‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inédits (1740-1805) (volume 2)Chapitre 21 sur 72 · SUSANNE COOPER NEE MOULA · texte numérisé non relu

SUSANNE COOPER NEE MOULA

LKS FINCH

M"*^ Moula avait fait dans son épreuve des réflexions sérieuses, qu'elle communiquait à M""*^ de Charrière :

« Oh ! qu'il m'est doux, dans l'absence et je puis dire le dénuement où ]e suis, de savoir que vous vous occupiez de moi, que vous me vouliez du bien, que je puisse dans l'occasion avoir recours à vous. Dieu vous bénisse et vous conserve à vos amis ! — Celle qui m'aimait le plus m'a quittée et a emporté la moitié de ma vie, car ce qui m'en reste m'intéresse très peu; je mourrais

MAHIANM'. MOULA

demain tranquillement et m'efforce autant que je le puis d'être en paix avec moi-même et d'obtenir par une sincère repentance et une profonde humilité le pardon de mes fautes et une meilleure vie après celle-ci. Ne vous étonnez pas de m'entendre parler ainsi : si vous eussiez vu de près celle que je viens de perdre, que vous l'eussiez vue quitter ce monde (ce que nous devons tous faire), que vous crussiez à l'immortalité de l'âme et à une autre vie, vous auriez les mêmes impressions, parleriez comme moi et ne pourriez effacer cet impressions de votre souvenir. A propos, j'ai trouvé dans un de ses portefeuilles un petit papier cacheté, écrit dessus: Papier de M"'' de Ch. qui doit lui être renvoyé après ma mort sans être ouvert. S. Moula. De plus, une liasse de

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VOS lettres avant son mariage. Que dois-je en faire ' ? J'ai reçu en même temps que la vôtre une lettre du pauvre Camille. Il n'était pas encore parti de Hambourg. »

Muson fut quelque temps la seconde mère de ses neveux et nièces, puis les quitta vers la lin de 1799 pour se rendre en Hollande, chez un parent de M"™*^ de Charrière ^ Elle écrivait souvent à celle-ci, et l'agaçait parfois un peu par de petites maladresses de plume :

« J'ôtai l'autre jour sa lettre à M. de Charrière et la pris presque violemment pour la lui lire, plutôt que de la lui laisser lire. M"*^ Moula, approuvant qu'il couche dans ma chambre, me dit : « On ne peut être trop ensemble au commencement d'un mariage, ni à la fin. » — Un mariage ne finit qu'avec la vie : ainsi je trouvai que cette phrase ne présentait pas une image très gaie ! J'en ai bien ri cependant. — Elle est bizarre : de la vertu et des talents, voilà ce qu'à M"'^ Moula ; de l'esprit et du tact, voilà ce qu'elle n'a pas, et le degré de sens qui demande de l'esprit lui manque. J'admire, en parcourant ma galerie de portraits, ceux de mes gouvernantes et d'autres, combien peu le premier fond du caractère se laisse modifier par l'éducation, par l'expérience. Les formes changent un peu, et c'est tout. Ne vous donnez pas des peines infinies : vos enfants sont à peu près ce qu'ils seront. » (A M'"<^ de Sandoz.)

M""*^ de Charrière s'apercevait de l'abattement, de la mélancolie qui s'emparaient par degrés de son mari : cet état commandait des ménagements délicats, dont on vient de voir un exemple ^. Le pauvre homme ajoutait quelquefois un mot aux lettres que sa femme adressait à Huber. L'écriture est moins nette, le ton fort triste :

^ Nous savons ce que répondit M"" de Charrière, qui écrit à M"" de Sandoz-RoUin, le 25 avril 1800 : « 11 y a quelques années que M"" Achard se crut obligée, étant à Genève, de brûler toutes mes lettres : les F"rançais approchaient et les Jacobins genevois mutinaient. M"" Cooper avait gardé toutes mes lettres; je les ai fait donner à M"" Achard. » Nous n'avons pu les retrouver, et c'est grand dommage : elles nous auraient fourni de précieux renseignements sur les années des Lettres neuchdteloises et de Caliste, et sur la vie neuchâteloise à ce moment.

^ A Varel, chez le comte Bentinck de Rhoon, qui avait perdu sa femme.

* Elle écrivait à Benjamin, le 26 avril 1800 : « Je ne laisserais pas aller M. de Charrière à Genève. J'ose dire qu'il a besoin de moi, et il ne le nie pas. »

« J'ai bien des sujets particuliers de tristesse, écrit-il le 3 juin 1799. Le monde s'écroule autour de moi ; et je ne puis dire : Impavidum ferient ruinae. »

Quant à M"*^ Moula, nous prenons ici congé d'elle \

Un des hôtes assidus de la maison, César d'Ivernois, venait de se marier. Fixé désormais à Neuchâtel, absorbé par de nouveaux devoirs, ses visites se faisaient plus rares. Mais une perte plus sensible, parce qu'elle était complète et définitive, allait frapper la pauvre femme : elle écrit à M'"*^ de Sandoz ces trois lignes pleines de résignation :

« Je crois qu'Henriette se marie. N'en parlez pas. Je serai bien aise de l'avoir laissé trouver une issue, un asile honorable. »

Henriette lui avait causé bien des chagrins ; elle les lui pardonnait :

' Charles de Constant, établi en Angleterre, vovait les deux sœurs. M"" Cooper était, selon lui, « compassée, dévote, quoique assez vive. Elle a peur de son esprit, elle le tient à distance, afin de n'être pas tentée d'en mal user ; elle fait profession d'une grande humilité, mais on voit à tout moment le blâme prêt à s'échapper de ses lèvres. Sa sœur, que j'ai baptisée la Souris, rit avec grâce, fait la petite bouche et les grands yeux; son éducation et son esprit et ses belles manières sentent la petite ville [oh ! ce Genevois !] d'une lieue loin, et son attention et ses petits talents s'appliquent à de petites choses... Comme à toutes les filles de son âge, il lui manque quelque chose. Elle semble dire : « Je ne suis pas à ma place; j'ai un cœur comme une autre, dont je ne sais que faire, il me gêne, me tourmente : prenez-le, s'il vous plaît » (Journal de Ch. de Constant, 6 septembre 1797). Ce cœur disponible, personne ne s'en soucia. M"' Moula vécut sa vieillesse solitaire à Neuchâtel, mais elle retourna voir ses neveux et nièces à Londres, oîi la mort la surprit en 1826, à l'âge de 66 ans. Par son testament, elle institua héritières de sa très modeste fortune (17,000 francs) trois fondations pieuses de Neuchâtel : la Chambre de charité, la Maison des orphelins et le Fonds des veuves de pasteurs. Avec elle s'éteignit le nom de Moula, qui avait eu quelque renommée grâce au mathématicien, père de Marianne et de Suzanne. Deux des filles de cette dernière sont mentionnées par Ch. de Constant, qui les voyait à Londres et les trouvait « jolies, aimables, très bien élevées et remplies de talents » (Lettre à Rosalie de Constant, ig avril i8o5). En juin 1808, il annonce le mariage de ces charmantes personnes, dont les descendants existent en Angleterre. C'est à l'obligeance de l'un d'eux, M. Powles, que nous devons les portraits qui figurent dans ce chapitre.

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« J'aurais pu avoir une femme qui ne me les eût pas donnés, mais qui ne m'eût point donné non plus d'intérêt, de plaisir, d'amusement. »

Elle met Huber au fait de ce projet de mariage ; la raison de lui en parler, c'est qu'elle espérait qu'il saurait découvrir en Allemagne et lui envoyer cette Dorothée qu'elle avait eue pendant neuf ans comme femme de chambre avant son mariage :

« Je n'aurai pas en elle une personne bien adroite, bien élégante. Elle n'a jamais été jolie ; actuellement elle est vieille ; mais c'est égal, je la demande telle qu'elle est\ Henriette Monachon se marie, et à vue de pays elle fait bien. Elle n'a pas trompé son futur. Telle qu'elle est il la veut. Il a de la douceur, de l'activité et une bonne profession -. Ils demeureront à Yverdon, patrie de l'époux. J'y perds, mais ce n'est pas toute perte, et j'ai toujours fui la romanesquerie de m'exagérer mes pertes après que je n'aurais joui qu'à demi de ce que je possédais. Je n'ai conseillé, ni déconseillé ; je n'ai cherché ni à la garder, ni à m'en défaire ; enfin, je me suis comptée pour rien. A tout prendre je la regretterai, et si elle pouvait demeurer à Colombier, et passer chez moi une heure par jour, j'en aurais tout ce qu'il me faudrait. I\Iais pour le présent du moins cela ne se peut pas. »

Les amis de la maison prirent un intérêt fort naturel au mariage de cette fille qui servait M™*^ de Charrière depuis tant d'années. On allait en procession féliciter Henriette :

« Nous avons, écrit M'"'^ de Charrière, passé une demi-heure ou plus, M. et M'"'= Chaillet, M"^ de Gélieu et moi, dans une chambre où étaient auprès d'Henriette deux jeunes filles du village. Après que nous fûmes sortis, l'une d'elles dit : On est un peu gêné, mais on s'amuse ^. »

' Huber se mit en camgagne, et apprit que Dorothée était morte depuis dix ans : « Voilà qui est fini, lui dit M"' de Charrière après l'avoir remercié. La mon interrompt tout, les bonnes et les mauvaises entreprises. C'est une grande finisseuse. »

^ Il était cordonnier et s'appelait Henri-Samuel Dege.x.

* L'opinion indifférente ou hostile à M"' de Charrière ne parait pas avoir été clémente à Heniiette, lorsque le bruit se répandit qu'elle allait épouser un cordonnier pour faire une fin. M'" Charlotte Chaillet, fille aînée du pasteur, écrit, le i" février 1801, à M'" de Gélieu, son amie, ces lignes dépourvues d'aménité: «Et puis, la grande nouvelle de là-bas! Quoi, la Monachon mariée! Seigneur, quelle abomination ! J'espère et me flatte que Dieu dans sa justice lui aura fait rencontrer un bourru et un brutal fiefte qui la roue de coups une fois par mois et la batte tous les jours. Je suis indignée qu'une telle intrigante, catin, canaille et le reste, trouve à se placer ailleurs que dans un fumier... »

Le 28 décembre 1800, Henriette quittait Colombier.

« Elle est partie hier matin à 7 heures, par un temps déplorable ; elle doit s'être mariée à Concise à midi. Ce matin, elle s'est réveillée chez elle, supposé qu'elle ait dormi, car depuis assez longtemps elle ne dormait pas ; le souci la tenait réveillée. Je ne puis croire que l'hymen réalisé l'ait aussitôt endormie, mais si elle a dormi, elle s'est réveillée chez elle. Chez elle est quelque chose. C'est pour la première fois depuis qu'elle est au monde. Ce plaisir a plus de réalité que la liberté reconquise. Henriette met dans sa marmite ce qu'elle veut manger à son dîner. Elle place son lit, sa table, ses chaises comme elle l'entend. Je lui ai fait un petit ménage vieux et mesquin, elle a emporté la plupart des meubles qui lui servaient ici, mais point d'argent ; quoique nous lui ayons beaucoup aidé, ses aventures ont emporté toutes ses épargnes. Elle est assez amplement vêtue, et son élégance naturelle, jointe à ses moyens de se bien habiller, la rendront, à ce que je crois, un objet d'attention assez agréable. Il faudra cela tout au moins pour compenser une autre sorte d'attention très fâcheuse qu'elle excitera. — Au reste, je me trompe peut-être : tant de gens ne prennent garde qu'à euxmêmes ! Racine a témoigné cruellement sa rancune jusqu'au bout. Serait-ce des regrets ? Et y aurait-il de l'amour dans cette effroyable haine ^ ? » (29 décembre 1800).

Deux ans après. César d'Ivernois, qui était en correspondance très affectueuse avec M. de Tuyll, lui écrivait :

« Vous m'affligez en me disant que vous êtes en froid avec M'^*^ de Charrière : je voudrais que tous ceux qui me sont chers s'aimassent autant que je les aime. D'où peut venir cette espèce de brouillerie ? Il me semble qu'elle vous était fort attachée : j'ai de la peine à croire qu'il y ait de votre faute ; mais qu'il y en ait oui ou non, il me paraît que vous feriez bien de tâcher à vous racommoder ; vous regagneriez une amie éclairée, bonne et utile, et moi (car le moi y entre bien pour quelque chose), j'aurais plus d'espérance de vous revoir. Je trouve que M'">-^ de Charrière vaut bien quelques sacrifices, et j'en juge par moimême, qui me sens disposé à en faire de grands plutôt que de perdre son amitié. Henriette est partie, mariée, malheureuse, oubliée, ou au moins retranchée entièrement de la conversation et de la correspondance ; ainsi ce ne serait plus un obstacle à votre séjour à Colombier. »

Cette dernière phrase donne assez clairement à entendre qu'il s'était passé, pendant le séjour du joh neveu, tel incident que

' Racine était d'ailleurs pourvu de son côté : il avait épousé, le 6 juillet 1799, Marguerite Miéville, de Colombier.

le lecteur peut imaginer... Nous ne croyons pas avoir rencontré dès lors sous la plume de l'indulgente maîtresse le nom de cette fille qui avait tenu dans ses préoccupations une si grande place. La page était tournée. Nous doutons que M"^^ Degex soit jamais revenue à Colombier : sans doute elle goûta désormais « la douceur de se faire oublier ». C'est ce que son mari pouvait souhaiter de mieux. Mais nous retrouvons le nom d'Henriette dans le Journal intime de Benjamin Constant :

1804. J'ai eu aujourd'hui la visite d'Henriette Monachon, qui m'a retracé vivement les années passées auprès de M""-^ de Charrière. Il y a sept ans que je ne l'ai vue ; il y en a dix que toute relation est finie entre nous. Avec quelle facilité je brisais alors toutes les relations qui me fatiguaient ! Comme je me croyais sûr d'en reformer d'autres à ma volonté ! Comme je me sentais en pleine propriété de la vie, et quelle différence dix ans ont apportée dans mes impressions ! Tout me semble précaire et prêt à m'échapper. Ce que j'ai ne me rend pas même heureux. Mais j'ai passé l'âge où les vides se remplissent, et je tremble de renoncer à quoi que ce soit, ne me sentant pas la puissance de rien remplacer. »

Qu'eût dit M'^^"^ de Charrière, si elle eût pu lire cette page où Benjamin se montre excédé d'un lien qu'il ne peut rompre ! Elle en eût éprouvé quelque amer plaisir ; mais n'eût-elle pas été bien mortifiée de voir qu'il avait fallu une visite de son ancienne Henriette pour rappeler à cet ingrat le souvenir de celle qui l'avait si tendrement aimé ?

Ce fut une triste fin que celle d'Henriette. Devenue veuve en 1813, elle retourna à Grandson. Elle y vécut chétivement dans un pauvre logis, à côté de la vieille église où elle avait été baptisée, et reçut jusqu'à sa mort les aumônes de l'hôpital d'Yverdon, que ses infirmités l'obligeaient à solliciter sans relâche '. Des vieillards de Grandson qui l'avaient connue dans leur enfance nous ont décrit cette personne à la taille menue, aux yeux bleus et au teint coloré de blonde : son extérieur, son parler surtout, annonçaient de la distinction naturelle et un certain usage du monde ; « elle avait l'air d'une dame pauvre plutôt que d'une pauvre femme, » lorsqu'elle se promenait, un « ridicule »

' Nous devons ce renseignement à notre obligeant confrère M. Eug. Mottaz, professeur à Lausanne, qui l'a trouvé dans les archives d'Yverdon.

à son bras, ou que le soir, assise devant sa porte, elle parlait des choses d'autrefois aux petites filles, tout en leur faisant un peu de morale. Ses yeux étaient rougis et fatigués, ce qu'elle attribuait au fait que jadis sa maîtresse «lui dictait, la nuit, ses pensées. » Elle paraissait triste, comme ceux qui se renferment dans leurs souvenirs ; mais on la trouvait aimable.

Le premier juin 1838, l'hôpitalier d'Yverdon annonça à ses collègues « le décès de la veuve Degex, » et la nouvelle fut sans doute accueillie par un soupir de soulagement. Telle fut la fin de la jolie et brillante Henriette, que n'oubliaient jamais de saluer dans leurs lettres Benjamin Constant, les frères de Roussillon et les autres amis de la maison de Colombier. En 1838, Benjamin était mort depuis huit ans déjà, et Gaullieur s'apprêtait à publier les documents où allait revivre tout ce petit monde si vite disparu.

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