‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inédits (1740-1805) (volume 2)Chapitre 22 sur 72 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

La fin d'une vie

« Mon étonnement est de vivre encore. »

(M"' de Charrière à Benjamin Constanti.

Mariage de M'" de Gélieu. — La compagne des derniers jours : Thérèse Forster ; son journal — Idées de M"" de Charrière sur l'argent. — La littérature nouvelle: Goethe; M"' de Staël ; Chateaubriand. — L'amphigouri Necicer. — Rapports avec Godwin. — Trois femmes à l'index. — M"" de Montolieu à Colombier. — Visiteurs de marque. — Fin de Pierrot ; adieux de Camille. — L'ex-demi-reine. — Jugements sur Genève. — Mort de Huber. — Le journal de d'Oleyres. — Mort de M""' de Charrière.

Depuis le départ de son Henriette, M'^^ de Charrière sentait plus cruellement sa solitude et son ennui. Bientôt elle devait perdre aussi la précieuse société d'Isabelle de Gélieu. Celle-ci avait été recherchée en mariage à plus d'une reprise, mais la clairvoyance de sa vieille amie la mettait en garde contre une décision précipitée. La jeune fille avait traversé des heures d'incertitudes et ressenti des émotions qui altérèrent sa santé. Pendant un séjour de repos qu'elle fit chez son aïeul le pasteur Frêne, à Tavannes, elle rencontra celui qui devait fixer sa destinée. M'^*^ de Charrière écrit pendant l'été 1803 à Benjamin ^ :

' Vers le même temps, elle écrivait à Benjamin: «Si vous passez par Berne eri venant ici... •» (22 août 1801). 11 avait donc l'intention de la venir voir; mais il est douteux qu'il v ait donné suite: nous avons vu (chap. XXIV, p. 332) qu'il écrivait en 1804 ■ « Il y a sept ans que je ne l'ai vue... »

« J'ai empêché que ma petite amie M"*= de Gélieu ne fît un très mauvais mariage, et il en résulte qu'elle en fera un très bon. Cela me fait grand plaisir, quoique je la perde. Elle vivTa dans le département du Mont-Terrible... Elle est fort heureuse à présent ; elle ne se rappelle aucun temps de sa vie où elle le fut autant à beaucoup près. Elle reviendra bientôt de Tavannes, puis retournera s'y marier le plus avantageusement du monde. Son domicile sera à Corgémont. Une belle demeure, de la fortune, un mari très honnête homme et très aimable, voilà quel sera son lot. Elle ne mérite pas moins, et c'est une maladie causée par le chagrin et la fatigue qui l'a menée à cette félicité. Si jamais vous venez de France par le Mont-Terrible, voyez madame Morel.»

« M"'^ de Gélieu est rétablie, dit-elle encore ; je me suis arrogé un pouvoir sur elle dont, grâce au Ciel, elle se trouve fort bien... Les parents sont aveugles et n'écoutent pas ceux qui voient... C'est bien malgré M'"*-' de Gélieu que je l'ai forcée à laisser aller sa fille à Tavannes, et si vous saviez comme elle se venge ! Il semble qu'elle soit fâchée de cette santé recouvrée par d'autres mesures que les siennes... Elle m'en veut, et moi, à dire vrai, je la hais. Si elle n'avait point d'esprit, je dédaignerais de la haïr, mais elle mérite que je prenne cette peine. » (A M"^*^ de Sandoz-Rollin, 21 mai 1801.)

« Je m'occupe du trousseau de M"*^ de Gélieu ; je pense aussi à ce qui est plus intéressant, à son sort futur, mais sans inquiétude. J'ai vu son futur époux ; c'est un homme jeune, fort grand, à tout prendre un bel homme. Il est très poli ; il a l'air doux ; le son de sa voix est agréable, sa prononciation correcte, et toute son élocution annonce un homme raisonnable, instruit, bien élevé. Joignez à cela que sa réputation de probité et de bonté n'a jamais souffert d'atteinte ; joignez-y encore qu'il a de la fortune, que sa maison respire non le faste ou la profusion, mais bien l'opulence. Il faudrait ne savoir pas espérer pour n'espérer point d'un pareil mariage... » (A M'"'^ de Bosset-deLuze, II septembre 1801.)

Le liancé méritait ces éloges. Il devint par la suite un des bienfaiteurs du Jura bernois \

' Le doyen Morel (il est resté connu sous ce nom) a vécu de 1772 à 1848. Tout en remplissant ses devoirs de pasteur à Corgémont, il s'est occupé activement des intérêts matériels de la contrée : élève du bétail, culture des forêts, introduction de plantes utiles, etc. Comme sa femme, il aimait les lettres ; leur salon, oij l'on ne dédaignait pas de jouer la comédie, fut un foyer de vie intellectuelle. Le buste du doyen .Morel a été érigé en i865 à Corgémont. Voir D' Schwab, Le Doyen Morel, Berne, 1887. On doit au même auteur la biographie de M"' Morel (Biographies erguélistes, Berne, 1888) : on y trouve, avec nombre de détails intéressants, une énumération des divers ouvrages de M""' .Morel, qui a, entr'autres, traduit en vers plusieurs poésies de Schiller.

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Le mariage, célébré le 2 novembre suivant, affranchit M"*^ de Gélieu d'un conflit d'influences entre le presbytère et le Pontet, — dont elle avait d'autant plus souffert, que des deux parts elle se sentait tendrement aimée. Il ne faudrait pas croire, du Teste, que le ferme esprit de M'"'^ Morel eût subi sans contrepoids l'ascendant de sa spirituelle amie. Elle sut défendre son indépendance sur certains points essentiels. C'est ce qu'elle marque avec finesse et décision dans ces lignes, adressées, peu après son mariage, à M'"^ de Bosset-de Luze :

« Sans doute j'aurai du plaisir à vous parler de M'"'-' de Charrière et des obligations que je lui ai ; ces obligations sont infinies, et jamais il ne m'est rien arrivé d'aussi décidément heureux ■et favorable que d'avoir fait sa connaissance dans un temps de ma vie si pénible, si abandonné, que je ne me le rappelle qu'en frémissant. M'"'^ de Charrière me redonna vie, pour ainsi dire, me redonna un sentiment doux de mon existence. Que de moments d'ennui et d'abandon ne m'a-t-elle pas épargnés, que de moments délicieux n'ai-je pas passés auprès d'elle ! Comme elle savait me consoler, me faire espérer de mon sort, -et de moi, ce que jamais je n'aurais osé en espérer ! Quoi qu'il puisse m' arriver, je ne penserai jamais à ces temps-là sans un sentiment bien doux de satisfaction et de reconnaissance. Je ne crois pas qu'il lui soit donné, si malheureusement elle pouvait en avoir l'intention, de me faire autant de mal et de chagrin qu'elle m'a fait de bien et de plaisir.

Quant à son influence sur moi, elle peut bien être moindre que vous ne la supposez. Elle m'écrivait, il y a quelque temps, que je n'avais pas autant profité d'elle que je l'aurais pu. Cela se peut bien, mais il y en a une raison bien simple, c'est que nous différons sur des choses trop essentielles pour que je puisse me laisser aller au goût de l'imitation. D'ailleurs, il serait difficile de la suivre en tout : elle ne se suit pas assez elle-même ; mais j'ai pu profiter et je crois avoir profité de son expérience, de son tact et de cet esprit d'observation qui est une de ses grandes qualités. Au reste, je vais plus loin que vous ne vouliez, car vous ne me demandiez que de parler des obligations que je lui ai. J'en parle moins que je n'y pense, mais j'y pense beaucoup. »

Le départ de sa jeune amie laissait M"™^ de Charrière plus seule encore et plus lasse de vivre. C'est à ce moment que la vit Charles de Constant, qui lui amenait sa charmante jeune femme, Ninette Achard. La maison du Pontet laissa aux visiteurs une impression bien mélancolique :

« Nous avons fait \'isite à M. et M'"<= de Charrière de Zuylen à Colombier. Vous connaissez l'auteur des Lettres de Lausanne^ Caliste, etc.. Nous avons trouvé ces aimables personnes fort vieillies. Le silence, la solitude de leur demeure n'égayaient pas le tableau. C'est un triste spectacle que celui de gens âgés, malades et isolés : il faudrait que la vieillesse fût entourée de jeunes gens... M'"^ de Charrière a une grande activité d'esprit ; son âme est fort avide de tout ce qui peut nourrir le feu sacré de l'intelligence. Elle souffre moins qu'une autre personne de

l'isolement ; mais ceux qui ne font que passer pensent que si son mari venait à mourir avant elle, qu'elle éprouverait un vide bien grand. Quoi qu'il en soit, la visite que nous avons faite dans cette maison nous a attristés. ^ »

Vers le même temps, M"^<= Huber confiait à M'^^ de Charrière ses perplexités au sujet de sa fille aînée, Thérèse Forster, qui devenait grande et devait songer à gagner sa vie. M'"<= de Charrière répondit en proposant de la prendre chez elle, de l'instruire, de la former en vue de quelque place de gouvernante. La jeune fille rendrait, en échange, mille petits services dans la maison :

« C'est, lisons-nous, dans une lettre à la mère, c'est auprès de M"^ Louise que j'aspire à la placer. Elle en recevra l'exemple du travail constant et régulier, sans turbulence et sans empressement excessif, des procédés nobles sans ostentation, délicats sans raffinement, d'une bienveillance universelle, se montrant

NINETTE ACHARD (D"aprés une miniature appartenant à .M'" Rilliet-de Constant) à Genève).

' Papiers Constant (Bibl. de Genève), .\lcc 2. tome V.

LA FIN D UNE VIE

plus par de l'indulgence que par de l'enthousiasme, et par des ménagements que par des soins recherchés ! Si quelquefois, en présence de la jeune personne, mes discours tendaient à rendre tout cela un peu plus net, plus vif, plus chaud, si quelquefois je blâmais avec humeur et louais avec attendrissement, je ne pense pas que cela pût faire le moindre mal. Supposé que je donnasse quelquefois des avis sur le langage, ce serait pour le rendre plus simple en même temps que plus pur... J'invite pour un an ou deux, parce qu'il ne vaudrait pas la peine de se déplacer pour un temps plus court et qu'un temps plus long fixé d'avance pourrait effrayer et gêner. Pour prolonger le séjour, il faudra que le désir en soit témoigné de part et d'autre, et c'est à quoi je m'attends.

Je demande que Thérèse ait communié, parceque la religion est d'un enseignement difficile, que c'est un sujet fécond en notions vagues, d'où résulte l'exaltation avec ses travers, ou la dédaigneuse incrédulité avec les siens ; je voudrais donc que la tête de la jeune fille arrivât plus ou moins arrangée à cet égard, et qu'on pût la laisser avec sa conscience, les livres que M'""-' sa mère lui aurait prescrits et les conseils qu'elle continuerait à lui donner.

Vous jugez bien que j'ai le consentement de M"*^ Louise : Thérèse me fera plaisir. Je suis bien sûre que je m' accoutumerai et m'' attacherai à la jeune fille. Voilà ce qu'elle a dit. » (16 mars 1801.)

Les parents acceptèrent cette proposition, et dans la lettre suivante, M"*^ de Charrière souhaite la bienvenue à «la jeune Thérèse », ou plutôt, dit-elle, à « M"*^ Forster, car c'est ainsi que je veux l'appeler : il y a une considération témoignée une fois pour toutes qui tranquillise l'amour-propre. » Elle dit à Benjamin ses premières impressions :

« Thérèse Forster est chez moi depuis quatre ou cinq jours. Elle ressemble en beau à sa mère. Elle paraît contente ici de chacun et chacun est content d'elle. C'est un joli et doux petit remplissage dans la maison ; elle occupe et intéresse sans inquiéter. » — « Je cherche ses défauts et ne les trouve pas, dit-elle à Huber... Le soir, pour amuser votre fille, je lis quelquefois une scène ou deux de Molière. Charlotte Junod une nouvelle femme de chambre] partage cette petite récréation. M"*^ Forster, grâce à vous et à sa mère, doit changer le moins possible... Elle plaît à chacun... Je vais lui donner cette lettre : il est juste qu'elle lise son éloge. J'ai été sobre, économe dans mes louanges, pour pouvoir mieux et plus convenablement les lui faire lire. » (21 juillet 1801.)

Seule, M"^ Henriette, toujours maussade, ne souriait pas à la nouvelle venue : « Les yeux que M"^ Henriette fixe sur elle, et son visage allongé, me font peine à voir. » (A M"*^ L'Hardy, 27 septembre 1801.)

Un trait qui peint M""*^ de Charrière, c'est qu'elle n'avait voulu faire « aucun arrangement d'argent » avec les Huber :

« Nous nous en querellons beaucoup mieux, expliquait-elle trois ans après, plus franchement, plus gaîment ; nous nous en réconcilions mieux aussi. Je puis la traiter plus en mère, elle peut quelquefois me traiter en fille indocile sans que cela soit offensant ni choquant. Je ne lui fais pas des présents. Je l'habille presque en entier, et de cette façon elle reçoit avec plaisir. Elle est aussi modeste que discrète. Sa fierté — car elle en a beaucoup — ne m'incommode point, parce que je suis d'une humeur à la ménager naturellement. Je lui dis un jour que je venais d'écrire quelques lignes d'après lesquelles il lui serait remis 50 louis à ma mort : un peu de frémissement à ce mot de mort fut tout ce que je vis chez elle.

...Naturellement incertaine et très mobile dans mes impressions, je me tiens tant que je puis appuyée contre les convenances des autres, bien sûre que dès que je les aurais sacrifiées aux miennes, les miennes ne me conviendraient plus... J'ai demandé M""^ Forster pour l'amour d'elle et non pour moi. J'ai souhaité de la mettre en état de remplir une vocation lucrative, et je l'ai fait, non pas aussi bien que je l'aurais voulu, mais aussi bien que j'en étais capable. Elle parle français, elle sait l'anglais et l'italien. Elle écrit assez correctement et avec élégance. Elle a une opinion motivée sur toute chose. Quant à ses petits défauts, elle en est, sinon corrigée, du moins avertie. Il faut lui laisser remplir sa destinée telle que ses parents l'avaient projetée et prévue.» (A M""^ de Sandoz-Rollin, 22 septembre 1801.)

Ce fut donc le rôle d'une véritable institutrice que M""^ de Charrière remplit auprès de sa jeune protégée. Celle-ci a conservé parmi ses papiers, comme de précieuses reliques, les dictées que lui faisait sa mère adoptive, sur toute sorte de sujets, littérature, langage, règles de conduite. 11 existe aussi un journal intime, écrit par Thérèse à Colombier pendant ces années décisives pour elle ; malheureusement, la dernière partie en a été perdue \ Mais ce qui en subsiste suffit à montrer la sollicitude dont la jeune étrangère était entourée :

' Ce document appartient à M. le D' O. de Greyerz, qui a bien voulu nous le communiquer.

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« Hier, M'"*^ de Ch., dont le cœur est toujours occupé de ce qui peut faire plaisir à ceux qu'elle aime, et qui, si elle se laissait aller à tous ses penchants, se dépouillerait de tout ce qu'elle possède pour ses amis, m'a fait un très beau cadeau, que j'ai eu peine à accepter, et je me fais encore des reproches de n'avoir pas résisté davantage. C'est une Bible de très petit format, avec les psaumes en musique, reliée en velours noir, avec de très gros crochets en or. J'avais d'autant plus de répugnance à accepter ce présent, que, contre mon gré déjà, elle me fait faire une rrïontre...

...L'autre jour, M'^'= de Ch. me donna un papier par lequel elle me lègue 50 louis et demande qu'après sa mort on me paie, outre ces 50 louis, 20 louis pour chaque année passée près d'elle à dater de ce moment. Je ne voulais pas accepter. L-'idée que cela comportait était trop affligeante, et d'ailleurs je sentais trop bien que cela n'était pas mérité. Cependant je ne savais comment rejeter cela, comment m'y opposer. Il a fallu prendre une copie du papier. Je suis mécontente de ma faiblesse... »

M'"^ de Charrière estimait être l'obligée de cette gentille Thérèse, qui mettait dans la vie morose de la vieille maison un peu de jeunesse, de fraîcheur et de gaîté ; aussi n'épargnait-elle rien pour lui témoigner sa reconnaissance, et l'on vient de voir les marques de sa générosité. Il faut ajouter qu'elle ne fit jamais grande attention à la dépense. Son opinion sur l'argent n'a jamais varié. Jeune fille, elle écrivait à d'Hermenches (12 aoiit 1765):

« Je ne connais personne qui ait pris plus à la lettre que moi tout ce que disent les philosophes et les romans sur le détachement des richesses ; il m'ont fait accroire tout ce qu'ils ont voulu.»

Et trente ans plus tard, elle adressait à M'"'^ de Sandoz- Rollin cette jolie lettre, qu'il serait fâcheux de laisser perdre :

, « En thèse générale, je ne disputerai jamais que l'argent n'achète des jouissances. Mais comme il n'y a rien de général pour les individus et qu'il faut toujours faire des applications particulières si l'on veut connaître la vérité, je dirai que j'ai appris par de nombreuses observations que les jouissances achetées avec de l'argent sont si peu précieusçs, que se les ménager de loin et se mettre en inquiétude sur leur perte, c'est une folie causée par une erreur. La fortune, la richesse, l'aisance, ne sont que des abstractions : si je veux juger sainement, je cours tout droit à l'homme riche et à l'homme aisé, et je regarde leur vie ; puis à l'homme pauvre, et je regarde la sienne. Ce n'est pas non plus l'homme abstrait, soit riche, soit pauvre, que je

considère : c'est M. Poiirtalès, M. votre père, M. Chambrier le conseiller d'Etat, M. Chambrier de Turin, MM. Chaillet de toutes les espèces, M. de Charrière, M. Berthoud, M. de Gélieu, M. Liegthan, le menuisier Kramer, le père Ambos, la messagère de Colombier et son mari, cette Fanchon qui vient de nous quitter... Jamais, soit bien, soit mal, je ne raisonne que sur des données simples et palpables.

Et ne croj'ez pas que je ne dédaigne l'argent que parce que j'ai toujours eu de quoi satisfaire mes goûts. J'ai souhaité longtemps d'acheter des tableaux, et je n'en ai point acheté. J'ai souhaité pendant plusieurs années une voiture ouverte commode, et un homme et un cheval qui pussent en tout temps me conduire où j'aurais voulu aller, et je ne les ai point eus. J'ai souhaité une chambre grande et exhaussée, où je n'étouffasse pas quand on avait du monde à manger ou en soirée, et où l'on ne gelât pas non plus. A l'heure qu'il est, je voudrais que mes Trois femmes fussent réimprimées sur du beau papier en caractère Didot et sans faute d'impression. Je m'en passe, ma belle, et même je n'en parle qu'à vous. Mon père ne disait jamais : « C'est trop cher ; je n'ai pas assez de fortune. » Il faisait ces calculs à part soi, et j'ai toujours trouvé cela plus élégant, plus noble, et j'ai imité mon père. Si la Révolution en avait ainsi ordonné, j'aurais vendu tous les jolis meubles que j'ai, tout le beau linge, toute la porcelaine, toute la vaisselle, sans presque de regret que pour M. de Charrière, et sans un seul mot de plainte adressé à qui que ce soit. Et cependant j'aime tout ce qui est joli, mais outre que je sais qu'on peut pleurer bien amèrement au milieu des plus belles choses du monde, j'aurais l'orgueil de ne pas me plaindre.

Voilà à peu près ma profession de foi et de mœurs sur cet article. La privation que je m'impose aujourd'hui par prudence ne me serait pas plus dure à supporter demain par nécessité. Je rougirais peut-être de la prudence, et ne rougirais certainement pas de la nécessité. M'^*^ de Sévigné parle d'un homme dont on lui avait dit : Il mange de la merluche toute sa vie pour manger de la morue après sa mort. » {\ juillet 1797.)

M'"<^ de Charrière ne songeait plus guère à écrire que ses dernières volontés. Le soin de la santé de son mari, de sa propre santé, toujours plus ébranlée ', la tristesse d'un intérieur où

' Thérèse écrit dans son journal : « 16 janvier i8o5... Nous avons eu la nuit la plus pénible. M"" de Ch. a été indisposée ; je ne pouvais pas dormir parce qu'elle appelait à tous moments Charlotte... Aujourd'hui, elle est mieux. La soirée que j'ai passée auprès d'elle a été très silencieuse. J'ai tlé toute à mes réfle.xions sur le passé et l'avenir, et ce n'était pas gai •*.

LA FIN d'une vie 343

tous se sentaient vieillir, n'était guère propre à lui inspirer •d'aimables fictions. L'antique demeure elle-même se delabrp.it :

<• Nous avons un temps déplorable, écrivait-elle à Benjamin ; il me semble que notre maison s'use et que nous nous usons ; c'est une double cause de souffrance dans un froid très vif ou un vent très fort. J'ai passé cette dernière nuit à écouter le vent. » /22 janvier 1801.)

Son recours, dans cette mélancolie, était la lecture. Le mouvement littéraire reprenait en France ; mais, tout en feuilletant les livres nouveaux, elle demeurait fermée aux soufïïes printaniers qui allaient rajeunir la littérature :

<< Je trouve, dit-elle à Huber, dans la plupart des ouvrages ■soi-disant philosophiques, soi-disant religieux, un fond de faux foncier, permanent, qui se déguise en vain dans le vague du raisonnement, le clinquant du style et des accumulements de faits qui tantôt ne sont pas certains, tantôt ne touchent que très obliquement et faiblement la question. L'un prêche le christianisme non comme la volonté manifestée d'un Dieu bien certainement existant, mais comme une doctrine utile aux gouvernements, à l'ordre des sociétés, etc. Un autre le vante comme poétique, comme favorable à la tragédie, à l'épopée, etc. Tout cela peut se disputer et ne fait rien à l'essence de la ■chose... Que j'aime bien mieux — vous croyez que je vais dire VEnfant gâté ! non, — Hermann und Dorothea ! Il faut avouer que de temps en temps Gœthe est un admirable homme. Pourquoi a-t-il fait les derniers volumes de Wilhelm Meister et ses vilaines épigrammes '■'

Je n'ai pu venir à bout de lire tout de Gérando \ mais hier je lus avec plaisir les tentatives faites pour une langue universelle, une langue philosophique, et la marche et le véritable mérite des leçons données aux sourds-muets.... » (29 décembre 1800.)

Elle revient souvent sur son admiration pour le poème de Gœthe : « x\h ! parlez et reparlez-moi de Hermann et Dorothée ■ » dit-elle à Huber (28 nov. 1801.) Elle en fait lire la traduction « à tout le village », comme elle fait lire à tous ses amis le Lycée de La Harpe, « livre indispensable. »

« Dites à votre mari, écrit-elle à madame de Sandoz, que le Hermann et Dorothée est encore très passable en français. Il vaut mieux que V Homme des cJiamps de Delille, et que tout ce que

' Des signes et de l'art de penser dans leurs rapports mutuels (1800).

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font les Staël et les Genlis. Je le prête à nos jeunes villageoises. C'est un livre fait pour elles ; aussi en ai-je fait venir deux exemplaires exprès pour le leur prêter. » — « J'aimerais mieux, ditelle à Benjamxin, avoir fait un seul chant d' Hermann et Dorothée, que la traduction des Géorgiques et les Jardins, ou le glacial Homme âes champs » (20 février 1801.)

Elle se plaisait à causer de ses lectures avec d'Oleyres, qui venait fréquemment de Cormondrèche passer quelques heures auprès d'elle et notait au retour la substance de leurs conversations :

« 1802. 7 février. Elle prend en grippe un livre et un auteur sur un mot, sur une phrase, et jette l'ouvrage \ Florian est aujourd'hui l'objet de son aversion pour un trait déplacé de Galathée. »

Avait-elle donc si grand tort d'aimer Goethe et de dédaigner Florian ? Mais ses jugements sont parfois plus singuliers. Elle trouve un ouvrage du comte de Ségur « supérieurement écrit », et ajoute :

« Je ne dirai pas qu'il ne se sente jamais du clinquant à la mode, mais il n'y a pas à cet égard un excès fâcheux. Il me semble que Constant et sa dame en doivent être très jaloux. C'est un ouvrage, et non un balbutiement décousu et pourtant à prétention, un amas d'orgueilleux peut-être. Je pense qu'il demeurera et -qu'on nommera encore M. de Ségur quand cette famille d'écrits neckériens sera parfaitement oubliée ^» (A Huber, 21 novembre 1800.)

Ici, elle fait surtout allusion aux Mélanges de M"^^ Necker, qui l'avaient prodigieusement agacée par l'incontestable recherche du style :

^ Elle écrivait un jour: «La manière de La Fontaine est unique. J'ai souvent admiré que l'esprit, sa tournure, son étendue, sa capacité, se manifestât clairement dans trois ou quatre phrases. On se moque de moi quand je juge un livre sur les premières lignes, et en vérité on a tort. L'emphase, l'obscurité, l'affectation, l'inélégance se montrent d'abord, et le naturel, la clarté, la grâce, ne se cachent pas davantage ». (A M"' de Sandoz- Rollin, mai 1798).

^ Il s'agit du comte L.-Ph. de Ségur et de son Tableau historique et politique de l'Europe (i8oi), publié d'abord (1800) sous le titre : ///s/o/re de Frédéric-Guillaume IL Le récit de la révolution de Hollande, qui y occupe une grande place, intéressait particulièrement M"" de Charrière.

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« Elle n'a pu, écrit d'Oleyres, supporter l'ouvrage de M™^ Necker, à cause de son amphigouri et de ses prétentions continuelles non seulement à l'esprit, mais à l'imagination, car elle court toujours après une image. »

Voici les lignes, pleines de sa verve du meilleur temps, qu'elle adressait à d'Oleyres au sujet de cet ouvrage :

« 3 avril 1799 : Les pensées qui ont quelque justesse sont d'une grande trivialité ; aussi ne paraissent-elles destinées qu'à amener une image, une comparaison, qui presque toujours est aussi fausse, ou aussi mal appliquée, que recherchée et précieuse. Les traits d'érudition sont même des traits d'ignorance. Enfin, c'est — qu'il me soit permis de le dire — une bien mauvaise chose que ce livre, un esprit bien factice, bien guindé, bien faux que celui de cette femme. Elle a raison de dire que la lecture est d'une grande ressource pour ceux qui ne travaillent pas de leurs mains, qu'il faut reprendre les fautes d' autrui avec douceur, qu'on est heureux en sortant de la vie d'en espérer une autre plus heureuse ; mais quant à ses chaînons, ses chaînes, ses idées qu'on acquiert une à une, ses grandes pensées, ses grandes circonstances, je n'y vois qu'un plat et vain galimatias, et j'aimerais mieux vivre tête-à-tête avec Miss, ma petite chienne, qu'avec une M"^^ Necker ou même avec son adoré adorateur M. Necker. Ils ont tellement monopolisé l'amphigouri dans cette famille, que je suis surprise qu'on en trouve encore chez d'autres. Mais ces autres ne sont que de petits marchands détaillants ; ils ont, eux, les fabriques et les magasins... ^ »

* Nous avons trouvé parmi ses papiers une épigramme qui dit à peu près la même chose : nous reproduisons cet autographe, qui ne porte pas de date.

Nous ne pouvons trouver ce jugement sur M'"'^ Necker qu'un peu sévère ; mais nous comprenons trop notre devoir d'impartialité pour dissimuler combien M'"- de Charrière fut injuste pour le grand et fécond ouvrage De la littérature. Elle était prévenue contre ce livre, dès avant sa publication, par les commérages peu bienveillants de ses amis genevois ; M"*^ Bontems lui mandait :

« Jenny écrit son grand ouvrage de l'influence de la Révolution sur la littérature. L'autre jour, il lui fallait un Pindare traduit ; on ne le trouvait pas à Genève ! »

Après l'apparition du livre, M'"^ de Charrière mande à Huber (16-17 juillet 1800) :

« M'"'^ de Staël, dans son nouvel ouvrage, dit à peu près que je ne vaux pas M'^"^ de Genlis \ A la bonne heure. — Si cet ou-- rage était intitulé « Pensées détachées sur la philosophie, la littérature, la morale et tout au monde, » cela pourrait aller ; il ne resterait à lui reprocher que les bizarreries et l'affectation d'un style énigmatique, et on en lirait deux ou trois pages à la fois. C'est ce que j'ai voulu faire, mais je me lasse, et renvoie le livre aujourd'hui même à M. Chambrier... M"^*^ de Staël nous parle beaucoup d'elle-même. C'est une ingrate, pour peu que Benjamin l'aime, car elle dit qu'une femme distinguée une femme extraordinaire, une femme auteur, une femme célèbre, n'a point d'ami, point de défenseur, et qu'elle est très malheureuse... »

A la même date, d'Oleyres écrit dans son journal au sujet du livre, qu'il vient de lire aussi :

« 17 juillet 1800... Malgré ses préventions contre M™^ de Staël, elle a été obligée de convenir qu'il contient de très bonnes choses, des idées ingénieuses, — mais rendues avec un style défectueux. Elle trouve que les femmes qui visent à l'extraordinaire, qui veulent faire effet à tout prix, et débitent à tort et à travers toutes les singularités qui leur passent dans l'esprit, ressem-

^ De la Littérature (Ed. Treuttel et Wurtz, 1820, t. IV, p. SoS-g) : «Les femmes de nos jours, soit en France, soit en Angleterre, ont excellé dans le genre des romans... Parmi les romans français nouveau.x, dont les femmes sont les auteurs, on doit citer Caliste, Claire d'Albe, Adèle de Sénanges, et en particulier les ouvrages de madame de Genlis ; le tableau des situations et l'observation des sentiments lui méritent une première place parmi les bons écrivains ». M"" de Charrière avait trop en aversion M'"' de Genlis pour n'être pas vexée de l'espèce de préférence que témoigne pour celle-ci \\"" de Staël.

LA FIN D UNK VIE

blent à ces têtes parlantes de Vaucanson, que l'on voit par curiosité, que l'on admire même, que l'on questionne pour les faire parler, mais auxquelles on ne répond pas... »

« Quel amphigouri ! écrivait-elle à Mn^'^ de Sandoz, après avoir lu des extraits de l'ouvrage dans le Publiciste. Quand je crois comprendre le commencement d'une phrase, la fin me déroute et je ne sais plus où j'en suis. Il ne me paraît pas que ce soit la peine de chercher péniblement son chemin dans ce labyrinthe. Je compte ne pas lire le livre. — Je pense que Constant aime les Finch surtout parce qu'ils le reposent ! »

Le mot contient encore plus de malice de femme que de vanité d'auteur. Mais encore, on peut fort bien soutenir que les Finch sont écrits d'un style plus pur et plus simple que le livre de M'"*^ de Staël. Seulement, ce livre est une œuvre capitale, d'une immense portée, et les Finch ne sont qu'une œuvre très fine, très charmante, — et très oubliée.

Elle ne fut pas plus sympathique aux débuts de Chateaubriand : c'est avec dédain qu'elle en parle à Huber, d'après de simples articles de journaux :

« Je n'ai pas lu Atala. Les extraits et les éloges des journalistes m'en ont dégoûtée et m'ont aussi dégoûtée des journaux. »

La magie de style du grand « enchanteur » la laissait donc insensible ! Est-ce inintelligence de classique endurci ? Est-ce aigreur de la femme isolée et vieillie ? Il y a de tout cela, sans doute, dans ces jugements sommaires et dénigrants. D'Oleyres nous rapporte son opinion sur le Génie du christianisme : elle le trouve faux de pensée et d'un style « affecté ». Il ajoute :

« Sa critique souvent juste est communément outrée ; elle est exclusive dans ses jugements, et elle a le défaut que produit la satiété, quand on a beaucoup lu pour chercher des idées, des tournures et des analyses, sans désirer proprement de s'instruire, mais de s'applaudir soi-même. Elle ne trouve plus rien à son gré que ses propres ouvrages. »

Le mot est dur, — même de la part d'un ami, — et il n'est pas tout à fait mérité \ Car elle savait s'enthousiasmer encore

* On pourrait v répondre, et expliquer en même temps 1 état d'esprit de M"" de Charrière, par cette jolie réflexion que nous avons rencontrée dans la Suite (inédite) des Finch : « Il y a tel livre qui n'a peut-être jamais eu la bonne fortune d'être bien lu que par son auteur. Quand nous verrons un auteur s'enthousiasmer de son livre, le caresser, le tenir le jour dans sa

pour ce qui répondait mieux à son idéal littéraire un peu démodé. Elle s'était abonnée, à la fin de 1800, au nouveau Mercure de France de Fontanes ; les n°^ 18 et 19 lui inspirent ces lignes adressées à Benjamin :

« Je suis dans ce moment aussi contente de chacun, aussi approuvante et admirante, que j'ai coutume d'être le contraire. Les vers que je trouve dans ces deux derniers Mercure, n°^ 18 et 19, sont charmants, surtout les fragments de VEpître à VOhscurité. Non, ils ne sont pas plus jolis que l'élégie du pauvre André Chénier n'est touchante, simple, antique ^ Je suis enchantée aussi d'une Lettre sur les femmes, dont je viens de lire la seconde moitié dans le Puhliciste. Je crois en vérité qu'on commence à changer de style, qu'on revient à celui du bon sens. » (i'^'" avril 1801.)

Il faut se garder de voir un aveugle parti pris dans ses jugements littéraires. Eprise de mesure, de sobriété, de justesse, elle devait demeurer naturellement fidèle au goût classique. M™° de Sandoz-Rollin lui ayant demandé, de la part de son mari, un programme de lectures, elle rédigea un petit cours de littérature française en raccourci, qui vaut la peine d'être cité, car il contient des vues d'une sûreté singulière :

« Je ferai avec grand plaisir la note que votre mari me demande et à bon compte : il me semble qu'on pourrait commencer par Condillac (je crois son livre adressé au prince de Parme), Batteux, les tropes de Dumarsais : cela prépare l'attention à se fixer sur le langage, le style, etc.. Ensuite, je voudrais qu'on suivît en quelque sorte dans ses lectures l'ordre des temps, ne faisant que feuilleter Voiture et Balzac, lisant et relisant Pascal (le premier des esprits selon moi), puis Bossuet et Fénelon, et Scarron même, et ]\I™" de Sévigné, de LaFayette, de Maintenon

poche et la nuit sous son chevet, ne croyons pas pour cela qu'il ait un excessif amour-propre ; seulement, il s'entend mieux que personne, et trouve un grand plaisir à reconnaître dans telle réflexion, dans telle description, tantôt ce qu'il croit profond et vrai, tantôt ce qu'il trouve parfaitement beau, ce qui a charmé ses sens et dont le souvenir réjouit encore tout son être. Pascal, malgré toute son humilité, devait trouver un grand plaisir à relire ses Proi'inciales »...

* L'élégie de \a Jeune Tarentine{« Pleurez, doux alcvons !.. . ») parut dans le Mercure du !" Germinal an IX, sous le titre: Elégie dans le goût ancien, par André Chénier. Immédiatement avant, en tête de la livraison, se trouve un Fragment d'une épitre à l'Obscurité, par une jeune personne de dixsept ans. Les vers en sont jolis, en effet, d'un tour simple et facile.

LA FIN D UNE VIE

{j'entends ses lettres), et tous les poètes qui ont illustré les belles années du règne de Louis XIV. Après cela, la langue change €t devient peut-être encore plus précise. Mais elle paie bien cher quelques avantages par des défauts qui, allant en augmentant, l'ont rendue enfin ridicule et inintelligible. Fontenelle, Montes-

MADAME ACHARD-BONTEMS (D'après un dessin appartenant à M"* Rilliet de Constant, à Genève).

quieu, Voltaire, Rousseau se distinguent de la foule des écrivains de notre siècle et le disputent de gloire à ceux du siècle passé pour l'élégance et la précision et l'harmonie et la grâce ; mais, excepté chez Rousseau, il n'y a plus d'éloquence ; et, quant à la poésie, je n'en trouve pas même dans ce Jean-Baptiste si vanté, ni dans l'abbé Delille. Non que je leur dispute quelques beaux vers, mais je ne vois point chez eux cette riche veine qui rendait si belles et si brillantes les productions de Corneille,

35o MADAME DE CHAHRIÈHE ET SES AMIS

de Racine et de mon cher LaFontaine. — Aujourd'hui, la langue française s'abâtardit entre les mains d'un Necker, d'une Staël, d'un Rivarol, d'un Louvet, et même entre celles d'un Lally, d'un La Harpe, d'un Mallet du Pan, etc., etc. Tout est gigantesque à la fois et mesquin. La boursouflure et la trivialité se succèdent. Les idées, toutes exagérées qu'elles sont, s'expriment avec une recherche minutieuse. ...Sans m'en apercevoir, j'ai presque fait la note demandée... » (8 juillet 1797.)

Elle avait gardé une certaine prédilection pour les ouvrages anglais, et éprouvait une si vive sympathie pour Godwin, l'auteur de Caleb Williams, qu'elle entra en correspondance avec lui, par l'intermédiaire de son amie M'"'= Achard ^ Le romancier lui répondit par un petit billet qui la toucha :

« Je lui avais adressé en anglais, il y a un an ou deux, deux critiques sur son livre. Il ne les a reçues que le 10 mars passé, et m'a répondu le même jour : « Les deux critiques de la dame «inconnue sont justes... La faute est corrigée dans une 3'"^ « édition. » M""^ Achard ne peut pousser plus loin mes relations avec cet homme trop odieux au gouvernement. Il se peut qu'il mérite de la défiance et même du courroux. Mais il me semble qu'un homme recevant de cette manière la critique d'une personne qu'il ne connaît pas, dont il ne soupçonne pas même le nom ni l'existence, n'est pas un homme étranger à la raison, à la vérité, à une certaine impartialité généreuse, ou, comme on dit, libérale... Il dit, sur le plaisir le plus grand qui, selon lui, soit attaché à la condition d'auteur, — celui de vivre a^'ec des inconnus et d'être dans tous les lieux du monde, — il dit précisément ce que j'ai dit mille fois. Ce ne sont pas les louanges qui me touchent, mais la sympathie excitée au loin, et qu'on soupçonne plus qu'on ne la sait. Si Fénelon a soupçonné, comme je n'en doute pas, qu'une INIarianne Ustrich, en gardant ses chèvres, lirait Télémaque avec enthousaisme, c'est là le plaisir le plus grand que le sentiment de sa gloire et d'une judicieuse postérité lui aura donné. » (A M"^*^ de Sandoz-Rollin, 25 avril 1800.)

Un plaisir d'un autre genre pour l'écrivain, c'est d'être discuté, voire persécuté par les sots. M'^^*^ de Charrière eut justement alors cette satisfaction : les Trois femmes furent mises à l'index à Vienne. D'Oleyres note le fait dans son journal :

' William Godwin (lySb-iSSô) avait un génie original, un esprit indépendant, faits pour plaire à M"' de Charriére. Il met en relief dans Caleb Williams la contradiction entre les lois humaines et les aspirations naturelles, et cela avec une pénétration psvchologique propre à intéresser l'auteur de Trois femmes.

LA FIN d'une vie 35 1

«22 juin 1800... A Colombier, chez M'"'= de Charrière. Elle a appris avec beaucoup de plaisir que son recueil de romans de l'abbé de la Tour avait été mis à l'index à Vienne '. C'est le second agrément de ce genre que sa plume facile et légère lui a procuré : son petit conte de Bien-Né, qui parut en 1787, où elle ridiculisait Louis XVI en rendant justice à ses bonnes qualités, fut prohibé secrètement par la police de Paris. »

Elle écrit à Huber (24 juin 1800) :

« L'abbé de la Tour est à l'index à Vienne... Je crois que c'est l'esprit — celui qu'on croit nécessaire aux princes — qui a fâché ceux-ci ; ou bien le conseil donné d'en acquérir a inquiété leurs femmes et leurs ministres. On ne voudrait pas que la plus légère ambition de s'éclairer leur fût suggérée. ^ »

Colombier eut à cette époque une visite inattendue : M™^ de Montolieu, femme-auteur plus connue du grand public d'alors que de celui d'aujourd'hui, vint à Neuchâtel au mois de juin 1801. Elle devait tenir comme marraine sur les fonts baptismaux un enfant de M. de Saussure de St-Cierge qui avait épousé la fille de Jean-François de Chambrier. On fit fête à l'auteur des Châteaux suisses et de Caroline de Lichtfield. Le gouverneur M. de

* En un autre endroit, d'Oleyres dit : « Ces œuvres contiennent les Trois femmes et autres romans asse^ immoraux. ■>■> C'était l'opinion courante à Neuchâtel. Quant à l'incident de Vienne, M"" de Charrière se flattait sans doute un peu. Il n'y avait pas alors dans l'Empire d'index proprement dit, c'est-à-dire de dénonciation publique des livres suspects de mauvaise doctrine, mais simplement des listes manuscrites à l'usage de l'administration et indiquant les ouvrages prohibés pour une raison quelconque. Ces listes n'existent plus aux Archives imp. et roy. de Vienne, et celles qui sont conservées au ministère de l'Intérieur se rapportent aux années 1794 et lygS. D'après une nouvelle ordonnance concernant la censure, du 22 février 1795, la surveillance était livrée à l'appréciation, par conséquent à l'arbitraire des censeurs. Il se peut fort bien qu'un exemplaire de Trois femmes (traduction allemande) soit tombé entre les mains d'un de ces fonctionnaires, qui l'aura confisque sous prétexte d'immoralité. Mais on ne trouve aucune trace d'une défense générale des œuvres de l'abbé de la Tour, ni dans les actes officiels, ni dans l'ouvrage de Gœdeke, Grundriss ^iir Geschischte der deutschen Dichtung, tome Vil, où il a réuni des renseignements précis sur la matière. (Note rédigée d'après une lettre de la Direction des Archives imp. et roy. à Vienne.)

2 Allusion aux dialogues De l'esprit et des rois, qu"' font suite à Honorine d'IJserche.

Béville offrit un dîner en son honneur ' . Elle était accompagnée de son fils M. de Crousaz, né de son premier mariage. Au dîner de baptême, la marraine fit chanter par son fils des couplets qui furent, dit d'Oleyres, <' fort applaudis avec sincérité ». Les vers sont pauvrement rimes, mais d'un tour gracieux.

M'"" de Charrière, apprenant l'arrivée de la célèbre Vaudoise, traçait d'elle le portrait suivant dans une lettre à W^^ de Sandoz- Roilin :

« J'ai soupe avec M"^^ de Montolieu, à Lausanne, il y a bien des années. Elle avait de l'esprit, et joignait à une naïveté villageoise de la coquetterie et des prétentions. Il était naturel qu'elle ne me plût guère, mais elle plaisait aux hommes, beaucoup. Seulement, les xA.nglais qui étaient en pension chez son beau-père la trouvaient d'une malpropreté dégoûtante. Amusezvous à comparer le portrait de sa jeunesse avec la réalité actuelle. Vous êtes bien bonne, je n'ose dire bien folle, de craindre soit le bel-esprit, soit toute autre chose. Eh ! que vous importe ? — surtout à vous, qui songez si peu à briller ! » (12 juin 1801.)

Trois jours après, ayant reçu la visite de M""^ de ^Montolieu, elle reprend sa plume la mieux taillée :

« Dites-moi, ma belle, si je me trompe en disant ici à mes entours que vos Neuchâtelois n'auront osé prononcer sur M"^*^ de Montolieu. Elle a trop mauvaise façon pour qu'ils aient pu prendre sur eux de dire que c'était une femme d'esprit, et elle a trop de réputation pour qu'ils disent : « C'est une femme commune ». Elle m'a dit de fort jolies choses, avec beaucoup de grosses flagorneries du genre le plus embarrassant pour quiconque n'a pas un gros amour-propre bien avide et avalant tout ce qui se présente. Je ne sais ni recevoir de bonne grâce ces choses-là, ni répondre comme il le faudrait, payant en même monnaie ; et je fais une si sotte figure que mes loueurs doivent rougir d'avoir si mal placé leurs éloges. Je parle, tant que je puis, d'autre chose que d'eux et de moi, et je ne sais si cela leur plaît. J'aurais assez volontiers prolongé la visite, pensant que cette femme peut parler de beaucoup de choses et de beaucoup de gens qui intéressent ; son fils aussi était agréable à regarder ; mais j'ai voulu en vain retrouver en elle quelque vestige de

' Le père du gouverneur avait épousé .M'" de Saint-Hippolyte, sœur du père de M. de .Montolieu. — Notons en passant que .M. de Béville, comme, avant lui, les gouverneurs de Lubières et de Froment, descendait d'une famille du Refuge. Le roi de Prusse envoyait volontiers dans sa Principauté de Xeuchâtel des gouverneurs d'origine française.

LA FIN D UNE VIE

M'"*-' de Crousaz d'autrefois, de celle qui était jolie et qui avait •des prétentions à l'aimable abandon de la naïveté. Cependant, il n'est pas très étonnant que la naïveté villageoise se soit changée avec le temps en ce vulgarisme d'une marchande à la toilette. Quelle mine ! Quel rire ! — Adieu, ne parlez pas d'après moi, mais dites-moi ce qu'on dit, si l'on se hasarde à parler. » (15 juin 1801.)

De quoi avaient causé les deux romancières ? — Nous le savons par une lettre à Benjamin. Il avait été question de Ninette Achard et de son mari Charles de Constant :

« Quant au Chinois, dit-elle, c'était ma bête dès Paris ; M'"e de Montolieu et son fils m'ont pourtant dit encore qu'il avait des choses attachantes, que ses amis, etc., etc..

A la bonne heure !

Pour moi, voyant ■cela de bon dans la visite du fils et de la mère qu'ils vous connaissaient, j'ai vite passé d'un Constant à un autre, et j'ai parlé de vous un peu à tort et à travers. M. de Crousaz en a parlé très bien : c'est ce qu'il y a eu de

mieux dans notre conversation... J'ai fait faire beaucoup de compliments à Rosalie, qui paraît se souvenir encore de moi : j'ai demandé des nouvelles de M'^*^ de Nassau.

...M"^'^ de Montolieu, devenue un noir petit fagot, faisant des éclats de rire rauques et vulgaires, m'a bien étonnée. D'un autre côté, elle était gaie et assez simple. Je l'ai priée à dîner de bon cœur, et je l'aurais revue avec plaisir; mais elle était pressée d'arriver ce même jour-là à Yverdon et le lendemain chez elle. Le fils est beau dans son espèce ; cela vaut mieux que le blanc Sévery et le noir petit Chinois.... »

J'ai regret de le dire, mais la verve de M""*^ de Charhère semble s'exercer volontiers aux dépens des dames illustres du pays de

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