au hasard, d'elle-même lassée.

Le manuscrit de cette comédie se trouve à la Bibliothèque de Neuchâtel.

^ Sainte-Beuve a cité une autre lettre de la même année, fort jolie, mais dont nous n'avons pas retrouvé l'original. Elle dit en post-scriptum : « Hier, M"" S[andoz-Rollin], voyant le plaisir que m'avait fait votre lettre et celui que vous avait fait la mienne, dit : // est des nœuds secrets... Certains fils, ajouta-t-elle, sont fins et deviennent imperceptibles, cependant ils ne rompent pas ; on les retrouve dans l'occasion. Je lui dis que je vous régalerais de ce propos et de l'à-propos. » — M"" de Sandoz-Rollin savait son Corneille :

Il est des nœuds secrets, il est des sympathies Dont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent l'une à l'autre... (Rodogune, acte IV).

Elle le prie de lire les Finch, qu'il aimera extrêmement, qui « ne ressemblent à rien d'autre », et l'informe gravement que Marianne Ustrich, qui lisait Télémaque à Colombier, lit Plutarque à Estavayer, où elle apprend à faire des tourtelettes et des gâteaux :

« Elle m'écrit en une orthographe horrible ; mais son style est digne d'une élève du Mentor du duc de Bourgogne... Je lis Tacite en sa langue. J'ai pleuré Nisus et Euryale et Didon ; je me suis fort amusée des jeux et assez ennuyée dans le Tartare. » (25 avril 1800.)

Benjamin ayant goûté les Finch \ elle le prie de leur chercher un éditeur :

« Vous me dites : J''en suis enchanté. C'est un extrême plaisir de vous entendre dire cela ; votre suffrage m'est sensible autrement encore que comme un éloge. Il y a beaucoup de choses vraies dans ces Finch ; vous et votre ami l'Ecossais, vous êtes pour quelque chose dans le Tom Lee à Cambridge. L'histoire de Bicêtre m'est arrivée... »

Si Benjamin semble avoir négligé le Mariage rompu et accueilli froidement une autre comédie, UEnfant gâté ^ il s'occupa, en revanche, avec un zèle véritable, du manuscrit des Finch ; mais toutes ses démarches auprès d'Oelsner et d'autres libraires furent inutiles. La mort de l'auteur put seule donner quelque prix à ce petit ouvrage aux yeux d'un éditeur ^. M"™*^ de Charriera resta sous l'impression que Benjamin n'avait pas mis beaucoup d'empressement à l'obliger. A plusieurs reprises elle se plaint de lui et va même jusqu'à l'accuser de mauvais vouloir et de manque de parole à propos d'un pauvre garçon qu'elle lui avait recommandé, mais pour lequel il ne fit rien :

' Peu après la mort de l'auteur, il relit ce petit ouvrage : « On y trouve esprit, profondeur, sensibilité et mauvais goût. » Uoui'nal intime, p. 116).

* Elle dit à Huber, à propos de l'Enfant gâté : « Le premier acte est bellement copié par M. d'Ivernois. Le second le sera par M'" de Gélieu. Le troisième est entre les mains de M. Berthoud. hV" L'Hardy se chargera du quatrième. Le cinquième n'est pas encore disposed of. » (19 novembre 1800). En juillet 1801, elle lui annonce que cette comédie, envoyée à Paris, a été refusée par le « comité de lecture ».

* Voir Bibliographie. Il est à noter que M"" de Charrière tit cadeau des Finch à M. Willemin, professeur de belles-lettres à Neuchâtel (i8o5-i8ii) pour qu'il en tirât profit. 11 fit imprimer l'ouvrage après la mort de l'auteur.

« Hier, dit-elle à Huber, avant de recevoir le plaisir de votre lettre, j'avais reçu le déplaisir de deux lettres de Constant... Toutes deux contenaient le refus, très platement motivé, de faire une chose qui m'aurait été agréable et qu'il avait agréée très positivement. Je fis sur le champ vingt projets de réponses, mais je crois que je ne lui répondrai pas du tout. Il savourera bien sans que je m'en mêle le goût nauséabond de son procédé. Bien sûrement, l'éducation Staël n'a profité ni à son âme ni à son esprit. Aussi vacillant et plus égoïste qu'autrefois, il n'a plus sa sorte de bonne foi enfantine, ni la gentillesse d'expression qui l'accompagnait. » (15 août 1800.)

Benjamin ayant continué pendant deux mois à garder le silence, elle déclare qu'elle hausse les épaules : « Bientôt elles ne pourront plus hausser et se remettront tranquillement à leur place. » (A Huber, 27 octobre 1800.)

Il est curieux d'observer l'espèce d'étonnement que lui cause ce Benjamin qu'elle n'avait jamais voulu prendre au sérieux et qu'elle ne peut s'accoutumer à considérer comme un homme grave. Le changement qui s'opère en lui avec les années la déconcerte. Ces impressions se reflètent dans ses lettres à Huber, à qui elle écrit le 18 mai 1800 :

« En vérité, je ne fais plus aucune conjecture sur les pensées politiques de Constant. Il m'a écrit qu'il n'avait ni peines ni plaisirs, mais des fonctions sérieuses, et rendues suffisamment intéressantes par l'envie d'y faire son devoir. Il se propose de venir cet été à Genève et point à Colombier ; cela ne prouve ni qu'il fasse l'un, ni qu'il ne fasse pas l'autre ; mais sa Dulcinée doit être déjà à Coppet ou en route... »

L'image de r« intrigante Dulcinée » semble s'interposer toujours entre elle et Benjamin, et lui gâte le plaisir qu'elle aurait encore à penser à lui. Cette antipathie sans merci lui ôte la clairvoyance, la fermeté de jugement que nous aimons en elle. C'est l'effet ordinaire de la passion. Jamais M"''^ de Charrière ne voulut admettre que Constant eût pu gagner quoi que ce fût à fréquenter une femme supérieure et enthousiaste. Elle n'acceptait même point, au début, l'idée qu'il songeât à faire une carrière et à devenir quelqu'un. Cependant, l'année suivante (24 mars 1801), elle écrit à Huber :

« Vous ai-je dit que j'avais demandé à Constant ses opinions imprimées sur les juges de paix et les tribunaux spéciaux ?

324 MADAME DE CHAKBlÈKE ET SES AMIS

Elles sont admirables, tant pour le fond que pour la forme. Il n'a jamais raisonné avec cette force, ni écrit avec cette simplicité. »

Et, à Constant lui-même, elle adresse ces lignes :

« Ce 22 février 1801. J'achève dans cet instant votre second discours. J'en suis parfaitement contente. Jamais je ne vous en ai dit autant ; j'ai attendu que je le pensasse. Hier, après avoir lu votre opinion sur les juges de paix, j'ai prié M. de Ch. de me la lire : j'ai eu un nouveau plaisir et partagé le sien. Cette opinion-là, outre que je la crois sage, est aimable et exprimée avec grâce et agrément. Les citations sont obligeantes pour plusieurs de vos collègues, et le souvenir si net de tout ce qui s'est dit dans différentes occasions, et déjà lors de l'Assemblée constituante, sur des sujets analogues, annonce l'étude de tout ce qu'il faut savoir et le respect pour tout ce qui en mérite. C'est une belle idée que celle des fonctions gratuites, mais chimérique, vu la nation ; disons-le bien bas, elle n'est pas libérale du tout. A Genève, cette petite république si marchande, les emplois n'étaient presque pas payés, mais en France on s'est hâté de ne vouloir faire des lois qu'à 18 francs par jour. ...La lecture de l'autre opinion m'a donné une satisfaction bien plus grande encore. Force, courage, capacité, j'y vois tout ce que j'estime ; on peut donc se sevrer des phrases après s'y être accoutumé ! J'en doutais, mais je n'en doute plus, et je suis bien aise que cette conviction me vienne de vous... »

Le lettre continue pendant deux pages, entre dans le vif de la question discutée par Benjamin, puis s'interrompt sur ces mots :

« J'aurais eu encore plusieurs choses à vous dire ; ce sera pour une autre fois. Vous me trouverez peut-être un peu importune, mais je vous promets que cela ne durera pas et que je vous laisserai discrètement vous reposer. Adieu. »

Néanmoins, elle se reprend toujours à douter du sérieux de cette carrière politique si bien inaugurée ; lorsque, au commencement de l'année suivante, son opposition au pouvoir croissant du Premier Consul fait comprendre Benjamin Constant dans l'élimination qui atteint le Tribunat, M"^^ de Charrière souligne l'échec de son ancien ami par ces lignes, que la suite des événements devait d'ailleurs démentir :

« Constant doit, à l'heure qu'il est, être réveillé du rêve qu'il a fait et pendant lequel il a pu se croire une espèce d'homme

d'Etat, un homme dont le sort et les talents et la réputation seraient liés désormais aux destinées et à la renommée de la république française. Je crois que cela est fini pour toujours, à moins que quelques illusions ne restent : ces êtres fantastiques sont souvent plus tenaces, plus solidement établis là où ils se boutent que les réalités les plus solides en apparence. Constant ne sera jamais en France qu'un homme d'esprit, médiocrement considéré ; trop de défiance, trop de concurrents écarteront toujours des étrangers comme lui, et le seul nom d'étranger donne trop beau jeu aux jaloux, aux rivaux, aux ennemis. Vendredi dernier, i6 pluviôse, a dû être le dernier jour de son tribunat. Je vous avoue que je n'aurais pas été très surprise si tous les tribuns avaient partagé le sort de ceux d'une puérile et importune opposition. La discussion déplaît, et une servile adhésion telle qu'elle se trouve partout doit paraître bien inutile de la part de la majorité tribunicienne. Chacun me paraît disposé à dire à cet autre Iphis (il me semble que c'est là le nom d'un personnage de Zadig) : Monseigneur a eu raison, Monseigneur a raison. Monseigneur aura raison. J'ai parié hier au soir contre M"'^ Louise, l'une de ses admiratrices, qu'il avait eu raison d'attribuer cinqcent mille francs d'appointements au président de l'Italique, et qu'il aurait raison de les mettre tous dans sa poche. M"*^ Louise prétend qu'il n'en gardera pas le sou et donnera tout à ces pauvres Cisalpins, qui sont broutés, rongés, dévorés jusqu'aux os. J'ai offert de parier qu'il finirait par être président de l'Helvétique. Je retranche le mot de république : il n'y en a plus. » (21 février 1802.)

Parmi les lettres qu'elle adresse alors à Benjamin, il en est une, remarquable entre toutes, qui nous livre le secret de son âme, et a la valeur d'une confession suprême :

« Il est vrai, écrit-elle le 16 mars 1802, que je ne suis point gaie du tout ; mais ma destinée touchant à sa fin ne m'intéresse plus guère ; jamais je n'ai eu de plan, jamais je n'ai rien ambitionné. Je désirais momentanément une chose, puis une autre, et à mesure que j'étais frustrée de ce dont j'avais joui quelques instants, ou de ce que j'avais espéré, je regrettais et m'alïïigeais. Je n'ai pas cru que l'on faisait sa destinée, je n'ai pas trop présumé de moi. Ma vie ni mes souvenirs n'offrent point d'ensemble ; mes projets n'en avaient point. // en doit et en peut du moins être autrement de vous ; je ne l'aurais pas cru cependant. Mon étonnement est de vivre encore, et je suis surprise aussi de me retrouver par-ci par-là quelque vivacité, quelque mouvement dans l'âme. Mais c'est peu de chose que ce mouvement, car au moment où je désire ou demande la chose la plus simple, je suis persuadée qu'elle ne se fera pas.

M"<^ Forster nous aurons bientôt à expliquer ce nom^ m'étonne et me fait plaisir en me témoignant de l'affection. Je lui ai montré l'anglais, à présent je lui montre le latin, et je la remercie de vouloir bien les apprendre. Hier elle dit : « JM"^*^ de Ch. est fort commode ; elle sait et enseigne tout ce qu'on a envie de savoir. » Je l'aurais volontiers embrassée de reconnaissance : nous n'étions pas seules ; je lui témoignai mon plaisir par un coup d'œil.

Voilà le beau côté de ma situation actuelle. Laissons de côté les landes un peu arides et stériles ; mais vous, que ferez-vous ? De vingt ans vous ne pourrez vous accoutumer à ne former point de vœux, ni à voir les objets de vos vœux reculer, fuir à votre approche, et les épines naître sous vos pas au lieu de fleurs. Au reste, si \'ous êtes saije. \'ous regretterez peu ce que vous

avez négligé : à l'épreuve, ces choses-là aussi se seraient trouvées peu précieuses. »

Cette lettre est l'aveu le plus poignant qu'on puisse entendre du néant d'une vie sans but et sans espérance, de la misère d'une âme livrée à elle seule.

« C'est affreux de voir l'inutilité de l'esprit pour le bonheur ! »

écrivait un jour Rosalie de Constant... M"'^ de Charrière a consigné dans la page qu'on vient de lire le testament de son désespoir. Dès lors, la correspondance devient toujours moins active, toujours plus « quelconque » et ne retrouve presque jamais son caractère d'intimité. La lettre du i6 mars 1802 est donc bien — elle était, dans sa pensée — l'adieu terrestre fait à l'ancien ami, le mot suprême que le mourant tient à dire et après lequel il garde le silence. Nous pouvons considérer comme déjà finie cette existence si active à la fois et si vide. Dans le peu d'années qui restent, il n'y a plus d'œuvre littéraire ; l'amitié et la charité occupent seules l'esprit et le cœur que nous connaissons.

Des changements essentiels s'étaient accomplis récemment dans l'entourage de M'""' de Charrière. Sa bonne et fidèle amie Muson avait rejoint en Angleterre sa sœur M"^*^ Cooper, qui était morte peu de temps après, laissant une nombreuse famille.

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